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mercredi 27 février 2019

ℊґυεṧ

Photographies © Sonia Marques

Des milliers de grues dans le ciel, des vagues et des V, des sons, des courants d'airs, des points dans le ciel bleu, des lignes élégantes, déliées, reliées, solidaires, indéfectibles... Elles partent.
Leur son est très spécifique. À chaque fois, je dois bien être la seule à entendre leurs voix, et puis je lève la tête, et puis je les vois. Nombre de passants, à ras de terre, vaquent à leurs occupations, se disputent, regardent ce qu'il y a au cinéma sur les affiches, regardent le sol ou les passants, se comparent, marchent les courses remplies, mais aucun ne lève la tête. C'est qu'aucun ne les entend. Pourtant ce spectacle est grandiose, il envahi le ciel, pas de ces avions, mais de gestes très fins. Il me faut croire que c'est un privilège de les entendre arriver et de pouvoir les admirer. Par vague, tels des poissons argentés dans l'eau, ou des sardines, leur ventre au soleil s'irise, se métallise, chaque grue à son déplié, son vol et chaque miroir argent me renvoie une étincelle, de vie. Elles partent et on aimerait les suivre ces grues cendrées car elles semblent bien connaître le chemin. Après avoir passé l'hiver en France et en Espagne, ces oiseaux, mesurant environ un mètre de haut et deux mètres d'envergure, retournent vers l'Europe du nord pour se reproduire et y passer l'été.

Les clés de Pierre

Tant que Jésus vit parmi ses disciples, Pierre figure parmi les apôtres et témoigne avec eux. Il se distingue essentiellement en ce qu'il est le premier d'entre eux, celui auquel Jésus confie la destinée et les clefs de son Église : " Et moi, je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon Église, et que les portes du royaume des morts ne prévaudront point contre elle. " Quelques événements resteront attachés à son nom et continueront à le caractériser : la pêche miraculeuse et sa première rencontre avec Jésus : " Je vous ferai pêcheurs d'hommes " ; la marche sur les eaux : " Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? " ; sa résistance lors de l'arrestation de son maître en coupant l'oreille de Malchus ; son triple reniement : " Avant que le coq chante deux fois, tu me renieras trois fois " ... Tous ces faits sont rapportés dans l'Évangile et font partie du message que l'Église a transmis jusqu'à nos jours.

Ces épisodes sont porteurs de leur propre symbolisme. Celui de la pierre de fondation tout d'abord ; mais les traditions populaires retiendront surtout le mot "pierre", et ce sera parfois l'existence d'anciennes pierres sacrées - pierres naturelles ou mégalithes érigés par l'homme - qui induira des consécrations à saint Pierre, ces pierres païennes devenant ainsi des "saintes pierres". Celui de la clef ensuite : " Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. " Saint Pierre est de fait le plus souvent représenté avec deux clefs (d'or et d'argent), parfois avec une seule (celle du Paradis), ou encore avec trois (celles du Ciel, de la Terre et de l'Enfer). Mais ce qu'on lui demande souvent de délier, c'est la fièvre, ou bien la rage (saint Pierre n'a-t-il pas mis en fuite les chiens enragés de Simon le Magicien, et n'est-il pas apparu à saint Hubert pour lui remettre les clefs ayant pouvoir contre ce mal ?) : on appose aux hommes ou aux bêtes les "clefs de saint Pierre" (en fait un fer chaud).

" Je te donnerai les clefs du royaume des cieux : ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. "

Drôle de grue, je retourne souvent dans les lieux où j'ai vécu, afin de reprendre le fil d'une pensée non élaborée, restée en filament et qui n'attend que mon retour pour poursuivre sa destinée. Ces filaments sont éternels. Je me retrouve dans une église que j'ai côtoyée durant au moins 10 années, sans jamais y mettre les pieds. Hors des églises, j'aime les rencontrer et les aborder comme lieux de représentations et de méditations et d'étranges défis de silence dans notre société. Pourquoi ne l'ai-je jamais visitée ? Elle possède des clés, notamment, la représentation des clés de St Pierre.

Aujourd'hui le monde catholique est dynamité et son silence devient argent et la parole déliée d'or. La prise de risque des enfants devenus adultes touchés par la pédophilie dans l'église devient une parole précieuse, et l'irrévérencieuse injustice des autorités croyantes recevant la complicité de tous les pratiquants au silence partagé n'est pas encore questionnée. Je voyais donc ces clés partout. En donnant les clés à ces Saints et à tous ces curés, à ces autorités, étaient désignées également les personnes qui allaient fermer les portes aux innocents. Le plus souvent, des personnes qui se sont enrichies sur cette idée que les innocents ne savent pas et ne parlent pas. Et si un innocent parvient à faire entendre sa voix, c'est encore sous les vœux des puissants et des hautes autorités, la justice également, qu'il meurt, et en silence, oublié des siens. Pléthore de films ont été réalisés et arrivent avec ces nouveaux mouvements et les coupables éclairés. Mais n'est-ce pas encore s'enrichir sur le dos des innocents ? Comment se reconstruisent ces proies, en lutte à ne pas devenir prédatrices à leur tour, en lutte entre le pardon et la condamnation ? Ou la résignation ? En confiance en la vie ? Le bien et le mal sont réunis et intimement mêlés dans ces institutions coupables dont la vocation est de transmettre les comportements du bien, ce costume ecclésiastique sacré, qui enrobe ses déviances, sans trop de peine, pour les uns et la peine toute une vie pour les autres. Comment inverser la notion de pêché, comment remettre à l'innocent ses propres fautes, sous cette robe et ses sermons et forcer le respect derrière sa loge dorée, après avoir imposé le serment secret de se taire, après avoir violé, ces sermons et les valeurs du bien. Or violet vert blanc, des couleurs d'un drapeau, des capes et des toges, des simulacres, des illusions de toute une vie, des mensonges élevés au rang du sacré, des saints et des Dieux. Ni la faute, ni le mal ne sont nommés, effacés par les institutions de foi, ce sont les victimes innocentes qui payent, et ne prient pas assez, des pêcheurs et pécheresses, aux vies brisées.

La médiation est une entité forte et sur laquelle notre société contemporaine se repose complètement, sans jamais interroger, ni les outils, ni les personnes médiatrices, ni le message véhiculé. Les médias m'ont toujours intéressée pour ces raisons, les questionner. Dans des institutions, il n'est plus possible de questionner l’appareil. Ni même de travailler, d'enseigner. Les écoles de journalisme sont aussi gangrénées par ces "club de garçons" (boys club) qui deviennent les seuls modèles adoubés par les directions des publications et journaux, avec comme moteur principal, le harcèlement. Exclure l'autre du monde du travail, devient une profession active, puisqu'il n'y a pas assez de travail pour tout le monde et puisque le gouvernement nous oblige à trouver un travail. Il nous oblige à nous entretuer. Ce gouvernement entretien ce hiatus et ces harcèlements sous le vernis de la "justice pour tous", mais avec des niches bien protégées par la bienpensance.

Comme dans l'Église, il faut pour protéger son club, des règles, des règlements, des contrats, des lois, réservés qu'à certains, cela veut dire des arrangements entre amis, entre intérêt (le système de l'art ne fonctionne que dans cette opaque taciturne éthique, de l'arrangement et de l'implicite, il faut des dizaines d'années pour en saisir ne serait-ce qu'une règle commune, et quasi aucun contrat officiel. Des formations d'écoles publiques ou privées ne suffisent pas à sélectionner les héritiers des clés, les familles jouent leurs héritages. Il faut comprendre là, qu'il est interdit aux classes populaires d'y accéder, de participer et donner sa voix à ces enjeux économiques, éthiques, esthétiques. Ces classes ont une place attribuée : elles forment le public, qui paie un droit d'entrée aux Musées). Tout serait tacite, ou chuchoté dans des alcôves étriquées bourgeoises, et les grandes lois officielles seraient écrites en grand, sur des banderoles, et même gravées dans le marbre.

Innocence de celles et ceux qui ne connaissent pas ces ligues de pouvoir, ces clubs secrets, ces modèles impertinents et hors la loi, pour qui rire et se moquer n'est qu'un clin d’œil et qu'il n'y a pas mort d'homme. Le cynisme devient une marque de camaraderie, et trouver la cible idéale, l'enthousiaste, une recherche de tous les moments afin de consolider des liens mortuaires fugaces, l'envie que le bien disparaisse, que ce qui est bon devienne très mauvais, que ce qui est beau devienne la chose la plus dégueulasse à exclure de notre monde.

Inverser les principes peut être finalement ce que les institutions enseignent le mieux, mais pour le pire des individus sans discernement.

Être face à son ignorance.

N'est-ce pas ce Dieu qui dit à St Pierre : Mais qu'est-ce que tu as foutu !!! Trou du cul !!! Je t'avais donné les clés, ce n'était pas pour les enfoncer dans tous les trous !!!

Les Saints ne cherchent plus toute leur vie, ils s'amusent à trouver. La vie passe trop vite. Et comme plus personne ne distingue qui est Saint, les clés sont données et même vendues, sans qu'elles ne véhiculent plus de message, sans médiation.

Le Vatican est un temple troué, un panier percé... à jour. Un refuge d'humains complice dans l'inhumanité, une impunité totale.

Avoir les clés dans la tête sans jamais trouver de serrure dans la société.

Les cinémas abandonnés sont peut-être la plus belle idée du cinéma.

Les métros sont des expériences réelles de la vie souterraine.

dimanche 24 juin 2018

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Chez le rêve, ses mains, son bol, ses chats, ses ciels, sa lune

Chez les ponticauds, leur feu, leur joie

Chez les artificiers, leur folie, leurs couleurs

Dans mes photographies, mes peintures, mon regard

Aux amants, à l'amour

(Photographies © Sonia Marques)

dimanche 1 avril 2018

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Peinture de Shirley Shaffe


Peinture de Miró > “Painting (Head)” (1930)


Peinture de Tom Wesselmann > Bedroom painting N°31 (1973)


Peinture de Francis Picabia > Salicis (1929)


Peinture de Francis Picabia > "Idylle" (1925-1927)


Photographies © Sonia Marques

jeudi 5 mai 2016

αṧ¢ℯη﹩ḯ◎ᾔ

La cathédrale Saint-Étienne de Bourges (Photographies © Sonia Marques)

Au soleil couchant, en attendant d'aller dîner avec des collègues, après une bonne journée à dessiner, par une première journée chaude, je réalise une petite visite de la cathédrale de Bourges. Magnifique, d'une ampleur impressionnante à l'élévation et une luminosité magique ! Il se passe pas mal de chose dans ces habitants sculptés sur le parvis, des petits malins prient, des anges regardent, d'autres seraient en érection, et des monstres attaquent d'autres personnages, tandis que la symétrie impose une justice, peut-être, ils sont tous dorés au soleil, quel spectacle ! Je marche, je marche et tombe sur des toits : comment tiennent-ils ? On dirait des tapis, ou des couvertures, et s'il y a une grande tempête ? Mes souvenirs de la tempête de fin décembre 1999 arrivent : une inondation de la cuisine de mon appartement proche du bois de Vincennes et le toit brisé... Un petit escalier dans la façade de la cathédrale... Je suis un prince, le purple de la glycine et j'ai trouvé une sortie, une ascension ! Des glycines, je galope, des traces de doigts sur une vitrine poussiéreuse, des graffitis manuels, c'est beau... Les pavés n'ont laissé aucun répits à mes chaussures élégantes, j'ai dû les échanger avec des baskets bon marché, heureusement trouvées en promotion, juste derrière l'école. Les talons cisaillés de sang, personne ne l'a remarqué et pourtant, aïe, aïe, pèlerin sans vergogne, crois-tu que tu peux aplatir les rues comme ça, poussé par les cieux ?  Je suis une princesse. Et là je galope facilement, on dirait de gros chaussons, mais dessus cela ressemble aux ornements de la cathédrale, quelle drôle de mode, il y en a partout de ces pompes ! Personne ne verra la différence, je ne suis que dessin, on regarde ce que je dessine. Un homme torse nu les cheveux frisés, des boucles et des boucles noires. Le lendemain me voilà sur ma deuxième démos de dessin, un très très très grand dessin. Je crois que cette découverte de la cathédrale a de suite fait un effet mental. Mon dessin est très travaillé, symétrique, abstrait, avec une représentation abyssale d'une bataille monstrueuse, dont seules les étudiantes, restées jusqu'au bout savent le secret. Il y avait le pont, complètement oublié. C'est quoi comme pont ? L'Ascension, et cela veut dire quoi ici ? L’Ascension est une fête chrétienne célébrée quarante jours après Pâques. Elle marque la dernière rencontre de Jésus avec ses disciples après sa Résurrection, son élévation au ciel et la fin de sa 1ère présence sur Terre car il a dit y revenir pour rétablir définitivement la Paix. Elle symbolise donc un nouveau mode de présence du Christ qui n'est plus présent physiquement dans le monde visible, mais présent dans ses Sacrements. Elle annonce également la venue de l'Esprit-Saint 10 jours plus tard et la formation de l'Eglise à l'occasion de la fête de la Pentecôte. Elle préfigure enfin pour les chrétiens la vie éternelle.

Et bien oui, aujourd'hui c'est l'Ascension. Ma visite dans cette cathédrale fut prédestinée. Un séquoia géant, une rue pas d'équerre, mais qui prétend l'être, un ciel bleu, un dernier rayon de soleil pris dans les feuillages d'un arbre bien imposant entre deux battisses, quel beau signe que celui-ci, d'un soir.

La vie éternelle, la promesse.

Au théâtre ce soir : le soleil se couche (Photographies © Sonia Marques)

Secret (Extrait d'un très très grand dessin © Sonia Marques)

Du ciel poussent des pompes (Photographies © Sonia Marques)

Tu passes quand au numérique ? (Photographies © Sonia Marques)

Passe me voir je t'expliquerai tout (Photographies © Sonia Marques)

L'érection d'un Séquoia géant (Photographies © Sonia Marques)

Avec mon doigt, je t'ai écrit un petit texto, parmi tant d'autres (Photographies © Sonia Marques)

Je ne te l'ai pas envoyé, il y avait une glycine (Photographies © Sonia Marques)

Viens voir  cette couverture (Photographies © Sonia Marques)

Des rues poussent des maisons boursouflées (Photographies © Sonia Marques)

vendredi 1 janvier 2016

ґℯᾔḉ☺ᾔ☂ґ℮ṧ


Chatte blanche entre deux socles


Néflier du Japon


Altocumulus et soleil rose


Altocumulus et jet d'eau


Autocumulus et vols d'avions


Attendre tendrement


Monter plus haut


À cheval


Rocaille..


Source...

Monde réel

Dessin fête foraine
(Photographies © Sonia Marques)

dimanche 22 mars 2015

✔☮✝ℰ

Le terrain (Photographie © Sonia Marques)

À voter (Photographie © Sonia Marques)

Bleu blanc rouge (Photographie © Sonia Marques)

Matisse maternelle (Photographie © Sonia Marques)

lundi 10 juin 2013

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Échappée Belle / Photographie © Sonia Marques

C'est en écoutant le musicien libanais Bachar-Mar Khalifé, que mon ami m'a fait découvrir, et en fredonnant les jolies choses et les machins choses et puis en passant à Marea Negra («Président menteur, rien à faire de ton discours. La liberté est à la porte, allez dégage. […] Merde à toi et à celui qui te salue. De mes yeux je vais t’ignorer. Allez dégage, traître.») que j'écris cet article. Peut-être synthétise-t-il, malgré la diversité des découvertes récentes, la contemplation erratique et mystérieuse de ces derniers temps, de mon point de vue.

Échappée belle donc,

Échapper de peu à un danger.
La première forme de cette expression semble répertoriée dès 1466. On disait alors "qui belle l'eschappa". La forme actuelle "l'échapper belle" date du XVIIe siècle. Le mot "belle" est à prendre dans le sens de "bon" ou "bien" et donne la signification suivante à l'expression : échapper à un danger ou se sortir d'une situation délicate.

Les différents sens anciens de 'beau' ou 'belle' (comme dans un "beau matin" ou "au beau milieu" où, cette fois, ils voulaient dire 'opportun' ou "qui convient parfaitement") se sont perdus depuis longtemps, mais les locutions sont restées.

Quelques jours dans une ville à se faire la belle peut ressembler à quelques jours d'une échappée belle. Des croisements des êtres et des retrouvailles inattendues, expositions, performances, chaleur d'un été qui s'improvise avant l'été en plein Paris, des terrasses, des mets délicieux, des boutiques nouvelles, pas mal de nouveautés se sont offertes dans nos pas de chats. L'incendie d'un hôtel avant de prendre le train et le souvenir de cette photographie dans une belle galerie parisienne (Les filles du calvaire) qui présageait des âmes et des élévations au ciel. Un homme peintre travaillait et avait ouvert la trappe pour accéder au ciel et remonter ses pots de peinture blanche. Peinture si fidèle aux espaces blancs des galeries, qui ne fait pas partie de l'exposition et du contenu esthétique exposé mais qui dégage une odeur dont je suis extrêmement sensible et allergique. Elle participe, toujours, pour ma part, de son esthétique et du contenu exposé. Ma synesthésie m'apporte d'autres éléments, qui ne sont nullement des détails, mais d'intenses sensations. J'ai vécu longtemps dans une chambre où une telle peinture avait été déposée, autant de particules néfastes qui ont réduit mes nuits à l'insomnie et à la désertification de toute idée du sommeil réparateur. Ce n'est pas de la couleur blanche, que j'affectionne, clinique et neige, mais de l'odeur dont certaine peintures nocives, et avec peut-être des directives peu scrupuleuses données, afin de peindre avec de la poudre à tuer les êtres, sans se préoccuper de l'environnement, pourvu que l'on efface toute trace de sa violence à ignorer le mal. Cette photographie est ressortie du lot pour engager un article, résultat comme d'autres de voyages, s'ils ne sont pas uniquement physiques, ils sont mentaux et la mémoire fait un travail méticuleux de sélection, d'association, d'analyse, après avoir étudié toutes les prises de vue. Je laisse tomber pas mal de choses dans le lot. Ce qui m'intéresse c'est la poétique qu'il reste après l'expérience et la visite, l'imprégnation de situations complexes, ridicules, ce sont des essentiels que je valorise, alors que l'enchevêtrement des évènements, des informations, des affects, forment l'épaisseur de l'expérience, justement. Se débarrasser est une expression qui sied à ce geste d'écrire sur ce blog, après avoir compris, on ne transmet rien de cette compréhension, qui reste secrète et propre à l'expérience singulière. Ainsi en faisant émerger quelques photographies, lisses sensations, et glissades contemplatives, je me débarrasse d'un excès, qui est impropre à la construction d'une pensée, où les espaces physiques et la méditation intérieure, sont les demeures bienveillantes, des alcôves enivrantes.

Je me souviens des chronomètres des mots et de la parole, des "il ne faut pas dépasser" et des "il faut faire très attention à ce que l'on dit", et loin de ces schèmes, l'art et la poésie ne traversent pas les mêmes villes, mais s'élaborent sur de véritables ruines. Il faut donc reconstruire tout ce qui a été détruit, sans se préoccuper des horloges cassées.

Je découvre les vidéos de l'artiste danois Jesper Just à la galerie Perrotin, espaces magnifiques de projection. Elles semblent s'accorder avec la musique de Bachar-Mar Khalifé, mais personne ne fait le rapprochement, car il est dû à mes voyages et mes pérégrinations et mes rencontres. Superbes vidéos. Deux ont attiré mon attention par la qualité des images, et l'étrangeté du scénario. Comme de grandes peintures où reflets, actrices de film, éléments détournés, forment des fresques contemplatives, fascinantes. Il est question de beauté, de femmes et de liberté de l'usage des choses et des espaces. La galerie possède de très belles salles de projection qui mettent en valeur les films.

Images de la vidéo "Sirens of Chrome" de Jesper Just (Copyright © Jesper Just 2010)

JESPER JUST
"Sirens of Chrome"
2010 RED transferred to Blu-ray / RED transféré en Blu-ray 12:38 min / 12:38 min 6/7 + 2AP

« Sirens of Chrome » (2010), à été tourné dans la ville de Detroit. Dans un silence total, quatre femmes afro-américaines circulent dans les rues désertes de cette ville abandonnée. Dans la Chrysler, la tension est palpable et traduit l'atmosphère inquiétante du dehors. Quand elles arrivent sur le toit d'un ancien théâtre transformé en parking, une autre femme entre en scène et une confrontation aussi étrange qu'envoûtante débute alors. Comme l’a écrit la commissaire Jennifer Frias « les œuvres de Just sont souvent chargées de narrations ambiguës qui n’attendent jamais une conclusion. Genres, relations et identité sont des thématiques récurrentes dans son travail (…) « Sirens of Chrome », explore la complexité de la condition humaine et déplace l’attention sur la représentation et l'interprétation des femmes afro-américaines et, plus généralement, sur la condition féminine. »

Le film débute sur une longue glissade d'une voiture avec une porte de couleur prune. Le pare-brise forme l'écran de vision panoramique qui va transformer peu à peu nos attendus sur la conduite du véhicule. Quatre femmes Afro-américaines dans la voiture, glissent lentement dans une ville déserte en plein soleil, jusqu'à arriver dans un espace sombre fantasmatique, un parking en ruine, avec lequel, au travers le pare-brise, se déploient des reflets et des fresques, ainsi que la performance inattendue d'une femme qui roule sur le capot. C'est un ancien cinéma de Detroit, devenu un parking. La lascivité des femmes et leur contemplation face à l'absurde et si chorégraphique roulement, des bruits sourds et des ralentis, des répétitions et le souhait des femmes de "pénétrer" dans l'image, nous plongent dans un renversement des clichés (voiture, femme, noire, peinture) afin d'offrir un pouvoir grandiose à celui du regard. Regarder, contempler une scène, l'apprécier, n'est-ce pas détenir un pouvoir puissant, qui défie tous les autres et se réapproprier l'histoire de l'art en ralentissant le temps et performant dans un espace abandonné ?
La vidéo demande ce temps de regard jusqu'à défier les préjugés. Que comprennent ces gens qui vont trop vite ? Semble nous dire le réalisateur. Regardez ce que ces femmes regardent et vous comprendrez que jusque là, on s'est bien trompé sur bien des points.


Images de la vidéo "A Vicious Undertow" de Jesper Just (Copyright © Jesper Just 2007)

JESPER JUST
"A Vicious Undertow"
2007 Super 16 mm on DVD, Black and white / Super 16 mm, transféré en DVD 10' / 10' 7/7+ 2AP

"Dans « A Vicious Undertow » (2007), tourné en 16 mm, une relation étrange entre trois personnages se dessine par des échanges de regards et de pas de danse, à travers le leitmotiv sensuel du sifflement qui les introduit. « A Vicious Undertow » se construit autour d’un personnage féminin entre deux âges, qui siffle l’air de « Night in White Satin » dans un bar. La caméra glisse sur sa nuque, sa peau, ses lèvres avant de s'approcher d'une seconde femme, plus jeune. Un homme se joint à elles. Dans une succession de plans rapides, la caméra saisit la femme qui danse la valse avec la jeune femme, puis avec l’homme, puis à nouveau avec la jeune femme. Subitement, l’héroïne se fige et se dirige vers la sortie. Propulsée en pleine nuit sur les marches d’un escalier sans fin, elle semble vouloir échapper à la mélancolie ou à la fatalité en se déplaçant dans un espace, hors du temps."

Toujours, une progression, un long travelling, une bande sonore profonde et mystérieuse, la caméra, flirte avec des décors et des matières en noir et blanc, nous guidant vers quelque chose d'étrange. Une femme, l’actrice danoise Benedickt Hansen, nous rappelle une longue traine de films Hitchcock et d'autres en effet sont réunis sous sa nuque, son maquillage et l'introspection. On ne comprend pas tout tout de suite, des femmes sifflent comme des oiseaux, se sifflent, se regardent avec complicité. L'intimité et la complicité nous excluent de leur langage, mais nous observons la liberté de leurs échanges. En fait, le film se déroule dans une ancienne maison close à Copenhague devenue un bar lesbien. Elle siffle Night in white satin des Moody blues avec toute la nostalgie que peut évoquer cette mélodie. Une autre femme siffle ce thème. Un homme partage ensuite ce sifflement. Un ballet sensuel et romantique distingue qui de l'un de l'une est l'amoureuse de l'autre, on ne sait pas. Le trouble provoqué est uniquement solidaire par un consentement qui nous échappe, et nous ramène à l'extérieur de la scène raffinée. L'actrice principale nous emmène dehors où il semble neiger. Elle monte un escalier interminable en colimaçon et nous restons proches de ses pas, ses escarpins dont la neige marque la présence ou l'absence de toute chose. Très beau détail, si rare. Elle n'a pas froid en tenue déshabillée, elle n'a pas froid aux yeux. Dans ses arrêts et retours, au détour d'un regard l'air de rien, elle regarde le paysage de nuit d'une ville grandiose comme si elle quittait beaucoup de choses. Nous sommes ces choses, derrière elle et nous la voyons se débarrasser. Son âge, sa beauté, nous indique une expérience, le questionnement d'une identité de femme. Nous sommes hors du temps, de la ville et des autres, dans un espace trouvé mélancolique, mais de liberté absolue. Nous accompagnons son élévation.

Galerie Perrotin, Recto Verso et passage secret / Photographie © Sonia Marques)