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dimanche 19 avril 2020

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© Sonia Marques (peinture - 2019)


Dans l’ombre de la nuit

 

Le Soleil s’est définitivement couché. L’obscurité réduisait notre pouvoir, nous attendions le lever du jour comme promesse d’une lumière de l’action et de l’espoir. Mais le jour ne se lèvera plus. Il ne nous regardera plus de haut. Il ne désignera plus le compte du temps humain. La Lune a pris l’avantage, elle ne sera plus la soustraction de nos nuitées sur nos journées. Elle est notre seul espoir. Tu le sais, mon amour, la Lune a éclairé nos rapprochements, dans l’intimité cachée du jour après jour. Nous nous sommes abrités, lapins lunaires, désignés par la Lune, lorsqu’elle tombait sur les préjugés du jour. Nous avons inventé une ombre dans le nocturne, afin que la Lune devienne notre lumière. Le scintillement des étoiles parsemait nos draps insomniaques puis, notre imaginaire impétueux courrait dans les champs noctambules des délices chavirés à chaque métamorphose. Entrer dans la nuit et ne plus en voir la fin, s’éterniser en elle et tâter le paysage à l’aveugle. Sombrer sans pouvoir plus rien retenir et être transpercé par la Lune sans pouvoir percer le jour, sans plus aucun pouvoir. Consacrer notre amour au voyage des astres, dessiner des liens d’étoiles en planète, d’une galaxie à l’autre, sans plus aucun point d’émission, ni de limite entre l’être et le paraître. L’amour a confondu les hiérarchies, nous a fondu, nos sens crépusculaires interpénétrés. Tu le sais, l’extinction du Soleil a troublé nos représentations. Les rêves ont envahi notre réalité, anéantissant tous les calculs visibles à l’œil nu. Encore plus nus et invisibles aux autres, dénudés et sans arrêt frôlés par les rêves débordés par le divin, il y a toujours plus à voir que d’ordinaire. Nous avons trouvé, dans l’ombre de la nuit, de quoi toucher l’essentiel, un amour dont la clarté des horizons s’est évanoui et respire profondément dans le sublime, ce drap nocturne éternel, propice aux enlacements et caresses. Fermer les yeux en pleine nuit, se retrouver à l’ombre, en phase avec sa seule conscience. Nos paupières ainsi fermées rejoignaient toutes celles des autres. Les solitaires, les pouvoirs de faire disparaître, ils se dérobent à la possession. Les couleurs apparaissent dans la nuit avec un effort discret de variation. L’obscurité impose le contraste et les demi-teintes et les fantaisies espèrent naître avec exubérance de cette opacité silencieuse. Nous n’avions rien vu venir, nous sommes devenus cette pénombre, après une inertie et une fatigue lente, le jour avait pris nos forces, sans écouter nos sensibilités. Le rideau est tombé, la nuit nous a emporté, et nos angoisses avec, bercées, et chaleureusement bénies, le sommeil n’est pas notre ennemi. Pour récupérer des forces, il est même notre fidèle ami. L’amitié du sommeil a trompé les dépressions du jour, afin d’échapper à ses devoirs de paraître, le seul calendrier de l’être humain, basé sur les jours et non, les nuits. En fermant les yeux sur tous les mots d’ordre, solidaires, nous nous en sommes sortis, nous sommes nés de l’obscur, en accompagnant le vertige du monde. Désespérément improductifs pour les traces diurnes et les rois de la distinction, notre destinée s’abîmait, pour eux, dans l’indistinct et l’inquiétude. Notre décalage avec la norme, nous rapprochait des solitudes trop en mouvement, incontrôlables, sans obligation de reproduire le visible. Artistes amoureux, dans nos théâtres d’apparitions, dans l’ombre de la nuit, nous avions mis à distance le réel, pour mieux nous en souvenir et tracer dans notre mémoire sensible, les dessins rédempteurs, des phénomènes de l’amour. C’est dans cette promiscuité profonde et lunaire que la surface s’était engloutie et nous avait enveloppé ensuite, pour nous habiller de son invisibilité.
Tu ne me vois plus. Je ne te vois plus. Nous nous sommes perdus de vue.
Là, dans l’indicible, une seule certitude : je t’aime.

dimanche 27 novembre 2011

Aral homeless

Aral
Aral homeless (image trouvée sur Internet)
Elle a rencontré Aral, ainsi le nommait-elle. Il avait 55 ans et venait de recevoir un coup de couteau dans la cuisse. Il pissait le sang, mais ne se plaignait pas. Il parlait un peu français mais surtout parlait l’anglais d’une façon très élégante. Son anglais à elle devenait alors pauvre. Il était assis par terre et a juste dit « s’il vous plait » lorsqu'elle est passée devant lui. Elle l’avait remarqué une heure auparavant du haut d’un appartement, par la fenêtre. Elle n'était pas chez elle.  Perdue dans ses pensées, l’horizon des arbres jaunes de l’automne lui apprenait qu’il faisait un temps si doux en plein novembre. Les feuilles tombaient comme des lames d’or et elle remarqua cet escargot avec sa maison sur le dos tomber sous les arcades. À cet instant, le voir disparaître comme une feuille c’était juste un miroir de son exil, tandis qu'elle demeurait au chaud.

J’ai trouvé une image sur Internet, un gif animé, dans le jargon des internautes. Elle représente 2 personnes. Je distingue une fille et un garçon, et le garçon porte un casque où est écrit dessus « Aral ». Je l’imagine astronaute. Ils se parlent, peut-être se sont-ils croisés juste une demi-heure volée à l’espace temps de la vie des étoiles. D’habitude je cite mes sources, d’où proviennent les images, de qui, de quoi, de quand. Mais là, cela reste une image inconnue, d’un manga surement, reprise, puis reprise, puis reprise, sans que l’on s’attache à sa source. Les auteurs du site n’ont pas jugé nécessaire, malgré les droits d’auteurs, de citer la source, et peut-être de site en site, de blog en blog, elle arrive là sur le mien. Je ne tire aucun bénéfice commercial de ce blog et j’attache une importance aux sources des images, par respect. Mais là, elle devient une SDF, une sans domicile fixe, car elle n’est pas là pour longtemps. Elle illustre mon propos, qui est celui d’une rencontre.

La mer d'Aral est un lac d'eau salé d'Asie centrale. Cinq pays se partagent le bassin du lac d’Aral, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizistan, Turkménistan, Ouzbékistan. Depuis les années 60, ce lac est asséché. Cet assèchement, dû au détournement des deux fleuves, est une des plus importantes catastrophes environnementales du XXe siècle. Il était planifié depuis 1918.
Cet astronaute venait d’un assèchement, Aral était calme et avait les yeux bleus, si doux, elle voyait sa main rouge l’interpeller et c’est là où elle vit l’entaille à sa cuisse. Elle l’interrogeait. Son ami l’accompagnant lui disait ne pas s’attarder, mais elle le fit. Ils ont appelé les pompiers. Elle lui a donné une cigarette et ils ont échangé quelques mots. Il vit dehors depuis 23 ans. Quelqu’un lui a planté un couteau dans la cuisse et s’est enfuit. Depuis 6 mois il connaît de l’agressivité, ce n'était pas comme cela avant, lui dit-il, il connaît bien le quartier.
« It’ssss bleeeeedinggggg » lui dit-il d’un ton nonchalant. Son expression, ses yeux, quelque chose de sa grand-mère disparue, de l'expérience de la vie, d'une personne qui vient d'ailleurs.
Aral, comment peut-on le qualifier : un sans domicile fixe, un SDF, un sans abri, un itinérant, un clochard car il était saoul, ce terme est péjoratif. Pourquoi le qualifier. C’est un astronaute, dont la priorité est l'estime de soi, de conserver ce qu'il en reste. Il a perdu sa navette spatiale afin de mieux s'approcher des étoiles.
Comment vivent les sans toits ? Un peu comme elle.

L’habitation, le moteur de réflexion artistique, un état de survie philosophique. Les étapes qu'elle connait : le refus du froid, le refus de la faim, le besoin de sécurité, puis in fine, l’homeless (« le sans maison ») envisage la santé. Les priorités de survie d'une personne qui a un peu plus de moyens sont exactement les mêmes mais elle oublie qu'elle a déjà satisfait les plus urgentes.
Elle en est là, à préserver cela, tout juste là. Astral ensanglanté est poète et pas d’humeur à se presser. Il n’y a pas d’urgence à se lever, à demander de l’aide. Une personne pauvre a en général des amis, de la famille qui peut l'héberger ; si la personne se retrouve dans la rue, c'est qu'elle a coupé ses liens avec ses amis et sa famille, ou l'inverse, ce qui arrive le plus souvent. Cela peut être en raison d'un déracinement (personne née à l'étranger ou ayant longtemps vécu à l'étranger, qu'elle soit de nationalité étrangère ou pas), de problèmes psychiatriques, d'un drame familial, d'un rejet de la part de l'entourage, d'une rupture voulue en raison de sévices subis. C’est ce qu’écrit l’encyclopédie libre Wikipédia. Le milieu de la rue est destructeur, d’une violence extrême. Y vivre est sans doute s’y adapter et renforcer sa dépendance à cet environnement. Le sans-abri, disent des sociologues, vit « l’exil de soi », processus de désocialisation à ce point poussé que celui qui en est victime se trouve graduellement dépourvu de tout support social.

Et voici les pompiers, un peu rustres. Aral parle trois langues et pas une seule pour communiquer avec ces hommes de bois, des sauveteurs, bénévoles qui reconnaissent Aral. Ils l’avaient vu une heure auparavant. Ils lui disent qu'il était tombé tout seul, complètement ivre, mais n’avait pas souhaité aller à l’hôpital. Ce n'est pas très gratifiant pour l'héroïsme de sauver des clochards. Ils l'ont déjà laissé tomber. Elle leurs dit qu'il est entaillé sur la cuisse. Le jean est imbibé de sang. On voit l'ouverture du coup qui a traversé la chair rouge à vif. Aral a la moitié du visage rouge, car il s'est frotté de la cuisse à la main, de la main à la joue. Cela ne l'empêche pas d'être posé là, la jambe devant lui, comme un membre qui ne lui appartient pas. Il le regarde non effrayé comme une chose parmi d'autres, avec une sagesse déconcertante. C'est un crime dans l'indifférence totale, en pleine rue, en plein jour. Il fume lentement en relatant la fuite d'un jeune, tout est arrivé si vite.
« It’ssss bleeeeedinggggg ! »
Ils lui disent que cette fois-ci, il faut l'emmener à l'hôpital d'urgence en regardant la coéquipière du hasard. Elle reste là. Ils le bousculent un peu et lui demande d’éteindre la cigarette. Aral n’est pas trop dans l’urgence en 23 ans d’itinérance. Le plus jeune reçoit l’ordre d’emmener ses affaires. Dégouté il n’est pas très partant. Mais devant la seule femme coéquipière de l'astronaute, il fait bonne figure. Son supérieur lui dit qu'il a toute sa vie là-dedans, qu'il faut tout embarquer, ne rien laisser. Il met des gants du haut de ses vingts ans à peine, puis inspecte le grand sac à dos comme s'il y avait une bombe. Les gestes sont étudiés pour une toute autre intervention. Puis il tente l'impossible : mettre le matelas dans le sac sous les yeux de son supérieur comme si le temps était chronométré. Puis à deux, ils le lèvent, pas très épais l'astronaute, seul moment où Aral a mal. Ils lui demandent de ne rien toucher à l’intérieur du véhicule afin de ne pas le souiller. Il se pose délicatement afin de ne pas gêner, léger comme une plume. Puis les pompiers sûrs d'eux, demandent à la coéquipière de les laisser car ils vont s’occuper de lui.
Aral est parti.