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jeudi 14 juillet 2022

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Le pique-assiette (de Grandville)



Photographies © Sonia Marques

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La Lune était visible de 22 h 23 le 13 juillet à 4 h 52 du matin le 14 juillet, nommée : LA SUPERLUNE.

Les scientifiques deviennent sceptiques, voir s'amusent de ce superlatif et espèrent expliquer par des termes techniques, parfois un peu sans âme, que le commun du mortel, lorsqu'elle va se produire, cette Lune rose,  ne verra aucune différence entre la pleine lune habituelle et cette "Superlune", qu'elle ne sera pas une lune géante, pour nous simples observateurs...
Et pourtant... pourtant ce soir là, le 13 juillet, dans un axe Soleil en Cancer et Lune en Capricorne, les deux luminaires en face à face, assez beaux, nous pouvions déjà la voir surgir dans l'après-midi, puis les festivités. À l'origine, l'astrologue Richard Nolle en 1979 qui cherchait à lier les pleines lunes et les nouvelles lunes les plus proches de la Terre au cours de l'année avec des catastrophes naturelles, nomma la Superlune. Elle est plus grosse que les autres, la plus grande de l'année. La Nasa et les médias anglo-saxons, depuis une dizaine d'année utilisent ce superlatif, ce qui suscite un intérêt plus populaire de ce qu'il se passe dans le ciel, et fort heureusement, pensais-je. Les spectacles célestes, depuis la nuit des temps, c'est le cas de le dire, ou l'écrire, sont aussi des spectacles accessibles à tous. C'est évidemment ce qui occupe mon esprit : l'accès aux beautés. Depuis que je suis enfant, plus symboliquement, mon enfance fut marquée par l'observation, lorsque c'était possible, du ciel. Les artifices et ses festivités populaires étaient aussi un rituel formidable, artificiel n'est-ce pas, mais un rendez-vous accessible, que ne manquait pas ma mère de nous installer dans le petit balcon de ma chambre, ma sœur et moi, et avec elle s'exclamant de ce que nous offrait la municipalité, en regardant le ciel et le feu d'artifice. Serrées comme des sardines, parfois risqué pour le petit balcon, avec quelques coussins, mon père parfois montant nous sermonner, que cela n'était pas prudent, connaissant bien les constructions du bâtit, mais aussi surpris dès qu'un jet multicolore surplombait la scène, car il s'agit bien là de scénographies, chinoises. Ils étaient situés bien loin de nous, nous pouvions alors comprendre ce que la distance des points de vue, avec le ciel, et les artifices lancés par des artificiers depuis la terre, nous disposaient devant nos facultés : la terre, les étoiles, nous, étions à des distances astronomiques, et pourtant, nous pouvions "voir", il y avait là, le temps, lié à la distance, et donc au passé et à la mémoire. Nous pouvions aussi deviner, comme des devins, ce que l'avenir projetait, les étoiles étaient là et les astres se disposaient comme de merveilleux éléments naturels, nous laissant le champs inouï de nous sentir dépassés, infiniment humains, et incroyablement doués de perceptions, et de, de sensations, de mémoire, puisqu'aujourd'hui encore tout s'éclaire en observant le ciel. Souvent l'expression artistique de mes créations se résume à des contemplations, avec des médiums diversifiés.

Si ces premières peintures animées, qui deviendraient peu à peu nos virus et écrans de veille favoris, avec l'arrivée des ordinateurs familiaux sur le marché, dans les années 80-90, c'était tout simplement l'accès à la magie et l'éphémère, cette fugacité et ce bruit de tonnerre dans le ciel, oui un spectacle, alors que nous n'avions aucun outil, ni ordinateur, ni Intrenet, ni téléphone portable, ni... (ha oui ces réseaux sociaux, notre catastrophe écologique par encore déclarée...) Renouer, en 2022, si nous étions privés avec la pandémie de feux d'artifice depuis deux années, c'était renouer avec le populaire. Voir toutes ces personnes si différentes, les habitants que l'on côtoient sans se connaître, s'installer à côté de soi, de nous, de façon paisible, pour observer le ciel, ce spectacle fugace et tonitruant, ce que les humains ajoutent comme musiques et programment comme éclats différents, tout un art, du lâcher prise, très appréciable pour les plus pauvres mêlés aux plus aisés, quelle importance ! Le spectacle est le même. Lorsque les artifices disparaissent, le ciel est aussi le même pour tous.

La "superlune" n'est autre qu'une Pleine Lune de périgée. C'est-à-dire une Pleine Lune qui se produit lorsque notre satellite naturel est sur le point de son orbite le plus proche de la Terre (l'orbite de la Lune autour de la Terre est elliptique : il varie entre 356.000 kilomètres et 406.000 kilomètres). Elle peut apparaître 14 % plus grande qu'une Pleine Lune qui coïncide avec l'apogée. Mais cela reste assez petit dans le ciel et il n'est pas évident de pouvoir distinguer la différence.

Pourtant, ce soir, bien informée de ce spectacle naturel, et du feu d'artifice revenu cette année, j'ai prévenu mes proches. Et elle était effectivement, de notre point de vue, spectaculaire, bien plus grande que les autres et le ciel avait débuté son spectacle naturel, avec des cumulus de nuages impressionnants, doux et déployés en de larges traits pastels, ou de petits nuages détachés les uns des autres, mais bien groupés, solidaires, enfantins, espiègles, apportant des touches de blancs et de bleu, sur un ciel bien dégagé qui s'assombrit dans la soirée, jusqu'à devenir ténébreux, pour laisser la Superlune, en stars de la nuit, éminemment magique. Dans la nuit noire, entourée de voluptueux cotons noirs et blanchâtres ou grisâtres et bleutés, cette Superlune éclairait la peinture d'un ciel aquarelliste, immense au-dessus de nous. Marcher la nuit avec le guide de cette Lune Capricorne fut une boussole grandiose dans ces turpitudes et émotions qui traversaient la terre, tous ces êtres humains à festoyer et ressasser leurs soucis et caprices, regrets et espoirs. J'avais, à plusieurs reprises, devant mes yeux hypnotisés, des tableaux que mon nouvel appareil téléphonique saisissait à sa façon, avec peu de clairvoyance. J'aime jouer avec les outils et exprimer ma sensibilité à travers tout ce que je saisi, des clous, du scotch, des riens et des outils technologiques, des pierres ou des imitations de pierres, comme les plâtres que j'ai sculpté, de nuage-pierre, pour une chorégraphe allemande. Le côté grisâtre de l'image me faisait penser à la couverture d'un livre offert par mon amoureux à Noël, sachant que j'aimais beaucoup les gravures de Granville, il était présenté par Topor. Je filais sur ce souvenir de la couverture avec la grosse Lune, le feuilleter.

Première phrase en exergue que je note : "L'âme est quelque fois une pauvre province".

Les animaux de La Fontaine deviennent chez Granville des personnages connus du siècle présent. Il en réalise ainsi des gravures de la comédie moderne, grinçante, cadavériques, et d'humour caustique et d'une finesse, que l'on ne trouve plus, dans nos années, hélas, son comique de goût, révèlent les travers, encore de notre société. Je me suis réfugiée bien des fois à la collecte de ses gravures et lithographies qui exprimaient par leur desseins ce que je ne pouvais dire à celles et ceux qui m'opprimaient.

"Je vous connais de longtemps, mes amis, et tous deux vous paierez l'amende : car toi, loup, tu te plains, bien qu'on ne t'ait rien pris, et toi, renard, tu as pris ce que l'on te demande?"
(d'une citation d'un magistrat à un loup et un renard aux chapeaux défoncés se querellant... dans des guenilles pleines de vols)

Souvent, ces scènes sont des tribunes, des tribunaux, mais sont aussi situées dans la nature, la campagne profonde, les fruits et légumes et leurs pourrissements, forment le vocabulaire favoris de ce grand artiste (Jean-Jacques Grandville, pseudonyme de Jean Ignace Isidore Gérard, né le 13 septembre 1803 à Nancy et mort le 17 mars 1847 à Vanves, caricaturiste, illustrateur et lithographe français) C'est ainsi que la caricature, cet esprit français, m'a été rendu bien plus compréhensible, par l'art, que n'est aujourd'hui rendu la question de la "liberté d'expression" et la question épineuse des caricatures religieuses qui a focalisé nos drames épouvantables sur la question du "dessin", et donc, d'une certaine façon, une quasi habitude de censurer, ou d'éviter, d'éluder, tout ce qui est dessin (ce que j'aime réaliser) ou de l'enseigner, ou à l'inverse de n'utiliser le dessin que comme outil politique, ou d'expression journalistique, ce qui est encore, une restriction savante, qui a réprimé bien des professeurs dans cette catégorie, du dessin, sans l'orienter sur le politique. Depuis, la solution est d'éviter, mais aussi de préférer "la matière" ou "l'abstraction", ou tout concept assez éloigné de ce que l'on pourrait voir, sentir, ressentir, comme sentiment humain. L'humain n'étant plus une qualité très appréciable, lorsqu'il est capable d'atrocité de masse.

Pourtant... pourtant, comme la Superlune, l'humain est capable d'humanité, serions- nous aptes à la sauver ?


dimanche 19 avril 2020

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© Sonia Marques (peinture - 2019)


Dans l’ombre de la nuit

 

Le Soleil s’est définitivement couché. L’obscurité réduisait notre pouvoir, nous attendions le lever du jour comme promesse d’une lumière de l’action et de l’espoir. Mais le jour ne se lèvera plus. Il ne nous regardera plus de haut. Il ne désignera plus le compte du temps humain. La Lune a pris l’avantage, elle ne sera plus la soustraction de nos nuitées sur nos journées. Elle est notre seul espoir. Tu le sais, mon amour, la Lune a éclairé nos rapprochements, dans l’intimité cachée du jour après jour. Nous nous sommes abrités, lapins lunaires, désignés par la Lune, lorsqu’elle tombait sur les préjugés du jour. Nous avons inventé une ombre dans le nocturne, afin que la Lune devienne notre lumière. Le scintillement des étoiles parsemait nos draps insomniaques puis, notre imaginaire impétueux courrait dans les champs noctambules des délices chavirés à chaque métamorphose. Entrer dans la nuit et ne plus en voir la fin, s’éterniser en elle et tâter le paysage à l’aveugle. Sombrer sans pouvoir plus rien retenir et être transpercé par la Lune sans pouvoir percer le jour, sans plus aucun pouvoir. Consacrer notre amour au voyage des astres, dessiner des liens d’étoiles en planète, d’une galaxie à l’autre, sans plus aucun point d’émission, ni de limite entre l’être et le paraître. L’amour a confondu les hiérarchies, nous a fondu, nos sens crépusculaires interpénétrés. Tu le sais, l’extinction du Soleil a troublé nos représentations. Les rêves ont envahi notre réalité, anéantissant tous les calculs visibles à l’œil nu. Encore plus nus et invisibles aux autres, dénudés et sans arrêt frôlés par les rêves débordés par le divin, il y a toujours plus à voir que d’ordinaire. Nous avons trouvé, dans l’ombre de la nuit, de quoi toucher l’essentiel, un amour dont la clarté des horizons s’est évanoui et respire profondément dans le sublime, ce drap nocturne éternel, propice aux enlacements et caresses. Fermer les yeux en pleine nuit, se retrouver à l’ombre, en phase avec sa seule conscience. Nos paupières ainsi fermées rejoignaient toutes celles des autres. Les solitaires, les pouvoirs de faire disparaître, ils se dérobent à la possession. Les couleurs apparaissent dans la nuit avec un effort discret de variation. L’obscurité impose le contraste et les demi-teintes et les fantaisies espèrent naître avec exubérance de cette opacité silencieuse. Nous n’avions rien vu venir, nous sommes devenus cette pénombre, après une inertie et une fatigue lente, le jour avait pris nos forces, sans écouter nos sensibilités. Le rideau est tombé, la nuit nous a emporté, et nos angoisses avec, bercées, et chaleureusement bénies, le sommeil n’est pas notre ennemi. Pour récupérer des forces, il est même notre fidèle ami. L’amitié du sommeil a trompé les dépressions du jour, afin d’échapper à ses devoirs de paraître, le seul calendrier de l’être humain, basé sur les jours et non, les nuits. En fermant les yeux sur tous les mots d’ordre, solidaires, nous nous en sommes sortis, nous sommes nés de l’obscur, en accompagnant le vertige du monde. Désespérément improductifs pour les traces diurnes et les rois de la distinction, notre destinée s’abîmait, pour eux, dans l’indistinct et l’inquiétude. Notre décalage avec la norme, nous rapprochait des solitudes trop en mouvement, incontrôlables, sans obligation de reproduire le visible. Artistes amoureux, dans nos théâtres d’apparitions, dans l’ombre de la nuit, nous avions mis à distance le réel, pour mieux nous en souvenir et tracer dans notre mémoire sensible, les dessins rédempteurs, des phénomènes de l’amour. C’est dans cette promiscuité profonde et lunaire que la surface s’était engloutie et nous avait enveloppé ensuite, pour nous habiller de son invisibilité.
Tu ne me vois plus. Je ne te vois plus. Nous nous sommes perdus de vue.
Là, dans l’indicible, une seule certitude : je t’aime.

dimanche 27 novembre 2011

Aral homeless

Aral
Aral homeless (image trouvée sur Internet)
Elle a rencontré Aral, ainsi le nommait-elle. Il avait 55 ans et venait de recevoir un coup de couteau dans la cuisse. Il pissait le sang, mais ne se plaignait pas. Il parlait un peu français mais surtout parlait l’anglais d’une façon très élégante. Son anglais à elle devenait alors pauvre. Il était assis par terre et a juste dit « s’il vous plait » lorsqu'elle est passée devant lui. Elle l’avait remarqué une heure auparavant du haut d’un appartement, par la fenêtre. Elle n'était pas chez elle.  Perdue dans ses pensées, l’horizon des arbres jaunes de l’automne lui apprenait qu’il faisait un temps si doux en plein novembre. Les feuilles tombaient comme des lames d’or et elle remarqua cet escargot avec sa maison sur le dos tomber sous les arcades. À cet instant, le voir disparaître comme une feuille c’était juste un miroir de son exil, tandis qu'elle demeurait au chaud.

J’ai trouvé une image sur Internet, un gif animé, dans le jargon des internautes. Elle représente 2 personnes. Je distingue une fille et un garçon, et le garçon porte un casque où est écrit dessus « Aral ». Je l’imagine astronaute. Ils se parlent, peut-être se sont-ils croisés juste une demi-heure volée à l’espace temps de la vie des étoiles. D’habitude je cite mes sources, d’où proviennent les images, de qui, de quoi, de quand. Mais là, cela reste une image inconnue, d’un manga surement, reprise, puis reprise, puis reprise, sans que l’on s’attache à sa source. Les auteurs du site n’ont pas jugé nécessaire, malgré les droits d’auteurs, de citer la source, et peut-être de site en site, de blog en blog, elle arrive là sur le mien. Je ne tire aucun bénéfice commercial de ce blog et j’attache une importance aux sources des images, par respect. Mais là, elle devient une SDF, une sans domicile fixe, car elle n’est pas là pour longtemps. Elle illustre mon propos, qui est celui d’une rencontre.

La mer d'Aral est un lac d'eau salé d'Asie centrale. Cinq pays se partagent le bassin du lac d’Aral, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan, Ouzbékistan. Depuis les années 60, ce lac est asséché. Cet assèchement, dû au détournement des deux fleuves, est une des plus importantes catastrophes environnementales du XXe siècle. Il était planifié depuis 1918.
Cet astronaute venait d’un assèchement, Aral était calme et avait les yeux bleus, si doux, elle voyait sa main rouge l’interpeller et c’est là où elle vit l’entaille à sa cuisse. Elle l’interrogeait. Son ami l’accompagnant lui disait ne pas s’attarder, mais elle le fit. Ils ont appelé les pompiers. Elle lui a donné une cigarette et ils ont échangé quelques mots. Il vit dehors depuis 23 ans. Quelqu’un lui a planté un couteau dans la cuisse et s’est enfuit. Depuis 6 mois il connaît de l’agressivité, ce n'était pas comme cela avant, lui dit-il, il connaît bien le quartier.
« It’ssss bleeeeedinggggg » lui dit-il d’un ton nonchalant. Son expression, ses yeux, quelque chose de sa grand-mère disparue, de l'expérience de la vie, d'une personne qui vient d'ailleurs.
Aral, comment peut-on le qualifier : un sans domicile fixe, un SDF, un sans abri, un itinérant, un clochard car il était saoul, ce terme est péjoratif. Pourquoi le qualifier. C’est un astronaute, dont la priorité est l'estime de soi, de conserver ce qu'il en reste. Il a perdu sa navette spatiale afin de mieux s'approcher des étoiles.
Comment vivent les sans toits ? Un peu comme elle.

L’habitation, le moteur de réflexion artistique, un état de survie philosophique. Les étapes qu'elle connait : le refus du froid, le refus de la faim, le besoin de sécurité, puis in fine, l’homeless (« le sans maison ») envisage la santé. Les priorités de survie d'une personne qui a un peu plus de moyens sont exactement les mêmes mais elle oublie qu'elle a déjà satisfait les plus urgentes.
Elle en est là, à préserver cela, tout juste là. Astral ensanglanté est poète et pas d’humeur à se presser. Il n’y a pas d’urgence à se lever, à demander de l’aide. Une personne pauvre a en général des amis, de la famille qui peut l'héberger ; si la personne se retrouve dans la rue, c'est qu'elle a coupé ses liens avec ses amis et sa famille, ou l'inverse, ce qui arrive le plus souvent. Cela peut être en raison d'un déracinement (personne née à l'étranger ou ayant longtemps vécu à l'étranger, qu'elle soit de nationalité étrangère ou pas), de problèmes psychiatriques, d'un drame familial, d'un rejet de la part de l'entourage, d'une rupture voulue en raison de sévices subis. C’est ce qu’écrit l’encyclopédie libre Wikipédia. Le milieu de la rue est destructeur, d’une violence extrême. Y vivre est sans doute s’y adapter et renforcer sa dépendance à cet environnement. Le sans-abri, disent des sociologues, vit « l’exil de soi », processus de désocialisation à ce point poussé que celui qui en est victime se trouve graduellement dépourvu de tout support social.

Et voici les pompiers, un peu rustres. Aral parle trois langues et pas une seule pour communiquer avec ces hommes de bois, des sauveteurs, bénévoles qui reconnaissent Aral. Ils l’avaient vu une heure auparavant. Ils lui disent qu'il était tombé tout seul, complètement ivre, mais n’avait pas souhaité aller à l’hôpital. Ce n'est pas très gratifiant pour l'héroïsme de sauver des clochards. Ils l'ont déjà laissé tomber. Elle leurs dit qu'il est entaillé sur la cuisse. Le jean est imbibé de sang. On voit l'ouverture du coup qui a traversé la chair rouge à vif. Aral a la moitié du visage rouge, car il s'est frotté de la cuisse à la main, de la main à la joue. Cela ne l'empêche pas d'être posé là, la jambe devant lui, comme un membre qui ne lui appartient pas. Il le regarde non effrayé comme une chose parmi d'autres, avec une sagesse déconcertante. C'est un crime dans l'indifférence totale, en pleine rue, en plein jour. Il fume lentement en relatant la fuite d'un jeune, tout est arrivé si vite.
« It’ssss bleeeeedinggggg ! »
Ils lui disent que cette fois-ci, il faut l'emmener à l'hôpital d'urgence en regardant la coéquipière du hasard. Elle reste là. Ils le bousculent un peu et lui demande d’éteindre la cigarette. Aral n’est pas trop dans l’urgence en 23 ans d’itinérance. Le plus jeune reçoit l’ordre d’emmener ses affaires. Dégouté il n’est pas très partant. Mais devant la seule femme coéquipière de l'astronaute, il fait bonne figure. Son supérieur lui dit qu'il a toute sa vie là-dedans, qu'il faut tout embarquer, ne rien laisser. Il met des gants du haut de ses vingts ans à peine, puis inspecte le grand sac à dos comme s'il y avait une bombe. Les gestes sont étudiés pour une toute autre intervention. Puis il tente l'impossible : mettre le matelas dans le sac sous les yeux de son supérieur comme si le temps était chronométré. Puis à deux, ils le lèvent, pas très épais l'astronaute, seul moment où Aral a mal. Ils lui demandent de ne rien toucher à l’intérieur du véhicule afin de ne pas le souiller. Il se pose délicatement afin de ne pas gêner, léger comme une plume. Puis les pompiers sûrs d'eux, demandent à la coéquipière de les laisser car ils vont s’occuper de lui.
Aral est parti.