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blog m kiwaïda

20/08/2018

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Image du film : La nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton

Once upon a time, there was a pretty fly
He had a pretty woman, this pretty fly
But one day she flew away, flew away, flew away
She had two pretty children
But one night these two pretty children
Flew away, flew away, into the sky, into the moon

Il était une fois une jolie mouche...

En 1997, à Vancouver, au Canada, du côté anglophone, je regardais pour la première fois le film, La nuit du chasseur. Il m'avait beaucoup marquée, et je me devais de le revoir. Chose faite ces jours-ci. J'avais quasiment oublié l'histoire et que des enfants étaient les héros de cette aventure. Il me restait en mémoire un conte avec un méchant qui jouait au bien, et c'est ce que l'on devrait encore retenir, mais d'autres personnages de l'ombre, jouent au bien et demeurent innocents. Je découvre cette image, avec les lapins et la barque, et cette chanson avec la voix de l'enfant à la poupée, enchanteresse. Une série de scènes sont impressionnantes, et très contemporaines au niveau du sens qu'elles provoquent. Lorsque le prêcheur fini par enrôler la femme, veuve, et l'épouser et poser sa loi dès la porte refermée, la nuit de noce. Il lui enlève sa dignité en lui demandant de se regarder dans le miroir, et lui rejetant la faute originelle de tout le mal du monde sur elle. Elle n'aura jamais d'affection de sa part, et sera sa pécheresse emprisonnée, sa médiatrice en inversant le mal en bien, jusqu'à être tuée par ce pervers criminel. Ce qui est intéressant, c'est le contexte, les rumeurs qui agissent et poussent une femme qui vit seule avec ses 2 enfants à endosser ce rôle du pêché, puisqu'une femme ne peut pas vivre seule, ni tenir sa maison, sans un homme qui la dirige, selon les croyances populaires. Le rôle de la vieille femme qui fabrique des gâteaux, Icey Spoon, pour laquelle le plaisir sexuel n'est qu'un leurre et un mensonge inventé par les hommes est très important pour la destinée dramatique de cette veuve. Son mari est quincailler et est dominé par cette femme qui ne sait pas garder un secret et s'agite comme un facebook, à créer des réseaux, des rumeurs et projette ce qui serait bon pour les uns et les autres. C'est une petite prêcheuse, niaise, qui va rencontrer le prêcheur machiavélique, celui qui sait mieux qu'elle manier la justice pour détruire tout ce qu'il rencontre. Cette Madame Spoon, un personnage qui n'est pas beaucoup analysé, pourtant ce film est une œuvre artistique très décortiquée, surtout pour les scolaires, est l'outil idéal pour le criminel. Il suffit de l'agiter. Aujourd'hui on peut comprendre ce personnage lorsque les médias valorisent telle ou telle information, qui tourne en boucle. Il faut toujours des personnes pour relayer ces informations, et les plus mauvaises. Et Madame Spoon serait aujourd'hui ce personnage. Un personnage qui poste sur sa page Facebook, tout ce qu'on lui demande de poster (les médias) et les pires informations, celles qui font peur, ou bien les petits préceptes bienséants, moralisateurs, comme des pastilles de gifs animés. Un personnage frustré, une femme castratrice, qui vit par procuration à travers les autres. Cette veuve va lui servir de réceptacle, elle a les outils, elle va faire son commerce, ses gâteaux, et en plus, c'est son employée. Elle la jette littéralement dans les mains du diable, pour à la fin du film, retourner sa veste et souhaiter la mort du prêcheur. Alors que le mal est fait et fait par sa volonté, ses mauvaises rumeurs, sa niaiserie.
Le personnage du prêcheur est un stéréotype, à la fois celui qui est le mal, dans ce qu'il a de plus nuisible, car il porte le masque du bien, beau parleur, et grâce à ses mains, son fameux tatouage duel (Love-Hate), il manipule les autres, un public conquit d'avance, crédule et enseveli sous la religion et la dépression. Il ne dort jamais, le remarquera l'enfant John, le mal ne s'arrête jamais, il harcèle et sonne à toutes les portes, vole, tue et pille, se camoufle, confesse les autres, conspire, simule, ne connait ni l'amour, le sensible... mais s'adosse à la sensiblerie facilement et endosse le beau rôle, celui du sauveur. On peut le voir de nos jours, comme celui ou celle qui se cache derrière le représentant de la justice, du pouvoir, un haut fonctionnaire, un curé, un médecin, un instituteur, un coach sportif, un ministre, un journaliste, un père, un maire, un élu forcément, un mari, avec tout costume honorable, et d'officielles médailles, c'est celui qui change d’institution, d'écoles, d'office, de pays, en détruisant tout sur son passage et toujours blanchi par l'opinion ou la justice (personnage au féminin, oui cela existe aussi). Aujourd'hui, il est même analysé comme un pervers narcissique, celui (ou celle) qui enferme sa proie dans sa toile d'araignée, telle une mouche qui se débat, sans comprendre qu'elle a été emprisonnée psychiquement, et, dans ce film, c'est un criminel. D'ailleurs, la toile d'araignée est un motif qui figure au moment de la barque, lorsque les enfants s'enfuient, et la chanson magique de la petite fille raconte cette histoire de la jolie mouche. Donc c'est un personnage-type, qui donne à ce film une atmosphère immuable et contemporaine, dans notre société, dominée par ces typologies et le phénomène de proies incarné par les enfants, et ici, les lapins.
Madame Spoon est pourtant un ingrédient essentiel, pour que ce gâteau qui gâche la vie, puisse être partagé par autant de lâches qu'il y a d'habitants dans une contrée... dans un facebook. Il y a toujours des disparitions d'enfants et de femmes, mais aucun réseau social ne peut résoudre ce mal, sauf à y participer.


Image du film, Le monde est à toi (2018) de Romain Gavras (l'actrice Gabyy Rose et l'acteur Karim Leklou, respectivement jouant les rôles de Britanny et danny)
Un autre film, vu récemment "Le monde est à toi", sorti en salle ces jours-ci, de Romain Gavras, met en scène une mère qui maltraite son fils, elle l'emprisonne psychiquement et régente sa vie, elle l'infantilise et pourtant, elle est attachante (il est difficile de s'en détacher). Bien que nous sommes très loin de La nuit du chasseur, ce film est une évolution. Aussi un questionnement sur la filiation (et au cinéma, en famille), le héros, Danny, joué par Karim Leklou, pourrait être ce garçon John Harper (l'acteur Billy Chapin), dans La nuit du chasseur, qui veut protéger sa sœur Pearl Harper (l'actrice Sally Jane Bruce), et elle serait cette fille (Brittany, jouée par l'actrice Gabby Rose) prise en otage avec son sac à la grenade terroriste (comme la poupée qui cache l'argent). Ce couple d'enfants maltraités par leurs parents est un duo solidaire qui va entrainer le film (Le monde est à toi) vers une réflexion sur l'émancipation des enfants prisonniers des systèmes familiaux. Ce qui m'intéresse, c'est la place des femmes et leurs rôles.
Brittany, jouée par l'actrice Gabby Rose, est ce syndrome de Stockholm tout en rondeur et en empathie, malicieuse, la part intérieure cachée du père truand manipulateur, que l'on peut retrouver dans Pearl Harper, jouée par l'actrice Sally Jane Bruce, et ses grands yeux clairs et candides, celle qui incarne la pureté, qui ne voit pas le mal, et nulle part (elle se jettera d'ailleurs dans les bras du prêcheur criminel, dès que celui-ci aura retrouver la trace des enfants en fuite) À travers ses yeux, Pearl nous conduit dans la poésie de la reconnaissance, celle qui attend sans cesse, qu'un re/père lui donne sa voix, mais déchante face à la cruauté, tout en s'y lovant, comme dans la main tatouée LOVE du prêcheur. À travers les yeux de Danny (joué par Karim Leklou), d’ailleurs tout aussi grands et clairs, comme la piscine dans laquelle il termine le film, en gros plan d'eau bleu, nous sommes rassurés que la séparation avec la main du mal, ce HATE, cette haine, soit loin derrière. Il est comme John Harper, à la fois conscient de ce qu'il se passe, en train de s'émanciper, et aussi celui qui sécurise, quelque part, dans tout ce chaos perverti. Il cherche un plan, une stratégie pour supprimer ce mal et protéger l'enfant, qui est en lui, mais aussi la petite sœur, ou l'amie de fortune, son double. Les regards en disent longs, et ne s’embarrassent pas de mots. La complicité des prisonniers, de celles et ceux qui savent, est toujours plus forte que les mots. Les prisonniers seraient lovés dans le silence que forment les juges verbeux insensibles, les plus savants.

J'avais réalisé un travail, nommé Hansel, il me fait penser à cette nuit du chasseur. Car il est question d'enfants solidaires, de nuit, de noir et de blanc et d’échappée à travers des images d'inuits, dans un registre très minimal, et poétique. On peut, sans avoir de moyens, créer et former des poétiques de l'espace, rien qu'avec un écran. C'est ce qui m'intéressait dans ce travail, que j'ai mené de façon très intuitive. C'est une économie, une façon magique de créer du sens, inventer une histoire, rien qu'avec une mémoire émotionnelle intérieure.


Image du film Hansel (mars 2013) © Sonia Marques

La chanson de Daniel Balavoine est à l'honneur dans le film de Gavras, elle questionne également les prêcheurs...

La vie ne m'apprend rien
Je voulais juste un peu parler, choisir un train
La vie ne m'apprend rien
J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin
Prendre un chemin

Mais je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Les lois ne font plus les hommes
Mais quelques hommes font la loi
Et je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là

A ceux qui croient que mon argent endort ma tête
Je dis qu'il ne suffit pas d'être pauvre pour être honnête
Ils croient peut-être que la liberté s'achète
Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille
Quand les prêcheurs sont à l'abri de la bataille
La vie des morts n'est plus sauvée par des médailles

Dans son film, c'est dans un projet de vie, simple et non grandiloquent et ironique, que Danny  va tordre le cou à l'oseille facile, dont les caïds ne savent plus que faire (dans les décors filmés somptueusement décadents de la cité du Pont-de-Sèvre, emblématique de la fin des Trente Glorieuses en France et de la Costa Blanca en Espagne, avec Benidorm, ville touristique vorace) Son ambition : distributeur officiel de la franchise « Mister Freeze » sur le territoire marocain, cette marque de bâtonnets de glaces à l'eau sucrés créée en 1973 par LEAF à Chicago et vendue en France depuis 1973. Pour rester dans le rêve d'un enfant, de ce bonhomme de neige télévisuel (chacun son rêve de neige, sa boule de Noël). Dans ce film, les enfants et les adultes sont des pieds nickelés, une expression pour ceux qui ne veulent pas agir, les paresseux, les médiocres malfaiteurs. Filous, hâbleurs, indolents, pas fiables... mais sympathiques. Encore un souvenir, cette fois-ci, je devais avoir 5 ans, lorsque je découvre cette fameuse BD française, "Les pieds nickelés" de 1903, avec Croquignol, Filochard et Ribouldingue, je savais lire, et le remarquant on me donna cette BD d'adultes à lire, lors de mes vacances au club Mickey, au bord de la mer. Être en apprentissage de l'écrit en même temps que des pieds nickelés est fondateur de la compréhension de la société de l'information populaire, dans laquelle on est projeté. C'est avec des Croquignols, des Filochards et des Ribouldingues chanceux qu'il faut s'intégrer !

Ce film à l'avantage, très graphique, de nous rappeler ce que l'humain drogué construit et détruit en un clin d’œil, un peu comme Le Loup de Wall Street, le film de Martin Scorsese (2013), ici, par des vues plongeantes et immersives nocturnes où s'animent des parcours de vie dissolues et clinquantes, faisant miroiter la vacuité, comme autant d'étoiles filantes, des appâts du gain, qui saturent l'espace pour combler le vide sidéral des impensés. Un monde d’orgueil affamé d'oseille. Éblouissant, aveuglant et idiot à souhait, bref un bon divertissement.

* Avertissement : Hansel est âpre et nu et ne divertit pas.

Par kiwaïda at 11:10

09/08/2018

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 L'Île aux chiens (Isle of Dogs) est un film américain écrit et réalisé par Wes Anderson, sorti cette année.Technique : animation en volume (stop-motion). Wes Anderson remporte l'Ours d'argent du meilleur réalisateur, mais, le Chien d'or aurait été plus judicieux ;.)

Synopsis :

Dans un futur dystopique, dans la ville japonaise de Megasaki, un virus de la grippe se propage dans toute la population canine. Le maire autoritaire, Kobayashi, signe un décret bannissant tous les chiens à Trash Island ("l'île des déchets" où sont stockés les détritus de la ville), bien que le scientifique Watanabe fasse savoir qu'il est sur le point de trouver un remède. Le premier chien à être banni est Spots, qui appartenait à Atari Kobayashi, le neveu orphelin et pupille du maire. Six mois plus tard, Atari s'enfuit de chez lui, vole un avion et s'envole vers Trash Island pour retrouver Spots. Après un crash, l'enfant est sauvé par les chiens Rex, King, Duke, Boss et Chief. Ces derniers décident d'aider Atari à retrouver Spots, bien que Chief, un ancien chien errant, se refuse à fraterniser avec les humains. Croyant initialement que Spots est mort après qu'Atari a trouvé la cage de Spots verrouillée et des ossements à l intérieur, les chiens apprennent que Spots est vivant ailleurs sur l'île. Après une escarmouche avec une équipe envoyée par Kobayashi pour récupérer Atari, et sur l'insistance d'une chienne nommée Nutmeg, Chief change d'avis et décide d'accompagner Atari et les autres chiens dans leur quête. Ils cherchent conseil auprès des chiens sages Jupiter et Oracle, qui les informent qu'une tribu cannibale de chiens se trouve sur une partie isolée de l'île. Pendant ce temps, le professeur Watanabe découvre un remède, mais est empoisonné par Kobayashi afin que les chiens restent sur l'île. Tracy Walker, une étudiante étrangère, soupçonne une conspiration et commence à enquêter. Elle exhorte à l'action l'assistante scientifique de Watanabe, Yoko Ono, qui confirme ses soupçons et lui donne la dernière dose restante du remède. Au cours du voyage à travers l'île, Atari et Chief sont séparés des autres. En lavant Chief, Atari remarque qu'il est de la race de Spots et en déduit qu'il pourrait être son frère. Chief révèle qu'il a été autrefois un animal domestique, forcé de fuir après avoir mordu la main de son maître, probablement par crainte. Ils rejoignent le groupe des autres chiens, arrivent à localiser la tribu isolée, mais se retrouvent une fois de plus dans une embuscade tendue par les hommes de Kobayashi. Spots arrive avec une petite armée de chiens, qui aident à repousser les assaillants. Grâce à des flashbacks, il révèle qu'il a été sauvé à son arrivée par cette tribu et est devenu plus tard leur chef. Spots confirme également que Chief est son frère, et demande à Atari de transférer ses fonctions de protection à ce dernier : les deux sont d'accord. Un hibou arrive, révélant que Kobayashi prévoit d'exterminer tous les chiens sur Trash Island lors de sa réélection imminente. Atari et la tribu des chiens décident de retourner à Megasaki City pour tenter d'empêcher cela. Lors de la réunion électorale, le maire se prépare à donner l'ordre, mais Tracy présente la preuve de sa corruption et de l'existence du remède. Atari et les chiens arrivent aussi et prouvent que le remède est efficace. Kobayashi réalise que ses actions étaient cruelles, mais son bras droit, le major Domo, insiste pour l'extermination des chiens. Une bagarre s'ensuit au cours de laquelle le bouton d'activation de l'opération extermination est enfoncé, mais le poison destiné à euthanasier les chiens est envoyé aux assaillants grâce à un piratage informatique réalisé par un ami de Tracy. Pendant la bagarre, Atari et Spots sont gravement blessés. Le seul rein restant d'Atari est abîmé, mais Kobayashi, admettant ses erreurs, donne le sien pour sauver le garçon. Selon la loi électorale, la fonction de maire de la ville échoit à Atari, qui décrète aussitôt que les chiens sont autorisés à réintégrer la société. Spots se remet de ses blessures et élève ses chiots sous le manoir Kobayashi, Tracy et Atari forment un couple, tandis que Chief se rapproche de Nutmeg et assume le rôle de garde du corps d'Atari.


Le téléphérique que prennent les chiens et autres déchets pour aller et venir sur l'île

Une fable fantastique sur l'exclusion. Je découvre ce film d'animation, sorti en salle, en avril dernier. Ce film a mobilisé durant près de deux ans, dans un studio londonien, plusieurs centaines de savoir-faire : 700 personnes, dont plus de 70 aux commandes du département des marionnettes et 38 au sein du département d’animation. 1 000 marionnettes ont été confectionnées de manière artisanale – 500 chiens et 500 humains –, et les poupées de chaque personnage principal ont été déclinées en cinq échelles différentes, d’un modèle d’une quinzaine de centimètres à des figurines miniatures, destinées aux plans très larges. Il faut 4 mois de travail pour fabriquer chaque marionnette d’un personnage clé. Et pour donner vie à toutes ces poupées, dans des décors fabuleux, une tâche de titan a été confiée à Kim Keukeleire, cheffe animatrice sur "L’Île aux chiens" ! Plusieurs défis techniques l'attendaient, Kim Keukeleire fut formée à La Cambre, en Belgique, même si elle n'était pas assidue, puis a déménagé à Londres, et dans d'autres pays, tâter du terrain et apprendre son métier.


Kim Keukeleire en train d'animer l'un des chiens (voir son interview)

Ce que je relève de ce film, c'est la précision, les détails, la maniaquerie, les émotions de ces marionnettes, leurs larmes...  mais surtout, l'histoire. Force est de constater que cette thématique de l'exclusion, des déchets et de la saleté, depuis l'affreuse expérience qu'il m'est arrivé dans mon lieu professionnel, une école d'art, se trouve être la même réflexion, pour plusieurs créateurs, créatrices. Ici, le dictateur (Le maire autoritaire, Kobayashi), n'est pas une directrice, mais, il fait aussi signer des décrets pour bannir les chiens et les éloigner de leurs lieux de vie, en transformant une île comme isolement total des déchets, de l'immondice, une vraie expression xénophobe. Dans le film, ce maire change de point de vue à la fin, ce qui ajoute du sel à l'espoir, dans de telles situations à venir. J'en ai même fait des rêves-cauchemars, à la suite d'avoir vu ce film, et mon retour, dans l'école qui m'a rejetée, dans une île à déchet social : celle des artistes !
Ce que nous apprend le film : la mise en place d'une résistance, le développement de la propagande institutionnelle, et peut-être même, l'invention du virus, afin de faire peur à la population et exterminer les races qui dérangent, telle une épuration ethnique. Cette épidémie de grippe canine, cette menace de la pandémie (telle la peste noire ou le Sida) est un moteur législatif tenu en laisse par l'édile tyrannique, afin que la population puisse l'élire de nouveau, prolonger son mandat. La petite bande de résistants, née dans les écoles et seule soutien du scientifique-chercheur qui a trouvé le remède, l'anti-virus (il sera tué), cartographie le pouvoir, les héros (le petit pilote et la bande de chiens solidaires) recherchent la vérité en-deça des discours officiels et démiurgiques. Les détails sont de véritables éclosions techniques miniatures de fleurs, comme ce parachute argenté, qui s'ouvre et se referme et disparaît. Automates, marionnettes, poupées, tout ce qui est à la portée de la main, de l'enfant. Imaginons que de grands enfants fabriquent des décors pour animer leurs poupées et partager leurs créations, leurs histoires, à travers un grand écran, des heures, des années de manipulations, d'espoirs et de rêves, d'erreurs, d'accidents, de découragements, de rencontres, de pressions, d'humilités, toute une esthétique de la manipulation. Ce film se passe au Japon, et il est dit que dans cette île-pays, l’opposition entre le naturel et l’artificiel est amoindrie par une sorte de continuité entre l’homme et ses créations. Le théâtre du vivant se substitue à la précision des manipulations techniques des marionnettistes et des fabricants d’automates. Robotique, théâtres de marionnettes, pantomime de poupée, pantins d'autorités, bunraku, ningyo karakuri, kabuki, noh, kyogen, autant d'histoires ancestrales, au Japon, et avec l’apogée d’une société de plus en plus technique, tout repose sur l'idée de contrôle.

Bunraku : Femme montrant une marionnette

rebut  

      nm 
  • 1    ce qui est considéré comme sans valeur 
  • 2    lettre sans destinataire stockée au service des rebuts de la Poste 

mettre au rebut 
se débarrasser 
rebut de l'humanité
ce qu'il y a de plus vil 

rebut , s 
rognure, déchet, détritus, ordure, lie, scorie, dépôt, résidu, battiture, ramas, débris 
[antonyme]   élite     (au figuré)   racaille, tourbe    (vieilli)   populace 
[antonyme]   gratin 

au rebut 
      adv   à jeter 
jeter au rebut 
      v   jeter à la poubelle, se débarrasser de quelque chose, jeter au rencart 
matières de rebut 
      nfpl   déchets 
mettre au rebut 
      v   ranger, exclure, mettre au pilon 

rebuter :
rebuter, rebut de l'humanité, mettre au rebut, se rebuter
rebuter n.
décourager, dégoûter, détourner, ennuyer


Et dans une poésie du détritus, ici, vraiment, remarquable ;.) Là, oui, on peut écrire : une saleté remarquable ! C'est ce que la directrice, si propre et point rebutante, de l'école d'art de Limoges, m'a écrit plusieurs fois, définissant à la lettre, mes qualités pédagogiques, dans ses missives, dénuées d'analyses, mais point de cruauté, histoire d'inverser la réalité par abus de pouvoir, mais aussi bêtise maîtresse... et crasse (effet boomerang très lisible). Dans le film, la saleté révèle le sens poétique de la beauté, celle que la cruauté rejette, et souhaite exterminer. Les chiens pouilleux et ingénieux, fatigués et malades, contaminés, sont magnifiés dans la représentation de leurs poils où circulent et frémissent des tiques, des mouches et tant d'autres insectes. La poussière, dans cette île, les ordures et la vermine deviennent des textures brillantes, scintillantes, gigotantes, les souris, les rats, les animations de toutes vies après la mort, dans cette morbide insularité un combat valeureux surgit des tréfonds de solitudes.
C'est le merveilleux.
"Abandonnés comme des chiens", peut-on entendre des âmes tristes et errantes humaines. L'identification et l'interaction entre animal et être humain est formidable. On aimerait voir d'autres films avec d'autres espèces, s'animer de telles inventions artistiques. Ici, l'attention à l'animal domestique et la fonction de la domestication, celle du soin apporté et des échanges entre l'animal et son maître, sa maîtresse, la fidélité, la loyauté à toute épreuve, orientent les imbéciles qui osent encore abandonner leurs animaux, ou les maltraiter, vers une prise de conscience, comme celle du maire, qui comprendra cet enfant, parti à la recherche de son chien. Notre société et ses amoncellements de déchets, ces monstres de nos consommations excessives et destructrices de notre environnement, trouvent, dans ce film, une représentation d'un avenir peu ragoûtant, mais si semblable aux esprits qui rejettent la saleté en eux, loin, ailleurs, et si proche. La résistance, face au lavage de cerveaux, représentée par des hordes de gens assis dans des séminaires retransmis par écrans vers des lieux privés (restaurant, famille, etc.), des gens muets, soumis, qui se taisent, et obéissent, votent, elle, cette résistance, est tenue par l'obligation de rechercher la vérité, par comparaison, confrontation des sources, analyses, rechercher le bien à travers ce qui est montré de mauvais, puant, malade, contagieux, néfaste, et mal. Cette déconstruction, de ce qui est admis comme pensée unique, n'est pas l'axe principal du film. Le décor sublime de la décharge gargantuesque, ou des mécanismes de gazages, ou d'incinérations (qui ne fonctionnent pas bien, heureusement pour la bande des chiens solidaires) est une ruine pestiférée grandiose, presque romantique, car la romance entre chien et chienne se frotte un peu, par hasard et dépression, ou pessimisme, et la rencontre s'effectue par renoncement à l'amour et la procréation plus que par un coup de foudre gâté par une vie matérialiste, dans un carrosse doré et une filiation bien déterminée. La filiation, est souvent, dans ce film, un questionnement, "d'où je viens", "qui sommes-nous". Les races sont mélangées, les repères sont perdus et les pères et mères aussi. Les chiens sont contaminés et n'ont plus d'espoir de faire de famille, ou même de s'accoupler. L'errance, la violence, la fièvre et les jours sont comptés, comme autant de zombis parmi des carcasses qui jonchent les sols. La cage est ici représentée comme un objet qui permet d'abandonner l'animal, mais aussi de le laisser sans possibilité d'en sortir, voir de mourir dedans. Il y a dans ce film, une réflexion sur le deuil de l'animal et son impossibilité de retrouver ceux que l'on a perdu, comme autant de noms, de médailles, perdues, d'enterrements et cimetières non rendus possible, et sur la recherche du caractère unique de l'être aimé. Une truffe rose ou noire, un humour, un numéro de cirque... Une voix susurrée dans l'oreille... inoubliable.

Une fable sur les attachements, les détachements, les liens qui nous unissent et désunissent, sur l'abandon, et l'espoir de guérir des pestes des diktats.


C'est Katsuhiro Ōtomo, le célèbre dessinateur de manga, scénariste et réalisateur de films d'animation, et créateur d'Akira, qui a réalisé ce poster pour le film L'île aux chiens de Wes Anderson





Et une chanson, rien à voir avec ce film... ou presque, de Miel de montagne :
"Slow pour mon chien"

 

Par kiwaïda at 11:19

06/07/2018

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Image du film français réalisé par Quentin Dupieux : Au poste ! , sorti en 2018.
Synopsis : Le commissaire Buron est chargé d'enquêter sur le meurtre d'un homme retrouvé gisant dans son sang par Fugain. Celui-ci est logiquement considéré comme le principal suspect, s'en suit alors un interrogatoire qui va durer toute la nuit.

Au-delà du référencement ou du côté absurde souvent décrit pour ce film, Au poste ! révèle une société psychotique. De situations administrativement considérées comme normales, le sens a perdu la tête, ou la tête a perdu le sens. Nous sommes témoins d'une situation normée, et notre expérience en société, nous a prouvé combien celle-ci, même dans des dialogues ou échanges presque banals, pouvait devenir psychotique. Le comique intellectuel de la scène, de cet entretien, émaillé de petites incursions surréalistes (parfois avec des effets spéciaux, comme l'absence d'un œil, joyaux de notre réalité virtuelle et si manifeste) se joue dans le pire de notre réalité : l'ennui. Cet art de l'ennui (j'avais publié un écrit philosophique sur l'art de bailler sa vie) s'écoule dans des vies ordinaires et le commissaire Buron le dira souvent : quel ennui que votre vie, en s'adressant à l'homme qui décrit ses journées, car c'est tout ce qu'il y a de plus normal, il ne se passe rien, rien d'excitant. Sauf, que dans tout ce qui semble normal, la psychose s'installe progressivement et l'homme interrogé, Monsieur Fugain, tente de rester lucide et clairvoyant, et même innocent. Cette innocence sera mise en abîme dans une scène théâtrale finale, et cette mise en boîte, désignera cet innocent, comme le con, du dîner de con. Ce parfait homme normal (comme notre ancien président avait tenté de jouer ce rôle), se transforme peu à peu en manipulé et idiot, juste un acteur auquel "on" a désigné un rôle à jouer, dans une pièce de théâtre qu'il ignore, et non pas dans un commissariat de police, convoqué pour un meurtre qu'il n'a pas commis. Cet acteur de la pièce de théâtre qui s'ignore n'a jamais répété son texte et ne le connait pas. C'est le bleu en quelque sorte, bien que ce film soit volontairement de couleur beige, mais ne nous égarons pas.

> Un bleu est une personne nouvellement arrivée dans une organisation (armée, police...). Elle garde souvent ce titre jusqu'à sa complète intégration. Un bleu, est une expression française dont les origines remontent au début du XIXème siècle qui viendrait du milieu de l’armée et des militaires où le bleu serait une jeune recrue sans expérience et ce vu sa tenue de circonstance qui serait de cette couleur.

Ce que j'ai trouvé d'évident, dans ce film, c'est l'expression d'une société psychotique. La psychose est une défaillance dans la mise en place de l'altérité, présente chez l'humain mais aussi dans la société, dans des systèmes, des structures. La psychanalyse tente de prendre soin des humains entraînés dans le vacillement mortifère de la défaillance et de l'altérité. Mais lorsqu'une société est psychotique, on peut difficilement discerner le réel de la fiction. Et ce film est exactement dans cette lisière là, car elle rivalise avec le documentaire, tout en restant une fiction. Dans des sociétés de dictature ou des structures tyranniques, chez les théocrates, les formes politiques produites promeuvent la domination en visant l'abolition du sujet. Ainsi la psychanalyse représente un danger pour ces systèmes. On peut espérer que les structures psychotiques collectives peuvent être combattues par la démocratie et la lutte des idées, mais aujourd'hui, dans notre situation démocratique, où la corruption s'est hissée au pouvoir, comment lutter ?

Monsieur Fugain représente chacun de nous. Il joue dans une pièce de théâtre mais il ne le sait pas. On lui a attribué un rôle, mais il ignore tout. Il est accusé d'office et est convoqué. Toute son existence ne tient qu'à démontrer, d'une part, qu'il existe vraiment (mais dans une pièce de théâtre déjà organisée, pas facile), donc que c'est un sujet, et d'autre part, qu'il est innocent pour le crime dont il est accusé. Il devient donc un objet, et perd sa qualité de sujet. Le film ingénieux nous disposera, en transfert, dans ce personnage, le bleu, qui passe son temps à décrire le fil de sa vie, sans aucune analyse ni pathos, avec des faits très plausibles, et d'une platitude remarquable (fermer ou ouvrir une porte, aller acheter des chips, regarder un documentaire très intéressant-ennuyant sur les chevaux...), sans jamais analyser ces faits. Sans aucune psychanalyse donc. Ainsi, dans notre siège de bleu, nous arrivons au final, à notre siège de spectateur d'un théâtre, notre siège au cinéma. Ce Monsieur Fugain symbolise le monsieur Tout le monde vivant dans une société psychotique :  il vit une existence suspendue, comparable à un état de pétrification, d’hibernation à l’intérieur d’une carapace autistique. Il ne peut expliquer ce qu'il voit, ce qu'il vit, ce qu'il se passe, car il se passe des choses surréalistes (un inspecteur de police se tue lui-même, et est disposé dans un placard) à double sens, car pas si surréalistes, mais bien réelles (dans le film) Cette scène symbolise le réel (un inspecteur "placardisé", mis à l'écart dont on a ôté progressivement ses prérogatives et responsabilités) On pourrait même étirer l'illustration, en imaginant, que tout administratif, serait placardisé, de nos jours, dans une incapacité totale d'exercer sa fonction, ses missions et même de l'exprimer. Un grand blank organisé, dont les actions doivent volontairement effacer tout indice suspect, pouvant révéler cette impuissance.

Dans ce film, les victimes se tuent toutes seules. Qu'est-ce que cela veut dire ? Mais de façon différentes : le cadavre s'avère, non pas avoir été tué, mais il est mort par une "explosion interne" décrite par les 2 policiers dans un moment absurde d'interprétation médicale, assez cocasse. L'un des policiers va lui-même se tuer par accident, aussi cocasse, mais tout aussi plausible, tant la dextérité au préalable de ce policier à manier une équerre nous alerte de sa maladresse angoissante, tout comme sa débilité est sidérante et ses raisonnements crédibles de folie. Le fils du commissaire, dans une banale conversation de quelques mots, apprend à son père, sa volonté de se tuer, mettre fin à ses jours. Ce passage est symptomatique de la surdité des autorités (ici un parent) face à la souffrance des plus jeunes, mais surtout de la banalisation de la violence, du mal. Tous ces phénomènes, ces personnes meurent seules mais cette société tente encore de trouver des coupables ou, avec de faibles moyens (techniques et humains, intelligence médiocre), elle tente de se déculpabiliser et de déplacer la cause, faute de pouvoir l'analyser.

Cette société décrite par le truchement d'un seul face à face, d'un interrogatoire, remet en perspective le nombre d'interrogatoires que l'on subit, de nos jours, sans être dans un commissariat de police. Dans toute administration, ou même une famille, ou tout lieu public ou privé, une école, la rue, que sais-je, nous subissons des interrogatoires absurdes, des formes de suspicions, qui n'ont d'autres objectifs que de nous transformer en paranoïaque du quotidien, pris en otage et tiraillés entre un état d'urgence et l'exclusion de tout étranger, ou étrangeté (fermer la porte) d'un côté, - se taire, se terrer -, et de l'autre, avec ce devoir devenu de l'expression pour la liberté obligatoire (ouvrir la porte), - dénoncer, dire - afin de cliver le sujet, et qu'il ne trouve que cette position de pétrification décrite, de sidération, d'hibernation (au choix !) La confiance pourrait définitivement disparaître et les expressions humaines, nous transformer en inspecteurs, telles celles du commissaire Buron, celui qui est là pour douter constamment, se méfier, mais en réalité, il n'aspire qu'à rentrer chez lui, comme tous, et vivre sa vie banale.

L’interprétation du policier placardisé est magistrale et inattendue. C'est une incursion au pays de Magritte, du Ceci n'est pas une pipe. Car, dans ce film : Ceci n'est pas un œil. Après avoir côtoyé quelques minutes, ce personnage, nous, en le regardant dans les yeux, ce policier qui "doit garder un œil sur l'accusé, nous ne parvenons pas à nous accoutumer de cette absence surnaturelle, de cet œil. Même dans ce détail, nous devrions, comme l'accusé, garder l’innocence de notre croyance en notre monde réel, nos habitudes rétiniennes... mais nous ne réussissons pas à déterminer la gêne occasionnée par la vision de ce cyclope, de cet handicapé (mental ? physique ?) C'est que l'absence de l’œil est un simple effacement par effet spécial cinématographique. Cela ressemble aux débuts des arts numériques où n'importe quel gugusse qui savait une seule fonction du logiciel Photoshop, pouvait se réclamer artiste contemporain, car personne ne savait encore cliquer, période du Président Chirac.

Petite aparté explicative historique :

Pendant l’hiver 1996, Jacques Chirac visite l’espace de recherche grand public de la Bibliothèque nationale de France (BnF). La perplexité du président de la République pendant la démonstration qui lui est faite, sur un ordinateur, des usages permis par Internet n’échappe pas aux journalistes présents sur place. À un moment, Jacques Chirac interrompt l’explication technique d’un spécialiste pour demander : «  La souris ? Qu’est-ce qu’on appelle la souris ? » La séquence, diffusée au journal télévisé de France 2, sera vite reprise par les Guignols de l’info, qui immortaliseront la formule du « mulot » pour moquer l’ignorance totale du président de la République en matière d’informatique.

Et cet effacement devient symptomatique de notre effort à "bien voir" ce personnage, car on ne peut que "mal" le voir. Dans notre réel, nous connaissons ce type de personnage, d’ailleurs tous les types, ne sont que des stéréotypes de notre société. Celui-ci, c'est l'handicapé qui n'a pas eu besoin de concours pour rentrer dans la fonction d'état, car son père (dans la police) a falsifié les résultats de son concours raté. Sa petite amie est aussi dans la police, on peut penser là, que toute la famille, s'est invitée dans la police. Ces rouages administratifs sont là bien décrits, et nous les côtoyons, dans notre société où l'emploi est une priorité nationale, mais où il est impossible de trouver du travail, avec ces rouages bien connus. Ce personnage est aussi handicapé, mais le respect des handicapés impose aux collègues, de donner des tâches subalternes à ces employés particuliers. Le risque, dans notre société, c'est que ces employés, ont souvent des responsabilités importantes, et d'encadrement, ce qui entraîne des dérives non négligeables, et le film raconte une dérive incroyable. Le policier est tenu de garder un œil sur un accusé pour meurtre, le temps que le commissaire puisse partager un bref moment (de non communication totale) avec son fils (suicidaire), de pause sandwich, ce temps se transforme en démonstration de la folie. Cette responsabilité de surveillance sera mise à mal lorsqu'il perdra la vue, par un malencontreux accident, dû à son égo, représenté par le badge de la police (son insigne, la preuve qu'il est bien intégré, par son père) L'équerre est aussi l'arme ridicule, celle de l'écolier, de cet homme qui n'a pas grandi, dressée contre lui, contre tous. Nous avons là la démonstration du zèle d'une administration à la pointe de la technologie. Il y a des petits tours qui s'apprennent entre initiés, et non plus les bleus. Comme celui de brûler ses empreintes à l'aide d'un briquet. Tout innocent arrive à employer ces tactiques dans une société psychotique, tant la pathologie des accusateurs est impossible à qualifier (puisque sans psychanalyse)

Le Monsieur normal, comme le Président, efface ses traces, ses empruntes, pour éviter toute accusation. L'administration entière est employée à effacer les traces ou les transformer afin de trouver un coupable "idéal". Si la pression de l'opinion est trop forte, à l'aide de fausses rumeurs, de délits et d'abus de pouvoirs divers, des syndicats, chacun trouvera le coupable pour sauver sa peau et garder en poste ses copains, ses proches, sa famille.

Il est à noter la formidable interprétation des employés, tous des cas sociaux avec de grandes responsabilités, celui à la jambe qui boîte, et ce commissaire installé sur son siège bien au fond, les chaussures sur la table, comme bien assis sur son statut, sa fonction, intouchable, qui méprise Monsieur Fugain, lui si humain, car il n'est concentré que sur son ventre, son deuxième cerveau, il a faim, et tout semble s'opposer à ce besoin vital. C'est un motif, un "pattern", que l'on peut reconnaître, dans tout interlocuteur (à mettre au féminin également, en zappant l'écriture inclusive) que l'on rencontre dans une administration (école, police, hôpitaux...) exerçant un pouvoir par le siège. Le siège devient tout un symbole du pouvoir administratif.

Aujourd'hui, ne pas avoir de siège, est peut-être la chance la plus viable ? C'est aussi élever l'imagination au pouvoir, que de se retrouver à la place du "e", de La disparition (Roman de George Perec) Et quel défi ! Mais que terrifiante est cette analyse, que tous ces "e", ces lettres les plus utilisées, disparaissent, sans même que l'on puisse le voir, le comprendre, car le sens est celui d'une autre histoire que celle de la dispartion, d'un roman. Toutes ces personnes normales qui disparaissent dans une société psychotique qui s'administre plus qu'elle ne se pense, ne posent aucune question. La société répète l'extermination, sans le savoir, avec une forme d'innocence participative (Paris c'est la fête) et une inconscience déculpabilisante, pourvu que le siège soit encore confortable, et que l'on défende, de ce siège, la cause des migrants en réalisant des œuvres d'art exposées dans les vitrines capitalistes des hontes du siècle. Des indignités disparues.

On soumet aux penseurs l’hibernation, en ces temps de réchauffement climatique, car on oublie que chacun de nous pense. Nous pensons et pas seulement les penseurs dont on a attribué le rôle de penser médiatiquement notre monde et nos paysages. Pour finir cet article, je pense fondamentalement, que penser ne peut-être une action pleinement dévolue, que lorsque le retrait, un minimum de retrait, du flux des actions et pressions médiatiques et politiques, se réalise. Sa réalisation, n'est efficiente que si l'action de penser le monde, devient prioritaire, et de la manière, comme la manière de faire des mondes, la plus singulière qu'il soit, celle encore de l'être et de son ontologie, sa capacité d'être au monde.

Pour ma part, parfois ma pensée s'accroche à un film, une exposition, une situation, du réel, ou de la fiction, afin de développer ce qu'elle travaille. Je suis créatrice, donc, parfois encore, c'est dans l'acte de créer, par mes réalisations artistiques, que je devine ma pensée, à postériori, mais jamais par à priori. Ainsi, elle se diffuse aussi, par constellation, se rencontre-t-elle par hasard, et n'est nullement destinée aux penseurs. Il n'y a là aucun égarement mais une volonté de ne pas ignorer l'autre. J'ai l'intime conviction, que l'acte de penser appartient à chacun, et, dans ma vie quotidienne, je partage cet acte, sans en faire un sacre. En fait, sans badge de police aucun, juste en cheminant, de façon distraite.

Par kiwaïda at 09:23

30/04/2018

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"Dutilleul venait d'entrer dans sa quarante-troisième année lorsqu'il eut la révélation de son pouvoir."

Je me suis demandée dans quelle occasion écrit-on que "c'est écrit en trop petits caractères". J'ai vu l'adaptation filmique de la nouvelle de Marcel Aymé, "Le passe-muraille". Le téléfilm français est réalisé par Dante Desarthe et est accessible sur Arte ces temps-ci. La nouvelle fantastique est parue en 1941, et en 1943, il y a eu un recueil de nouvelles du même nom. La critique indique que c'est un livre qui contient 222 pages écrites en petits caractères et qu'il ne convient pas à des enfants de 13 ans car il est difficile à lire et à comprendre.

Ainsi le passe-muraille, téléfilm que j'ai beaucoup apprécié, plein de malice et magie, tout en finesse, il m'a émerveillé, m'apportait une réponse. Dans le harcèlement subit de l'école d'art de Limoges et tous les courriers reçus, l'un d'entre eux, toujours signé de la directrice (ou les autres, du secrétaire général) mentionnait, que mon courrier de 4 pages (le seul envoyé, pour la vingtaine reçue) était "écrit en trop petits caractères" et m'accusait de fautes que je n'avais pas commises, et m'ordonnait de payer en envoyant un chèque dans les 24H à l'école. Cette lettre administrative ne faisait nullement mention du sens de mon courrier, ni ne répondait à mon souhait d'obtenir un rendez-vous de visu, afin d'échanger sur la pédagogie et mes difficultés à enseigner dans des conditions plus que malhonnêtes.

Alors peut-être que cela signifiait que ce courrier ne convenait pas à des enfants de 13 ans, il serait difficile à lire et à comprendre. Car, je n'ai jamais eu, depuis plusieurs années d'échanges à ce sujet, de visu. Par contre, je fus convoquée au tribunal d'instance de Limoges, et l'audience s'est effectuée sous un autre nom que le mien, de sortes que même présente, je n'ai pas été appelée. L'école, avec sa représentante, a passé l'audience seule, afin de régler seule, le conflit qu'elle avait elle-même créé de toutes pièces, en trouvant une coupable idéale, celle qui écrivait en trop petits caractères, ne convenant pas à des enfants de 13 ans, trop difficile à lire et à comprendre. Si bien que la coupable devait être exclue de toute apparition et devait être murée dans le silence. À moins que le pouvoir du passe-muraille émerveille tous les chemins inédits, et les non-dits.

Le savoir, écrire et lire, devenait donc un délit, en notre temps. Il ne fallait ni bien lire (ou au moins pas plus qu'un niveau adolescent) ni bien écrire pour faire perdurer sa profession : professeure. Au mieux, nous devions, professeurs, dévaluer nos savoirs et savoir-faire et surtout ne pas faire savoir. C'est-à-dire que nous devions alors nous transformer en quelque chose d'autre, pas en professeur, mais rien n'était indiqué. Si nous avions ce modèle souligné sur le papier de ces invectives administratives tamponnées, la haine de l'autre, seuls seraient acceptés celles et ceux qui la pratiquaient. En retour, ce modèle me soumettait à répliquer, à avoir, en retour, de la haine, mais n'être plus rien, et agir en conséquence : attaquer. Dans une école, cet apprentissage de la haine ne me semblait pas convaincant. Cela ne m'a pas convaincu. Non, il y a un effort supplémentaire afin d'accéder à la paix. Peut-être une discipline, une rigueur, que n'ont pas ces directions du grand n'importe quoi, du désordre autorisé comme parade à la liberté d'expression, au niveau le plus bas : le climat délétère.

Parfois, on ne parvient pas à comprendre, mais la culture nous amène à des chemins de traverse, et, par la poésie, le pouvoir devient d'autant plus héroïque, pour des gens tout à fait normaux. On comprend que même dans une école d'art, d'un niveau d'études supérieures, qui prône dans ses publicités la liberté et la poésie, on ne cherche plus ni ne trouve, mais on accuse à tort et on sanctionne. Le pouvoir attribué à l'administration, mais aussi à la direction, sous couvert d'être artiste, scelle à jamais la possibilité d'énoncer l'être. C'est sur le registre de "l'avoir" et l'argent que cette direction mène aux tribunaux afin de régler et juger les innocents et les exclure de la voix officielle, afin qu'ils se taisent et ne soient ainsi jamais entendus. L'institution marginalise en laissant ces petits chefs bazarder le sens commun, tout en s'arrogeant le droit de grève au nom de la commune. Perversité quand vous tenez le beurre et l’argent du beurre... Et les syndicats des professeurs en écoles d'art de s'aligner sur le même registre et d'écraser le sensible : l'argent, demander plus d'argent, un meilleur salaire et travailler moins, tandis qu'ils ne seront jamais solidaires de celles et ceux dont le sel de la vie et donc, le salaire, a été confisqué par tout ce beau monde interconnecté, syndicats et directions et ministères, les seuls exclus, sur lesquels, finalement, l'enseignement avait peut-être encore des valeurs singulières et un engagement de l'esprit non monnayable, qui passe par l'écriture et le savoir... et non par un rayonnement international d'expositions tant attendues, affiché sur les réseaux sociaux, comme preuve que les boutiques de formations fonctionnent à plein régime, avec si peu d'artistes qui font carrière ensuite (ou ont accès aux expositions ne serait-ce que celles des autres)

Cet emmurement des innocents au niveau de lecture adolescente, ayant le pouvoir de vous confondre avec le violeur, la violeuse des lois, devient la démonstration, la plus criante, des bâtisseurs de l'horreur, c'est-à-dire, de la perversité. C'est l'art d'inverser, mettre sens dessus dessous l’ordre. Il y a un objectif immoral qui est celui de convertir les innocents au vice, à les égarer, à les corrompre, et à leur éviter toute forme de confrontation avec la souveraineté du bien et de la vérité.

J'étais disposée à accepter ces agissements, sans être consentante, comme témoin de ma propre identité, inacceptable par ces pervers. J'assistais, mais de très loin, à toutes les procédures inimaginables à mon encontre. Elles éludaient le sens, l'existence, et s'inscrivaient dans la déviance. Elles contournaient les lois en utilisant les lois-même et la justice. Le déni "de l'accepté" percé à jour, faisait la démonstration de l’inacceptable et de la perversité des situations. Le déni de l'acceptable, l'identité, le parcours, l'être lettré, donnait le change à l’inacceptable des agissements violents. 

Le négatif de la liberté était au pouvoir, avec sa cohorte d'armée, anéantissement, déshumanisation, haine, destruction, emprise, cruauté, jouissance, se faisant passer par la plus haute des libertés, une école d'art, où l'expression de la liberté devient un slogan, un commerce, un contrat, une négociation entre communicants et les affiches sont des outils de propagande, tout comme les incursions obligatoires dans les réseaux sociaux. Pour faire partie de la secte, le mot d'ordre se transforme en liberté d'importuner l'autre et lui enlever le sel de la vie, son salaire.

Loin du téléfilm, qui m'a fait beaucoup de bien, il décrit aussi une situation de mise au placard, de harcèlement moral, une autre de harcèlement sexuel, tout ce que l'on trouve dans notre société et que Marcel Aymé n'avait pas encore injecté dans ses nouvelles dans un bain de Seconde Guerre Mondiale, quoique. L'image que j'ai choisie (une des dernières du film) n'est pas révélatrice des images du films, mais cette espèce de porte targuée, picturale, est le retour à la norme, après la perte du pouvoir, mais aussi la sérénité d'avoir découvert le plus important : l'amour.

Dutilleul avait trop accepté de l'inacceptable, et dans le déni de son identité et de son pouvoir, il donnait le change à l’inacceptable des agissements violents. Le passage transgressif à travers les murs, le décloisonnement véritable, la puissance du "voir à travers" les murs épais et tous ces obstacles, devant ces petits chefs adeptes des slogans de la transparence pour mieux licencier l'expérience et la rendre jetable, ou bien, ce que j'ai connu, ces adeptes de l'horizontalité pour toujours plus vous subordonner au petit chef, à la directrice, au despote, est une belle illustration héroïque et fantastique, avec des effets spéciaux si bien ajustés, qu'on aimerait, spectateur, spectatrice, aussi, passer à travers les difficultés, la prison. Scène absolument magique, le moment où Dutilleul enlève ses quatre bracelets épais électroniques dans sa cellule, puis passe à travers les murs, sans aucune violence. 

Bien sûr, Dutilleul méritait la prison puisqu'il volait des œuvres d'art et des bijoux, grâce à son pouvoir. Son petit appartement s'est transformé en caverne d'Ali Baba. Mais ce qui est intéressant, dans ce téléfilm, c'est qu'en haut, puisque la société française est étatique et administrative, en haut de la verticalité du pouvoir, une femme et ses conseillers (ayant la preuve de son pouvoir magique), dont on imagine les fonctions de chaque partie, décide que cet homme ne soit jamais connu des autres, de l'opinion publique, car son pouvoir pourrait être plus grand que ces fonctionnaires au pouvoir, et que son aura d'autant plus grande, et que c'est à la vision uniquement narcissique, celle de la célébrité, qu'est jugé cet homme, vue d'en haut. Il faut d'une part qu'il soit pris ou chloroformé vivant, englouti dans un océan, et toutes les stratégies de disparitions sont imaginées, même la torture, par ces hauts-fonctionnaires, qui savent aussi taire leurs motivations et faire disparaître également leurs responsabilités (peut-être en affiliant celles-ci à d'autres) Jusqu'à demi-mot énoncer la finitude de cet homme, son extermination, dans des phrases elliptiques que les conseillers comprennent, par habitude, et n'ont même pas besoin de répéter, motus et bouche cousue. Cette illustration sibylline des arcanes du pouvoir, à mon sens, je l'interprète comme la volonté de couper la tête à celles et ceux qui seraient plus intelligents. Comme dirait un avocat que j'ai rencontré à Limoges : dans l'administration, aucune tête ne doit dépasser, en bons soldats, il ne doit pas y avoir de meilleurs, mais on nivèle tout par le bas. C'est ainsi, que les avocats ont de beaux jours devant eux, car les souffrances au travail dans les institutions publiques amènent plusieurs clients et beaucoup d'argent. Parfois, on ne pense pas aux véritables voleurs, plus malins que les autres.

Il en est que Dutilleul sera empoisonné en buvant un décaféiné dans un café (par ces hauts fonctionnaires cachés donc). Cela me rappelle une collègue professeure, qui m'avait dit me méfier car même le café offert par la direction pouvait être empoisonné si j'acceptais, devant un directeur qui me proposait de remplir ma tasse de thé vide. Une façon de mettre l'ambiance, de me menacer si je souhaitais continuer à enseigner avec une équipe de collègues soudés pour exclure. Rester murer, telle est l'attitude à prendre, plutôt que le café. Le passe-muraille adopte cette attitude très vite, il s'adapte, afin de garder son pouvoir secret. Très vite, on ne prend plus de café, plus de pause, on travaille plus qu'il n'en faut, on devient la cible de rumeurs, sans jamais les connaître, et on aide les plus démunis, puisque le chemin est connu et l'expérience n'est jamais perdue. Je pense que ce film doit être très inspiré des us et coutumes du pouvoir invisible des fonctionnaires soudés (pour le meilleur ?) pour le pire. J'ai eu la chance d'étudier de près des comportements malveillants ayant remplacé les fonctions et la production afin que le sens puisse devenir la propriété de quelques uns. Par des comportements ainsi pervers, il devient possible d'attribuer n'importe quel sens au travail, sans dessus dessous, au détriment des êtres et de leurs recherche de sens, de leur dignité. J'ai pu observer combien des enclaves sont propices à la transmission systémique de la folie et que, même des organismes de santé (trop) affiliés, contribuaient à effacer toute trace des effets de ces comportements, des souffrances, et conduisaient à l'exclusion des plus lucides. Et c'est là, la chance, d'être exclu de ces systèmes.

Quoi de plus héroïque que la personne qui passe à travers la perversité, à travers le sans dessus dessous, sens dessous dessous ? Le don divin de Dutilleul rend chèvre le petit chef qui l'a mis au placard, mais par de gentils tours de passe-passe. Tel est pris qui croyait prendre. Et c'est là tout le pacifisme de ce personnage comme tout le monde et exclu bienheureux d'un système toxique, car il n'y sera plus pour résister, il n'y participera plus du tout et trouvera sa voix ailleurs.

Donc, même ce pouvoir perdu, le comptable se satisfait de proposer ses services dans une compagnie de cirque où il a trouvé l'âme sœur, l'artiste.

L'hérédité de ce pouvoir, et le secret partagé de la mère au fils, ce désir d'en user mais d'en souffrir, serait préférable à la vie d'adaptabilité forcée, une vie terne et sans aucune intensité, une vie sans vivre les choses, mais sans aucune souffrance. La mère, avant son dernier souffle écrit une lettre à son fils et lui raconte ce secret, ce pouvoir, il doit désormais choisir, le sachant.

L'amour ferait partie de ces émotions intenses qui sortent de l'ordinaire. L'évènement, cet extraordinaire moteur de vie, "aimer" et "être aimé", n'est ni quantifiable, ni raisonné, et aucune preuve juridique, administrative ne peut le comptabiliser, le réguler, le normer. Puisqu'il est unique et né d'une relation ontologique où les êtres se sont dépris de leurs avoirs, mis à nus, mais épris désarmés.

Petit clin d’œil aux inséparables.

Par kiwaïda at 13:22

02/03/2018

V̸̲̅I̸̲̅O̸̲̅L̸̲̅E̸̲̅N̸̲̅C̸̲̅E̸̲̅S̸̲̅ ̸̲̅C̸̲̅O̸̲̅N̸̲̅J̸̲̅U̸̲̅G̸̲̅A̸̲̅L̸̲̅E̸̲̅S̸̲̅

Photographie © Sonia Marques

Dans le monde, une femme sur trois subit des violences physiques et sexuelles par son partenaire. En France, une femme est tuée tous les trois jours par son conjoint.

La zone de non-droit :
En France, une femme sur quatre a subi des violences physiques par un partenaire depuis l'âge de 15 ans. Chaque année, plus de 225.000 femmes sont victimes de violences conjugales, 42.000 femmes de viols conjugaux, et plus de 120 femmes sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint. Les violences conjugales sont d'autant plus fréquentes que les femmes sont jeunes, vulnérables (grossesse, maladie, handicap), discriminées, et qu'elles ont déjà été victimes de maltraitances physiques et sexuelles dans leur enfance (avec seize fois plus de risque). Et les hommes sont d'autant plus souvent violents qu'ils ont subi des violences dans l'enfance ou y ont été exposés (avec quatorze fois plus de risque). Ces violences sont très traumatisantes avec un lourd impact sur la santé et la vie des femmes et de leurs enfants. Elles aggravent les inégalités et sont un facteur de précarité, d'autant plus que les femmes qui en sont victimes restent dans leur grande majorité isolées, à devoir faire face aux violences sans protection, ni secours, ni soins, ni justice.

Le médicament-drogue
La violence de ces hommes est souvent rationalisée, voire excusée par la frustration. Les violences répétées, souvent depuis l'enfance, ont un impact psychotraumatique majeur à long terme sur les victimes et elles sont une véritable entreprise de coercition. Elles sont une arme très efficace pour les soumettre au service de leur conjoint, les transformant en esclave, en "médicament-drogue" servant à calmer leurs tensions. Les violences sidèrent les victimes et déclenchent des mécanismes de sauvegarde mis en place par le cerveau. Ils entraînent une dissociation traumatique avec une anesthésie émotionnelle, ainsi qu'un trouble d'intégration de la mémoire, qui fait revivre les violences et les mises en scène du conjoint violent à l'identique, comme une torture qui n'en finit pas. Tant que la victime reste en contact avec son agresseur, ces mécanismes de "protection" et l'anesthésie qu'ils provoquent restent enclenchés. Les victimes sont ainsi comme déconnectées, privées de leurs émotions, de leur volonté et de tout moyen de défense. Elles semblent "tolérer" des niveaux très élevés de violence. Les faits les plus graves, vécus sans affect ni douleur exprimable, semblent si irréels qu'ils en perdent toute consistance et paraissent n'avoir jamais existé (amnésie dissociative). Elles donnent l'impression qu'elles sont indifférentes, leurs interlocuteurs ne vont rien ressentir, ils n'auront pas peur pour elles, considéreront qu'elles ne sont pas vraiment traumatisées et qu'il n'est pas nécessaire de les protéger.
(Source + vidéo)

Photographie © Sonia Marques
Détecter les violences conjugales à la maternité
Entre 3 et 8% des femmes enceintes sont victimes de violences conjugales. Parce que les femmes enceintes sont vulnérables, c'est souvent pendant la grossesse que les violences s'aggravent ou s'exacerbent. C'est la raison pour laquelle dans les Hauts-de-Seine, le département a décidé de mettre en place un dispositif pour repérer ces femmes, et les aider à se sortir de ce cycle de violences. Un dispositif qui s'est mis en place directement au cœur des maternités.
Les violences sont aussi à l'origine d’assez nombreuses demandes d'IVG. Femmes victimes et hommes violents ont très fréquemment subi des violences dans leur enfance ou ont été témoins de violences conjugales. Les troubles psychotraumatiques qu’ils vont développer, vont être à l’origine d’une mémoire traumatique, de troubles dissociatifs et de stratégies de survie. Si on n’est pas responsable des violences qu’on a subi, ni de leurs conséquences traumatiques, en revanche on a le choix des ses stratégies de survie (conduite d’évitement et conduites dissociantes anesthésiantes). La violence exercée sur autrui en est une, elle fait partie de ce qu’on appelle une conduite dissociante qui permet de s’anesthésier, comme une drogue. Une société inégalitaire où les hommes peuvent facilement choisir de mettre en scène une prétendue supériorité au dépens des femmes, facilite le choix de s’autoriser à être violent, en s’identifiant à l’agresseur de son enfance, pour «traiter» une mémoire traumatique qui, se réactive lors de la grossesse de sa conjointe (La grossesse à l’épreuve des violences conjugales : une urgence humaine et de santé publique / Salmona)

Escalades des tensions
La violence conjugale n'est pas un conflit de couple dont l'issue est incertaine, mais un processus de domination sexiste. Elle s'exerce dans le cadre familial. Les enfants témoins en sont également victimes, mais ils peuvent également subir des maltraitances parfois mortelles [LHT]. Personne n'est à l'abri de ce type de violences. Elle sévit dans toutes les catégories sociales, économiques et culturelles, en milieu urbain ou rural et quel que soit le contexte éducatif ou religieux. Dans leur très grande majorité, les victimes sont des femmes en raison des stéréotypes culturels sexistes. Les hommes victimes sont moins nombreux et subissent essentiellement des violences psychologiques.

La violence conjugale se manifeste très souvent par cycles d'escalade de tension : agressions psychologiques, verbales puis physiques :
La femme tente désespérément de contrôler de la situation en la minimisant, en la niant, voire en s'attribuant la cause de la violence de son partenaire qui ne manque pas de lui reprocher son attitude soi-disant insupportable pour se justifier. Les violences, de plus en plus sévères s'inscrivent dans une escalade qui commence par exemple par une série de paroles de disqualification, des attaques verbales ou non verbales qui se transforment en harcèlement moral [LHT], lequel embrouille la victime, la met sous emprise psychologique, diminue sa résistance et l'empêche d'agir.
(Azucena Chavez, Institut de victimologie)

Le secret du privé
La violence conjugale bénéficie du secret du privé, ce qui permet aux auteurs d’asseoir leur contrôle dans l’impunité. Elle constitue la forme la plus fréquente de violence envers les femmes. Elle fait partie de l’héritage patriarcal qui est caractérisé par le déséquilibre des rapports de pouvoir entre les sexes dans nos sociétés. La violence masculine à l’égard des femmes a un coût social et économique dont l’ampleur est encore trop méconnue. Les conséquences de cette violence qui s’exerce encore en toute impunité sont multiples pour nos sociétés. La violence conjugale est une question qui ne doit pas être considérée comme une affaire privée. L’usage de cette violence est un obstacle à l’égalité entre les hommes et les femmes, aux droits fondamentaux des femmes.

Les insoupçonnables


L'homme dont la fonction force le respect
, insoupçonnable
La violence conjugale n’est pas un héritage inéluctable, on ne naît pas violent, on apprend à le devenir. L’histoire collective et personnelle, la construction sociale, le poids d’une culture patriarcale conduisent certains hommes à des comportements sexistes et violents envers les femmes. L’homme violent à souvent deux visages : charmant, merveilleux dans la vie sociale, tortionnaire, méprisant et jaloux à la maison. L’homme violent avec sa compagne n’est pas systématiquement un alcoolique, un rustre, une personne issue de milieu défavorisé, un personnage autoritaire ou violent avec tout le monde. Très souvent l’homme violent n’est pas soupçonnable, il ressemble à monsieur tout le monde, votre voisin de palier, l’homme courtois qui rend service à tous dans le quartier ou le village, ce séducteur à qui personne ne résiste, le cadre dynamique que toutes et tous trouvent fantastique, ce chef d’entreprise performant, l’homme aux multiples responsabilités, l’homme dont la fonction force le respect...

La femme, les femmes
, insoupçonnables
Il n’existe pas de profil type de femme victime de violence conjugale, toute femme peut un jour dans sa vie se retrouver sous l’emprise d’un conjoint, ami ou partenaire violent. Mais l’histoire personnelle, des périodes de fragilité, de vulnérabilité, peuvent devenir facteurs de risque. La personne qui souffre de cette violence par la faute d’autrui, n’est pas responsable de la violence qu’elle subit. La femme victime de la violence de son compagnon n’est pas nécessairement une personne sans ressources. C’est peut-être votre collègue de travail, cette chaleureuse commerçante, cette enseignante, votre médecin, cette jeune cadre dynamique à qui tout semble réussir... et dont on ne soupçonne pas l’enfer quotidien.

La violence psychologique
La violence psychologique s’exprime par des attitudes diverses, des propos méprisants, humiliants. Le compagnon violent renvoie à la victime une image d’incompétence, de nullité. Il l’atteint dans son image à travers le regard des autres. Progressivement la victime perd confiance en elle-même en ses possibilités. Peu à peu s’installe le désespoir, une acceptation passive de ce qui arrive. Elle s’isole, s’enferme dans sa honte, n’ose plus prendre d’initiative.

La violence sexuelle
La plus cachée. La personne violente oblige sa compagne à avoir des rapports sexuels malgré elle, avec lui ou avec d’autres partenaires selon ses propres fantasmes, parfois il la forcera à se prostituer. Les viols, les agressions sexuelles, les rapports acceptés sous la contrainte ou pour le calmer sont réguliers. Les victimes ont beaucoup de mal à en parler parce qu’elles restent associées aux obligations du mariage et devoir conjugal.

Devoir conjugal / viol conjugal

Le viol conjugal est une forme de violence exercée par le partenaire intime. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) définit les violences entre partenaires comme « Tout comportement au sein d’une relation intime qui cause un préjudice ou des souffrances physiques, psychologiques ou sexuelles, aux personnes qui sont parties à cette relation, y compris des actes d’agression physique, des rapports sexuels forcés, entre autres formes de coercition sexuelle, de la violence psychologique et des comportements autoritaires ou tyranniques. » Toutefois, le viol conjugal est une notion qui reste taboue dans nos sociétés actuelles. Cela s’explique principalement par la notion de « devoir conjugal », qui est encore très présente dans les esprits. Mais il est important de rappeler que cette notion n’a aucune valeur légale. Dans la partie du Code civil consacrée aux mariages, il n’y a aucune mention du devoir conjugal et le viol conjugal est condamné par la loi depuis 1989. Selon les chiffres, près d’un viol sur deux a lieu au sein du couple. On estime aussi qu’une femme sur quatre subit, à un moment ou à un autre de sa vie, des violences sexuelles de la part de son partenaire. Dans la plupart des cas, les personnes qui obligent leur partenaire à avoir des rapports sexuels avec eux pensent agir légitimement vu le lien intime qui les unit.

Le viol n’a rien à voir avec de l’amour ou avec une relation sexuelle souhaitée. L’homme qui viole ne cherche pas à faire l’amour à sa partenaire ni même à assouvir un désir sexuel : il veut dominer, faire mal, humilier et avilir.

    "Violer, ce n’est pas une relation sexuelle, c’est un déni de son humanité, c’est dénier l’humanité de l’autre, c’est lui refuser d’être propriétaire de son corps, de son psychisme… " (Docteur Mukwege)

Contrairement aux violences physiques, les violences sexuelles arrivent assez tôt dans la relation en arborant des formes différentes et de plus en plus graves. L’homme violent va commencer par dire à sa compagne que, si elle refuse, cela signifie qu’elle ne l’aime pas assez. Puis, au fur et à mesure de la relation, il va prétendre que les hommes ont plus de besoins, qu’elle doit se soumettre au devoir conjugal et, peut-être, la menacer d’aller voir ailleurs, car les autres femmes sont plus dociles. Enfin, il va faire fi de son ressenti, de ce qu’elle souhaite et va la violer. L’évolution des violences sexuelles suit l’emprise qu’exerce l’homme violent sur sa femme. La dame, qui a perdu ses repères, éprouve du mal à réagir, à s’opposer et à distinguer ce qui est un viol de ce qui ne l’est pas.

Ordre moral supérieur d'antan

Le « devoir conjugal », voici une expression qui sent le papier jauni. Et pourtant ce « devoir » existe encore, même s’il n’est mentionné par aucun texte légal.
La loi sur le mariage prévoit seulement que les époux « se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance » (article 212 du Code Civil), et qu’ils « s’obligent mutuellement à une communauté de vie » (article 215 du Code Civil).
Il n’y a aucune obligation explicite d’entretenir des relations sexuelles. Ce sont les juges qui ont affirmé historiquement que les époux ont l’obligation d’entretenir une sexualité régulière, non seulement au début de leur mariage qui doit être « consommé », mais encore de manière renouvelée pendant toute la durée du mariage. Au départ, il s’agissait de préserver un ordre moral supérieur. Il fallait que le couple procrée, pour assurer la transmission du patrimoine, dans un cadre stable. Il fallait éviter aux conjoints toute « tentation du vice » et permettre l’observance de l’obligation de fidélité – source d’enfants illégitimes.
Sous couvert de préserver l’ordre, le Code Napoléon dans sa rédaction de 1804 était rude avec la femme. La puissance du mari était érigée en système juridique : la femme devait « obéissance à son mari », qui n’était pas encore tenu par la loi de respecter son épouse.
A partir de ces textes, il n’était fait aucun cas du consentement de la femme à l’acte sexuel demandé par son mari.
(La suite... Anne Marion de Cayeux, Avocat au Barreau de Paris )




J'ai vu récemment le film Magnolia (1999) du réalisateur américain Paul Thomas Anderson (né en 1970) et plusieurs de ses films dont le dernier. La cellule familiale est souvent le sujet et nombre de désordres exposent l'échec du modèle patriarcal. Les aspirations économiques et la réussite individuelle entrent en conflit avec la moralité et les injonctions de normes. La perfection et la compétition font exploser la cellule familiale à travers plusieurs générations. Le tabou des violences conjugales est transgénérationnel et provoque de multiples dysfonctionnements.
Dans le film Magnolia, il y a une relation au père avec le fil qui est un petit génie, utilisé pour ses performances de mémoire, il récite des définitions potasse des livres divers afin de gagner un jeu télévisuel dans lequel il participe. Le père délaisse le bien-être de l'enfant et cela se manifeste dans ce moment où le surdoué demande à aller aux toilettes et cela lui est refusé à maintes reprises, afin qu'il reste à l'écran, sans faire de pause. La pression opère car l'enfant se fait pipi dessus, et provoque une humiliation disproportionnée entre l'enfant qui ne peut plus jouer et le père qui puni son fil pour ce "lâcher-prise" naturel, se soulager. L'enfant choisi son instinct plutôt que l'exigence de son père et la pression sociétale (le jeu télévisé, l'équipe, etc.) On néglige le caractère infantile en lui demandant d'être l'adulte intelligent, mais se faisant, paradoxalement, il est infantilisé. L'enfant s'affirme en urinant sur lui et en refusant de servir encore de petit génie dans l’émission télévisuelle. Il rompt ainsi le fardeau familial en disant à son père que celui-ci n'accorde pas d’importance à sa personnalité mais bien plus à son image. Dans le même temps, l'homme qui présente l'émission fait face à un cancer, qu'il est le seul à savoir, et a des difficultés à rester à l'antenne. Son conflit avec sa fille toxicomane explose, lorsque sa femme l'interroge sur sa relation avec celle-ci qui ne souhaite plus le voir, même si son père lui annonce l'état de sa maladie, elle n'a aucune empathie. Il lui dit que sa fille lui reproche des attouchements jeune, mais il ne se souvient plus vraiment, ce qui provoque le dégoût de sa femme. Cette fille va faire la rencontre amoureuse d'un policier, tous deux recherchent "la vérité" et vont faire le pacte de "tout se dire", et rien dénier, afin que leur relation débute sainement. La morale se cache à cet instant où ne rien se cacher l'un à l'autre prédestinerait à un avenir plus radieux, délesté des problèmes familiaux qui se transmettent de générations en générations, avec des sentiments de culpabilité, de honte, de mensonge et de vies dissociatives, de dénis et d'exclusions.
Ce que je trouvais intéressant, dans ce film, c'est la description de modèles masculins, des générations de fils, qui représentent la faiblesse de leurs modèles défaillants, leurs pères, et leurs échecs. L'acteur Tom Cruise a un rôle assez détonnant, qui conjure avec le stéréotype du héro, dans lequel nombre de films l'ont confiné. Il est gourou de la suprématie masculine et ses performances publiques, son jeu scénique, sont captivants, pour coacher la virilité des hommes. On apprend bien plus tard, qu'il est traumatisé par la mort de sa mère, causée par les violences de son père, et de l'abandon de son père face au cancer de sa mère. L'affirmation de sa virilité serait liée à sa volonté de protéger les femmes. Ce jeu surjoué (Respect The Cock ! Voir l'extrait vidéo) est aussi le jeu d'une violence masculine et de domination sur les femmes, comme le père infidèle le faisait auprès de sa femme, il la violentait, se sentant supérieur. "Frank" (rôle de Tom Cruise) a refoulé toute sa vie, l'amour pour sa mère. Ce sera sa faiblesse ultime lorsqu'il devra répondre à une question d'une journaliste qui connait le décès de sa mère, alors qu'il ment et cache cette disparition à tous. Il réalise ainsi, en passant par une palette d'émotions contradictoires et violentes, que la haine qu'il porte à son père (en train de mourir d'un cancer) vient de cet amour déchu et de sa propre défaillance en prise avec les exigences d'une société patriarcale, car il se présente comme un célibataire endurci et sans famille. Auprès du chevet de son père, qu'il accepte de voir, in fine, il revit la même scène que lorsqu'il était enfant auprès du chevet de sa mère mourante, lui seul à l'accompagner alors que son père les a abandonnés tous les deux. Après l'avoir insulté, ce fils l'implore de ne point s'en aller. Cette scène est réussie et montre la complexité des liens familiaux : il condamne son père et le pardonne en même temps, en affirmant sa force et sa faiblesse, sa fragilité qu'il masquait avec sa secte suprématiste masculine. Et c'est à ce moment qu'il assume sa masculinité sans la misogynie, en endossant le rôle patriarcal.
Dans les films de Paul Thomas Anderson, les mères sont mortes, ou négligentes ou présentent des failles émotionnelles. Dans le dernier film que j'ai vu, Phantom Tread, ces jours-ci à l'écran, la mère défunte du héro modéliste, s'impose comme fantôme en mariée, la seule à être autorisée à hanter ses souvenirs et à lui donner une voix professionnelle, autoritaire. Il en vient à oublier sa femme jusqu'à la soumettre aux lois et emplois du temps de son métier. Cette dernière aura, également à s'émanciper de règles officielles et officieuses du patriarcat en observant que ce n'est que dans la maladie, que son amoureux reste avec elle, et qu'elle peut le guérir en lui apportant ses soins. La suite est masochiste, car c'est en l'empoisonnant juste un peu, qu'elle le met à terre, afin qu'il reparte travailler avec plus d'amour dans son cœur. Ce couple affirme ses liens affectifs dans une relation aigre-douce, où la femme domine l'homme après l'avoir empoisonné. On dit bien d'un individu qui embête, qu'il empoisonne la vie. Mais cette femme reprendra ainsi le même rôle de la mère de son amoureux, qui, tel un fantôme, hantait sa vie, dominait sa carrière, jusqu'à ce qu'il entende sa voix, l’entraperçoive dans sa chambre, malade, habillée en mariée, comme s'il s'était en fait marié à sa mère. Ce lien indéfectible, fait qu'une femme souhaitant rester auprès de ce mari, devra s'y superposer, à cette image de la mariée-mère, se soumettre à sa silhouette, ses robes, et qu'ainsi elle pourra le maltraiter à son tours, afin de le posséder totalement.
Dans le film Magnolia, aucune des femmes n'a l'opportunité de prendre la place de l'autorité des hommes, et aucune ne s'affirme contre les erreurs des hommes (père-mari-fils...) Elles participent toutes à l’effondrement du patriarcat et ne sauveront pas la cellule familiale. Ce film dure 3 heures mais on le les voit pas passer. Dans un jeu interactif, nous suivons différents personnages avec leur mémoires traumatiques, enfances brisées, amours perdus, espoirs de renaissances, transformations émotionnelles. Cela dit, pour d'autres raisons, j'ai particulièrement apprécié le film "Inherent vice" (2014), peut-être dans un autre article.

Le pardon


Dans le film Magnolia, j'ai perçu une ode au pardon et je me suis souvenue de deux notions que la philosophe Hannah Arendt avait introduit en politique, le pardon et la promesse.

« Ces deux facultés, écrit-elle, vont de pair : celle du pardon sert à supprimer les actes du passé, dont les ‘fautes’ sont suspendues comme l’épée de Damoclès au-dessus de chaque génération nouvelle ; l’autre, qui consiste à se lier par des promesses, sert à disposer, dans cet océan d’incertitudes qu’est l’avenir par définition, des îlots de sécurité sans lesquels aucune continuité, sans même parler de durée, ne serait possible dans les relations des hommes, et des femmes, entre eux. »

Par kiwaïda at 20:51

13/01/2018

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Lady Trémaine plus couramment appelée Belle-mère ou marâtre est le personnage antagoniste du long métrage d'animation Cendrillon (1950) adapté du conte de Charles Perrault, Cendrillon ou la Petite pantoufle de verre paru en 1697, et de la version des frères Grimm, Aschenputtel, publiée en 1812. La version créée par les studios Disney diffère des autres adaptations du conte.

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Qui n'a pas connu de marâtre ?

Cendrillon en a une. Je me souviens...
Dans une école d'art, il y avait une Cendrillon, une œuvre d'art, constituée des cendres, toute en céramique, vibrante, ensoleillée, colorée, à la peau trop bronzée, qui a trop voyagé, aux cheveux dorés trop décolorés.
Un oiseau phénix, une icône.
Puis une marâtre jalouse est intervenue pour virer les œuvres d'art par un grand ménage, en qualifiant tout de saletés remarquables. Cela n'a pas été facile, donc elle s'est servi de son pouvoir, celui du ministère de la culture, afin d'envoyer en prison "ce" qui la gênait. Et si cela ne suffisait pas, elle se servait elle-même pour subtiliser le sel de la vie qu'elle prenait pour maigre salaire. Elle usurpait l'activité d'intérêt général, sous le contrôle de la puissance publique, afin de bénéficier de prérogatives en soumettant à ses services la seule mission d'obéissance à ses maléfices.

Quelle était sa gêne ? Être femme, être artiste, être libre, être enseignante.
Il fallait supprimer de son regard tout ce qui pouvait l'être et l'empêcher d'avoir toujours plus.
Quelle est sa défaillance ? Prendre l'avoir pour l'être.

La souillure était son obsession car ces histoires de saletés sont liées à la sexualité et la culpabilité.

Ces temps-ci des truies pour sauver des porcs sont apparues dans les médias, en habits de lumière.

Hélas, pour certaines, elles ne savaient ni lire, ni écrire, elles n'affichaient qu'une pensée confuse. Une marâtre décida d'écrire et envoya ses vilaines se faire démolir dans tous les médias, la presse écrite, la radio, la télévision. La marâtre voulait être écrivaine, mais vaine elle restera. Sa vie sexuelle mécanique de femme violée du milieu de l'art remplaça toute critique d'art, justement. L'actrice aux traits refaits pour plaire aux vilains n'osa plus se montrer, seul son gendre, le petit garçon prit sa défense. L'actrice porno pleura devant les caméras bouc émissaire de la marâtre n'ayant pas su exprimer par écrit son vécu, sa douleur. Il ne restait que la chef d'entreprise pour s'adresser au monde, la plus idiote de toutes, car une autre fut retrouvée ivre dans sa cave à vin. La marâtre cru un instant qu'elle était plus belle que l'actrice de peau d'âne, souhaitant acquérir toujours plus de renommée, se retrouva, devant tout le monde transformée en mule.

La mule voulait être baisée par le monde entier, elle tenait un livre comptable de ses partenaires, afin qu'ils et elles soient obligés de se taire. Son compteur s’affichait sur ses yeux, combien d'exemplaire de son livre vendu, combien de traduction, combien de mulets. Farcie de cochoncetés, sur son tas de pierre d'or, son corps son outils, elle n'était plus reliée à son esprit. Elle en oublia de faire fructifier son trésor intérieur et avoua n'avoir jamais connu l'amour.

Ce n'est pas fini, jadis, cette mule, fut invitée par la marâtre de l'école d'art, toutes deux, en habits de lumière, face à auditoire obligé. Elles s'entouraient des crapules qui collectionnaient des crottes. Victimes de leur succès, les princes incultes baisèrent leurs pieds de mules.

Aujourd'hui, c'est à l'école des mules que l'on fait ses armes. Il y a tant de porcs, de truies et d'ânes que nous pouvons relire les contes à l'aune de nos contemporanéités.

Dédicace à toutes les salopes et tous ces animaux qui ne méritent pas tant de maltraitance. Stop à la violence !

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Ce Noël, nous avons regardé Blanche-neige et le chasseur, le film américain réalisé par Rupert Sanders, sorti en 2012. L'histoire du film est inspirée du conte de Jacob et Wilhelm Grimm, intitulé Blanche-Neige, paru en 1812.
Deuxième fois que je le voyais, mais 5 années plus tard. Mon père a découvert cette reine, que j'avais dépeinte, expression de mon vécu. La reine, l’œuvre réalisée il y a quelques années. Aujourd'hui, elle ressemble beaucoup à Catherine Deneuve je trouve... L'actrice française qui se mire toujours à travers le regard des hommes.
Quelle anticipation, toujours !
« Miroir mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle ? »

Le stéréotype de la marâtre (https://fr.wikipedia.org/wiki/Lady_Tr%C3%A9maine)
Le studio Disney renforce avec ce film le stéréotype de la marâtre déjà présenté avec la Méchante Reine, la méchante belle-mère de Blanche-Neige, dans Blanche-Neige et les Sept Nains mais aussi celui du personnage principal sans la présence maternelle de la mère biologique évoqué dans Blanche-Neige et les Sept Nains, Pinocchio, Bambi, La Belle et la Bête, La Petite Sirène, Pocahontas, Aladdin et une moindre mesure Dumbo10. Cet aspect de la « mère absente » est développé par Lynda Haas, Elizabeth Bell et Laura Sells11. La formule pour la méchante belle-mère est aussi conforté dans le film Cendrillon, une beauté froide complétée par une monstruosité et la violence, ainsi la Méchante Reine, la méchante belle-mère de Blanche-Neige, se transforme en sorcière et la belle-mère de Cendrillon a enfanté deux filles nommées Javotte et Anastasie aux visages et aux cœurs ingrats12. Cendrillon développe un autre point aisément imaginable dans Blanche-Neige, la jeune fille accepte sans broncher la longue liste de tâches ménagères et les injustices de sa belle-mère et aussi de ses deux demi-sœurs, Javotte et Anastasie, réalisant même ses tâches en chantant.

Par kiwaïda at 15:19

29/12/2017

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Images des films réalisés par Argentina (années 70)
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Par kiwaïda at 01:41

02/11/2017

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Photographies © Sonia Marques

Ma découverte de Fétide ❥

Par kiwaïda at 17:32

29/08/2017

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JB, Kiwa, JD (photographie © Sonia Marques)

La vienne (photographie © Sonia Marques)

Les trois chevaux, Pommy (photographie © Sonia Marques)

New design made by myself (photographie © Sonia Marques)

Les retrouvailles (photographie © Sonia Marques)

Berlin-Limoges = Atomic Blonde

Scènes du film américain Atomic Blonde réalisé par David Leitch, sorti en 2017

Agent Johannes, danke für Ihren Einsatz, bei dieser Limoges Mission.

Par kiwaïda at 13:35

15/08/2017

ℳℰℜ

A Scene at the Sea > film japonais réalisé par Takeshi Kitano, - 1991.

Avec Kurudo Maki (Shigeru) , Hiroko Oshima (Takako)
Le genre Yakusa, une trajectoire singulière qui s'évade d'un clan.
Le schéma clanique : Dans le film, le personnage s'émancipe du clan des surfers.
Les clans sont déceptifs, ils suscitent de la déception, les personnages de Kitano font l'expérience de cette déception, ils ne s'y retrouvent pas et s'en écartent. Des communautés à la marge qui sont au centre et deviennent mafieuses.
Film tendre où le lien se crée devant la mer, un amour pur et bouleversant, sans presque aucun contact physique. Le couple sourd muet, communique parfois en langage des signes. Ce couple chaste est fusionnel, dans une bulle contemplative.
Détermination malgré les épreuves. Lorsque Shigeru et Takako sont séparés, car le chauffeur du bus ne veut pas de planche de surf dans son véhicule, Takako reste debout dans le bus, elle se soumet à cette attente face à la vitre, elle soutient son amant, elle croit en lui, tandis que Shigeru à pied, sa planche sous le bras va faire le trajet, sans perdre confiance en cet amour qui les lie malgré la distance. Cette séparation impossible rend la scène et le lien très fort lorsqu'ils se retrouvent. Aussi lorsque la mer les sépare, Takako reprend la planche de surf.
Ils n'utilisent pas le langage, ces héros du film m'ont fait penser au film de Ozu, où le petit garçon décide de ne plus parler à ses parents, à la suite de l'interdiction de regarder la télévision. Cette non violence, où le refus devient une invention par l'absence de communication, un art pacifiste, une interruption source de créations, de nouveaux gestes et déplacements. Élégance, sensibilité, finesse des échanges de regards, des sentiments mutiques. Kitano est peintre, avec de l'autodérision, le comique et la contemplation sont des nuances dans un paysage maritime frontal, une scène, où nous sommes aussi ces personnages qui rentrent dans l'eau ou comme les poissons, sautillent de cet élément océanique.
La précarité n'est pas un obstacle, elle fait l'histoire et déjoue les rumeurs des clans de petites communautés idiotes et sans imaginaire, lorsque l'amour soutient chaque étape. Contre l'ennui, source de créativité, d'invention, la trouvaille d'un éboueur de la planche cassée, va réparer le lien avec la mer et l'engager dans une voix singulière, comme celle d'un artiste qui invente quotidiennement sa profession, remettre l'ouvrage sur le métier. La place de la femme, l'assistante, l'amoureuse, devient le guide du chemin initié par la découverte et l'ambition de l'amoureux recycleur des déchets. Comment rendre beau ce qui était rejeté, destiné aux ordures et à la saleté.

Par kiwaïda at 11:58

23/01/2017

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Film "Gaz de France", comédie française réalisée par Benoît Forgeard, sortie janvier 2016.

Déclaration du président de la république

"Françaises, français, mes chers compatriotes,
je vous demande pardon, si par mon attitude, j'ai pu quelque fois vous croquer,
et non seulement vous croquer mais aussi vous choquer.
Sachez-le, derrière le président il n'y a pas qu'un Bird, il y a un homme.
Un homme avec des yeux, les siens, sa bouche, un homme avec un cœur qui bat,
un homme qui a parfois eu le tort d'être trop humain, vulnérable aux passions,
aux feux de joies que la vie embrasse sur le chemin.
Oh bien sûr, il m'aurait été facile d'être l'un des alligators fraîchement moulu des écoles,
j'aurai pu toute ma vie durant demeurer cette âme solitaire et sourde, imperméable aux sentiments,
et vous auriez fini par détester votre président sans saveur et sans coup de sang.
Vous aviez voté pour le pinson et vous auriez détesté le vieux coucou, qui, faisant coucou,
n'apparût plus que pour sonner les heures et renvoie l'image délétère d'un vautour dépourvu de passion
qui vient inexorablement rappeler à son peuple qu'il s'avance vers une mort certaine..."

"Je vous présente Pithiviers.
P, pour "political",  T, pour "Terrific"
et j'ai rajouté Viers pour faire bien.
Pithiviers peut résoudre n'importe quelle crise…"

"Je dois vous prévenir, si je lance Pithiviers,
je ne réponds plus de rien.
Son intelligence est telle,
qu'il finira par tous nous gouverner"

"Attendez, attendez, nous n'avons pas dit oui, quel est son bord politique au juste ?"

"Et c'est parti…"

"Je veux une égalité parfaite entre hommes et femmes,
c'est pourquoi je vais tous vous débaptiser, désormais vous porterez des noms de gâteaux, comme moi.
Françoise sera Millefeuilles,
Dizier Paris-Brest,
Ann Holignal s'appellera Forêt Noire,
vous (la petite fille) Clafoutis,
Michel devient Baba au rhum,
Samira Tiramisu,
Chris Flan
et Pierre Macaron…"

Un film qui tombe très bien, en ces périodes législatives, un an après sa diffusion : Gaz de France.

Benoît Forgeard, le réalisateur, interrogé dans l'AutreJT, au sujet du nom de ce film dit que c'était une idée un peu poétique. Gaz de France était une grande société française d'état, elle avait déjà changé de nom pour "Dolce vita", qui était le titre d'un film, et il s'est dit que finalement si les entreprises peuvent porter le nom d'un film, son film peut porter le nom d'une entreprise. Le film pastiche les modes de gouvernances et de leurs communications, dans une fine autodérision, avec une petite équipe, qui sera celle qui joue les spin doctors. En effet le "storytelling" (ou conte de faits, mise en récit) signifie "action de raconter une histoire". C'est une méthode de communication fondée sur une structure narrative du discours qui s'apparente à celle des contes, des récits. En communication politique, ses conseillers en communication, désignés sous le terme de spin doctors, sont ici représentés, dans le film sous la coupe du conseiller de l'ombre du président (le président est nommé "Bird", oiseau, et joué par Philippe Katerine, le chanteur). Ce panel regroupe, entre autres têtes pensantes, un chercheur, l'intelligent et le remake de sa créature Frankenstein, passager clandestin, sous les traits du réalisateur lui-même, apte à gouverner. Je me suis demandée si ce n'était pas une mise en abîme de l'action de réaliser (du réalisateur) avec son équipe d'acteurs et comment sont envisagés les scénarios. Avec la faculté de travailler en 3D, de manière plus froide, et l'exécution qui peut être parfois un copier coller de la première maquette, l'équipe, composée aussi de techniciens, amène une autre façon de manipuler ce que le réalisateur envisage, s'il se prend au jeu, à l'esprit du tournage et montage... Et dans le tournage n'y a-t-il pas souvent un passager clandestin, l'homme de l'ombre, qui plus tard deviendra un réalisateur (de même pour les femmes)

En ces temps moroses de prétentions aux gouvernances en unique genre en France complètement figés, ce film apporte une distance bien cynique, mais aussi futuriste, de ce que "le vouloir être gouverné" (on l'oublie souvent) anticipe des plus sombres désirs du peuple d'un totalitarisme robotisé. Fini l'humain, place au zéro faille, zéro conflit, zéro crise... ou presque. Le téléchargement du programme est un peu long, les guerres humaines et la première (rechercher des victuailles pour manger) auront le temps de se passer. Toutes les tares, dures ou molles, sont réunies pour être le président de la république, ou le rester, dans l'opinion publique. Le modèle occidental est un gros gâteau, une pièce montée (ne reste qu'à visionner le bal des blancs, ces derniers jours, de l'investiture du nouveau président américain, producteur des téléréalités)
Le mythe de la jeune fille en France et la "love affair" plane toujours, non seulement dans les faits divers mais aussi hissé au rayon des idées et manigances politiques et d'images, cinémas ou photographies (les DSK, Polansky, Hamilton, Tron, Baupin...) : faire chanter les hommes au pouvoir et révéler leurs pires faiblesses. Dans les écoles, les universités, il n'est plus difficile de trouver le violeur, le type au milieu des jeunes femmes et jeunes hommes, couvert par les gouvernements, ministères, directions, de toutes les éducations (et les églises) quand ce n'est pas le groupe de types, et de furies complices, a la blague sexiste toujours en place, pendant que l'on diminue le salaire des autres qui ne perpétuent pas ces traditions. Si les langues se délient sur les réseaux, côté storytelling, plus c'est gros, plus ça passe, comme dit l'un des acteurs du film du réalisateur Benoît Forgeard.
Le salaud reste l'élu. Comme le filmait si bien la cinéaste Claire Denis (de son film, "Les salauds"en 2013) s'attirant l'antipathie des journalistes, la traitant de ne rien faire pour se faire aimer, tout est dit. Il ne faut pas exprimer l'âpre et l'étouffant que nous vivons, sans risquer de déplaire, tandis que les extrémistes peuvent continuer à nous étouffer. Ne serait-ce que côté des femmes, le peuple français n'est prêt à élire que celles aux idées d'extrême droite. De même pour toutes gouvernances, les employés ne mouftent pas lorsque des directrices s'emploient aux gestes les moins artistiques, les plus radicaux, les plus proches d'une période que l'on croyait révolue. C'est que l'état n'a toujours pas d'idée pour combattre le fléau des extrémismes, ni l'intention de comprendre que le pouvoir lorsqu'il est attribué aux femmes et aux hommes, et est détourné, devrait être traité avec la même impartialité, par égalité aussi. Nous n'en serions pas arrivés à de telles audiences, de tels actes répressifs, de tels détournements de pouvoir dans les régions, de toutes ces fragilisations artistiques et de libertés d'expressions déniées, au nom de la seule bienséance admise. Et la rose rouge au poing, devint bleue, tige plate et sans épines, juste par un effet de communication, éteignant la flamme qui nous disait encore : Attention, ou, Brûle ! Seule une voix de robot nous répète laconiquement : "Attentif ensemble", pendant que l'alcool ronge, la pollution brouille, et les mêmes, sur leur pupitre télévisuel en campagne, appuient sur le buzzer pour faire changer le décor en bleu, en rose, en rouge, devant de gros mots : terrorisme, sécurité, emploi.
Pour le mythe de la jeune fille il y a beaucoup à écrire, et culturellement, en France, il y a quelque chose à voir avec le thème de "la jeune fille et la mort" qui puise ses origines dans la mythologie gréco-latine, et qui devint, dès le XVI° siècle jusqu'au monde contemporain, une source d'inspiration pour les poètes et les écrivains, les peintres et sculpteurs. Cette opposition entre la vie (la jeune fille, ou tout objectivation du sujet) et la mort (le politique d'un âge avancé ou tout autre position sociale dominante) interroge la survie de l'espèce. La culture européenne, ne serait-ce que dans son histoire de l'art est traversée par cette lutte entre la vie et la mort. Les séductions de la mort et de l'abandon de la jeune fille dans ses bras, sont des images toutes construites de l'imaginaire des hommes qui les fabrique, à partir de leur perception et leur fantasme ayant la femme pour objet. C'est un truc qui ne fait plus illusion, même si nombre de femmes rêvent encore de s'abandonner dans les bras d'un président milliardaire, nombre d'autres font des marches dans les villes en disant bien que cela ne marche plus, en France aussi.

Et dans ce film, la possibilité de trouver une "love affair" pour rattraper les mauvais sondages du président montre l'usage malheureux de la politique à la française, hyper chiant et hyper dépassé, analysé avec froideur et machiavélisme. Le brio de ce film est là, très référencé dans ce que l'on a pu garder comme image de l'art contemporain de ces années de gouvernances aussi fatiguées de notre pays, quelques pièces bien connues, le rectangle au plafond qui laisse entrevoir le ciel et son climat (voir l'artiste californien James Turell et ses Skyspace des années 70) dans un bunker où l'on perçoit les glitchs d'un coucher de soleil flamboyant, entre le post Internet aussi californien et les impressionnistes de France, patchwork numérique, minimal, comme dans un musée, mais ici, c'est un film. Aussi les saucisses aux touches de ketchup rouge, dont l’association d'images simulent la main et le vernis à ongle rouge, photographies dignes des magazines cannibales de l'art contemporain éditées par Maurizio Cattelan, entre mode et fast-food culture américaine. Bref, c'est assez plaisant et ravive le cinéma, avec un peu plus d'arts visuels qui incorporent subtilement les scènes, tout en mixant le grivois du politique attendu, tandis que le président ne pense qu'à chanter et aussi souhaiterait que l'on envisage plutôt sa mort, afin de disparaître de tout ce "cinema" qu'est devenu la politique.
Le réalisateur a fait les écoles des beaux-arts, pas étonnant donc de retrouver aussi dans ses parages de fines équipes (comme la réalisatrice Sophie Letourneur, aussi issue de l'école des arts décos, avec ses films de filles libérées, festives, rohmérienne) J'aime les films d'Antonin Peretjatko ("La fille du 14 juillet" et plus récemment "La loi de la jungle" dont j'ai écrit un article sur ce blog) Il s'avère que le producteur français Emmanuel Chaumet est derrière tous ces films, porteur d'un nouveau cinéma (il a créé Ecce) Les films d'Alain Guiraudie ont été aussi de belles découvertes ces dernières années. Le problème c'est que tous ces films sont écrasés et ne passent pas pour le grand public dans les salles, ou même le public connaisseur qui ne le trouve pas, ou ne le voit pas passer, écrasés par tout le cinéma canonisé (à la cannoise). Lorsqu'on enseigne ce n'est déjà pas facile de parler de films cultes ou particuliers, alors des films que personne ne voit, ou alors dans un cercle si réduit, que seuls les réalisateurs et réalisatrices sont au courant... Comment amener le public à ces films ?

Nous avons revu l'acteur Olivier Rabourdin (qui joue le rôle de Michel Battement, dans Gaz de France) il jouait le rôle principal dans le film français Eastern Boys, réalisé par Robin Campillo (réalisateur de "Vers le sud", de 2005), que nous avions vu à sa sortie au cinéma en 2014, très beau film, choc, sur des garçons de l'est, une éthique dans un chemin immoral. Bref, oui il y a des choses à voir en France, mais il faut beaucoup chercher, un peu comme dans tous les domaines, ne pas se satisfaire de ce qui est avancé au-dessus de la mêlée.

Dans le film, le rôle du scientifique, dans un fauteuil roulant, me faisait penser à un chercheur émérite, sa voix, son engouement pour l'intelligence artificielle, qui a beaucoup défendu la recherche en art dans les universités parisiennes, il y a longtemps, assez fidèle à cette notion de supériorité assez déphasée et absconse que l'on trouve dans chaque séminaire associé ou en relation avec la recherche, glacée comme un texte récité tiré de films de sciences fictions et très révérencieux sur la machine, tous robots, seuls capables de lui être reconnaissants. Le gourou et ses adeptes, éducation toujours ne nous émancipe pas beaucoup. Juste un smile et les chercheurs éprouvent un plaisir, une infra-mince idée d'une possible soumission étendue et multipliée à souhait ("jouer à Dieu"). L'histoire enfantine des gâteaux, la transformation de l'égalité entre hommes et femmes tant décriée dans les programmes politiques des hommes et jamais atteinte, en nom de pâtisseries françaises, est succulente. Pithiviers, créature de ce chercheur, comme un appât sucré, est ce gâteau qui remonte à une tradition romaine, même si elle s'apparente à la galette des rois, c'est sa crème d'amande dans la pâte feuilletée, arrivée en même temps (XVIIe siècle) qui lui confère cette saveur particulière. Grâce à ce robot, Pithiviers, dans le film, tous seront nommés tels de bons appâts sucrés, ainsi, le chercheur créateur pris à son propre piège d'addiction, son point de faiblesse, n'aura-t-il le choix que d'éteindre sa créature, avant que s'étale au grand jour son penchant sucré, comme à d'autres sont les jeunes filles.

Ne vous laissez pas faire, serait la morale de ce film, mais chanter encore, telle La rigueur en chantant.

Benoît Forgeard et son équipe se sont installés dans le Loiret pour tourner, intégralement en studio, le long métrage "Gaz de France" produit par Ecce films. "Gaz de France" a été soutenu à la production par Ciclic-Région Centre en partenariat avec le CNC.
10 techniciens régionaux ont travaillé sur ce tournage.
Synopsis :
Afin de remonter la cote en chute libre du président de la République Française, son conseiller de l'ombre, Michel Battement, réunit en catastrophe une poignée d'esprits éclairés dans le sous-sol de l’Élysée.

Bio :
Benoit Forgeard étudie aux Beaux arts de Rouen, puis au Fresnoy-Studio National des Arts Contemporains où il réalise Steve André (2002), une fiction tournée et diffusée en directes ainsi que les deux premiers épisodes de la série Laïkapark (2005). En 2006, il incarne Vincent dans les six premiers épisodes du Bureau, mise en scène par Nicolas & Bruno. Le succès de La Course nue (2006) lui offre l'opportunité d'une carte blanche sur France 2. L'année suivante, le cinéaste réalise Belle-île en-Mer, puis L'Antivirus (2009). Ces trois films constituent le récit de Réussir sa vie (2012), dans lequel Un réalisateur, modérément underground, a toutes les peines du monde à finir son film.

Coloscopia
, semble être une grosse farce, érotique... à voir.

Dernier sous-sol...



Fraisier : improvisation clavier et VJ devant un public averti (photo © JD)

Par kiwaïda at 12:57

19/09/2016

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Image du film français Assassins et Voleurs réalisé par Sacha Guitry, sorti sur les écrans en 1957, l'actrice Magali Noël et l'acteur Jean Poiret dans une fabuleuse scène de baignade, faux héro et fausse noyée.


"C'est inouï le nombre de gens que je peux ignorer"


Par kiwaïda at 14:51

04/07/2016

ᙓᓰﬡ ḰᗝᒪᒪᙓḰ♈ᓮⅤᘐᙓᔕᓰᑕᖺ♈

Einst wohnte in der Brauergasse ein junger Herr mit Namen Ziegler. Er gehörte zu denen, die uns jeden Tag und immer wieder auf der Straße begegnen und deren Gesichter wir uns nie recht merken können, weil sie alle miteinander dasselbe Gesicht haben: ein Kollektivgesicht

(Ein Mensch Mit Namen Ziegler/ Hermann Hess)

Il était une fois un jeune homme du nom de Ziegler, qui a vécu sur Brauergasse. Il était de ces gens que nous voyons tous les jours dans la rue, dont nous ne pouvons jamais vraiment nous  souvenir des visages, car ils ont tous le même visage:

un visage collectif

Documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale

Des les premières images du film documentaire de Chantal Briet, Alimentation générale, tourné durant 4 ans à Épinay-sur-Seine, les mots sont donnés :

L'homme au manteau :

Bon alors, dans ces petites boîtes, il y a un tas de gens, il y a en vrac, parce que je suis pressé il fait froid, le Maghreb, marocains, algériens, tunisiens, en bas, la Mauritanie, la côte ouest Africaine, Liberia, Gabon, Côte d'Ivoire, Togo, Centre-Afrique, Soudan …

Un autre homme  :

Bon alors, il y a des faucons, y a des canaris, y a des chardonnerets, y'a des serins, y a des perroquets, y a des perruches, y a des pies, y a des pigeons… qu'est-ce qu'il y a d'autre encore, j'ai oublié…

L'homme au manteau :

Alors l'Europe, portugais, espagnols, italiens, yougoslaves, avec tout ce puzzle que la Yougoslavie représente, euh…

Un autre homme  :

Ouaih mais y a aussi les chiens, y a les Rottweilers, moi j'vais commencer parc'que j'aime surtout, le Rottweiler, Dogue argentin, Pit Bull, Berger allemand, euuuuh, bon après y a Yorkshire, Caniche, euh, Pékinois, le Pékinois le chien du chinois quoi, et, puis voilà quoi…


L'homme au manteau :

...Roumains et même on a eu un syrien il y a quelque jours et tant mieux cela enrichi un peu la communauté, il y a des Corses, des bretons, des basques, et, et, et…

Un autre homme  :

Un peu de tout quoi, et quelques chats errants, 2, 3, errants pas vraiment errants, il appartiennent à des gens, quelque part c'est des chats de race, voilà, c'est OK.


Documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale

Dans ce documentaire tourné dans le quartier de la Source, la réalisatrice Chantal Briet livre un beau portrait de l'épicier Ali Zebboudj :

Lorsque je suis entrée pour la première fois dans l’épicerie de la Source à Epinay-sur-Seine, Ali m'a offert le café — servi sur les congélateurs, entre la machine à jambon et le journal destiné à tous... Les clients et les habitués qui défilaient chez lui racontaient comme à l’habitude les mini-évènements de leur vie... la pluie, le beau temps, les angoisses du moment, la vie dans la cité, les émissions télé... De ces diverses conversations sortaient des accents de solitude, de détresse, mais aussi beaucoup de bonne humeur et une sacrée dose d’humour — comme pour faire passer le goût un peu amer de la vie... C'était en 1999. J’ai rendu des visites régulières à Ali pendant plusieurs mois, surtout le matin, pour partager le rituel du petit déjeuner avec Jeanine, Bertho, Jamaa et les autres... Je crois bien que je suis devenue, moi aussi, une habituée... J'ai rapidement compris que ce lieu me donnerait la possibilité de poursuivre ma quête : filmer le temps dans un lieu, filmer le temps qui passe sur des êtres, des visages, et sur leurs destinées. Filmer également une manière d’exister ensemble — un petit « commerce », qui reprendrait à son compte l’origine du mot lui-même : un lieu d’échange, où l’on s’alimenterait de manière générale...

(Sélection ACID Cannes 2005 /  Prix du Meilleur Documentaire de long-métrage 2005 /  Festival Doclisboa Lisbonne, Portugal / Grand Prix du Jury 2006 Festival Documenta Madrid, Espagne)

Synopsis :

Ali tient une "épicerie" oubliée des opérations de rénovation de sa Cité à Épinay-sur-Seine. Il voit défiler dans sa boutique bien plus que des clients. La caméra s'efface et l'on rencontre des personnages tout en âme, en désespoir parfois : des humains !

✎✎✎

Ce qu'il faut savoir, c'est que l'épicier aimé de son quartier est décédé des suites d'une agression, en 2007 (2 ans après la sortie du film documentaire où il occupe le rôle principal) : La mort d'Ali Zebboudj, le charismatique épicier d'Epinay, mort à 56 ans sous le couteau d'un marginal en errance, a laissé orphelins les habitants, ont titré les journaux parisiens. 

2010, le Parisien :

Irremplaçable, l'homme qu'était Ali Zebboudj le reste aussi. Même un peu émoussés, les souvenirs restent lumineux. Ce n'est pas pour rien que le patron de l'« Alimentation générale » était souvent décrit comme « le soleil du quartier ». « Tous ici, on n'a que des bons souvenirs avec lui, quand en parle, c'est toujours en bien, comment en serait-il autrement? » continue Christian, le pharmacien. Pour lui, Ali était comme un ami. Pour d'autres, il était un repère, presqu'un patriarche, patient et tolérant, généreux de cœur, et même animateur.
Dans cette cité de 1500 habitants, Ali Zebboudj était aussi connu pour ses talents de musicien. Lorsqu'il sortait sa darbouka (NDLR : un instrument de percussion oriental) et entonnait des airs kabyles, les cœurs fondaient et la gaieté gagnait le quartier. Ali avait fait quelques scènes, et notamment les premières partie du chanteur kabyle Idir et de la star algérienne Souad Massi.
« L'homme qui l'a tué n'a pas idée de ce qu'il a détruit », observe un jeune homme, croisé sur la petite place centrale, à deux pas de la stèle gravée à la mémoire de l'épicier. Un bouquet de fleurs a été déposé là par une main nostalgique. « Le devoir d'un homme qui a souffert dans le passé est de se rapprocher de ceux qui souffrent au présent », lit-on en épitaphe d'un homme « à qui on pense toujours, même si l'on n'a plus envie de trop parler des choses tristes », sourit le jeune homme.
Parce qu'Ali ne devait pas mourir ainsi, de six coups de couteau, dont un en plein cœur, infligé par un homme imprévisible et rarement sobre. Peut-être schizophrène, en tout cas plusieurs fois interné en hôpital psychiatrique. Lors de son arrestation sur place, Eric Kokoszka, aujourd'hui âgé de 43 ans, avait parlé de sa rancœur à l'égard d'Ali. Il s'était senti « mal considéré » et avait décidé de laver dans le sang son amertume accumulée. C'est pour cela qu'il répond cette semaine d'assassinat, un crime prémédité pour lequel il encourt la prison à vie.

En 2010, au procès de son agresseur, celui-ci prend 12 ans de prison (article Libération, 2010). La réalisatrice, citée à la barre par la partie civile, au tribunal dit ceci :

«Pour moi, c’était un résistant. Il faisait vivre un lieu devenu presque trop essentiel», Chantal cherche une raison : «Il portait trop tout tout seul. Il devait combler beaucoup de manques dans la cité.»  

Le meurtrier est né dans un hôpital psychiatrique :

Eric est né à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (Val-de-Marne). Sa mère y était traitée pour schizophrénie. Elle était alcoolique. Comme son père. A l’adolescence, les quatre enfants se sont retrouvés «livrés à eux-mêmes». «C’était une vie avec des cris», a expliqué dans une déclaration Nadine, la sœur cadette, qui est graphiste dans la vie. «Eric est né quasiment en hôpital psychiatrique.» Nadine a décidé de ne pas avoir d’enfants par peur de «transmettre cette pathologie». Longtemps, elle a essayé de s’occuper de son frère, qui multipliait les petits boulots avant de toucher le RMI. Selon elle, son traitement médicamenteux le «fossilise». Le meurtre qu’il a commis, elle l’analyse comme ça : «Tuer quelqu’un et attendre la police, c’est une forme de suicide.»

Depuis, en 2015, un square a été nommé en son nom, Ali Zebboudj.

Documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale

Lorsque j'ai découvert l'existence de ce documentaire, je ne connaissais pas la triste fin de l'épicier. Ce quartier je le connais très bien et ce documentaire est assez fidèle à la vision humaniste et sociale que j'ai observé dans mon enfance, adolescence, vie de jeune femme. À la première lecture, je fus étonnée de voir que rien n'avait changé et que je pouvais connaître l'archétype de tous les acteurs et actrices filmés, dans leur quotidien, Jamaa, Janine, Mamie, Papi, Bertho, Akram, Nadia, Abel... Et en voyant cet homme, j'ai aussi compris qu'il portait beaucoup et que tous les clients, puisqu'il avait quasiment le seul commerce, attendaient beaucoup de lui, et surement son agresseur, malade mental. S'il était proche des opprimés, en dialogue constant, ce documentaire montre la disparition des actions sociales, dans une ville où le parti socialiste a été sacré en 1971 (congrès d'Épinay, qui favorisa l'accès au pouvoir de François Mitterrand)

Cette philosophie de vie, dans ces parcelles oubliées du véritable "vivre ensemble", des grands ensembles, forment autant d'individus et de chemins différents (futurs et passés). Ma mémoire s'y confronte ainsi en plafond de verre, mais ne s'y échelonne pas. Cette horizontalité rencontrée, radicale et jamais égalée par ailleurs est un fondement de ma vision critique de la politique, de l'éducation, et mon engagement artistique, indéfectibles du sens de la vie dans les enseignements pour les plus jeunes. Ce sont les mots dictés d'Hermann Hess (1877-1962 / romancier, poète, peintre et essayiste allemand puis suisse), dans ce film, en allemand puis en français, interprétés par le poète ami d'Ali qui transitent. Le poète communique ses doutes, philosophe par bribes et rassemble sa pensée autour de la notion de "visage collectif", que l'on retrouve dans la petite histoire de "'L'homme au nom de Ziegler", en citation au début de mon article. Dans ces croisements de personnages, si communs, les blessures existentielles sont aussi présentes que celle de la question ontologique du "qu'est-ce que vivre ?" Cette question, chaque protagoniste du film s'y cogne quotidiennement, en comptant les quelques sous pour acheter des bonbons, du jambon, du pain, ou bien à crédit. Ali, comme le début du mot alimentation, est celui qui donne la béquée comme il le fait, à un moment, à un enfant, il lui donne, comme un oiseau le ferait à son oisillon, quelque chose à manger. Une image furtive du film symbolise toute cette demande et ce don.

Dans le dossier de presse à la sortie du film (bien avant le décès tragique d'Ali) Chantal Briet dit ceci :

Oui, Ali est généreux. Il garde les principes, les beautés de sa culture kabyle, de l’hospitalité. N’oublions pas tout de même que nous sommes dans un lieu de commerce, dans l’échange, rien n’est gratuit. En écrivant ce film, j’ai beaucoup travaillé sur les notions de don et de dette. Qu’est-ce qui se donne, qu’est-ce qui se prend ? Jamaa se révolte à un moment, quand la notion d’échange ne devient plus si évidente... Et, de la même manière, dans ma relation avec Ali, quel était le contrat moral, puisqu’il n’y avait pas d’échange d’argent ? Qu’est-ce que j’allais lui apporter en échange de ce que je lui prenais ? Une autre image ? A la racine du mot don, il y a « dosis », la dose de poison...

Son souhait était d'évoquer une utopie, mais aussi une épicerie comme Agora. Mais aussi mettre en valeur le petit (épicerie) et non le gros :

Dans cette épicerie, les gens viennent chercher quelque chose qui ne peut être pensé ni mis en place par les politiques ou par les responsables de grandes surfaces.

On sent le malaise avec les politique de la ville et l'attente de la réhabilitation des lieux durant plusieurs années, la résignation, l'abandon, ou le combat, la patience inouïe, la soumission aussi.

Dans une interview Ali Zebboudj répondait gentiment aux questions :

Le film a-t-il aidé certains élus et responsables à mieux prendre conscience de cette réalité ?

AZ :
Le maire d’Epinay a pris ça à la légère au début, et puis son regard a changé. De toute façon, quand les banlieues ont flambé, ils ont pris conscience qu’il y avait un malaise. Et depuis, ils font très attention. On leur avait dit avant, gentiment, entre autres avec le film, mais ils ne nous ont pas écoutés. 

Justement, Alimentation Générale a été tourné avant ces émeutes de l’automne 2005. La situation vous semble-t- elle plus tendue aujourd’hui ?

AZ :
C’est une situation qui pourrait s’arranger, mais pas en créant des lois plus répressives. Il y a eu une prise de conscience. Les gens qui vivent dans les cités ne sont pas des légumes. Beaucoup sont des gens très réfléchis, et qui voudraient s’en sortir. Comme ils n’ont pas d’argent et ne sont pas lettrés, ils font avec la Cité, mais ce n’est plus comme avant. Même les jeunes ne veulent plus casser pour casser, ils ont passé un cap. Plutôt que casser la voiture du voisin, ils iraient plutôt casser dans les beaux quartiers de Paris. Quand un enfant est turbulent, c’est qu’il veut attirer l’attention. C’est une façon de dire : « On existe, pensez un peu à nous... »

Positiver, c’est plutôt ce que fait le film...

AZ :
Justement, c’est ce qui me fait plaisir. On a toujours montré de la banlieue les voitures brûlées, les bagarres... Tout n’y est pas rose, mais c’est ce qui fait le sel de la vie. Si vous saviez les peurs de ces jeunes que nous montrent les informations télévisées : ils voient un car de police à cinq cents mètres, ils sont tous dans les halls ! Vous croyez qu’ils ont envie d’aller en prison ? En tant que commerçant, on préfèrerait payer des animateurs que des voitures brûlées. Mais au lieu de ça, on laisse se créer un désespoir profond chez les gens. Ce qui n’empêche pas une grande solidarité dans le malheur, qu’on ne montre jamais.est turbulent, c’est qu’il veut attirer l’attention. C’est une façon de dire : « On existe, pensez un peu à nous... »

Toujours la même ambiance ?

AZ :

Oui, Jamaa vient de moins en moins, mais d’autres ont pris le relais. En fait, il y a quatre ou cinq personnes, Mamie, Jeanine, Aimée... qui me tiennent, qui m’empêchent de partir — des dames extraordinaires... Sinon, je pourrais prendre ma retraite. Ça fait bientôt vingt ans que je suis là. Je n’en connais pas beaucoup qui auraient tenu plus d’une année ! J’ai été volé onze fois, et pourtant toujours respecté. Un jeune a été voler au Leclerc pour me rembourser, un autre a tagué mon mur pour que plus personne ne le casse ! Les vieux ne veulent pas que je parte. J’ai de belles histoires d’amour avec eux. Hier, Kader a eu un fils, il l’a ramené direct de la clinique jusqu’à chez moi..

Comment imaginez-vous l’après- Ali ?

AZ :
Je n’y pense jamais ! Ça va vous paraître prétentieux, mais celui qui va me succéder ne restera pas longtemps. A moins que ce soit quelqu’un du quartier. D’ailleurs il y a deux grands de la Cité auxquels je pense. Je suis même prêt à leur faire un bon prix pour qu’ils puissent assurer cette continuité.

La musique ?

AZ :
La musique est ce qui me fait vivre. J’ai commencé à chanter très jeune. Mon père jouait du violon, ma sœur chante... Je chante pour marier les gens, égayer les soirées, alors que mon frère lave et chante pour les morts. Mon père faisait les deux. Il aimait la vie. Il est arrivé en France à douze ans et n’est pas souvent retourné en Kabylie. Il est mort ici, à Bichat.

Comme tous, sont passés à l'hôpital Bichat, ou sont nés à la clinique. L'existence est longue et parfois raccourcie comme celle d'Ali. Celle-ci est remerciée, et combien ne le sont pas. Le film de Chantal Briet amène à réfléchir sur ces boîtes. Beaucoup seraient d'accord pour envisager de détruire ces boîtes, mais celles et ceux qui ont un vécu sensible vous diront le contraire. Entre construction (invisible) et destruction, là s'opposent des forces politiques et économiques. Je pense aux indiens de la forêt Amazonienne. Ce sont les mêmes revendications. Leur forêt est sans cesse détruite, et leurs paroles n'ont que peu d'échos. Ils sont voués à une petite parcelle de vie, un petit territoire. Comme nous tous, en lutte contre l’ennui, la solitude, la dégradation matérielle environnante, l’indifférence extérieure, sans travail ou en prise avec de multiples "métiers à la con", phrase du film qui résume la stupidité des qualifications et des échelles de valeurs. On s'en va, tout nu, comme on est arrivé, dit aussi un autre acteur du film.

Documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale

Il y a des plans assez magiques comme frotter une petite lampe d'Aladin, un conte arabo-perse. Ali se retrouve à être massé par un Papi, qui disparaîtra aussi dans le film. Habité par ses mains magiques, il frotte le dos d'Ali, et on voit son torse nu, jusqu'à sentir le plaisir de ce massage jusqu'en dessous des oreilles. Un moment sensuel dans ce film qui révèle la cassure, coupure, séparation, autant de liens brisés avec l'autre, que relient Ali. Ce manque cruel d'amour, dans ces lieux concentrés des mal aimés. Un autre plan montre Ali en train de se perfectionner la voix, il chante et fait des vocalises avec l'aide d'une professeure. Chaque décor reste celui d'un cagibi, le fond de graffitis, de poussière, d'où sortent des mélodies humaines, des pensées magiques, là c'est la poussée de la voix, la caresse. Chaque décor misérable est là pour nous tromper. Ce n'est pas ce qu'il faut voir. Chaque être humain habite une mémoire de cette civilisation fossilisée, parquée. Les matinées ont été propices pour filmer car sinon, les jeunes n'auraient pas favorisé la capture. Au moment des endormis, peu de plans de nuit ou du soir.


Image du film documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale, 2005 (1h24)

Ce n'est pas dans le film, mais Hermann Hesse dit ceci dans son livre Le Loup des steppes (1927) :

Ma vie avait été pénible, incohérente et malheureuse, elle conduisait au renoncement et au reniement, elle avait le goût de l'amertume humaine, mais elle était riche, fière et riche, souveraine même dans la misère. Qu'importait que le petit bout de chemin qui restait jusqu'au crépuscule fût, lui aussi, lamentablement perdu; le noyau de cette vie était noble, elle avait de la dignité, de la race : je ne misais pas des sous, je misais des étoiles.

Nabile Farès écrivain, poète et psychanalyste dit du film :

Ce film montre quelque chose d’une étrangeté familière qui construit, pour elle même et pour l’entourage, une façon de parler ensemble dans des lieux relégués, mis à l’écart — des lieux de souffrance qui sont à la fois communautaires et font partie de la communauté française. Dans ce film, les personnages voyagent tous à travers une langue qu’ils connaissent, celle dans laquelle ils ont tous étés élevés, reçus, accueillis — ou moins bien accueillis — le français. C’est la langue que tout le monde partage, mais avec des accentuations différentes, des formes d’humour différents, ce n’est ni une langue totalitaire, ni une langue de plomb, ni une langue de slogan. Au contraire, c’est une langue de la brisure, de l’écueil, mais qui dit cela avec beaucoup d’humanité. Ce film dit comment les gens arrivent à se débrouiller : ils n’ont pas attendu qu’on vienne à leur place inventer quelque chose qui corresponde à la façon dont chacun se perçoit. Ce film est un dialecte, une parole singulière inventée au quotidien, dans ce lieu là, contre une langue d’exclusion. Là, la parole circule, elle invite, et elle évite l’effondrement...

Le titre “Alimentation générale” est un titre d’adresse, c’est une métaphore concrète de tout ce qui s’échange comme épices, de nourritures nourricières. On voit bien qu’il y a l’objet concret de la nourriture : parce que les gens sont pauvres, ils achètent ce qu’ils aiment, mais en petite quantité. Dans cette épicerie, ils y viennent pour y trouver ce qu’il n’y a pas dans les supermarchés : les caddies qui débordent, le manque de parole, etc

“Alimentation générale”, c’est une métaphore à propos de ce qui se réinvente, cela dit la nécessité d’une histoire à dire là où beaucoup de choses vont mal : le contraste est saisissant entre l’étroitesse de cette épicerie et la vastitude d’un dehors qui ne sert à rien, si ce n’est à isoler les gens dans leur cité, dans des places où ces gens ne se rencontrent pas, ne se rencontrent jamais...

Documentaire de Chantal Briet, Alimentation genérale
Il y a eu beaucoup d'hommages pour Ali Zebboudj, il ressemble a beaucoup d'autres personnes qui ne peuvent porter le fardeau du monde. Peut-être faut-il parfois laisser le monde et ses habitants à leurs solitudes.

La solitude est synonyme d'indépendance ; je l'avais souhaitée et atteinte au bout de longues années. Elle était glaciale, oh oui, mais elle était également paisible, merveilleusement paisible et immense, comme l'espace froid et paisible dans lequel gravitent les astres.

Hermann Hesse (livre Le Loup des steppes, 1927)


Par kiwaïda at 13:13

20/06/2016

ⒿÜИḠℒ€

Vue aérienne de La Guyane. Réserve naturelle des Marais de Kaw, plus vaste zone humide de France


La loi de la jungle est un film français d'Antonin Peretjatko, drôle, burlesque, inventif, une critique des institutions françaises. Il y a une histoire cinématographique que j'apprécie dans la comédie, comme celle du film des années 60, Zazie dans le métro, comédie burlesque française de Louis Malle, d'après le roman éponyme de Raymond Queneau, dont j'avais écrit un paragraphe dans un article sur ce blog, il y a 3 ans, déjà....  Le film sorti récemment d'Antonin Peretjatko, mérite que je m'y attarde un peu, il me faisait penser à cette veine artistique. J'avais vu l'autre film, "La fille du 14 juillet", sorti il y a 3 ans aussi, de même, moment divertissant bien apprécié.
Ici, La loi de la jungle cadre sur les modes de gouvernance, les réflexes colonialistes, les normes administratives et applications de règlements absurdes, l'inertie et le bordel infinitésimal créé par les administrations. La satire montre un modèle français hors-normes, excessif qui s'exporte très vite, telle une piste de ski en pleine jungle guyanaise. Ce modèle s'est donné un nom, celui de la Norme, il fait tout le contraire de ce qu'il dit. Aucune règle n'est transparente, les critères ne sont jamais explicites mais implicites, associés à des arrangements corrompus et tout se passe à la bonne franquette, par pistonades, goujateries et vulgarités au service de gags multiples, face aux déconvenues des deux acteurs non initiés, embauchés comme stagiaires et garants des lois, des normes européennes, une mission décidée au pied levée avec une mention d'honneur, du plus haut niveau (de médiocrité) avec médailles et décorations du mérite à la clé... De quoi prendre au sérieux la chose, le temps de se retrouver sans bagage à l'aéroport, juste avec l'anse après un voyage en avion, à côté du champion de l'escroquerie, envoyé également dans une mission du plus haut niveau, tout frais payés (champagne et crustacés en avion-repas). Le réalisateur s'est inspiré de plusieurs discours officiels présidentiels et nombre de cérémonies et représentations à travers le monde des élus français. Ce qui était déjà présent dans ses films antérieurs. On peut y voir, posé à terre, un portrait mitterrandien, mais rien d'accroché, une gauche caviar désargentée dans un abîme de placards, qui ne gère plus qu'un jeu de chaises musicales, afin de déplacer les problèmes jusqu'à l'étranger, en Guyane par exemple.
Les deux jeunes acteurs charmants ravivent une ribambelle de souvenirs comiques, comme ceux du cinéma du réalisateur américain Blake Edwards (et sa fameuse Party, années 69) des déclassés et hors-normes, ou des acteurs franchouillards Pierre Richard à Darry Cowl. Avec sa touche contemporaine, notamment avec la bande son et les clins d’œil au jeu vidéo dans les combats féministes (Tarzan est une Jane sans peur, intrépide et décomplexée) Les ministres de la Norme, ainsi nommés, se succèdent. Et force est de constater que ce ministère est pauvre et fait la promotion de la précarité à travers le monde. Tartignoles, les ministres ont dépassé l'âge de la retraite, ou à la limite pour récupérer des points, des hommes bas-de-plafond et roublards, obsédés, chacun, assisté d'une jeune secrétaire sortie du lycée en mini-jupe, blonde au sourire potiche et taiseur. Ils détachent les fonctionnaires et l'un d'eux est représenté mégalo, survolté, corrompu, attaché à son pupitre transparent en train de réciter ses discours, assisté d'un guyanais qui cherche un fax dans un préfabriqué transparent qui disparaîtra aussitôt, un arbre de la forêt s'écrasera sur le petit facsimilé bureaucratique : la jungle (la vengeance de la nature) aura raison de ces apparatchiks.
Si le réalisateur se moque bien du machisme institué à l'intérieur, et les inégalités de traitement, il épingle, d'autre part, dans sa représentativité à l'extérieur, le diktat de la parité. Le caractère exagéré, loufoque et invraisemblable rappelle les outrances du Grand-Guignol, la bouffonnerie tragique du monde contemporain et de la société du spectacle qu’il devient, rien qu'en imaginant une station de ski qui saupoudre de la neige artificielle dans une région guyanaise humide, au risque de détruire une biodiversité exceptionnelle, à des fins touristiques pour combler les dettes publiques de la France. La Satire d'une bureaucratie aux rouages obsolètes et absurdes et aux couleurs de la mondialisation et du financement globalisés de projets locaux comme ce Guyaneige financé par le Qatar, la Chine, le Canada, la Suisse... si ressemblante à de multiples projets des villes françaises pour le rayonnement du pays et donc de la visibilité du peu d'idées. Et les rayons vont effectivement loin, propices aux comédies exotiques et aux farces en cascades. Miroir à peine déformant du statut des stagiaires abusés, des constructions et vastes chantiers abandonnés (routes, ponts, stades gigantesque...) avec une célèbre phrase reprise pour anticiper les échecs des plus grands desseins: "En France, il n'est pas nécessaire de connaître un domaine pour en avoir la responsabilité".

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


Le code de la norme, ainsi nommé, prend la forme d'une bible, un lourd pavé, jamais ouvert et cadeau pour chaque stagiaire. Il ne peut servir que de pressoir pour souvenir romantique, une mèche de cheveux fétiche. Les employés sont des stagiaires ayant dépassé la trentaine, les bureaux sont vides dans des décors kitchs avec moulures dorées. Derrière les portes, on peut tomber sur des placards, des débarras transformés en futurs bureaux. Il y a des stagiaires de femmes de ménage, des stagiaires pour vérifier les normes appliquées dans les pays étrangers, pour vérifier l'origine des produits et la conduite bio jusqu'au sapins de Noël en plastique qui s'exportent dans le chantier de la station de ski en Guyane, des stagiaires pour satisfaire les actionnaires, afin de les rassurer et qu'il n'y ait plus aucun employé, et tous ces stagiaires, comme les ministres ou délégués, sont en mission à l'étranger dans des institutions françaises, car déplacés ailleurs, limogés (avec la fameuse phrase : "Qu'est-ce que vous avez fait comme faute pour atterrir ici en Guyane") Institutions parfois en grève (c'est la France) afin de planter un nouveau décor décalé et complètement abscons avec des normes et des gros logos en cartons, sponsors qui jonchent le sol, juste après la déforestation.
C'est une comédie romantique, qui renouvelle le genre, dynamique et zélée, taillée pour un film d'aventure avec de l'action. Les jeunes acteurs ont des rôles de jeunes français qui se plaignent souvent et doivent se bouger les fesses pour vivre et non plus survivre en continuant espérer être "morts" pour fuir l'administration française, la faucheuse. Dans ce film, trouver un travail, ce n'est pas croire à ce que l'on dit, ni au code de la norme. Le stagiaire qui tente de s'y soumettre toute sa vie, comme tenter de ne jamais marcher sur les pelouses interdites risque de ne pas faire de véritables rencontres. Il peut rester des dizaines d'années nostalgique d'une période rêvée de la vie étudiante et des premiers flirts, sans avoir connu l'amour et la forêt, la vie sauvage, mais seulement le fonctionnariat planqué. Dans le film, les jeunes français sont dans une jungle inconnue, afin d'effectuer leurs stages en milieu hostile. Leur aventure déjantée, leurs fait découvrir plus de (bio)diversité. On les suit dans leurs péripéties, dans une nouvelle vie non sociale mais sauvage et poétique, découverte d'insectes luminescents la nuit, de grands papillons profitant d'une nuit érotisée, de petites chenilles accordéons, ou une grosse qui joue du jazz en se tortillant. Ils sont loufoques, dans la boue, en marche arrière, non armés ou presque (la jeune femme est bien armée et entrainée à se défendre)
Seul l'amour de la débrouille, le goût de l'aventure sauverait le pays de son amertume, son cynisme et son inertie, accablants. L'amour est envisagé comme un voyage, loin de la norme et des modèles dépassés du début du film, des ringards qui attendent sagement la retraite sans trop s'investir, mais assez malins pour garder le pouvoir en sachant s'entourer des moins malins et en bloquant toute carrière des plus jeunes, en choisissant des femmes, toujours secrétaires, quelque soit leur niveau et leur responsabilité, soit comme attributs sexuels, ou écrivailleuses soumises. Le fonctionnariat et son organisation ubuesque, dans le film, ne valorise plus les qualités singulières de chaque personne, ni les diplômes, mais ressemble à une vaste pitrerie, dont chacun des protagonistes, dominants-dominés, ne peut plus émettre aucune critique, ni être force de proposition, l'uniformité a gagné le terrain et la norme devient la seule valeur tamponnée, les yeux fermés.
Les deux jeunes (vieux) stagiaires, plein d'incertitudes sur leur avenir, décrivent avec ironie que de longues études ne mènent qu'à de longs stages où l'on remplace les responsables qui n'ont plus aucune responsabilité, et où l'on n'a pas besoin de connaître le domaine où l'on est nommé responsable au pied levé, et remplaçable sur le champ, et que tout le monde se fou du rapport de stage. Les escaliers kafkaïens administratifs du film forment une dégringolade et une série de rigolades, celles tapies dans le quotidien, que l'on aimerait voir plus souvent filmographié, parfois de façon encore plus impertinente et plus fine.

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko

L'huissier, dans le film, est somme toute le plus offensif, rien ne l'arrête, ni même ses erreurs entre les morts et les vivants. Les muscles des body builders sont les esclaves exécutants pour écraser tout sur son passage, et des serpents, il en fait des nœuds. Chaque non réponse à un courrier administratif entraine une machine de guerre qu'on ne peut arrêter, bien huilée, militaire, la plus autocratique autorisée dans une démocratie qui a perdu tout sens et sa relation humaine. Les bulldozers qui déforestent la forêt amazonienne en sont les métaphores des incultes décisions et des directions incompétentes. Chaque courrier administratif est un nœud indéfectible et d'ailleurs, personne ne les reçoit. Seule la machine tourne à plein régime (un homme psychopathe et sa mallette) jusqu'à détruire à la scie sauteuse un piano, ou faire sauter ses touches pour récupérer l'ivoire. Les procès s'enchaînent et sont vertigineux, un harcèlement moral ciblé sur une personne, ici, jouée par le stagiaire, précaire. Tandis que l'huissier se sera trompé de personne, dès le début, mais ne fera jamais d'excuse et ira jusqu'à suivre et poursuivre le stagiaire en forêt guyanaise pour l'accabler de procès à son encontre.
La rencontre dans l'avion du personnage au sourire glacé, hâbleur, bellâtre, qui joue le rôle de l'audit, employé pour tracer une ligne de train à grande vitesse en Guyane, n'échappe pas au stéréotype de l'homme arriviste, mannequin narcissique, rivé sur sa petite personne, diablotin du capitalisme, fidèle copie de héros de montages financiers carnassiers, encensés comme sauveurs de l'économie, mais bien plus rivés sur leur slip.
Il y a des passages très beaux sur la pirogue, dans les marais, lents moments où le ciel se reflète sur l'eau, la caméra capte la glisse, comme un tableau filant. On perd littéralement ses repères, véritables instants contemplatifs et paisibles : la dérive. Les deux amants stagiaires se retrouvent alors seuls, loin de leurs repères, leurs normes, leurs études, leurs fonctions. Ce mode de survie romantique est une allégorie de la vie juste après des études qui s'éternisent, entre chômage et travail. Entrer dans la danse, le monde du travail, est la participation à une vaste fumisterie, la découverte d'une loi de la jungle, qui laisse un paquet de monde sur le carreau, dans les marais.
Seule l'idée que la mort viendrait prendre son amoureuse en quelques minutes suffit à faire sortir le stagiaire de sa lente inertie et ses habitudes paresseuses pour oser répondre au puissant désir féminin. Encore un pied de nez aux films fatigués qui mettent en scène le désir masculin comme la clé de voûte à l'accès au pouvoir, très mal en point ces derniers temps en politique, avec sa cohorte de femmes qui ne disent mots et favorisent l'ascension sociale de leur homologue, sans se sentir entachées de la moindre révélation, ni même solidaires de leurs amies, vestiges de la devise officielle Travail, Famille, Patrie du gouvernement de l'État français au régime de Vichy.

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


Superbe début, la caméra survole la forêt et surplombe un hélicoptère qui tient en laisse une grande statue blanche avec une pose très particulière et impose une nonchalance dans un paysage, un tapis vert, l'opacité des arbres, masques solidaires des créatures inconnues et invincibles. La république (sa statue), représentation d'un nu féminin, est lâchée par inadvertance en pleine jungle, le lien casse, là commence la vraie vie à la française : une femme lâchée en pleine jungle. Chaque jeune homme et chaque jeune femme en aura fait l'expérience : ce qui est femme, féminin, dans chacun se retrouve perdu à jamais dans la forêt. Personne pour venir vous sauver.
Vimala Pons, actrice sportive, acrobatique, intrépide, mutique et espiègle, la Cendrillon du Château de Versailles, se présente ainsi dans le film, et l'acteur Vincent Macaigne, mélancolique, romantique, l'anti-héro à l'allure candide et élégante, et non pas l'habituel pervers narcissique valorisé dans les films français, qui joue le rôle d'un célibataire endurci, Marc Châtaigne, tentent de résister à une potion magique aux pouvoirs extra-aphrodisiaques, nous miment une scène érotique moite, pudique et poétique. Vimala Pons possède un jeu unique, pour l'instant, dans le cinéma grand public, où son corps est un outil chorégraphique et ludique, ouvrant un peu la voie à d'autres modèles féminins plutôt que le sempiternel visage sans expression, sans corps, et sans résistance aux milieux. Sa formation d'équilibriste du cirque revitalise nombre de films et son rôle dépasse vite celui de l'actrice. Chaque accessoire devient un support de jeu, de contorsion (comme le hamac dans le film) un prétexte à l'expression corporelle. Vincent Macaigne fait partie de ces acteurs qui déplacent le héro masculin winner au rang des modèles sans relief, prédateurs sans conjugaison possible, qui ont fatigué tant de films français. Ils ont beaucoup vieillis du coup. Les incertitudes émaillent les caractères qui révèlent des nuances et des subtilités, mais le cinéma rohmérien est déjà passé par là, mettant ses acteurs face à des choix inéluctables en dialogues sur la séduction et ses états d'âmes.
La mise en scène à la tintin, rappelle aussi, les Indianas Jones américains, celui du Temple maudit de 1984 pour la cervelle de singe en sorbet, dans lesquels le réalisateur Steven Spielberg, jouait de cet exotisme colonial avec les serpents, insectes, animaux visqueux et carnassiers au rendez-vous des péripéties de l’archéologue pour générer un climat inquiétant. Dans le film français, La loi de la jungle, la cervelle du personnage qui joue l'ingénieur ferroviaire est remplacée par du fromage blanc. Comment transformer une scène culte en un pastiche : changer la couleur, la texture et lui donner un côté fast food ou milkshake vanille, globalisé.
Et comme seule demande d'identité des stagiaires capturés par les vaudous guyanais, un RIB (relevé d'identité bancaire) leurs est demandé. Au temps des banques en ligne, virtuelles et paradis fiscaux insulaires et exotiques, même pour grands réalisateurs de cinéma, une mise en abîme qui déplait au festival de Cannes.
À suivre pour d'autres pépites d'or, comme celle du film, elles sont fausses, des pierres peintes en doré, et uniquement pour acheter la confiance des mécréants. Des transactions politiciennes nauséabondes déguisées en sublimes cérémonies artistiques dorées, dansées par des stagiaires asservis, toujours à poils. Avez-vous déjà vus de telles expositions contemporaines ?

Par kiwaïda at 21:27

09/05/2016

я℮ḯᾔℯ

Caribou (photo : National Géographic Kids)

Cervidae

Les Cervidés (Cervidae, du latin cervus, « cerf », venant du grec κεραός / keraos, « cornu »), forment une famille de mammifères ruminants présentant un nombre pair de doigts, qui comprend entre autres les cerfs, les chevreuils, les rennes et les daims mais aussi des espèces moins connues appelées pudus.

Terminologie :

    Le mot « faon » peut désigner le jeune de différentes espèces, notamment celui du cerf, du chevreuil, du daim, du renne.
    Le hère est un jeune cerf de six mois à un an, qui ne porte pas encore de bois.
    Le daguet est un jeune cerf qui porte ses premiers bois.
    Le brocard est le mâle de plus d'un an chez le chevreuil.
    Pour certaines espèces, la femelle porte un nom spécifique :
        cerf : biche ;
        chevreuil : chevrette ;
        daim : daine.
La particularité des Cervidés est de porter des bois, des organes osseux caducs présents sur la tête des mâles. Il existe toutefois quelques exceptions :
    - chez le renne, les deux sexes portent des bois;
    - chez certaines espèces, les bois sont absents (Hydropotes inermis), ou à l'état de vestiges (genres Pudu et Mazama).
Les bois des Cervidés forment un trophée (terme cynégétique employé aussi bien pour la parure sur l'animal vivant, que dans le sens plus connu de trophée de chasse). Ils muent chaque année ; le produit de la mue (les bois morts délaissés) s'appelle la mue.
Les Cervidés constituent les derniers grands ruminants sauvages des régions tempérées. À travers le monde, il en existe quarante-quatre espèces réparties en dix-sept genres.
Les Cervidés les plus fréquents dans les forêts d'Europe sont le cerf élaphe, elaphus, le chevreuil, capreolus ; le daim, dama, quant à lui, n'y est plus présent à l'état sauvage. En Scandinavie, s'y ajoutent le renne, Rangifer tarandus, et l'élan, alces, également présent en Europe centrale. D'autres espèces ont été acclimatées en Europe et peuvent s'y rencontrer occasionnellement, comme le cerf Sika, Cervus nippon.
Ils sont nettement divisés en deux ensembles phylogénétiquement cohérents : l'un, paléarctique et asiatique : Cervidés européens ; l'autre, néarctique et néotropical : Cervidés américains. Trois espèces seulement échappent à la règle, avec une répartition holarctique : le cerf élaphe, ou wapiti, en Amérique, le renne, ou caribou et l'élan, ou orignal.
La taille des Cervidés varie de celle d'un lièvre pour le pudu à celle d'un grand cheval pour l'élan.


Image du film Finisterrae du catalan Sergio Caballero (2010)


Je me suis posée quelques questions sur le nom des cervidés, qui du cerf ou du renne figurait dans le film que je venais de voir.

"J'en ai marre d'être un fantôme"

C'est une phrase du film "Finisterrae" du catalan Sergio Caballero (2010). La fin des terres. C'est un peu comme en avoir marre d'être invisible et d'aller voir plus loin, à la fin de la terre, une quête de sens. La fin du chemin de Compostelle, en Galice d'Espagne, est l'objectif des deux fantômes que l'on suit dans le film. Comme dans un roman médiéval, de chevalerie, mais ici dans un monde contemporain (où l'on peut voir d'anciens petits films d'artistes vidéastes des années 80 dans le trou d'un arbre) Le film me rappelle Don Quichotte et son inséparable écuyer Sancho Panza. D'ailleurs José Saramango, écrivain portugais disait ceci du roman de Miguel Cervantès de 1605, El ingenioso hidalgo don Quijote de la Mancha :
Don Quichotte s’obstine à ne pas être lui-même, mais à être celui qui sort de chez lui pour entrer dans ce monde parallèle et vivre une nouvelle vie, une vie authentique. Je crois qu’au fond, ce qui est tragique, c’est l’impossibilité d’être quelqu’un d’autre.
Ce roman est une critique des structures sociales d'une société espagnole rigide et vécue comme absurde. Je me souviens enfant d'une petite sculpture, ou reproduction, dans ma chambre aux meubles blancs des pays du Nord de l'Europe, anciennement celle de mes parents. C'était Sancho Panza et Don Quichotte argentés, sur un socle noir. De quoi méditer sur leurs gestes. Elle appartenait à ma mère, je me demande bien ce qu'elle est devenue. Je pensais au Livre des Solitudes de Bernardim Ribeiro, écrivain portugais du XVI siècle et au roman pastoral, un genre littéraire du XVIe siècle et du XVIIe siècle ayant pour personnages des bergers et bergères, l'une des premières œuvres introduisant la notion de saudade et le premier roman du genre pastoral de la littérature lusophone et de la péninsule Ibérique. Il est antérieur au Don Quichotte de l'espagnol Miguel de Cervantes Saavedra. Un goût pour l'aventure.

Image du film Finisterrae du catalan Sergio Caballero (2010)

“Finisterrae” raconte l’histoire de deux fantômes qui en ont assez de vivre dans le monde des ombres. Ils décident donc de faire le pèlerinage de la route de St-Jacques de Compostelle jusqu’à la fin du monde pour, une fois rendu à la fin de leur périple, commencer à vivre dans l’univers terrestre et mortel des vivants. On se retrouve à vivre avec eux l’expérience d’un voyage introspectif à travers des paysages inhospitaliers et la rencontre d’étranges êtres vivants, d’animaux sauvages et de créatures surréalistes. Les deux fantômes se verront confrontés à des situations inattendues et devront faire face à leurs propres tensions.

Dans le film espagnol de 2010, c'est masqués d'un drap blanc que les acteurs peuvent appréhender une nouvelle route. J'imagine aussi que c'est une critique de la fabrique d'acteurs et d'actrices, du cinéma, tel qu'il nous est encore donné de voir, avec un hyper-narcissisme concentré sur les identités privées et publiques et leurs starisations par la presse imprimée et écranique. Ici point de figure, si ce n'est des draps blancs qui effacent toute reconnaissance ou assimilation réaliste avec notre monde, mais cette fiction est pourtant bien jouée par des personnages qui se recouvrent d'un voile. Très intéressant renversement des crispations sur l'interdiction du voile. Cette disparition de soi, laisse place aux interactions avec le paysage et la part est offerte aux animaux rencontrés, aux situations de déambulations, de défilement dans le cadre.

Image du film Finisterrae du catalan Sergio Caballero (2010)

Image du film La cicatrice intérieure du français Philippe Garrel (1972)


Si la quête existentielle de ces deux fantômes parait saugrenue, plein d'humour, leur errance n'en demeure pas moins une inspiration du film français La cicatrice Intérieure, de Philippe Garrel (1972) avec une superbe citation du cercle de feu et de la chanson de Nico, célèbre et mystique "Janitor of lunacy" de son troisième album Desertshore de 1970. Mais contrairement au film de Garrel, dénué d'humour, celui-ci, Finisterrae, en citation et en hommage, restitue bien ainsi notre mode contemporain. Celui de la revisitation de signes et mythes, avec une distance, celle du pastiche parfois, du décalage, sorte de re-enactment (pratique dont les artistes s’emparent depuis une dizaine d’années pour interroger l’écriture de l’histoire et ses résonances dans le temps vivant) Les deux fantômes parlent russes, l'absurde jouxte le stupide surtout si l'on imagine que deux burqas blanches se dirigent vers St Jacques de Compostelle, sur une route médiévale, en traversant des forêts et des paysages enneigés qui peuvent vraiment rendre invisibles deux fantômes blancs sur fond blanc. Leurs draps attrapent toutes les couleurs du sol, mouillés, enneigés, dans la boue, peu importe, ils doivent conquérir l'espace imaginaire et tant de fois emprunté d'une voix spirituelle d'un autre temps, dans notre temps où disparaître devient un vœux pieux.

Image du film Finisterrae du catalan Sergio Caballero (2010)

Image du film La cicatrice intérieure du français Philippe Garrel (1972)


Fantastique périple, avec l'envie de devenir ces enfants vêtus d'un drap, afin de réaliser plein de choses dans un monde d'adultes qui ne rêvent plus. Le réalisateur plasticien et multidisciplinaire Sergio Caballero, nous offre des tableaux que l'on peut contempler, avec de belles photographies, comme cette dernière scène surréaliste d'un renne qui déambule dans les fresques et motifs d'un château. La pensée magique de l'enfance interprétée par deux trous noirs dans un drap blanc, me faisait penser aux histoires des livres pour enfants de Inger et Lasse Sandberg, un couple d'auteur suédois, dont Per Ahlin, Lasse Persson, Alicja Jaworski se sont inspirés pour réaliser les films d'animations de Laban, le petit fantôme, dont j'ai intégré une petite scène animée quelque part dans ce blog BMK.

Images du film, Der Rechte Weg, des artistes suisses, Peter Fischli et David Weiss (1983)

Je me suis souvenue de l'exposition au musée d'Art moderne de la Ville de Paris qui accueillait en 2007 la rétrospective des deux artistes suisses Peter Fischli et David Weiss qui travaillaient de concert depuis les années 80, via des supports aussi divers que la photographie, la vidéo ou le modelage. Et en particulier du film "Le droit chemin", (Der Rechte Weg) tourné en 1983, ou l'on suit ces deux artistes vêtus de costumes de peluche, un ours et un rat. Ils jouent de la trompette et du tambourin au sommet d’une colline et disent : “Tu crois que quelqu’un nous entend ?” demande l’un. “Il faut jouer plus fort”, répond l’autre.
Dans ce road-movie naturaliste des deux hommes, cachés sous leurs costumes d’animaux, traversant la campagne suisse, cette fois-ci, en franchissant différents obstacles naturels, comme un fleuve, souhaitant sauver le monde, je voyais des échos avec le film de 2010, Finisterrare. Par ce mélange de burlesque, d'humour désespéré, de la confrontation avec le milieu naturel et du retrait du monde, de ses hyperconnexions. Ce conte philosophique et politique intègre avec une incroyable distance toutes les contradictions de notre société, ceci avec un ton satirique et humoristique qui est devenu la marque et le style du travail de Peter Fischli et David Weiss. 

Images du film, Der Rechte Weg, des artistes suisses, Peter Fischli et David Weiss (1983)
On retrouve dans le film espagnol avec les fantômes et dans le films suisse avec les peluches, un moment d'angoisse exprimés sans ambages :

« je dois partir d’ici, je ne veux pas mourir, je veux rentrer à la maison » (dans le film de Fischli & Weiss) et dans le film de Sergio Caballero, la fatigue d'être un fantôme, de demeurer dans l'ombre ou de ne pas être vu, remarqué. Il y a là quelque chose à voir avec la reconnaissance. Et dans chacun des films, il y a également des sentiments de bien-être à contrario (d'être en retrait, sans être vus) comme celui de se baigner dans une eau chaude au sein d'une grotte (dans le film de Fischli & Weiss) ou se faire un feu le soir dans l'obscurité, pour les deux fantômes, quitte à sauter dans un split screen et bénéficier d'une rencontre dans une autre scène où trône un fauteuil en osier qui rappelle celui du film érotique français Emmanuelle (1974) réalisé par Just Jaeckin. Dans cette scène, la rencontre impromptue avec un autre fantôme qui montre ses seins et donne une pierre à écouter au petit fantôme devenu, supprime tout érotisme mais est digne d'une installation de sculptures (Famille invisible) de l'artiste français Théo Mercier (avec Desperanza, au Tri postal à Lille, en 2013). Encore une manière d'interroger les sujets désirants, en quête de sens. La satire des films vidéos d'artistes dans un trou d'arbre est aussi une vision archéologique du tube cathodique comme relique, tombé en désuétude, abandonnée, mais aussi comme critique de l'utilisation des animaux manipulés et torturés. Car, dans ce film, l'animal est un sujet, comme le fantôme, que l'on laisse déambuler, et que l'on suit. Un crapaud, c'est à son niveau que le regard se pose, il peut devenir une princesse. Un bisou suffit.
Sujets à des sentiments contradictoires, parfois les fantômes vivent les évènements de façon séparée tout comme dans le film de Fischli & Weiss, le rat souhaiterait être assez dur pour abandonner l’ours qui est affaibli et représente un poids pour lui, mais il n’y parvient pas.

Image du film Finisterrae du catalan Sergio Caballero (2010)


Dans l'errance à deux, un binôme, un couple, il y a toujours un moment qui questionne la séparation, comme dans La cicatrice intérieure de Garrel, un film représentant bien ce sentiment de crise, où le couple, à la vie comme dans le film, en tenues médiévales et traversant des paysages grandioses, arides et extrêmes, (d'Islande et d'Égypte) dignes de vestiges de planètes sauvages, crient, chantent leur douleur en toute beauté, s'abandonnent mutuellement, fardeau de l'un et de l'autre, comme s'attachent et se fusionnent, dépendants devenus, nus dans l'intime. Le repli vers les origines archaïques, celles du dénuement, sont souvent des sources d'inspirations dans des contextes d'excès de nos sociétés contemporaines qui jouxtent l'extrême précarité de populations entières, et leurs exodes.
Si ces films expriment souvent assez bien la détresse de génération entières, marginalisées par un système marchand où le guichetier aux finances, accordent ou non des faveurs, et donc défavorise en grand nombre, ils nous apportent aussi leurs inventions, leur poésie, leur imaginaire, absurde, biblique, apocalyptique, mais aussi leur dialogue entre l'amitié et l'amour, entre des peluches ou des animaux, des paysages dont on oublie la force lorsque les éléments se déchaînent... L'errance et le vagabondage, comme je l'ai souvent écrit ici, sont des chemins que j'emprunte dans l'écriture et dans l'association d'images, de mots, et à travers des réalisations artistiques diverses. Cette liberté provoque des rencontres et allume un petit feu dans l'obscurité. Écrits issus d'un ardent travail, de croisements de références et de recherche, dans l'objectif d'en partager quelques parties émergées. Un temps pris en dehors des temps contrôlés et évalués, des mots ciselés échappés de ma mémoire, ils ravivent ce qui n'est plus et sont à dessein de l'inconnu.

L'aventure des personnages, métaphores du chemin de la vie, ont des certitudes malmenées par les doutes au fil du parcours. Souvent le brouillard, ou la brume, ou les fumées ou fumigènes diverses, les nuées symbolisent l'inconnu ou la mort, que l'on trouve dans les peintures romantiques, les interrogations philosophiques (dans sa dimension céleste par Bachelard dans L'air et les songes, par exemple) Nombreux sont les écrits sur Caspar David Friedrich, le peintre qui a incarné l'âme émotive et spirituelle du romantisme, avec sa peinture comme méditation sur le sens de la vie. Ces sensations d'émerveillement et d'impuissance se sont retrouvées partout en Europe du début du XIXe siècle. Le romantisme, un état d'âme, qui s’est développé parallèlement au néoclassicisme et réagissant contre ce dernier, par le besoin d’un retour à l’expression des sentiments, trop longtemps réfrénée, par l’emphase baroque d’abord, puis par les règles néoclassiques. Dans un autre mouvement Géricault va saisir dans ses portraits d’aliénés des lueurs troubles, des regards voilés, des expressions vides, et offrir une image désenchantée d’une condition de marginalisation, de solitude. C'est un héritage, dont j'observe les réalisations artistiques contemporaines. Des éclats de nos tragiques actualités.

Dans notre époque bien sous le signe de l'évasion, à tous point de vue (fiscal, mystique, humaine, politique, chimique…) des voies artistiques, qui se cherchant, trouvent, se fraient un chemin, ardu, sensible. Ce n'est pas pour tous, l'accès est difficile.

Ces temps-ci je travaillais dans la couleur noire, mais voici que des teintes différentes du blanc arrivent, avec ces réalisations artistiques. Désert de craie pour les errances de Nico, son cheval, son manteau, son petit chevalier, les glaces, les neiges, les fantômes, les cerfs et les rennes...

Mais les costumes, c'est aussi un peu lourd en fait... à porter. Demain je serai la reine d'un seul jour, mais c'est un costume bien invisible, qui commence à peser tout de même. Je porte des bois quelque part, des organes osseux caducs. Trophées fantomatiques.


Renne entre deux séquoias géants (Photographie © Sonia Marques - Août 2014)

Rencontre (Photographie © Sonia Marques - Août 2014)

Bonjour (Photographie © Sonia Marques - Août 2014)

Extrait du film d'animation historique et fantastique japonais de Hayao Miyazaki :
Princesse Mononoké
(もののけ姫,  litt. Princesse des esprits vengeurs) - 1997.

Par kiwaïda at 17:34

25/04/2016

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Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

"Cette histoire se passe en des temps reculés, des temps de violence. Partout à travers l’Europe une sorte de guerre se propageait. Dans une ville il y avait deux sœurs qui vivaient…"

Les Mercuriales, deux fleurons de l’architecture des années 70 qui surplombent le périphérique parisien. Vestige d’un projet immobilier pharaonique coupé dans son élan par le premier choc pétrolier. Alors, Apollon, Bacchus, Minerve, Mercure et les autres ont taillé la route, abandonnant les symboles du capitalisme victorieux à une banlieue obscure et décatie, transpercée par les autoroutes et les voies de RER. Une banlieue qu’on se contente habituellement d’apercevoir au détour d’un échangeur mais que Virgil Vernier a décidé de nous révéler dans la complexité de ses strates et la singularité des destins qui y ont élu domicile. S’appuyant sur une redoutable maîtrise du cadre, le réalisateur circonscrit son territoire à l’abri du grand fracas narratif, tapi dans l’ombre, presque clandestinement, pour travailler en profondeur les liens qui se tissent à la surface dans l’ombre inquiétante des Mercuriales. En fondant et confondant les époques, en troublant les repères géographiques, il parvient à élaborer l’étrange radiographie d’un lieu invisible. Pour nous guider dans cette exploration, Lisa, jeune moldave fraîchement débarquée à Paris, mais aussi Joane et Zouzou, présences aussi lumineuses qu’étranges, créatures d’hier ou d’aujourd’hui, d’ici ou de là-bas, arpentent en somnambules ce paysage défiguré par les blessures de la modernité. Au hasard des rencontres et des récits qui se déplient, sur cet humus de la ruine, entre passages souterrains et immeubles voués à la destruction, émerge une fable d’un temps d’après où chacun à sa mesure réécrit une autre mythologie, contemporaine, notre mythologie.

Diego Governatori & Frédéric Ramade, cinéastes

Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

En regardant ce film français, Mercuriales, je sortais d'une ballade dans la période américaine Paul Morissey avec le film HEAT de 1972 (qui clôture la trilogie FLESH (1968) ; TRASH (1970))

Et bien évidemment, j'y vois un lien. Concernant cette peinture diffractée de la banlieue, Drancy, Épinay, Villejuif... C'est un portrait poétique et mystique qui nous offre un point de vue sur les marges suburbaines du côté de l'action et de la pensée plutôt que du côté de la soumission telle que l'on aime bien dépeindre notre chère banlieue au Nord avec toutes les espérances, désenchantées, violentes, déracinées... C'est par la conquête des lisières, ce goût de l'invisible et des souterrains, du flux incessant des voitures du périphérique et d'autres bretelles, que se filme une histoire, une amitié entre deux jeunes femmes. Rien ne relie leur histoire personnelle, leurs parcours familiaux et leurs trajets européens, sauf la recherche d'un job, d'une case à remplir et leurs aventures nocturnes qui tissent un fil ténu, celui de l'amitié. Rien sur ce capital et cette consommation ni sur cette crise et cette économie galopantes ni sur les offshore, on suit plusieurs personnes, plusieurs dialogues, des fêtes, anniversaire ou mariage, ou improvisations enfantines et danses du ventre ou baignoires partagées amusées des codes ou les façonnant in situ, de façon singulière. Les abords de la capitale restent nébuleux et flous, mal délimité, mal définis, ils laissent libres les allers et venues, dans des champs, sous les ponts, dans les ruines, à l'intérieur d'appartements aux papiers peints qui se déchirent assez pour y découvrir de fragiles murs, seuls échos de nuits précaires et à fleur de peau. Suburbain, banlieue, faubourgs, périurbain, rurbain, tant de mots pour parler de ces espaces aux allures faussement déshumanisés, car y vivent tant et tant d'humanités, d'histoire et de vies entremêlées, entrevues. Entre la vie et la mort, en passant par un cimetière, en abordant le danger, le film nous amène à risquer, à pénétrer dans l'obscur avec la fraîcheur des deux jeunes femmes courageuses, volontaires et libres. Prendre son destin en main, à qui connait bien la banlieue nord, il ne reste que cela à réaliser, son destin est une affaire plastique, malléable, souple à qui veut s'en sortir. Tant de nostalgie à y repenser, on y retourne comme l'on visite des ruines du passé. Les traces s’effacent, mais les histoires fugaces sont celles des accompagnements, du bout de route à faire ensemble. Lorsqu'on est jeune, tout est changement. Le montage et le son ne laissent aucune place au faux semblant, aux sentiments bienséants, au misérabilisme : c'est comme ça. Chaque personne est humaine et raconte où elle en est : apprendre à être gardien de sécurité, sans savoir se défendre, souhaiter se marier avec un homme gentil et doux car cela existe, être une femme jambes nues et parler avec un homme converti, nouveau musulman qui moralise les tenues féminines, sans connaître rien de l'histoire des unes et des autres. Les préjugés se frottent les uns aux autres car ces marges n'ont pas les codes et les cloisonnements de la ville, ils cohabitent et inventent leur habitation. La fuite au moindre danger est latente, et même croiser un rapace, à qui parler la nuit, une grosse bête qui craint l'humain plus que tout. Les systèmes d'autoprotections, la survie, les humains au même niveau que les animaux. Une certaine forme de beauté, débarrassée des plaintes et des revendications suiveuses. Une vraie conquête de l'espace.

Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

Portrait de Joe Dallesandro : Image du film Heat (1972) de Paul Morissey

Heat (film, 1972, de Paul Morissey)

Interdit aux moins de 16 ans

Synopsis :
Après deux ans de service militaire, Joey Davis, ancienne vedette d'une série télévisée, débarque dans un motel sordide. A nouveau en quête de gloire, il fait la connaissance d'une comédienne vieillissante qui va l'entraîner dans le monde décadent et délabré du show-business.

Revoir ces films dans notre temps policé, ou polissé, de cette période des années 70 (quand je suis née de l'autre côté en Europe) est très rafraîchissant, empli de sincérité. Il n'y a pas de mensonge. Joey Davis, une plante au bord d'une piscine qui accueille toutes les âmes en peine, dans un hors champs du glamour hollywoodien, où se côtoient en marge, toutes les figures déchues et les matérialités déconfites comme de grands appartements kitch, dont on ne sait que faire des 10 chambres en copies de châteaux ; est ce personnage charismatique, objet sexuel de toutes les femmes et les hommes croisés, qui donne ce qu'il a. De même chaque personnage a une histoire, comme cette rencontre entre une mère et sa fille et leur franche dispute dépareillée sur la question de la lesbienne ou de l'homme lesbien. Les codes sont également libérés des cloisonnements, le culte de l'apparence gouverne les actions, tout en les menant à des relations par intérêt, ou de piètres désirs sexuels sans l'amour sacré. Ce film représente une fresque humaine, plein d'humanité aussi prise dans les filets de la fantaisie, là où la morale s'essaye en action ou vérité, sur le champs. Le cinéaste ne condamne pas ses personnages, montrés comme des êtres pathétiques et émouvants, mais il porte un jugement très sévère sur l’Amérique d’après-68, cet état d’esprit hippie qui valorise la liberté et le plaisir, récupéré par la société marchande et les médias. Il semblerait que Morissey, depuis s’affiche en vieux réactionnaire dans ses interviews : A savoir que les gens se permettent de faire n’importe quoi depuis 68 (le ménage à trois de Flesh, la quête de drogue dans Trash), que le monde a sombré dans la médiocrité (les ratés du rêve californien dans Heat) et que les libertés acquises en matière de mœurs ne conduisent pas forcément au bonheur.

À peine arrivée dans l'école des beaux-arts de Paris, étudiante, je découvrais une K7, celle de Trash de Morissey. C'était dans les années 90. Mes premières vidéos sont des sublimations du jeu des gestes de Joe Dallessandro, dans ce film, ainsi que d'autres danses. Il n'était pas envisageable de roucouler dans cette histoire de l'art, dans des formations assez lissées, et je m'en aperçois d'autant plus aujourd'hui. J'ai toujours glissé plus facilement dans une lecture des lisières, j'y suis née et j'ai grandi dans les pas des migrations artistiques diverses. C'est donc un bonheur d'avoir de nouvelles lectures, comme le film, Les mercuriales, qui ressuscitent une partie de mes aventures philosophiques d'un proche passé. Les ruines, elles, sont toujours là, les pensées clandestines aussi.

Cet art du "vacant". Mon diplôme s'intitulait : "Les grandes vacances" et présentait, cet art du vacant. C'est un peu toujours en déplacement que je dois poursuivre...

Par kiwaïda at 13:32

26/02/2016

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Image du film Fúsi, de Dagur Kári (2015)

Histoire de refroidir la température d'un article à un autre, voici une image du film islandais, Fúsi, de Dagur Kári, (sortie initiale en 2015), que je viens de voir. Dagur Kári est né à Paris le 12 décembre 1973 et est un réalisateur et scénariste islandais, auquel j'ai déjà dédié un article en 2013, sur son film Nói albínói, sorti en 2003. En France le film porte le nom de l'Histoire du géant timide, le titre international anglais est "Virgin Montain", sinon c'est bien Fúsi, le titre original, nom du personnage principal, joué par Gunnar Jónsson.

Synopsis :
En Islande, Fúsi est un colosse timide de 43 ans qui vit toujours chez sa mère. Il partage sa vie monotone entre son travail de bagagiste à l'aéroport et ses jeux d'adolescent. À la sortie d'un cours de danse country auquel il n’a pas osé participer, il rencontre Sjöfn, une femme complexe et perturbée, qui va lui faire changer ses habitudes et le faire évoluer vers l'âge adulte.

Portrait délicat d'un homme hors normes, et des émotions empathiques partagées, dans un monde, le nôtre, où la gentillesse a disparu de bien de nos principes civiles. Un grand viking barbu, harcelé de toute part, qui prend beaucoup sur lui, et va trouver un sens à sa vie en déployant son imaginaire au service de ses efforts de séductions. Il rencontre une femme, fleuriste puis éboueuse, qui va perdre successivement ses emplois et tomber dans une dépression. Elle se dit avoir été indépendante dès ses 15 ans en critiquant un peu celui qui l'aide malgré tout au plus près pour sortir de son silence. En effet, ses difficultés à lui, il ne parvient pas à s'éloigner de sa mère avec qui il vit encore dans sa quarantaine d'années, et non la "quarantaine" de jours, un isolement sanitaire forcé pour empêcher la transmission de maladies supposées contagieuses. Quoique ce chiffre 40 m'interrogeait, avec la condition d'une personne mise volontairement à l'écart. Et dans le film, la mère qui souhaite voir son fils "casé", le retient toujours davantage, lorsqu'il prend des libertés. C'est peut-être le lien entre le fils et sa mère en tension, qui nous installe dans la position lente de l’infantilisation, jusqu'aux espoirs rapidement déchus du déménagement précipité, là encore par une autre femme. La découverte de l'amour est ce tissage des deux inconnus différents jusque dans leurs goûts musicaux et esthétiques. Ils vont se retrouver, grâce à une tempête de neige, funambules épris sur le fil de leurs cœurs incompris.
On reste suspendu sur les efforts de Fúsi à comprendre un monde où les femmes ne sont pas heureuses, ni de leurs sort social, ni de l'amour, en terminant vers un voyage solo en Égypte, dans ce même avion, où toute sa vie il fut le bagagiste de l'aéroport, sans jamais décoller. Nous laissant nous envoler sur l'écran noir, chacun se met à rêver sur la prise en main de son destin, d'un simple malentendu, tout devient alors possible : casser la routine.

La bonté et la beauté réunis sont difficilement abordés au cinéma au risque de tomber dans les écueils de la bienséance, ce qu'évite soigneusement le film. La solitude représentée est un moteur afin de montrer des moyens d'entrer en contact avec l'autre. Dans ce sens, à contrario du mouvement, ce n'est pas sur Internet que Dagur Kári oriente sa réflexion du contact, mais sur un cours de danse de country, jugé ringard. Et ici la ringardise est un sujet de rencontre. Aujourd'hui avec la surproduction publicitaire des réseaux virtuels et sites de séductions marchandés et le fossé creusé avec tous ces regroupements affectifs (fêtes, clubs, dancing, lectures…) relégués aux circuits des ringardises, les jeux amoureux possibles dans ces lieux abandonnés par les plus jeunes ont un charme désuet, libérés des compétitions tabloïds. La désuétude charmante, même si loin du film Le Bal d'Ettore Scola (1983), beau film franco-italien qui retrace une histoire des danses de salons depuis les années 1930, me fait penser que nous nous éloignons de plus en plus de ces rencontres par le corps, où les couples silencieux se font et se défont au gré de l'histoire et de la musique.

Et le corps, cet ours tendre en a un, il enveloppe un cœur trop habitué à jouer aux petits soldats, souvenirs de la seconde guerre mondiale, et aux voitures télécommandées. Apprendre à mener sa propre bataille dans le monde réel, sa rencontre avec l'autre est LA bataille la plus difficile, pour Fúsi.
C'est pour moi, un bon contrepoint à la militarisation qui me posait question dans mon article antérieur. La violence n'est pas tant dans les guerres étatiques mais bien présente dans le quotidien. Cette lutte quotidienne à marcher avec son corps, cuisiner, travailler, distinguer les déchets des autres, distinguer les fleurs, en prise avec des petites insultes des collègues, perverses et méprisantes, amenuisent les forces dédiées à cette bonté-beauté. Nous serions tous attardés à son entreprise. Comme Fúsi, il n'y a pas d'âge pour rattraper le retard. Soldats miniaturisés, terrains de paintball en tenue de camouflages et rdv entre copains de bières et prostituées pour les hommes, poupées Barbies pour la petite fille rose, rêves de fleurs et réalités des déchets et choses sales pour les femmes, attention, ici, on revient sur des genres bien codés et reconnus de tous, mais avec chacun, de grandes difficultés pour se rencontrer, dans ces nomenclatures cloisonnées.

Empathie :

L'empathie (du grec ancien ἐν, dans, à l'intérieur et πάθoς, souffrance, ce qui est éprouvé) est une notion désignant la « compréhension » des sentiments et des émotions d'un autre individu, voire, dans un sens plus général, de ses états non-émotionnels, comme ses croyances (il est alors plus spécifiquement question d'« empathie cognitive »). En langage courant, ce phénomène est souvent rendu par l'expression « se mettre à la place de » l'autre. Cette compréhension se produit par un décentrement de la personne (ou de l'animal) et peut mener à des actions liées à la survie du sujet visé par l'empathie, indépendamment, et parfois même au détriment des intérêts du sujet ressentant l'empathie. Dans l'étude des relations interindividuelles, l'empathie est donc différente des notions de sympathie, de compassion, d'altruisme ou de contagion émotionnelle qui peuvent en découler.

Par kiwaïda at 22:00

25/02/2016

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Au ciné-club de l'école d'art de Bourges, j'assiste à la présentation de deux films, Lettre d'un cinéaste à sa fille par Eric Pauwels, suivi de Frantz Fanon, peau noire, masque blanc par Issac Julien et Mark Nash, dans une programmation des professeures Alejandra Riera et Giovanna Zapperi. J'ai beaucoup apprécié cette présentation. Une des étudiantes qui a posé des questions lors de la présentation du film, est venue le lendemain interroger le studio que je développe. Tout en l'écoutant sur ses références, je lui ai conseillé de voir le film Free Angela & All Political Prisoners, de Shola Lynch. Je l'avais vu à sa sortie en 2013.
Avec mes déplacements, et mes différentes réalisations artistiques ou recherches pédagogiques, j'ai passé en revue quelques étapes de mes engagements. J'ai dîné avec plusieurs femmes, artistes, théoriciennes, d'origines, d'âges, de spécialisations toutes différentes, chacune engagée, nous étions 8 à table et avons continué sur la présentation de ce film. Rare situation et quelles coïncidences. D'ailleurs, il y a un livre que j'ai lu, mais pas fini, qui pourrait intéresser le programme des unes avec le muséum et les chauves-souris, c'est Les Souris gloussent, les chauves-souris chantent de Karen Shanor et Jagmeet Kanwal. J'ai assisté à quelques pas chorégraphiques de jeunes étudiants encadrés par leur professeure, qui m'ont fait penser à la chorégraphe Ann Teresa de Keersmaeker, Fase, Four Movements to the Music of Steve Reich, et me rappelaient mes expériences en danse contemporaine, Gustavia, LaRibot... Un grand merci pour cet accueil. Parfois on se sent vivant, pensant et pas isolé dans ses doutes et notre perception du monde auquel on participe un peu. La différence m'apporte des rafraîchissements exotiques quand l'indifférence fut trop longtemps un protocole qu'il me fallait penser.

Je n'avais jamais vu le film d'Issac Julien. Raphaêl Confiant et Maryse Condé qui sont des écrivains que j'apprécie, font une apparition dans ce film.

Frantz Fanon, peau noire, masque blanc : Film d’Issac Julien et Mark Nash (1996) :

Avec Colin Salmon et la participation de Jacques Azoulay, Mohamed Harbi, Raphaël Confiant, Françoise Vergès, Maryse Condé, Homi Bhabha, Olivier et Joby Fanon.

Ce film mêle archives, interviews et scènes reconstituées, c'est un document qui brosse un portrait complexe du psychiatre et penseur engagé Frantz Fanon, né en Martinique, en 1925, qui fut un fervent partisan de la révolution algérienne et un théoricien de la libération du tiers-monde. Ses analyses du colonialisme eurent une influence considérable en Afrique et en Amérique latine, mais aussi aux États-Unis chez les Black Panthers.
« Je voulais représenter ce qu’est une pensée sophistiquée du fantôme pervers et irrationnel du concept de race, si brillamment exposé par Fanon. » Dit Issac Julien.
Homme aux facettes multiples, Frantz Fanon fut psychiatre en Algérie et Tunisie, Ambassadeur du Gouvernement Provisoire de la République algérienne, membre du FLN, poète, écrivain, ami de Sartre et de Beauvoir. Personnage emblématique des années 60 et 70, ce jeune homme noir qui dénonça avec passion le racisme et le colonialisme appela les « damnés de la terre » à s’unir. Le cinéaste Isaac Julien présente un Fanon tiraillé par des désirs contradictoires, profondément européen mais aspirant à se libérer de ses « masques blancs ».

De mon point de vue, le parcours présenté de Frantz Fanon est dédoublé par des acteurs, des incrustations, des effets, de multiples voix, tout comme la pensée de Fanon interroge sans cesse les contextes sociaux dans lesquels, il s'investit. Il n'y a pas de négation de la violence, elle est présente dans tout le film et questionne la guerre, sa nécessité. Je suis pacifiste et cela m'a interrogé sur ces guerres et ces déterminismes. La présence de Maryse Condé apporte un autre point de vue, dans le montage du film, donne une voix supplémentaire, même si elle n'est pas vraiment développée. Cette vision kaléidoscopique, filmique, bouleverse la linéarité, tout en gardant une chronologie des évènements. Mais un autre niveau, avec un jeu de miroirs et d'acteurs, réfléchi la lumière que l'on peu apporter sur les obscurs états de guerre. Kaléidoscopique me semblait être le mot adapté pour la facture du film et aussi sur les questions de couleurs, du noir et du blanc. La guerre d'Algérie, le domaine de la psychiatrie et ses évolutions, la question du regard, très présente dans Fanon, et ce film, avec également une position sur le voile des femmes, les questions sur le désir et le colorisme, la blanchitude relative entre noirs, les images se succèdent et s’entrecoupent d'archives, sans nous ménager.

Sur Frantz Fanon, et ce qui est mis en lumière dans ce film, ce que j'ai trouvé fulgurant ce sont ses déplacements, de Martinique à la France à l'Algérie. Le film traite ces déplacement comme une ligne droite presque sans retour. Je me suis documentée plus en détail sur ce parcours, il y a plusieurs voyages liés à son engagement pour le tiers-monde. Frantz Fanon en 1947 s’inscrit à la faculté de médecine de Lyon et se spécialise en psychiatrie. C’est alors qu’il s’engage dans la rédaction de sa thèse, Essai sur la désaliénation des Noirs, surtout connu sous le nom qui lui fut imposé par l’éditeur : Peau noire, masques blancs. Thèse qui lui fut refusé à l’université pour des raisons de censure politique. Frantz Fanon est peu connu dans son pays, la Martinique, car il a passé l'essentiel de sa vie de militant dans sa terre d'adoption, l'Algérie. En 1956, deux ans après le déclenchement de la guerre de libération nationale en Algérie, Fanon choisit son camp, celui des colonisés et des peuples opprimés. Il remet sa démission de son poste à l'hôpital et rejoint le Front de Libération Nationale (FLN) en Algérie. Jusqu'à sa mort, Fanon s'est donné sans limites pour la cause de la libération des peuples opprimés. Fanon a toujours dénoncé les intellectuels qui ne s'engagent pas réellement et pratiquement dans la lutte révolutionnaire. Le combat de Fanon ne visait pas seulement la libération de l'homme noir ou du colonisé. Il cherchait à libérer l'homme : "Être responsable dans un pays sous-développé, c'est savoir que tout repose en définitive sur l'éducation des masses, sur l’élévation de la pensée, ce qu'on appelle trop rapidement la politisation."

Extraits de l'œuvre majeure de Fanon : "Les Damnés de la Terre", publiée l'année de sa mort.

"Libération nationale, renaissance nationale, restitution de la nation au peuple, Commonwealth, quelles que soient les rubriques utilisées ou les formules nouvelles introduites, la décolonisation est toujours un phénomène violent. La décolonisation qui se propose de changer l'ordre du monde est un programme de désordre absolu. Mais elle ne peut être le résultat d'une opération magique, d'une secousse naturelle ou d'une entente à l'amiable. On ne désorganise pas une société, aussi primitive soit-elle, avec un tel programme, si l'on n'est pas décidé dès le début, c'est-à-dire dès la formulation même de ce programme, à briser tous les obstacles qu'on rencontrera sur sa route. Le colonisé qui décide de réaliser ce programme, de s'en faire le moteur, est préparé de tout temps à la violence. Dès sa naissance il est clair pour lui que ce monde rétréci, semé d'interdictions, ne peut être remis en question que par la violence absolue"

Extrait du livre : Peau noir masque blanc de Frantz Fanon  (1952):

"Il ne faut pas essayer de fixer l’homme, puisque son destin est d’être lâché. La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement. Et c’est en dépassant la donnée historique, instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté. Le malheur de l’homme de couleur est d’avoir été esclavagisé. Le malheur et l’inhumanité du Blanc sont d’avoir tué l’homme quelque part. Sont, encore aujourd’hui, d’organiser rationnellement cette déshumanisation. Mais moi, l’homme de couleur, dans la mesure où il me devient possible d’exister absolument, je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives. Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : Que jamais l’instrument ne domine l’homme. Que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme. C’est-à-dire de moi par un autre. Qu’il me soit permis de découvrir et de vouloir l’homme, où qu’il se trouve. Le nègre n’est pas. Pas plus que le. Blanc. Tous deux ont à s’écarter des voix inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication. Avant de s’engager dans la voix positive, il y a pour la liberté un effort de désaliénation. Un homme, au début de son existence, est toujours congestionné, est noyé dans la contingence. Le malheur de l’homme est d’avoir été enfant. C’est par un effort de reprise sur soi et de dépouillement, c’est par une tension permanente de leur liberté que les hommes peuvent créer les conditions d’existence idéales d’un monde humain. Supériorité ? Infériorité ? Pourquoi tout simplement ne pas essayer de toucher l’autre, de sentir l’autre, de me révéler l’autre ? Ma liberté ne m’est-elle donc pas donnée pour édifier le monde du Toi ? A la fin de cet ouvrage, nous aimerions que l’on sente comme nous la dimension ouverte de toute conscience. Mon ultime prière : O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! "

Le livre, Peau noire masque blanc, s'ouvre sur le, Discours sur le colonialisme d'Aimée Césaire, (que l'on peut lire ici)

"Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme."

Matrice de l’œuvre Cendrillon © Sonia Marques - 2010

Après réflexions, dans mon monde contemporain, artiste et professeure, plusieurs échos de ces notions sont venus chahuter mon parcours et ont fait remonter des anecdotes humoristiques. Je pensais successivement à tous les masques qui ont servi mes projets, aux dessins les Incognitos, où figurait Angela Davis, à mon texte sur l'animalité, les proies et les prédateurs. Durant mes déplacements, souvent, dans ces situations mobiles, mes pensées filent à toute vitesse et forment de nouveaux liens prolifiques pour la création. Je pensais aux poèmes illustrés que nous sommes en train de faire par petits bouts et à un en particulier celui que j'ai écris il y a quelques années, devenu aussi une composition sonore, "Erotic catch" de cette lutte de masques et du noir et blanc scandé. White, Black, White black, White, black !

J'ai été baignée dans une famille où les voyages et la langue portugaise (ou la difficulté à la comprendre) les pays colonisés, les voyages me formaient à une lusophonie, du côté des opprimés, des métayers, et plus largement, depuis la péninsule ibérique, pas seulement limitée au Portugal, avec une vision antique et idéale de la rade délicieuse d'Olisippo la Phénicienne, la Lisbonne dans le sillage d'Ulysse, ou bien la romaine, la musulmane, la chrétienne, l'art des Maures, l'esclavage et les pays colonisés, la dictature Salazariste, la Lisbonne mélancolique, la fin du mirage, le déclin des colonisations, les mouvements de libération des anciennes provinces d’outre-mer, l’Angola, la Guinée-Bissau, le Mozambique, et plus tard l'État de Goa en Inde, la révolution pacifique, dans les années où je suis née, en France, et où tout se reconstruit avec des différences de connaissances de cultures. L'héritage était synonyme d'obligation d'études et d'assimilations, d'intégrations, d'analyses plus pointues pour comprendre, et s'orientait vers une mise en lien du monde, ethnographique, politique, mais devenait uniquement sociologique en France, car de cet héritage, point de notions dans les livres scolaires et encore moins dans mes relations avec les autres étudiants bien plus tard. Il m'a fallu rechercher par moi-même les histoires, d'où ma volonté de reprendre des études lusophones à l'université parisienne, à la Sorbonne, alors même que j'enseignais dans une école d'art, en province. Mon travail artistique a une couleur, quand ce n'est pas le noir qui domine, mais dans l'art contemporain, elle ne peut figurer, il n'y a pas d'évidence. J'ai abandonné depuis longtemps l'idée de faire des efforts d'intégration, car je considère que je fais partie du monde, et non d'un territoire avec des codes spécifiques aux limites du territoire. Comme pour d'autres, celui-ci, l'image du territoire se modifie, selon l'inscription poétique des artistes, habiter est déjà prendre part à toute l'organisation territorialisée et extra-territoriale. Si le concept de Deleuze de la déterritorialisation, et son rhizome, m'a beaucoup apporté, pour imaginer prendre part à l'art contemporain (concept très en vogue pour un milieu artistique français), et par mes investigations dans la cartographie, je ne pourrai l'utiliser à bien aujourd'hui dans mon travail. Car, il se trouve que la problématique du déracinement, n'est pas vraiment symptomatique de l'erratique. L'héritage que je pose comme passé défini mon horizon, même si, créatrice, j'oriente celui-ci, en toute indépendance et effectivement par flâneries de l'esprit productives, qui peuvent sembler erratiques. Cette autonomie relative, n'est jamais sans reconnaissance de mes pairs. Je n'oublie pas.

Je me souviens, je racontais l'histoire de Cendrillon, l’œuvre en céramique à une étudiante, je me revois clairement apporter la couleur sur le blanc des biscuits et de la pâte recyclée, lors d'une recherche de 2 mois au préalable, à l'école de Limoges, et concevoir une Cendrillon noire, dont la couleur de peau fut le travail principal de la mise en œuvre. D'une icône blonde au teint rosé et pale, venue elle-même d'informaticiens des années 80, je colorais sa peau entièrement. La couleur brune et ses variations de brun, couleur de terre, ce marron chaud a totalement défini la pièce et les milliers de carreaux de céramique, tous colorés. Ramenés au sol, ces biscuits de couleurs émaillés formaient un tapis de céramique. Émailler, littéralement, orner, embellir, en parsemant de couleurs vives, comme émailler un texte, de détails qui retiennent l'attention. Ce n'était plus une fresque murale, mais une composition de carreaux de céramique disposés au sol, dans la tradition de l'azulejaria portugaise et du pixel art. Un portait fragmenté par motifs qui se rassemblaient en un visage. Le fragment étant aussi important que la totalité, la partie indépendamment du tout, devenait un signe abstrait. Et de ces milliers d'abstractions, signes, de peintures abstraites, on obtient une figure, une peinture figurative. Le noir était de mon point de vue, pour cette pièce, égal à de multiples couleurs. Je repensais à l'assistant au décor qui regardait les résultats et remarquait la chaleur intense des couleurs qu'il percevait excessive, car il n'avait pas l'habitude de traiter la couleur ainsi. C'était intéressant nos différences de perceptions, selon nos pratiques et formations, notre culture. Je pensais au livre Chromophobia de l'artiste et écrivain écossais David Batchelor paru en 2000, qui m'avait éclairé sur la peur de la couleur en Occident. J'ai complètement chamboulé les pratiques et apporté une méthodologie de la recherche en transversal avec l'infographie. Mais cet affranchissement n'était pas du goût des titulaires des traditions, toutes déjà conflictuelles, des pratiques céramiques. Je me revois expliciter ce travail et les questions qu'il posait dans des milieux moins ouverts. Une femme blanche m'a posé une question, assise dans un groupe du personnel administratif tous blancs, à côté de sa collègue d'origine malgache, noire, qui ne semblait pas avoir la parole aussi libre, suite à la première exposition : Pourquoi représenter une princesse noire et pas blanche ? La réponse était dans la question et servait ceux qui ne pouvaient poser de question librement. Un anglais a répondu par une autre question : Peut-être car elle a beaucoup voyagé ? Je repense aussi à une autre femme, à la suite de mon exposition, qui m'a dit être mariée à un sportif noir, et qui s'était posée plein de question vis-à-vis de ma pièce, elle pensait aux vierges noires dans les églises. Ce n'était pas anodin, car j'écoutais le Cantique des cantiques interprété par Alain Bashung et Chloé Mons (2002), qui reprenaient en 25 minutes le passage d'un des livres de la Bible que je trouve merveilleux. Et une phrase disait : « Nigra sum, sed formosa » : « Je suis noire mais belle. »
Je repensais à la seule femme que je croisais tous les jours dans les couloirs de l'école de céramique blanche, la femme de ménage noire et à laquelle je dédiais mes bonjours et mes journées remplies de travail à réaliser chacun des 1600 carreaux sur 16 m2, durant 4 mois, dans une période où je n'avais pas rencontré tous les professeurs de l'école. Cela alimentait mes questionnements sur les fonctions des employés de l'école selon les couleurs, les genres, les âges. Manifestement le stéréotype de l'homme de 50 ans blanc et ayant une longue expérience au sein de l'école, titulaire de ses fonctions fut une statistique sur laquelle je retombais souvent, considérée comme la classe majoritaire représentant tous les professeurs, lui-même assisté de techniciens hommes blancs titulaires. Je me suis interrogée sur la disparition des autres données et des femmes et j'ai évidemment pensé à ma future disparition, ou à la lutte perdue d'avance pour l'intégration. L'un d'eux, qui pouvait représenter cette statistique, professeur et artiste figure locale, interrogé par l’œuvre Cendrillon, m'a dit un jour : "Cette école est comme une Cendrillon, mais elle attend toujours un prince charmant qui n'est jamais venu". Il y avait là une confusion avec le conte de La belle au bois dormant, mais qui se fond souvent dans les origines des contes avec Cendrillon. Sa vision en disait long sur l'attente de ce professeur et ses espoirs évanouis et je l'avais interprété comme sa propre attente d'un prince charmant venant le sauver lui. J'aimais l'idée refoulée qu'il pouvait s'imaginer lui aussi être une Cendrillon, transformée par le temps en belle au bois dormant et désirer être sauvé par un chevalier. Toutes les petites phrases, les petits commentaires étaient riches et je pouvais en tirer du sens. Cela m'apprenait sur l'histoire du territoire, tel qu'il avait été envisagé par des artistes, telle qu'une image avait fini par dominer, une porcelaine blanche.
La pièce que j'ai créée est formée par les rebuts, les morceaux rejetés, non utilisés, mais qui étaient gardés par un autre assistant, soucieux du recyclage, dans les ateliers de céramique, mis de côté. Cela m'avait intéressé de travailler avec les restes destinés à être jetés, un gâchis assez colossal s'offrait pour travailler mon projet, alors même que je n'avais aucun budget pour le réaliser, hormis ma force de travail et comment penser un projet au regard de toutes les contraintes économiques qui m'étaient spécialement attribuées. Tout était alors cohérent, travailler dans les cendres.
Il se trouva que mon idée avait fait un petit tour, et lors des vacances scolaires, un groupe d'espagnols venu travailler dans les ateliers avait dilapidé toute la pâte que j'avais prévue pour acheminer ma pièce pour l'exposer en mai, dans leurs propres intérêts espagnols. Il m'a fallu attendre de nouveaux rebuts et cela a retardé considérablement la constitution de l'ensemble des fragments créé, à cuire, à peindre et à recuire chacun. J'ai donc, pour le premier vernissage, dans l'école, annoncé un 10 mai, dû modifier l'intitulé en expliquant que la pièce était en "téléchargement", ainsi n'était-elle pas encore complète. Chaque petit carreau continuait de sortir du four, et des étudiants m'avaient filé un coup de main, dans l'agencement puzzle de ce jeu de formes et de couleurs, mon ami aussi s'était déplacé pour apporter une aide, depuis Paris et à ses frais bien sûr. Nous étions donc, en plein vernissage encore affairés, sans pouvoir expliquer qu'en fait un groupe d'espagnols m'avait piqué toute la matière première et ils étaient repartis, ni vus, ni connus en Espagne, juste avant ma dernière session de production. Un phasage que j'ai dû revoir, avec la plus grande diplomatie et délicatesse, afin de rester concentrée sur le principal : l'objet de pensée, devenait alors téléchargeable. La pièce fut présentée plus tard, à Saint-Yrieix-la-Perche, finalisée et complète, ce qui a flatté l'assistant avec lequel j'avais travaillé car c'était sa ville où il habitait. Il a pu ainsi vanter les mérites de sa participation, tandis que j'honorais une étape où je bénéficiais d'un lieu pour agencer la princesse, cette fois-ci sans aucun obstacle et grâce à la directrice du centre d'art.
Un designer m'a dit, sur la réalisation exposée, ne pas réussir à la voir totalement et cela lui posait question, car elle était au sol. Il pouvait monter et observer la pièce du haut d'un escalier pour contempler l'ensemble, mais sa difficulté de ne pas la posséder toute du regard le contraignait. Ce commentaire m'intéressait, et je l'explique plus loin pour le regard, ou comment ne pas pouvoir embrasser une totalité par une seule vision, renvoie à l'aveu d'une impuissance (du seul regard)
Tous ces échanges, venaient de personnes qui rencontraient quotidiennement des différences de perception des autres et se trouvaient pouvoir en parler par l'intermédiaire de ma réalisation. Puis ma rencontre avec une spécialiste des contes dans la même région, quelques années plus tard, qui m'apprenait que Cendrillon était noire contrairement à l'image qui en est faite souvent dans les contes occidentaux, très lissée, et que cela corroborait avec la réalisation plastique que j'en avais faite, et ses préférences avec les versions africaines. La question du genre est venue se poser lorsqu'elle m'a dit que Cendrillon était une garce et surement une garçonne. Lorsque j'ai réalisé ce tableau céramique, ce portrait, je pensais à certaines femmes en banlieue Nord de Paris, d'où je viens, noires qui ont des cheveux blonds et travaillent leurs tresses et leurs couleurs de cheveux. Il est riche de correspondre avec différentes personnes, par l'intermédiaire de son œuvre de ses questionnements, des choix plastiques. C'est bien plus tard, que j'ai compris, que ma réalisation pouvait être censurée en fait, et ne pas être "bien vue" dans la ville où je venais d'arriver, et dans l'école d'art. Je n'ai pu donner de conférence sur ce projet, sa facture, ses intentions, mes recherches, ni même dans l'école où j'enseignais, et le journaliste qui m'a interrogé dans le cadre de l'exposition, s'est trouvé ne pas pouvoir diffuser mon témoignage, ni aucune image de cette princesse noire de céramique, dans la ville. La même personne d'origine malgache était venue me trouver dans un couloir de l'école pour me demander des traces de factures de ma conférence sur Cendrillon. Je lui ai appris que je n'avais jamais été conviée à aucune conférence, elle avait insisté en disant qu'apparaissait bien une ligne sur cette conférence, côté comptabilité et quelqu'un avait donc bénéficié d'une rémunération. Cela n'était pas la créatrice et c'est resté non élucidé. Tout cela devenait si obscur, que je me suis ensuite intéressée aux facteurs, au contexte, à la structure, à l'histoire qui avaient éliminé les passagers, les habitants, les créations, toutes celles et ceux qui étaient bien là, présents, mais niés, relégués aux basses tâches ou à des positions d'infériorité.
L'économie du projet se basait sur la disparité des liens entre économie, production, création, politique. J'ai réagis très vite dans les différents manques en adaptant continuellement le processus de création et de production, quitte à revenir sur les enjeux de la conception, afin de rendre cohérente la pièce dans un contexte donné (qui ne m'était pas donné d'emblée, que je découvrais au fur et à mesure) Une chercheure est dans l'obligation de redéfinir son projet au fur à à mesure qu'elle avance, souvent dans l'obscurité, étant donné qu'une confrérie de blancs décident de tout sans pouvoir communiquer leurs enjeux, élus de l'intérieur, entre eux, sans aucune distance. L'artiste est légèrement décalée, suffisamment pour révéler une distance critique. Le vernissage dans l'école a eu lieu le 10 mai et en France, depuis 2006, ce jour est la "journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition". Je n'ai pu assister au grand repas dédié à mon exposition, car j'avais encore quelques pièces qui sortaient du four et j'avais du retard. Mais à l'heure ou je pouvais me rendre au dîner, où tous les élus locaux s'y trouvaient avec la direction, il n'y avait plus de bus, et je n'avais pas de véhicule pour m'y rendre. L'assistant m'a recommandé de prendre un taxi, ne serait-ce que pour retourner chez moi et de donner la note à l'école. Le secrétaire général les lendemains n'a jamais voulu rembourser cette note d'une dizaine d'euros, seule note qui était relative à la pièce, malgré la demande même du directeur. Tout cela fut très étrange et la mémoire de l'esclavage, je la portais et la pensais dans tous ces aspects commémoratifs contemporains déconnectée des actions de nos jours. Quand j'ai pu montrer ce travail à d'autres artistes et écoles et partenaires à l'extérieur, tous étaient admiratifs et ont toujours pensé que ce fut le résultat d'une conscience politique, artistique, soutenue par l'ensemble territorial, hors c'était tout le contraire. Ainsi, je crois que les contextes de formations d'une œuvre sont souvent liés à un affranchissement, à un dépassement de contraintes (quelles soient techniques ou de l'esprit), vers une ouverture, dans une entreprise solitaire et engagée de l'artiste, même si son action est collaborative, elle est souvent dans l'ouverture et sa formation provoque de multiples autres ouvertures, à postériori. Je remercie la direction de m'avoir proposé et accordé le soin de développer ce projet, tout en connaissant les contraintes du milieu, et en me faisant confiance. Cela m'a donné de nouvelles compréhensions des limites locales et du chemin à parcourir pour former les étudiants. Je pensais à la valeur de l'art et celle estimée par les artistes eux-mêmes auteurs de leurs œuvres, en dehors du système marchand et je pensais à l'artiste David Hammons et ses boules de neige posées sur un tapis, en 1983, (article ici).

En découvrant le film d'Issac Julien et Mark Nash à travers l’œuvre de Frantz Fanon, lorsqu'il décrit très bien le regard posé sur les noirs, et l’aliénation, je pensais au regard posé sur les femmes. Les femmes sont traités à la fois, comme une ressource exploitable que l’on peut sélectionner, évaluer, éliminer et comme une marchandise que l’on peut jeter ou remplacer ainsi que cela se faisait au temps de la traite négrière, de la mise en esclavage et du colonialisme. De mon point de vue, je pense que l'on peut être blanche d'apparence mais noire à l'intérieur, comme me le disait mon ami autour de mon travail. Et cela rejoint le paradigme de Fanon, mais l'inverse. Je repensais à cette question des origines masquées et de l'identité multiple, telle que l'île de Seuqramainos trouvait un langage propre, autonome, l'île à l'envers. Je revois sa formation par les explications et commentaires des autres, donc le miroir, le reflet. L'île n'avait aucune image sauf celle formée par les autres, l'imaginaire des autres. Je repensais à cette négation de la reconnaissance aux sources de ma démarche, caressant l'idée de l'invisibilité, la disparition, le dessaisissement de l'égo. Il y a peu de critiques spécialisés dans ces domaines, et au temps de la découverte de l'île, aucune culture des nouveaux médias en relation aux cultural studies. J'ai toujours été dans l'obligation d'apporter des références ou des explications, parfois théoriques et philosophiques sur mon travail. J'aime bien l'idée, le contrepoint du stéréotype répandu, que le peintre ne pense pas et ne sait pas écrire et qu'il lui faut un critique ou des théoriciens qui puissent écrire ou analyser son travail. Le plus souvent, ce sont des théoriciens qui ont une spécialisation et qui trouvent dans des visuels d'artistes contemporains, de quoi illustrer leur pensée du moment. Ainsi, l'orientation que j'ai prise d'écrire sur mon travail, dans le même temps, est assez singulière, et peut sembler primesautière ou fantaisiste. Elle est surtout une nécessité dans la disparité intellectuelle dans laquelle j'officie. Il y a une crise avec les transformations des médias et Internet qui n'a pas fini de disloquer nos possibilités de relier la pratique et la pensée, le corps et l'esprit. Et puis, je travaille dans un milieu qui ne lit pas ou si peu, et que même à un niveau de pouvoir, juge que tout doit être court et raccourci, dans l'incapacité de lire plus longuement ou tout simplement prendre le temps de lire. C'est, sans doute l'orientation de la culture, dérivée en produits, qui ne nous laisse plus le temps de prolonger nos humanités. C'est pour cela que celles et ceux qui sont en mesure d'écrire et lire doivent continuer d'apporter sens et ne pas censurer leur facultés leurs compétences, sous prétexte, qu'elles ralentiraient, la marche des consommations rapides.

Regard / exposition
Pourquoi cette recherche assidue de l'exposition, au sens "être exposée", n'est pas le moteur de mon travail et ne l'a jamais été, au grand dam de mon entourage et aux malentendus que cela forme pour celles et ceux qui ne me connaissent pas ? Car dans un "milieu" dit artistique, la reconnaissance n'a lieu qu'au regard des expositions, si l'artiste s'expose. Je n'appartiens pas à ces familles exposées, ni dans les réseaux qui les irriguent, et cela ne fait pas de moi quelqu'un qui ignore le milieu, mais y contribue, à sa manière. À sa manière, c'est le propos développé, il y a un sillon singulier et celui-ci est facilité par de nouvelles manières de communiquer, avec Internet, et dans ma démarche, plus spécifiquement par la séparation. J'étudie les modes d'entrainement par réseau, en étant extérieure et coupée des réseaux sociaux. Cette étrangeté vis-à-vis de l'exposition, est intégrée dans ma démarche. Je n'éprouve pas le désir de l'exposition, ni ne le refoule, j'aime beaucoup voir les expositions et les penser, aussi les organiser, cela m'est arrivé et aussi, être exposante, exposée, mais ce n'est nullement le moteur de ma création. Et pourtant je suis productive, et dans l'action de ma pensée, je finalise des choses, souvent objets de pensée, étapes vers d'autres nouveaux objets. Je crée des mondes autours de notions, ainsi la cosmogonie revenait un peu, mais prête à s’effacer. Il y a dans ma démarche, le souhait du retrait au moment où la mise en exposition surgit. Tout disparait, pour laisser place aux autres. J'aime la différence, autant qu'elle peut me mettre en danger, me faire disparaître. Souvent je me dis qu'il y a tant de choses qui ne se voient pas, se pensent que je ne pourrai toucher celles et ceux qui sont obsédés par la puissance du regard. Je pars d'un principe, c'est qu'il n'y a pas de puissance du regard. Donc il n'y a pas lieu d'être dominé par ce regard qui se trompe. Ainsi ma démarche se décale complètement de cet assujettissement à l'exposition. Pourquoi vouloir être regardé sans arrêt, si son œuvre ne peut se percevoir, car le temps s'ajoute à l'espace et ne peut contenir un regard, même perçant. Comment se pense-t-elle alors ? Voilà qui peut s'observer différemment et dans le dialogue cela fonctionne très bien, l’œuvre s'anime. Dans un jeu de masques, cela m'intéresse d'apparaître sans œuvres ou sans légitimité, et ainsi d'observer le regard, les à priori se déposer automatiquement. La sélection se fait ainsi plus facilement, car on dialogue difficilement avec les personnes dépendantes ou assujetties à cette reconnaissance, à l'exposition. Et celles-ci ne nous regardent pas comme une personne, mais une chose sans intérêt. Il est assez aisé, de ne plus avoir ce sujet qui s'interpose comme sujet principal. Il est éliminé.

Stéréotypes / typologie
J'avais déjà remarqué en co-fondant un collectif, où j'étais la seule femme du groupe, avec quelques difficultés pour en faire venir d'autres, mais aussi car peu de femmes ne maîtrisaient ou ne souhaitaient travailler avec de nouveaux outils et sur Internet, fin des années 90, plus enclines à profiter des réseaux traditionnels ou patriarcaux, j'avais remarqué que la recherche d'être exposé et la mise en valeur des hommes était déjà préfigurée par les journalistes, critiques, artistes, chargé de communication... aussi bien dans des milieux institutionnels ou associatifs. Même si j'étais productive, ce n'était pas mes objets qui étaient valorisés mais ceux des hommes, par automatisme. On cherchait dans le groupe les fondateurs, mais on était déçu de devoir échanger avec une fondatrice. C'est dans le domaine du son que c'était le plus frappant, car je composais plusieurs albums et plages sonores qui s'incrustaient sur le fond des projections graphiques et artistiques de tous les membres du groupe. Plusieurs fois, des hommes journalistes attirés par les sons et parfois des spécialistes dans ce domaine se tournaient vers mes amis afin de savoir si c'était eux qui avaient conçu les sons qu'ils jugeaient de grande qualité. Lorsque mes amis les redirigeaient vers moi, dans la même pièce d'exposition, les journalistes continuaient de les interroger, comme s'il y avait une erreur, cela n'était pas possible que ce soit une seule femme qui ait composé tout le programme sonore. Puis les journalistes allaient plus loin et contactaient mes amis afin qu'ils réalisent des mixages sonores lors de soirées et même des interviews. Et lorsque ces journalistes étaient des femmes, la même chose se produisait contrairement à ce que je pouvais projeter. Une femme était plus encline à interroger les hommes et plus tard les contacter directement pour les valoriser, tout en évinçant les créatrices. Et plus loin encore, mes amis se prenaient au jeu et devenaient bien les personnes attendues et préfigurées dans les typologie d'interview. J'ai retrouvé lors de cette expérience associative de multiples exemples à tous niveaux, et en premier lieu celui de la pensée. Un artiste journaliste avait bien compris ce petit jeu et avait fait l'effort de prendre des notes et retranscrire ma pensée pour le collectif, il voyait bien la femme cachée, un peu amusée des usurpations, bien à l'abri au final, n'étant que très peu exposée. Il est des fois où plutôt que lutter pour affirmer que nous sommes bien auteure, par tactique et jeu, on peut se reposer sur ceux qui souhaitent prendre notre place et regarder à distance les mimes et s'en amuser. Mais plutôt que lutter et perdre des forces il faut construire d'autres projets qui font migrer les structures et automatismes vers de nouveaux imaginaires, alors méconnaissables. Cela ne m'intéressait pas alors de forcer le groupe à aller à contrario des idées majoritaires pour le libérer des automatismes, surtout quand sa profession de foi fut établie sur le texte d'une esthétique par défaut, bien relayé et apprécié dans tous les milieux informatisés de la couleur vanille. Cela me demandait trop d'efforts pédagogiques, même celui d'avoir inventé un texte d'humeur d'humour, jamais lu, en contre partie, nommé à défaut de avec un parfum couleur café. Femme, on se sent noire, dans un groupe d'homme blancs, même si l'on est blanche. Je revendiquais la couleur, sans relation directe avec mon identité ou mon épiderme, mais par adoption. La chaîne colonisateurs-colonisés-décolonisés-refugiés-exilés-immigrés-recolonisateurs... n'en fini pas d'avoir des incidences sur l'histoire, qui ne sont ni analysés, ni identifiés. Il y avait si peu de connaissance d'études culturelles et de culture des genres, associés, que travailler de façon autonome fut plus productif et libre pour ma pensée et mes réalisations artistiques. On quitte à regret, mais on se souvient avec bonheur. Si j'ai imaginé que le collectif auquel j'avais participé tombait dans l'imagerie d'un nationalisme à la démocratie qui niait les différences, j'imaginais m'expatrier sur une île, séparatiste, qu'il me restait d'inventer, car elle n'existait pas, aussi sur l'imagerie des insulaires, mais ne serait nullement à l'image de ce que construit le national en attribuant le nom de département d'outre-mer pour ses colonies (ce qui constitue le national). À l'inverse, il me fallait déconstruire, décontextualiser (de tous ce que l'on orientait sur la typologie de ce que devait être l'art numérique, par exemple). Trouver un espace-temps pour penser, et il devait être secret. (d'où "Seuqramainos") C'est un espace que j'ai trouvé comme La chambre à soi de Virgina Woolf, aux nouvelles conditions sine quoi non économiques pour créer, et grâce au virtuel, mais aussi l'envers d'une recherche identitaire. Je suis parvenue à bien l'expliciter lors d'une conférence à l'école des arts de Rennes, en 2002, qui se nommait : "Habiter Internet ?" Par le négatif, j'ai ouvert la possibilité d'une île, somme toute lumineuse et colonisée par des mots, des limbes. Inventer, chercher. Le projet de recherche Magic Ring et pédagogique en 2012, présenté au musée virtuel du jeu de Paume, prend ses sources, en partie, dans mes recherches. L'alliance idéale, mais fugitive.

Qui n'a pas ressenti de la puissance lorsqu'il change de peau. Être une femme devenir un homme. Être un noir devenir un blanc, être une blanche devenir noire. Le carnaval est l'incarnation même de ces divins travestissements, qui nous permettent d'interroger l'autre. C'est aussi l'illusion de comprendre l'étranger en se fondant dans celui-ci, en disparaissant, en quittant sa propre peau, sa couleur. Manifesto Antropófago. Pour les femmes, le travestissement est un langage qui se construit, à travers la mode, ne serait-ce qu'en changeant la couleur des cheveux, c'est se mettre dans la peau des autres stéréotypes. Être née cheveux noirs et devenir blonde, c'est d'un seul coup être parachutée dans la société, circuler avec les stéréotypes des femmes blondes, alors que poussent des cheveux noirs sous le blond. Les colorations et décolorations, dépigmentations, des organismes vivants (peau, cheveux) forment un langage pluriels de représentations, dont les femmes jouissent depuis longtemps. Non pas que les hommes n'ont pas recours à ces changements, mais, ils sont plus interdits de le faire et dans la fascination/répulsion d'y parvenir.

La puissance serait dans le changement, la variation. La pulsion scopique, de Freud à Bataille, je n'y ai jamais cru. Je fus obligée de le croire car la formation des images et de notre monde télégénique est formant mais déforme la possibilité d'inventer d'autres processus du voir. L'histoire du cinéma nous forme à ce regard. Mais nous ne sommes pas tous sous l'objectif, fusillant à travers une focale le paysage et les visages, au centre. J'ai longtemps photographié des rideaux, des parois, des murs, des grilles et grillages, des choses qui se mettaient en travers du regard et filtrait les scènes, laissant le regardant dans une autre scène, la sienne, laissant le regardant dans son espace, le renvoyant à sa modeste place et non à la toute puissance du regard, celui de posséder et savoir tout sur l'autre. La part d'inconnu est très importante dans mon travail, et l'inachèvement aussi, comme si d'autres pouvaient à tous moment prendre la relève. Je me situe toujours dans le noir, dans la fabrication des choses, sachant mettre en lumière les choses, mais disparaissant alors, retournant dans le noir et l'obscurité, afin de pouvoir révéler d'autres choses, de prendre le temps de les secréter. Dans le noir, je vois mieux les étoiles briller.

De mon côté, je pensais à mon rapport à la phénoménologie, dans mes travaux, ce qui est du visible, ce qui est de l'invisible. J'ai trouvé une article intéressant qui fait un lien entre Fanon et Merleau-Ponty.

L’emprise du corps Fanon à l’aune de la phénoménologie de Merleau-Ponty par Hourya Bentouhami ( Maître de conférences en philosophie sociale et politique à l’université Toulouse Le-Mirail)

La phénoménologie de Merleau-Ponty s’est intéressée au corps propre, à la fois moi et mien, fragile ouverture sur le monde en même temps que prise sur le monde. Fanon reprend à son compte cette double dimension en intégrant à ses réflexions sur le racisme les analyses merleau-pontiennes du schéma corporel, de la couleur-étalon. Celles-ci lui permettent de comprendre en quoi peut consister pour les personnes racisées une privation de l’être au monde, suscitée par l’invisibilité ou à l’inverse l’hypervisibilité sociale. Le philosophe martiniquais loin de ne faire que des emprunts déplace ainsi les propositions phénoménologiques pour les enrichir en retour de ses propres réflexions sur la spécificité sociale et politique que revêt la couleur de peau.

*

j’occupais de la place


Chez Fanon, la morbidité est vécue et fait partie de la vie de la personne de couleur que l’on met à l’écart ou que l’on pétrifie en la renvoyant à sa couleur de peau, à son statut d’être inférieur, le corps est alors « désorienté, incapable d’être dehors », il revient « étalé, disjoint, rétamé, tout endeuillé  », ce qui correspond à la fois aux caractéristiques du mélancolique et de l’amputé. Le corps est éclaté de toutes parts, rétréci par ces morcellements, il n’est plus connu à la troisième personne comme le disait Merleau-Ponty, c’est un corps fractionné, réduit à un partes extra partes, ce qui signe d’une certaine façon pour Fanon l’insuffisance théorique du schéma corporel à saisir l’expérience de l’humiliation raciale : « “Maman, regarde le Nègre, j’ai peur !” Peur ! Peur ! Voilà qu’on se mettait à me craindre. Je voulus m’amuser jusqu’à m’étouffer, mais cela m’était devenu impossible. […] Alors le schéma corporel, attaqué en plusieurs points, s’écroula, cédant la place à un schéma épidermique racial. Dans le train, il ne s’agissait plus d’une connaissance de mon corps en troisième personne, mais en triple personne. Dans le train, au lieu d’une, on me laissait deux, trois places. Déjà je ne m’amusais plus. Je ne découvrais point de coordonnées fébriles du monde. J’existais en triple : j’occupais de la place »


L'écriture d'un conte le mois dernier et la réalisation d'un dessin, m'a permis de construire un imaginaire féérique autours de questions sociales graves et difficiles à aborder. La pièce Cendrillon était aussi un effort de mise en symboles, en signes, en formes et couleurs afin de fixer ma pensée sur ces items. Ce que j'ai pu observer également dans un processus de harcèlement moral, c'est qu'à la fois la personne harcelée est niée dans son être entier, elle est exclue et interdite de parole, mise à l'écart et dans le même temps, occupe beaucoup de place, par cette allergie épidermique de l'autre, jusqu'à ce que son absence devienne une présence qu'il est quasiment impossible d'oublier. Les dominants ne peuvent oublier ceux qu'ils victimisent. Comme la colonisation, dans l'histoire se retrouve rappelée sans cesse, des colonisés aux dé-colonisateurs, jusqu'à ceux même qui n'ont ni vu ni connu mais vivent dans le même monde.
Dans le film d'Issac Julien (réalisateur britannique né en 1960) et Mark Nash, Frantz Fanon, peau noire, masque blanc, réalisé en 1996, ce qui m'a marqué ce sont les personnes internées jouées par des acteurs et actrices (Franz Fanon est joué par Colin Salmon) et les acteurs tortionnaires qui sont hantés par leurs victimes. Ils demandent au médecin d'arrêter leurs fantômes, leurs hallucinations quotidiennes, qu'ils rêvent de telle ou telle personne qu'ils ont tué. C'est ce qui m'apparait comme le plus indicible, la maladie de celles et ceux qui ont été impliqués dans les guerres et ont tué d'autres personnes et des innocents. Dans la conclusion de son dernier livre, "Les damnés de la terre", Frantz Fanon est sans concession :
"L'Europe a acquis une telle vitesse, folle et désordonnée, qu'elle échappe aujourd'hui à tout conducteur, à toute raison et qu'elle va dans un vertige effroyable vers des abîmes dont il vaut mieux le plus rapidement s'éloigner." (...) "Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d'arrière-garde. L'Europe a fait ce qu'elle devait faire et somme toute elle l'a bien fait; cessons de l'accuser mais disons lui fermement qu'elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n'avons plus à la craindre, cessons donc de l'envier. Le Tiers-Monde est aujourd'hui en face de l'Europe comme une masse colossale dont le projet doit être d'essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n'a pas su apporter de solutions." (...)  Non, nous ne voulons rattraper personne. Mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l'homme, de tous les hommes. Il s'agit de ne pas étirer la caravane, car alors, chaque rang perçoit à peine celui qui le précède et les hommes qui ne se reconnaissent plus, se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins." (...) "Mais si nous voulons que l'humanité avance d'un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l'Europe l'a manifestée, alors, il faut inventer, il faut découvrir. Si nous voulons répondre à l'attente de nos peuples, il faut chercher ailleurs qu'en Europe. Davantage, si nous voulons répondre à l'attente des européens, il ne faut pas leur renvoyer une image, même idéale, de leur société et de leur pensée pour lesquelles ils éprouvent épisodiquement une immense nausée. Pour l'Europe, pour nous-mêmes et pour l'humanité, camarades, il faut faire peau neuve, développer une pensée neuve, tenter de mettre sur pied un homme neuf."

Aujourd'hui en 2016, la crise des réfugiés en Europe est historique et cet extrait des damnés de la terre de Fanon, publié quelques jours avant sa mort en 1961 pourtant traduit en 15 langues retentit toujours.

Ces jours-ci, je me posais la question de la place des femmes chez Fanon et je lisais les points de vue de la politologue Françoise Vergès sur la masculinité virile. Elle a écrit d'ailleurs, la préface du film d'Issac Julien (Le fantôme de Frantz fanon ou oublier le Tiers Monde)
En découvrant le film je m'interrogeais sur le militarisme en tant que culture de la masculinité, et c'était ce qui me dérangeait en fait. L'orientation du pouvoir et la domination sur le masculin, être un homme, c’est être viril, dominer, assujettir et violemment. De façon structurelle, s'ensuivent les rites de passage et la violence avec l’homosexualité, signe de soumission et la sodomie, instrument de dévirilisation… Ces représentations de la masculinité évoquent la situation géopolitique, les violences et humiliations subies par le monde arabe. Devenir et être un homme différemment au Moyen-Orient, et ici, en France, reste une question qui me semble cruciale, au temps des attentats terroristes, mais dont la pensée de Fanon ne m'apporte pas de développement, bien au contraire. Mais un long article, un support pour aller plus loin.

ô mon corps, fait toujours de moi une femme qui s'interroge

Par kiwaïda at 20:00

04/01/2016

ナイスの森 t̶h̶e̶ ̶f̶i̶r̶s̶t̶ ̶c̶o̶n̶t̶a̶c̶t̶

Par kiwaïda at 23:06

25/11/2015

♏☺ᾔṧтґℯṧ

Dai Nippon-jin, 大日本人, image du film du réalisateur japonais Hitoshi Matsumoto, 2007

Big Man Japan (japonais : Dai Nippon-jin, 大日本人) est le premier long-métrage du réalisateur japonais Hitoshi Matsumoto, sorti en 2007 au Japon. Il s'agit d'une parodie de films de kaijū (monstres géants), qui en présente une version « réaliste » et triviale, au détriment du personnage principal, joué par Hitoshi Matsumoto lui-même.
Big Man Japan commence comme un film documentaire consacré à Masaru Daisatō (Hitoshi Matsumoto), un marginal japonais détesté de ses voisins, qui est régulièrement appelé par le gouvernement pour combattre des monstres géants qui apparaissent dans l'archipel. Pour cela, il se rend dans une centrale électrique où il se transforme lui-même en géant. Son grand-père, maintenant en maison de retraite, avait occupé le poste, mais depuis cette époque sa fonction a perdu tout prestige : les audiences télévisées de ses exploits sont déplorables et son attachée de presse l'oblige à se financer grâce des publicités peintes sur son corps. Une série de fiascos contre des monstres particulièrement grotesques achève de le décrédibiliser (une sorte de bébé, une paire de monstres qui ne songe qu'à s'accoupler, etc.)
Alors que le début du film se présente comme un mélange de prises de vues réelles et d'images de synthèse, ses dernières minutes mettent le comble à la déchéance du personnage en étant tournées dans un décor en carton-pâte et des costumes rappelant la série télévisée des années 1960 Ultraman : une famille de super-héros américains intervient pour battre le bébé géant sous les yeux de Big Man Japan terré derrière un immeuble.

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Très loin, mais pas si loin du cinéma d'Ozu, je poursuis l'exploration du cinéma d'Hitoshi Matsumoto avec son premier film de 2007 (voir Le samouraï sans épée). Toujours dans une réflexion de la société nippone, ici, d'aujourd'hui (ses inspirations sont puisées dans le manga, la série B, le jeux vidéo… ), plus loin de la nostalgie des années 50, nous sommes dans un scénario où la survie et le combat deviennent un métier difficile. Le réalisateur est le protagoniste du film. L'assemblage documentaire, interview et actions s'entremêlent et met en scène la vie d'un personnage banal, à travers des phrases toute aussi banales ("Comment se nomme votre chien ? Aimez-vous le froid ?) Mais je ne reviendrais pas là sur l'utilité des phrases inutiles, d'autant plus que dans ce film, sont soulevées des questions existentielles. Superbes réalisations inventives sur les différents Kaijū, ces bêtes étranges aux différents pouvoirs qui viennent troubler la ville. Ils sont parfois idiots, parfois débiles, tandis que le héros déchu, en les combattant, regagne la confiance des habitants de Tokyo. La trame de fond : l'insertion difficile dans la société contemporaine, le problème de l'emploi, l'éclatement de la cellule familiale (le héros est séparé de sa femme et de sa fille de 10 ans), la perte des traditions, les relations complexes avec la Corée et les États-Unis, la compétitivité. La dernière scène, où des copies d'Ultraman achèvent un monstre coréen, avec des costumes ridicules, insère des effets spéciaux maladroits et grotesques en souvenir de ceux des années 60-70, et décalés au regard des autres monstres patibulaires aux figures protéiformes et fines, présentées depuis le début. Les scènes finales des films d'Hitoshi Matsumoto sont toujours séparées de l'histoire et ne terminent pas le film, dans le sens qu'elles apportent une réincarnation ailleurs, un au-delà qui présume d'une suite, d'une vie après la mort. Le héros timide, réservé ne ressemble pas au protecteur d'une ville et c'est dans ce décalage grave et comique, (autoportrait du réalisateur marginale qui ne sauvera pas le cinéma ?) qu'opère son esthétique si singulière. S'il est, dans le film, un clochard mis au ban de la société, quadragénaire qui sombre dans la dépression et la marginalité, ce mélodrame foisonne de batailles parodiques, où le terrifiant s'accompagne volontiers d'un fou rire, lorsque le gag l'emporte. Les créatures aux connotations sexuelles, organiques et hilarantes, menacent le Japon. Il tempère afin qu'elles ne brisent pas tous les immeubles, les routes… Ce sens de l'absurde, met à distance le pouvoir, l'histoire, démystifie les invasions également, les catastrophes et l'ennemi. C'est une remise à niveau de l'histoire et ses drames par des combats de titans pathétiques. Un film expérimental dessiné par un humoriste délicieusement fou.

Par kiwaïda at 18:22

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