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samedi 16 juillet 2016

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Henri Matisse : Nice, cahier noir (1918 / huile sur toile, 33 x 40,7 cm)

Je pense à Matisse, déjà évoqué récemment dans ce blog. L'une des premières expériences artistique qui m'a engagée à m'orienter dans l'art. Grâce à ma mère, qui nous faisait découvrir son œuvre à travers des catalogues, enfants. Premiers dessins et peintures effectués, familiarité de la couleur du regard maritime, de la danse, des femmes et du travail obstiné du peintre. J'avais aussi l'expérience des dessins à la gouache, de mon père, de son obstination aussi à la tâche. J'avais leurs photographies, leurs films, de paysages. Évidemment je suis persuadée que c'est à travers la culture et l'art et très tôt, que les enfants ouvrent leur regard. J'ai été conduite à travailler avec de jeunes enfants des cités, à les faire dessiner, j'avais 18 ans. Et ces jeunes n'avaient pas tous reçu d'ouverture sur l'art, par leurs parents, mais ils avaient quelque chose de très expressifs, des facultés à dessiner, sans le savoir, car dans leur observation des faits et gestes, de leur quotidien, de la lumière de leurs pays, ce furent les plus beaux dessins que je n'avais jamais vu chez de jeunes personnes. Mon regard les accompagnait et mes formations, je les découvrais, je voyais ce dont ils étaient capables assez rapidement et nous œuvrions pour les belles choses. Il y avait des prénoms si différents et je me souviens d'une Shéhérazade, que j'ai rencontré des années plus tard dans le bus, me remerciant et se souvenant de moi lui enseignant le dessin. Des années plus tard, en enseignant dans des écoles d'art, élitistes, je n'ai jamais retrouvé cette habilité, cette expression ravageuse, sauvage et aussi douce des lignes des portraits et paysages de ces enfants, auxquels j'avais créé des éditions. Et par respect, je n'ai jamais utilisé à mon propre compte leurs dessins, comme certains artistes peuvent le faire, tout est resté pour chacun d'eux, et les éditions seulement vues de mes proches. Je pense à eux.

Alors je pense aussi à Matisse et à Nice évidemment et à la culture et l'enseignement, à l'éducation. Je suis touchée par des attaques, dans mon métier, des attaques et menaces qui ont dégradé considérablement mes conditions de travail et d'enseignement, des méthodes pour faire peur, terrifier, et des banalités du mal. Tout cela fait constamment écho à ce que nous traversons avec les attentats et qui touche les plus faibles, démunis, les plus pauvres et humbles, parfois celles et ceux qui ont la paix dans leur cœur et savent l'enseigner, ne serait-ce qu'à leurs proches. Tous ces signes convergent, la violence, le silence, l'incapacité à faire la paix. Ainsi je crains pour ma profession, l'enseignement en art, ce qu'il devient, le manque absolu de sagacité, de protection et de diversité. Les difficultés de mobilités au sein d'institutions en crise, le pouvoir administratif, les erreurs et la bêtise, tout cela me semble très significatif et laborieux dans la communication et la coordination, le nivellement par le bas, alors que nous sommes vraiment en danger et qu'il y a tant de possibilités, d'idées, pour que tout se passe mieux, et tant de voix tues. Lâchetés et manque total de solidarité sont notre lot quotidien, masqués par des publicités individualistes. Lire à travers les images, comprendre, interpréter, ne nous reste que l'attention comme refrain commun.

Voici une série de peintures, dessins, collages que j'aime bien, en considérant que tout, chez Matisse, procède d'un regard ouvert (né le 31 décembre 1869 au Cateau-Cambrésis et mort le 3 novembre 1954 à Nice). Mess bonnes notes.


La réflexion (huile sur toile 46 x 55 cm, 1935) 

Auguste Matisse 1933, Photographe : Carl Van Vechten

 

Intérieur à Nice, la sieste (Nice-1922) / Jeune fille à la mauresque, robe verte (Nice -1921)

 

Nature morte aux grenades, 1947 / Le rêve, 1940

Découverte un matin de 1917, Henri Matisse n’envisageait qu’une brève étape sur la Côte d’Azur. Il y passera plus de 35 ans de sa vie, comblé par une lumière et un territoire unique. Il s’en émerveillait inlassablement. Et, c’est au printemps 1943, redoutant les bombardements alliés sur Nice, qu’il reculera d’une vingtaine de kilomètres, louant la « Villa Le Rêve » à Vence, en compagnie de Lydia Delectorskaya. Elle était sa secrétaire, son modèle, son assistante, mais également sa muse. Raymond Escholier écrira d’elle « La grande inspiratrice du maître, par sa splendeur plastique, par la beauté et l’expression de son visage, et aussi par son intelligence et son esprit, demeure Lydia Delectorskaya ». Ils resteront à Vence six ans, touchés par le charme de la demeure, avec son dédale de pièces désuètes, sa terrasse, ses fleurs, « ses beaux panaches de palmiers qui remplissent les fenêtres » et son jardin gorgé de lumière. Matisse avait emporté à Vence sa collection d’objets sans lesquels il ne pouvait créer : jarres, vases, tables et chaises, coquillages, tapis, textiles… que l’on retrouve dans ses peintures et dans ses dessins. Un charmant désordre régnait dans la villa enfouie dans une nature chatoyante au travers de laquelle se découpe la cité médiévale et les collines qui s’écoulent doucement vers la Méditerranée. « Villa le Rêve », un endroit au nom idéal.

Il dit d'elle :

« Belle villa, je veux dire pas en nougat, sans chiqué. Murs épais et portes vitrées et fenêtres allant jusqu’au plafond - donc lumière abondante. (...) Une belle terrasse, avec une grande balustrade abondamment doublée de lierre romain panaché et de beaux géraniums de couleur chaude que je ne connaissais pas - de beaux panaches de palmiers remplissent mes fenêtres ».

La Villa où vécut Henri Matisse de 1943 à 1949

Icare : Page extraite de Jazz Nytmoma, 1947

 

Petite odalisque à la robe violette, 1937

Matisse à l’œuvre (Nice) pour La chapelle du Rosaire (dite aussi chapelle Matisse) dans son appartement

À cette époque, Matisse était déjà gravement malade, âgé de plus de soixante-dix ans, Lydia décide alors d’engager Monique Bourgeois, une jeune fille pauvre, orpheline de père, pour veiller sur les nuits de Matisse. À son tour, elle deviendra son infirmière, son modèle et sa muse. Entre elle et Matisse se tisse une tendre complicité. À Louis Aragon qui lui demandait son opinion sur son modèle, Matisse répondit: « C’est le foyer de mon énergie ». L’aventure prend un tour inattendu le jour où Monique Bourgeois donne à Matisse un rival redoutable : DIEU. La jeune fille va entrer dans les ordres de Saint-Dominique, prenant le voile sous le nom de Sœur Jacques-Marie. Matisse la regrette. Toutefois, elle viendra lui rendre visite souvent. En Août 1947, elle lui soumet un dessin de vitrail qu’elle voudrait voir exécuter pour la chapelle en ruine du couvent des dominicaines, située à quelques mètres de la « Villa le Rêve ». Au bout de quelque temps, il lui annonce qu’il réalisera lui-même non seulement le vitrail, mais la chapelle entière. Commencée en 1948, l’énorme entreprise s’achève en 1952 : Matisse a 82 ans. La Chapelle du Rosaire sera offerte aux sœurs dominicaines. Pour la première fois, un peintre réalise un monument dans sa totalité, de l’architecture au mobilier en passant par les vitraux. Cette réalisation est son testament spirituel. Une œuvre majeure, dont il aimait à dire qu’elle était son chef-d’œuvre « malgré toutes ses imperfections », un lieu dont la visite emplit d’émotion. Son unique œuvre monumentale, connue dans le monde entier sous le nom de Chapelle Matisse.


La chapelle du Rosaire dite aussi chapelle Matisse est une petite chapelle érigée de 1949 à 1951 à Vence, (Alpes-Maritimes), pour le Couvent des Dominicains, par l'architecte Auguste Perret (1874-1954) et décorée par Henri Matisse (1869-1954). Elle a été consacrée le 25 juin 1951.

  

Vues de La Chappelle de Matisse, toit, intérieur...

Très malade, l'artiste n'a pu assister à l'inauguration de son œuvre, en 1951. Il écrivit ceci à cette occasion :

« Je n'ai pas cherché la beauté, j'ai cherché la vérité. Je vous présente en toute humilité la chapelle du Rosaire des dominicaines de Vence… Cette œuvre m'a demandé quatre années d'un travail exclusif et assidu. Elle est le résultat de toute la vie active… Je la considère, malgré toutes ses imperfections, comme un chef-d'œuvre. »

Les vitraux : en correspondance directe avec les céramiques, constituent l’alternative indispensable à l’« équilibre expressif de deux forces, la couleur du vitrail du côté droit et le blanc et noir sur tout le côté gauche ». Le vert, le jaune et le bleu, couleurs dominantes, s’inspirent de motifs végétaux.

En réalisant cet ultime travail pour la Chapelle du Rosaire à Vence, Matisse démontre ce qu’il a toujours proclamé, à savoir que l’art excède les « sensations rétiniennes » : « Je ne travaille pas sur la toile mais sur celui qui la regarde » déclare-t-il. Dans cet esprit, Matisse conçoit et effectue les éléments architecturaux (atelier blanc, porte du confessionnal et autel), les vitraux (Le Ciel sur la terre, Jérusalem céleste, Les Abeilles, Le Vitrail bleu pâle, L'Arbre de vie et des vitraux annexes comme "le Poisson à l'Étoile" ou un projet de vitrail "Crucifixion" non abouti), les céramiques (Pages murales, Le Chemin de croix, La Vierge à l’enfant), (Saint Dominique, Le Médaillon de la Vierge) et les chasubles, ce qui explique leur excellente coordination et la parfaite harmonie d'ensemble.

Odalisque à la culotte grise, (1926-1927, Huile sur toile)

Dans l’Odalisque à la culotte grise, la géométrie et les couleurs fortes jouent les premiers rôles. L’odalisque peinte dans des couleurs sobres : chair, vert et gris tend à se fondre dans le décor. Dans son compte rendu du Salon d’automne de 1927, le critique d’art Jacques Guenne (1896-1945) s’interroge : "Pourquoi avec toutes ses raies bleues, rouges, violettes, jaune, avec cette grande tenture rouge aux motifs gris, la petite toile de Matisse ne devient-elle pas le plus affreux étalage de papiers peints de quartier populeux, je l’ignore. Ou plutôt je sais que cet artiste est comblé par la grâce de la couleur."
Les grands motifs des tissus que Matisse a tendus sur un châssis démontable et le chromatisme dominé par le rouge annihilent toute sensation d’espace. Seuls les accessoires donnent une relative sensation de profondeur. La table Louis XV et le brasero sont régulièrement utilisés par le peintre. On a cependant bien du mal à les situer par rapport au canapé qui semble envahir leur espace.

 

Primavera (1938, Linogravure) / Nature morte aux grenades (1947 - huile sur toile, 80.5 x 60 cm)

Matisse et ses colombes...

Je ne connaissais pas cette anecdote, mais nous avons la même passion et les mêmes chemins d'observation, depuis les berges de la Seine... Riez bien de cette trouvaille, lectrices et lecteurs, vous qui m'avez accompagné dans mes pérégrinations diverses ou observé nombre de mes dessins, de vols sauvages, ou écouté des albums sonores de voix d'ailés colorés, hébergé certains anges, enterré même, accompagné l'élévation de leur esprit.

Henri Matisse avait une passion pour les oiseaux (et surtout des colombes) qui a commencé au cours de l'été 1936. De retour à Paris et en se promenant le long des berges de la Seine, son attention s'est porté sur les marchands qui vendent une variété d'oiseaux et des colombes en cage. Il est revenu à la maison avec cinq ou six oiseaux à la fois et heureux dans leurs formes et couleurs, le plumage et le chant. Son amour des oiseaux a duré toute sa vie. Vers la fin de sa journée, Matisse donna à Pablo Picasso, qui aimait les oiseaux et avait des canaris et des pigeons, une élégante colombe. Picasso en a tiré son portrait sur ​​la célèbre affiche, Colombe de la Paix.

      

dimanche 6 mars 2016

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Photographie de l'exposition dédié au mouvement psychédélique, de la collection de Frédéric Jaïs Elalouf, en lumière Blacklight.
Centre Culturel Jean Gagnant, Limoges (Photographie © Sonia Marques)

Ce sera sous le mot psychédélisme que cet article s'ouvre. Ce mot n'était pas intégré dans mes interprétations, alors-même qu'un esprit créatif pouvait se dégager avec ce mot, de plusieurs réalisations (voir mes derniers dessins "Mouvance"). J'assiste à un vernissage autour d'une exposition sur le psychédélisme au Centre Culturel Jean Gagnant de Limoges.

PSYCHÉ

Photographie de l'exposition dédié au mouvement psychédélique, de la collection de Frédéric Jaïs Elalouf, ici un tableau de fils.
Centre Culturel Jean Gagnant, Limoges (Photographie © Sonia Marques)

J'ai redécouvert l'art du tableau de fils, présenté dans l'exposition faste de Frédéric Elalouf, que nous avons rencontré entre autres. Un tableau présenté m'a fait penser à tous les tableaux de fils que mon père réalisait, et que nous admirions avec ma sœur, avec différentes formes géométriques et des fonds de tissus variés (aussi du velours) parfois très grands. Son sens artistique était ingénieux, je me souviens de palmiers et de noix de coco, d'un orange... Celui que j'ai pris en photo de l'exposition, était un peu poussiéreux. Nous trouvons là des œuvres d'artistes de cultures différentes, comme l'américaine Dorothy Iannone et le japonais Keiichi Tanaami, aussi la bande dessinée illustrée par le belge Guy Peellaert, du film Jeu de massacre (film français réalisé par Alain Jessua en 1967) dont j'avais beaucoup apprécié la réflexion sur le processus de création artistique entre réalité et fiction. De cette soirée de rencontres et de souvenirs foisonnants, je décide le lendemain, d'emmener des étudiantes voir cette exposition, avec lesquelles, le dessin s'engageait suite à des films animés de ma sélection. Je suis passée d'une direction (desseins) sur la ligne noire, dépouillée, avec le vide faisant partie des dessins, à un dessein orienté sur la profusion de couleurs, la saturation, le plein qui rempli tout l'espace. Nous sommes arrivées dans les fleurs, le peace and love (avec le psychédélisme) en sortant dehors, alors que nous étions dans des notions plus âpres à aborder, d'espaces rigides, la discrimination, l'exclusion, le racisme. Dans ces paradoxes, le cours fut complet, avec une part d'improvisation assez agréable et une inscription locale. 

     

Portraits de Keiichi Tanaami avec sa collection
Designer graphique, illustrateur, peintre et plasticien, réalisateur de films expérimentaux, figure mythique du film d'animation japonais et de la scène pop d'après-guerre au Japon, Keiichi Tanaami est célèbre pour ses œuvres psychédéliques au style singulier, mêlant couleurs flamboyantes, érotisme sous-jacent, poissons d'or géants et références surréalistes. Keiichi Tanaami est né en 1936 il avait 9 ans quand Tokyo a été bombardée pendant le Grand Raid Tokyo Air de la Seconde Guerre mondiale en 1945. Les principaux motifs de ses œuvres d'art: bombardiers, projecteurs balayant les cieux, bombes incendiaires larguées d'avion, la ville en feu, des masses en fuite, les poissons rouges souvenirs de ce moment...
« Je me précipitai loin de mon enfance, un temps qui devrait être celui de manger et jouer était celui alors de la monstruosité énigmatique de la guerre, mes rêves étaient un tourbillon de peur et d'anxiété, de colère et de résignation. Dans la nuit du raid aérien, je me souviens regarder des essaims de personnes qui fuient. Quelque chose s'est produit en moi : Est-ce réel ? Rêve et réalité sont tous mélangés dans mes souvenirs, enregistrées en permanence de façon ambiguë ».
Tanaami appris à dessiner très jeune et a passé du temps dans l'atelier du caricaturiste Kazushi Hara avec l'intention de devenir un dessinateur lui-même. Après la mort soudaine de Hara, il se tourna vers le nouveau champ artistiques des mangas, des romans graphiques, et a continué à étudier pour devenir un artiste professionnel à Musashino Art University. Ses parents ne voyaient pas bien son souhait dans l'art, mais l'nvisageaient mieux dans le design, cela afin qu'il puisse trouver du travail. Son talent s'est propagé rapidement en 1958, étudiant en deuxième année, il a reçu un prix lors d'une exposition sur l'illustration. Après ses études, il a travaillé dans une agence de publicité, mais a démissionné au bout d'un an, en raison des nombreuses commandes privées qu'il recevait. Pendant les années 60, il devint illustrateur et graphiste, tout en participant activement au Neo-Dada, l'un des mouvements artistiques qui définissent l' après-guerre au Japon. Dans la seconde moitié des années 60, il se plongea dans l'art vidéo, le nouveau milieu dans la scène artistique à l'époque. En 1967, Tanaami a fait son premier voyage à New-York. Là , il se trouva face à face avec les œuvres d' Andy Warhol qui brillait au milieu d'une tempête prospère américaine consumériste, et Tanaami a été frappé par les nouvelles possibilités de l' art dans le monde du design.
«
Warhol était en train de passer d'illustrateur commercial à l'artiste, et j'ai vu sa méthode incisive dans le monde de l'art. Ses stratégies étaient identiques aux stratégies employées par les agences de publicité. Il a utilisé des icônes contemporaines comme motifs dans ses œuvres et pour ses films, ses journaux et des groupes de rock. En d'autres termes, seule Warhol recevait les recettes de la vente de ses œuvres au marché de l'art. J'ai été choqué par cela, et en même temps, je l'ai admiré comme le modèle parfait. Comme Warhol, j'ai décidé de ne pas me limiter à un seul médiums des beaux-arts mais d'explorer de nombreuses méthodes différentes.»
A la hauteur de la culture psychédélique et le pop art, le kitsch, les illustrations colorées et la conception des travaux de Tanaami sont de haute renommée au Japon et à l'étranger. "No more war", sa pièce primée de 1968 fut contre la guerre, en plus de son art il a réalisé des couvertures d'albums pour des groupes légendaires The Monkees et Jefferson Airplane et autres travaux, et a laissé une empreinte importante pour l'introduction de l'art psychédélique et pop au Japon. En outre, sa série de peintures érotiques mettant en vedette des actrices d'Hollywood effectuées dans les années 70, est devenue un important corpus de travail qui a déclaré Tanaami comme artiste japonais avec un œil plein d'humour sur ​​la culture américaine. En 1975, Tanaami est devenu le premier directeur artistique de l'édition japonaise de Playboy Magazine et est allé à New York... En 1981, à l'âge de 45 ans , il a subi un œdème pulmonaire et a plané entre la vie et la mort. Tout au long des années 80 et 90, Tanaami a créé de nombreuses œuvres centrées sur le thème de "La vie et la mort", qui proviennent d'hallucination qu'il a vécu pendant sa maladie. De même, les grues, les éléphants et les femmes nues qui apparaissent lavec des spirales et les formes architecturales miniatures, les jardins sont caractéristiques de ses œuvres de cette période.



Image tirée d'un de ses livres, d'une de ses animations : Portrait Keiichi Tanaami + DVD (Japonais) Tankobon relié – 8 septembre 2010
Puis la biographie de Dorothy Iannone, j'ai retrouvé un portrait d'elle plus jeune et un plus récent, avec ce même siège en osier.

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Ode joyeuse à une sexualité débordante, prônant l’union extatique et l’amour inconditionnel, l’œuvre de Dorothy Iannone a fréquemment été confrontée à la censure et notamment dès 1969, lors de l’exposition Friends organisée par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Bern, Dorothy Iannone a d'ailleurs restitué entièrement cet évènement dans son livre d’artiste The Story of Bern, un «roman graphique», Iannone relate abondamment cet épisode au cours duquel la censure officieuse lui a fit de toute évidence perdre le goût des couleurs – le roman parut en noir et blanc. Irrésistible générosité d’une artiste rare et profondément attachée au concept philosophique d’Eros. À la question de savoir comment elle souhaitait entrer dans l’histoire, Dorothy Iannone répondit :

« Comme une amante, [puis elle pensa en elle-même] une brillante amante ». Elle ajouta : « Ma vie a déterminé et détermine encore aujourd’hui le type d’amante que je suis. Peut-être que je ne connais pas encore le mot pour le décrire, néanmoins, je suis là, comme vous, vibrant dans ce monde que nous savons à présent composé de billions de galaxies, et mes attentes, tout comme les vôtres, sont de trouver le centre de moi-même et de rejoindre le jardin de la joie, tel est l’unique attribut de l’amant à travers lequel je peux, sans certitude absolue, mais cependant avec un désir ardent, me définir. »

Dorothy Iannone fut pour la première fois confrontée à la censure en 1961, lorsqu’elle s’opposa à l’interdiction de publication du roman «Tropic of Cancer» de Henry Miller – et qu’elle obtint finalement gain de cause devant un tribunal américain. Depuis le début des années 1960, l'artiste Dorothy Iannone (née en 1933 à Boston, vit et travaille à Berlin) se consacre de diverses manières (à travers peintures, dessins, collages, sculptures vidéo, dispositifs sonores, objets et livres d'artistes) à la représentation d'expériences amoureuses extatiques et, à travers elles, à l'idée d'un amour absolu. Bien que la conception de la sexualité se soit inscrite dans l'esprit de la rupture sociale des années 1960 et 1970, ses représentations se trouvaient en contradiction avec les notions de morale courante. Dans son art, Iannone se soustrait à toutes frontières sociales, normatives ou artistiques, ainsi qu'à toute tentative de classification. Son langage pictural, entre pop art et art brut, n'est pas sans rappeler l'esthétique de certaines bandes dessinées. Les caractéristiques sexuelles schématiques sont particulièrement mises en avant et appliquées à des corps stylisés, tout en étant souvent combinées à des textes sans équivoque (Let Me Squeeze Your Fat Cunt, 1970-1971).
La dimension mythique de l'œuvre de Iannone est d'une importance primordiale. Iannone développe son propre monde d'images qui gravite autour de la notion philosophique de l'Éros. Ce terme implique l'idée que l'homme est envahi par son désir. Le désir est considéré comme une force naturelle animée par l'amour, l'extase et la déliquescence du Moi, cette aspiration à une union du physique et du psychique. L'authenticité et l'originalité de l'œuvre de l'artiste ont contribué, depuis les années 1960, à la libéralisation de la sexualité et à l'affirmation de l'autonomie féminine. En présentant publiquement ses travaux, Iannone fait preuve d'une approche lucide et pertinente d'une thématique souvent traitée, aujourd'hui encore, dans la gêne et la controverse.

Elle est représentée à Paris par la galerie Air de Paris.


Dorothy Iannone : An Explosive Interlude (1979 - Extract from 13 drawings, ink on Bristol board each 40 x 30 cm)

Dorothy Iannone : Ms Liberty (1972/2007 framed gouache and acrylic on board 83,5 x 66 cm)
J'ai revu une partie de mon parcours et de mes collaborations, et le psychédélisme a éclairé quelques unes de mes aventures graphiques. Je me suis souvenue de bien de mes présentations. Je dors dans une pièce, où n'ayant pas de place, ni pour la prendre encore en photo, règne une grande tenture que j'ai réalisée d'un grand saltimbanque, jusqu'au plafond, d'un textile souple. Lorsque je suis rentrée chez moi, bien que cela fait des mois qu'elle est là, je fus surprise de la voir tout autrement, suite à l'exposition sur le psychédélisme. Elle domine l'espace et surement mes rêves et son nom, comme par enchantement c'est "Domino". Très étonnant.
Le psychédélisme révèlerait l'âme (du grec ancien ψυχή = psychẽ « âme », et δηλοῦν = dẽloun « rendre visible, montrer ») C'est un mouvement de contre-culture apparu dans le milieu des années 1960. Toujours merveilleux de rencontrer des personnes différentes dont la vie se concentre sur une passion, qui s'élargit à une société, une histoire, des pratiques et des interactions et qui arrivent dans notre contemporain avec une résonance singulière. Jaïs Elalouf qui préfigure un musée dédié à ce patrimoine du mouvement psychédélique et ses amis, veulent transmettre et préserver leurs valeurs, au-delà de l'art portées par la génération de la contre-culture, des valeurs humanistes d'égalité entre les femmes et les hommes, de protection de la biodiversité, de la nature, d'arrêt de destruction des ressources naturelles. Jaïs Elalouf dit  :
"Nous sommes dans un système basé sur une croissance infinie dans un système fini. Aberration mathématique ! Comment nos politiques peuvent-ils continuer dans cette voix ? Voici 45 ans que naissaient les premières considérations écologiques. Les gens de la contre-culture avaient déjà compris que ce système était voué à sa perte. Depuis rien n'a changé".


J'ajouterai un extrait d'un texte de l'artiste Lili Reynaud-Dewar, (in Monographie - Véronique Rizzo, édition 02, Paris, 2006) au sujet du psychédélisme. J'avais été invitée à la HEAD de Genève par l'artiste Camille Tsvetoukhine à ce moment, l'une de ses étudiantes, et également, qui fut, une de mes anciennes étudiantes de l'école des beaux-arts d'Angers où j'ai enseigné neuf années auparavant. Dédicace à nos rencontres :

On pourrait réduire et organiser les utopies esthétiques du siècle dernier en deux grands pans d'avant-gardes successives : l'utopie moderniste, l'utopie psychédélique. Elles partagent notamment l'objectif de réformer l'espace social et individuel par l'art et de proposer une conception radicalement nouvelle du monde, débarrassée de ses scories figuratives et de ses à priori représentationnels : l'abstraction comme le vecteur d'une harmonie nouvellement possible entre l'homme et le monde.
« Pour la Nouvelle Plastique, la nature est cette grande manifestation au travers de laquelle notre moi le plus profond est révélé et assume son apparence concrète. (…) Plus nous percevons l'harmonie de manière pure, plus nous pourrons exprimer plastiquement de manière pure la relation de la couleur et du son. »
«Le psychédélisme équivaut à une conscience de l'esprit grand ouvert. Psychédélique signifie extatique, ce qui veut dire se tenir en dehors des repères normaux. Cela signifie sortir de votre esprit, de votre monde habituel de contingences, espace et temps coordonnés. Et le point primordial : tout ce qui existe en dehors existe ici à l'intérieur.» Equivalence globale du projet : retrouver une conscience 'pure' du monde, développer les moyens concrets de l'exprimer.
« La recherche de l'expression de la vastitude a entraîné la recherche de la plus grande tension possible : la ligne droite ; parce que toutes les lignes courbes se résolvent dans une droite, il ne reste plus de place à la courbe. »
« L'art psychédélique est généralement cinétique, vibrant, et animé par un mouvement d'incessante ébullition. »
L'importance des drogues dans l'expérience psychédélique n'explique qu'en partie la rupture caractéristique avec l'esthétique construite du modernisme. C'est également à un certain héritage moderne que s'attaquèrent les beatniks puis les hippies. Porteurs d'une utopie collective rejetant en bloc l'individualisme de la société bureaucratico-familiale des années 50/60 (de la même manière que le modernisme proposait un modèle collectif nouveau, en rupture avec le conservatisme de la société libérale bourgeoise du début du XXème siècle), ce qu'ils ont dénigré le plus frontalement était le rationalisme intégré et oppressant, hérité entre autres d'une certaine conception/déviance du modernisme. Enfin, pris dans son ensemble, du moins à partir des années 60, le mouvement psychédélique est anti-élitiste, de masse, et intègre à son projet esthétique tout un tas de motifs issus de la culture populaire, de la rue, de la musique pop, du folklore fashion, des croyances philosophico mystiques, des drogues hallucinogènes, de références à une culture visuelle éclatée (des tendances ornementales de l'Art Nouveau aux imprimés sériels orientaux), etc… Un double mouvement de dilution dans le mainstream et de diffusion vers le mainstream qui pose les conditions de la post-modernité et d'une autonomie réévaluée de la création. Face à la pureté - du moins revendiquée- du projet moderniste, le mouvement psychédélique est une idéologie esthétique et critique corrompue par son rapport massivement libéré à la culture populaire ; c'est un bâtard…

(...)

Alors qu'émerge aux Etats-Unis la pensée psychédélique, une scission s'opère au sein des artistes concrets, en Argentine et au Brésil, sous l'influence d'Hélio Oiticica et de Lygia Clark, et plus tard en France, au travers des expérimentations plastico-sociales du Groupe de Recherches d'Art Visuel. A Sao Paulo et à Rio, l'esthétique rationaliste de l'art concret regroupe deux tendances : la tendance 'paulista', plus intellectuelle, et la tendance 'carioca', plus intuitive, à laquelle appartient Lygia Clark. « Moi, si je travaille, Mondrian, c'est pour me réaliser, au plus haut sens esthétique et religieux. Ce n'est pas pour faire des surfaces. Si j'expose, c'est pour transmettre à d'autres ce moment d'arrêt dans la dynamique cosmologique que l'artiste peut capter ». Sans rejeter en bloc la pensée de Mondrian, Lygia Clark et quelques 'néo-concrets' souhaitent lui donner une épaisseur cosmique qu'on pourrait considérer aux antipodes du projet rationnel de De Stijl (n'étaient ce les ambiguïtés associées à la quête d'absolue vérité du gourou du néo-plasticisme). Pour Lygia Clark, l'abstraction ouvre deux voies : « Lorsque l'artiste a aboli la figure et qu'il est entré dans l'abstraction, il y eut comme toujours, deux positions, l'une romantique, l'autre construite. Deux tendances différentes mais valables, car nécessaires à l'expression. » C'est l'alternative romantique que semble privilégier alors Lygia Clark, qui définit son rapport au monde comme « panthéiste ». Alternative qui fait écho à la bourgeonnante conception psychédélique de la création : traversée par le désir d'immersion dans le sublime et de communication avec l'univers, par le mythe d'une origine perdue et de la rupture (sociale, intellectuelle) indispensable pour fusionner à nouveau avec elle. Dans cette quête de l'expérience absolue, il faut voir le préliminaire à une réévaluation du réel, à une volonté de transformation effective des rapports sociaux. Il n'y a pas contre-culture qui ne veuille agir « en tant qu'opposition à ce qui est là ». Lygia Clark fera évoluer son art vers une renonciation de sa condition d'auteur, pour proposer uniquement « des situations dans lesquelles l'autre traverse des expériences, peut-être même pas esthétiques, mais plutôt sensorielles et psychologiques. » Paris post 68, le GRAV pose les principes d'une abstraction perceptuelle et de l'effectivité de nouveaux modèles relationnels entre oeuvre et spectateurs. « En même temps que l'art à évolué du figuratif vers le réel, de la fiction vers l'événement, il s'est dépouillé de son lourd fardeau métaphysique. A partir de maintenant, il fait partie de la vraie vie (…) Il est, par-dessus tout, un facteur d'activation de nos sens. Je fais un art de sensations primaires. » Exit la dimension métaphysico cosmique de l'art, le sublime : le GRAV s'appuie uniquement sur les effets transmissibles au nerf optique par les moyens cinétiques. Des effets psychotropes sans la consommation de psychotropes… Peut-être est-ce de là qu'il faudrait partir pour tirer les conclusions de la brièveté du moment du GRAV. « L'Op Art, plus que n'importe quel autre mouvement artistique, semble finalement avoir obéi à la lettre à son principe d'obsolescence planifiée. » Sans doute faudrait-il aussi prendre en compte son intégration ultime à l'intérieur même des structures de l'establishment libéral et de la planification sociale, manière d'accomplir intégralement (d'achever) le projet de fusion (!) avec la réalité (quoique sans l'ampleur requise pour la pérennisation de l'alliance). Ailleurs, dans les années 70, Lygia Clark propose des situations et des objets transactionnels thérapeutiques…

Semaine particulièrement enrichissante car elle m'a fait me souvenir de nos expériences sensorielles dans le collectif Téléférique. J'ai repensé à Phosphène en particulier, hypnotique et sonore et quel phénomène cela a produit début des années 2000, dans un cercle réduit artistique, qui prônait aussi des valeurs humanistes. Le GRAV fut d'ailleurs une des premières références d'une étudiante à l'université dont le sujet de son mémoire fut notre collectif. Lorsque l'on enseigne dans le multimédia, il y a toute cette histoire, que nombre de collègues ne connaissent pas et qui réduit considérablement la possibilité de développer un enseignement engagé dans l'art. Il faut dire que nombre de postes qui s'ouvrent dans ce domaine (performance oblige, être à la pointe des nouvelles technologies) élaguent complètement et l'histoire et les directions possibles dans ces domaines, ne trouvant également aucun membre de jury apte à sélectionner des professeurs ouverts, et pas vraiment de professeure au féminin, par à priori. Je vois beaucoup de possibilités se fermer par méconnaissances et une orientation sur des formations techniques dans tous les sens, sur des logiciels déjà dépassés, dans la course marchande aux nouveaux standards.
Nous sommes dans un système basé sur une croissance infinie dans un système fini. Aberration mathématique !

Fractals. Il y avait un choux romanesco dans l'exposition. Mon chou-fleur préféré, romain. La vedette de mon installation limousine, une inauguration bien pensée.

lundi 23 novembre 2015

ϴ♄α¥◎

Bonjour (OHAYO) Film de Yasujiro Ozu, 1959

Revoir Ozu… Il y avait quelque chose dans le film Bonjour qui m'était resté en mémoire : la protestation des enfants.

L'histoire :

Minoru et Isamu vivent avec leurs parents dans la banlieue de Tokyo. En rentrant de l'école, ils aiment à s'arrêter chez un voisin qui a la télévision pour regarder des matches de sumo. Leurs parents, mécontents, leur interdisent d'y retourner. Pour protester, Minoru et Isamu entament une grève de la parole, qui va provoquer par ricochet de nombreuses incompréhensions parmi les voisins.

En revisionnant le film, je remarque autre chose, toujours traversée par nos actualités politiques et socio-culturelles vues d'ici. Minoru et Isamu, critiquent les comportements de leurs parents, ou le modèle de l'autorité (du quotidien), tel qu'il leurs est perçu. Une approche philosophique du film concentre son développement sur ce quotidien, dont nombre de formules, perçues comme 'creuses' du point de vue des enfants, ponctuent la journée, comme "Bonjour", "Il fait beau aujourd'hui", "Comment allez-vous ?". Les enfants les perçoivent comme des formules hypocrites, où rien ne s'échange vraiment, alors que dans leur monde de jeux, ils s'expriment librement. Le père insiste sur le fait que les enfants doivent se tenir et ne pas parler à tort et à travers. Le fond historique du décor du film est la transformation de la société japonaise. D'un côté nous avons un panorama du voisinage où la rumeur et les jalousies se colportent d'une porte à l'autre et peut dégrader la dignité des femmes (sur ce fait on peut toujours l'observer de notre côté aujourd'hui), des rapports inégalitaires entre femmes et hommes à la maison et de l'émergence des femmes dans le monde du travail (toujours d'actualité), dans un décor représentant la banlieue de Tokyo ;  de l'autre, il y a l'introduction d'un média de sons et d'images en mouvement : la télévision.
C'est toute une interrogation du message (et de sa transmission, sa compréhension, son interprétation) qui travaille le monde des enfants, mais à travers aussi, l'avènement des émissions télévisées. Émettre et transmettre, ici, se différencient, même s'ils procèdent tous deux de la médiation.

Petit aparté historique :
L'invention de la télévision est l'aboutissement d'une longue chaîne d'innovations entre scientifiques, ingénieurs, écossais, allemands, américains, et américain d'origine russe… qui débute officiellement en 1926 (nous savons combien les recherches antérieures et les découvertes contribuent aux officielles démonstrations)… Côté français, on note en 1931 la première émission de télévision publique : L'ingénieur français René Barthélemy réussit pour la première fois en France à retransmettre une image de 30 lignes entre Montrouge et Malakoff en banlieue parisienne. Directeur du centre expérimental de Montrouge, Barthélemy a développé un procédé de télévision qu'il ne cessera de perfectionner. Quatre ans plus tard il réalisera la première émission régulière de télévision française. Côté japonais, la NHK, compagnie de diffusion au Japon, a commencé à émettre en 1925 et sa propre chaîne en 1953, la couleur arrive en 1960.
Dans Bonjour, le film d'Ozu, la référence est plus généralement faite aux États-Unis, dont l'occupation du Japon a pris fin au début des années 1950.

Si les enfants filent chez leurs voisins plus modernes, afin de regarder des parties de Sumos (en noir et blanc) en évinçant leurs devoirs, c'est qu'ils se rassemblent sur quelque chose qui leur parait "plus" animé que les conversations "inutiles" de leurs parents. Cette illusion arrivée, l'écran télévisé, l'objet conflictuel, défie la culture traditionnelle des parents japonais, et l'attitude décontractée amenée par l'usage anglophone met en perspective le changement des espaces de convivialité. Comme dans toutes transformations de rites et de repères, l'accompagnement des parents joue un rôle élémentaire, dans la capacité à inventer de nouveaux dialogues et jeux avec les enfants, tout en gardant et en transmettant les fondements de leurs cultures. La machine à laver est aussi, du côté des femmes, un objet qui va révolutionner les tâches domestiques, mais aussi maintenir la dichotomie entre hommes et femmes très longtemps (la femme a une machine à laver, l'homme un ordinateur) et sera transmise de parents aux enfants. On peut observer que depuis ces années 50, la condition de la femme n'a pas évolué aussi vite que le bouleversement des us et coutumes et des technologies.
L'esthétique dépouillée d'Ozu, dans ce film, devient un modèle dans le design contemporain. Le fameux siège où s'assoit le petit frère attachant Isamu, les pulls marrons à bandes bordeaux, les espaces cloisonnés par des pans légers et amovibles, les tables basses et la relation corporelle au sol, l'importance du riz, comme ciment des repas entre enfants et parents, même lorsque les enfants font grève de la faim, il se retrouvent à voler le récipient où se cuit le riz afin de se rassasier avec leurs doigts, sans les baguettes... Et nous remarquions les superbes étiquettes, larges et assez grandes, au dos des pantalons des enfants.


I LOVE YOU

Le professeur d'anglais est celui qui va éclairer et parfois réussir à rompre le silence, sans toutefois abandonner la courtoisie des phrases futiles. La langue anglaise arrive dans le film en clin d’œil et langage amoureux petit détonateur de situation décalées et humoristiques. Le petit Isamu va souvent dire "I love you", avec une rapidité et une facilité déconcertante, sans l'associer au sens, quand bien même la déclaration d'amour des adultes japonais s'avère plus difficile et un long chemin de séduction, qui passe par les formules perçues comme insipides pour les enfants. Le professeur d'anglais amoureux, et son amoureuse, femme moderne qui travaille et lui demande des textes de traduction, forment le couple dialoguant, avec pudeur, sachant lire avec l'expérience dans ces "Bonjour" et ces "Il fait beau". Les enfants sont là exclus de ces formes de dialogue en leurs présences, d'un langage qui leurs demeure secret finalement, car encore sans expérience de vie. Ils sont néanmoins témoins et bien inclus, dans le monde des adultes avec leurs activités, dans la même communauté de vie. Les enfants faisant la grève à la parole afin de protester contre leurs parents, inventent une forme pacifique de protestation et s'évertuent à "tenir parole", quand bien même le père leurs donnait une leçon sur le langage et le respect. Et nous voyons dans le film, qu'il n'est pas si psychorigide que les enfants veulent le faire paraître. Même si, au début, le père n'est pas dans l'écoute de son fils ainé qui lui fait face, mais dans l'idée de rétablir l'ordre et surtout, le faire taire. Dans son rôle de l'autorité, qu'il tente de tenir, le père (et la mère) émettent au fur et à mesure, des concessions, une écoute, une observation, qui permettent aux uns et aux autres de continuer à vivre ensemble, et d'accepter un nouvel objet extérieur, communiquant. La mère et le père seront unis dans cette évolution enfantine, tout en gardant l'espace de chacun, viable, même dans de petits espaces familiaux. Sans violence, dans ce film, les parents vont même s'amuser de l'attitude de leurs enfants et observer jusqu'à quand vont-ils tenir. De leur côté, les enfants vont éprouver le langage et l'utilité des formules qui leurs paraissaient inutiles dans la société.

On lit la méfiance d'Ozu dans un ordre qui serait absolu ou tout puissant ne serait-ce que par la quasi absence de la télévision, cet objet de communication qui créé le désordre familiale. Ce rapport à la puissance et l'impuissance de la parole devient ici créative et même récréative dans cette famille. Cette réflexion médiatique dépasse donc le désœuvrement qu'amène un nouveau pouvoir, celui des images télévisées, par le cinéma et sa mise en scène (du cinéaste réfléchissant sur son médium)
Mon analyse du film d'Ozu tourne autours de la relation entre enfants et parents. Les mots d'ordre du père qui étouffent la parole de l'enfant et le désir de l'enfant de prendre la parole et dans l'impasse de pouvoir le faire, impose son silence et tient parole, jusqu'au consensus. Quelque chose entre ces enfants qui ne parlent plus à leur père et imposent le silence.
Ozu explique sur Bonjour que "l'on peut bavarder à l'infini sur des choses insignifiantes, mais quand on arrive à l'essentiel, il est très difficile de dire quoi que ce soit". Et comme le dit le professeur d'anglais : "Il faut parfois dire des choses importantes". À la fin du film, les amoureux, sur le quai d'une gare, échangent des formules creuses, mais spectateurs, nous pouvons comprendre alors, en clin d’œil au développé du film, que celles-ci cachent une épaisseur des sentiments partagés, de communion, que seuls les amoureux peuvent comprendre. N'a-t-il pas là découvert le secret ? Tout se résout à cet instant. Ce film plaisant, fait de la plaisanterie, de joyeux désordres entretenus éloignant l'ordre établi.
La fin se termine très bien, par une entente et une écoute des parents et des enfants. Le temps que le film s'achemine et la famille s'est transformée avec l'usage des objets, l'usage du langage. C'est infime mais cela augure de plus grandes transformations. Et les enfants ont grandi.
Ce film garde une fraîcheur et une légèreté sur l'éducation propice à la réflexion, à l'aune de notre monde contemporain et des introductions radicales qui offensent actuellement nos cultures occidentales, notre vivre ensemble. Je regarde du côté de l'histoire au pays du Soleil levant, car il y a là, un apport étranger, exotique et bénéfique à la distanciation. La sympathie et le calme que révèle le regard d'Ozu, est une belle leçon. La scène du Hula-Hoop est ma préférée.

Réflexions plus graves ici, à la recherche de la paix :

Quand les enfants de notre pays en arrivent à la radicalisation et défient notre modèle culturel en tuant leurs proches, des individus de leurs âges bénéficiant des mêmes droits, c'est qu'il y a une crise profonde dans l'éducation, dans notre société. De jeunes gens ont tiré sur d'autres jeunes gens et se sont tués, dans des quartiers qu'ils connaissaient. Les cibles ne sont pas politiques. Ici la simple connaissance est bien séparée de la reconnaissance. Ces criminels n'ont pas connaissance de leurs droits, autrement que celui, amateur, de l'utilisation des armes. Le "Bonjour" et le "Il fait beau" a définitivement disparu de leur mode de communication. Il faut beaucoup souffrir pour avoir le besoin imminent de trouver un repère, un père virtuel qui puisse dicter une loi simplifiée de la raison de vivre. Elle se transforme, in fine, en la recherche d'une raison de la mort. C'est une logique et celles et ceux qui ont besoin d'une logique pour comprendre le monde sont bien malheureux. C'est la fin de l'imaginaire.
Il serait glaçant de penser que cette loi dictée, cette voix serait juste émise depuis un téléphone jetable, un signal, des signaux dégradés, dématérialisation des commandants, des commandes. Il se peut que nombre d'opérations foirent ou s'annulent aussi, grâce aux intermédiaires dégradés et défaillants. Tout comme quiconque peut ne rien comprendre d'un site Internet et de ses écrits, ses visuels, et malgré tout adhérer au contenu, à la forme, sans rien analyser et sans rien y voir.

Pour revenir à la logique, comme l'écrivait la philosophe Hannah Arendt, dans son travail sur la politique et la désolation :  "La seule faculté de l'esprit humain qui n'ait besoin ni du moi ni d'autrui ni du monde pour fonctionner surement est l'aptitude au raisonnement logique". Toutes ces leçons ne sont pas tirées et je l'observe au quotidien, même dans des milieux où les bibliothèques et les professeurs ne manquent pas. Les livres ne peuvent remplacer l'expérience de vie. Les livres et les lignes de mots illustrent notre histoire. Notre présent, ces instants fébriles, ont très peu de livres et de lignes de mots pour illustrer ce qu'il advient. La distance peut prendre un certain temps, des siècles.
- Quelle civilisation sera mieux penser la nôtre ?

"Tu ne tueras point" se trouve dans toutes les religions.

Le droit à la vie

Il s'agit du droit à ne pas être tué. La réprobation de l'homicide. Le droit à la vie est comme le « Tu ne tueras point ». C'est repris dans la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948.
Le droit à la vie a été invoqué pour protéger le citoyen contre ce qu'il considère comme « un meurtre légal », autrement dit : la peine de mort. Certains pacifistes, ont par le même raisonnement utilisé le droit à la vie pour combattre la guerre qui serait « le droit de ne tuer personne et de ne pas être tué ».

Le droit de ne tuer personne et de ne pas être tué

 J'entends si souvent les grues migrer ces jours-ci, leurs cris que j'interprète comme des enthousiasmes collectifs. Je viens d'en entendre à l'instant dans l'écriture de cet article, long et libre. Longs et libres sont ces envols des oiseaux vers d'autres contrées. Hier soir encore, je les ai vues, en V, au dessus des nuages, du bleu roi du ciel et de la lune blanche.

L'enfant est capable de créer de nouvelles valeurs.
- Les parents sont-ils en mesure d'écouter leurs enfants aujourd'hui ? Les enfants sont-ils en confiance avec le monde des adultes ? Les enseignements peuvent-ils désarmer ce qui advient ?
Éloignés de notre société sont les enseignements bouddhistes, desquels j'ai beaucoup appris, et surement si peu retenu. Le Bouddha avait analysé cette question du désir et de l"envie. Il vit qu’à l’origine de notre malaise il y avait le désir : l’envie d’avoir ou d’être toujours plus.
Ces jours-ci je pense à comment se matérialisent en violence, l'envie, la frustration, le désir, la jalousie, mais aussi à la perte de connaissance de comment faire la paix. Notre société l'a-t-elle su un jour ? Cette dernière, est une valeur qui a complètement disparue de nos enseignements.

Résister aux formules lapidaires, pouvoir continuer à écrire longuement, ne pas entrer dans la formule militaire des armements, du surveiller punir, et des cadenas qui clôturent les portes des enseignements, ne pas être soumis aux imbéciles commandants qui ne savent ni écrire ni lire et se refusent à comprendre tout contenu, s'employer au discernement.
Accorder à tous la faculté de raisonner, de penser, plutôt que d'exploiter les commisérations à des fins politiques. Il me semble que le concept de guerre n'a pas été revisité depuis des lustres et manque d'imagination, son recours à la force afin de régler des différents est une stratégie qui recule, plus qu'une tactique avancée. Le criminel et l'ennemi ne se distinguent plus de la masse des innocents et ne détruisent aucune armée. Les catégories opposées dans les guerres classiques ne sont plus opérationnelles. Seules la menace et la terreur deviennent des objectifs qui touchent la subjectivité de chacun, de chaque cœur. À cela, la distance critique des citoyens contre tout état sécuritaire, empêchant les libertés, peut devenir un moyen d'assouplir et redonner confiance, en une capacité de réflexion, non négociable, dans la liberté de penser. De nouvelles formes de protections sont à inventer également. Se refuser à céder à l’effroi paranoïaque pour une résistance éthique, éloigner de soi la défiance et la suspicion : nous avons là un travail intérieur à réaliser face aux menaces extérieures qui diffusent la peur.

Avec un Ozu, tout devient possible.
- N'est-ce pas armés par ces œuvres disséminées, vestiges éparses de notre civilisation, que la confiance revient ?
Légèreté et fraîcheur dans un monde toujours plus lourd et grave, sans humour.
Du côté du Soleil levant imaginé, je me réveille souvent afin de trouver la paix.

O Livro do desassossego de Bernardo Soares est une œuvre posthume du poète portugais Fernando Pessoa (1913-1935), qui veut dire "Le livre de l'intranquilité". Un siècle passé déjà.
Je me sens intranquille comme dans ces poèmes. Je boude souvent comme le petit Isamu.
Je proteste contre toutes formes de violences imposées.

❥ OHAYO !

lundi 27 avril 2015

ᙅᗩℱÉ ᒪᓰ☂♈ᒪᕮ ᗷ〇Ꭹ

Café little boy (Photographie © Jean-Luc Vilmouth)

Il y avait une œuvre dont je souhaitais écrire un article, celle de l'artiste Jean-Luc Vilmouth, nommée "Café little boy". Puis cet article est resté en suspend, il y eu le drame à Paris en ce début d'année, la notion de liberté d'expression, dessiner devenait une arme.
J'ai repris quelques réflexions sur cette œuvre, car, ici, le dessin prenait une autre forme et, elle concerne la paix. Elle nous informe aussi. Les armes sont en creux, derrière un tableau d'école. Cette installation révèle la liberté d'actions et de rencontres, mais aussi d'accès à d'autres cultures et c'est un professeur et artiste enseignant qui pose un regard sur un passé terrifiant, sur les dégâts de la guerre, des armes utilisées. Il nous offre un lieu de dessins. Jean-Luc Vilmouth m'a aimablement transmis ces photographies, sans connaitre le texte en devenir, je le remercie.

"Café little boy" est une œuvre, que je trouve pacifiste et c'est pourquoi elle me parle. C'est aussi une belle idée et installation participative, libre, qui fonde ses questionnements sur des notions extrêmement graves. Dans cette installation, le dessin prend toute la place. L'installation de "Café little boy" a été présentée la première fois à Hiroshima, en 2002, berceau de l'idée, puis à Paris, au Centre George Pompidou, en 2014 (elle est encore visible au Musée), et récemment au Japon pour le festival international de culture contemporaine Parasophia à Kyoto. L'artiste a, dans son parcours artistique, plusieurs fois réalisé des cafés, des installations où l'on se rassemble autours d'une thématique, mais surtout dans des lieux, pays différents, dont les histoires (de guerre, de politique, de cultures) génèrent les qualités de l'imaginaire qu'il va associer. Le rassemblement que provoque la convivialité d'un café permet peut-être de se raconter l'histoire ou les histoires personnelles, qui découlent de la rencontre avec le lieu, sa mémoire.

Pour le "Café little boy", cette mémoire devient commune à différents étrangers, son écho avec l'actualité, ou la catastrophe au Japon encore récente de Fukushima de 2011, nous parvient et nous interroge, sur la guerre, sur nos outils, nos armes, nos industries, sur la répétition, sur la négation, sur la protection, mais toujours l'absolue nécessité d'exprimer son ressenti. Son nom vient du nom de code de la bombe A qui fut larguée sur Hiroshima au Japon le 6 août 1945 à 8 h 15 : Little Boy. Ce nom, « petit garçon », est à lui seul une défiance à l'humanité. Cette bombe a détruit toute filiation et nombre de petits garçons et de petites filles. Apposer devant le nom de la bombe, le mot de "café", dans la série des cafés de l'artiste, c'est installer une commémoration, où le nom et les évènements, sont associés, mais surtout sur la question d'être ensemble au moment présent. Il se conjugue un verbe, celui de dessiner, avec une craie à la main, et inscrire des messages. L'installation est composée de murs recouverts de peinture verte pour tableaux d'école, de tables également peintes et de tabourets, 6 photographies noir et blanc d'Hiroshima et des messages des survivants, 1 horloge murale indiquant l'heure à laquelle la bombe a explosé, cette installation évolue suivant les interventions du public invité à écrire des messages à la craie de différentes couleurs et à en effacer d'autres.

Ce grand espace vert est le début de tous les possibles et il faut les animer dans le présent mais aussi les réanimer. Combien de personnes ne sont pas sensibilisées sur le sujet des effets de l'explosion de la bombe, mais aussi du contexte, combien le sont mais ne peuvent encore en parler, écrire dessus ?
Il y a des craies de plusieurs couleurs à la disposition du public. Il y a des images d'archives qui font partie de cette installation. Elles viennent de l'école primaire de Fukoromachi de Hiroshima, où il restait un tableau et des murs en béton. Des gens qui avaient subi l'explosion, ramassaient les craies et écrivaient des messages sur ce tableau pour se signaler. Il y a une horloge, dont le temps s'est arrêté au moment de l'explosion de la bombe atomique, mais dont l'aiguille des secondes continue à tourner.

De mon point de vue, c'est une histoire mémorielle universelle qui est rejouée et se destine à des personnes et enfants de notre présent. L'expression porte là, des valeurs, non identitaires, mais auxquelles, nous pouvons tous nous identifier. Et cela a un écho, assez fort sur l'enseignement (le tableau), dans une installation artistique à dominante verte, qui se bariole de couleurs différentes et finie par faire grouiller une masse d'écritures que l'on ne distingue plus, par les superpositions et les effacements. L'histoire des graffitis est ici valorisée, tout ce qui est inscription, peinture réalisée sur des murs, monuments, objets, situés dans l'espace public, ici d'exposition. Cette histoire de griffures qui remonte à la Grèce antique, mais, de nos jours, dans beaucoup de pays dessiner sur les murs est considéré comme un acte de vandalisme, sur les propriétés privées. Le travail de Jean-Luc Vilmouth est inversé : autoriser des personnes à dessiner n'est pas évident, sensibiliser sur ce sujet devient aussi un engagement où l'on doit parler de la guerre si l'on veut parler de la paix. Les sujets qui fâchent ont-ils des potentiels de paix dont il faut extraire les formules, pour des effets des générations plus tard ?
D'instinct, Il y a ce désir que les enfants expriment, que l'on a tous connu, celui de prendre des craies, en dehors des cours et des classes, et d'écrire librement et de dessiner sur le tableau. L'expression est ici bien réanimée. Car lorsqu'on ne peut plus parler, s'exprimer, un dessin, une forme, des couleurs, deviennent des outils de libération, de gestes et d'action, qui peuvent ne plus rentrer dans une leçon : le mur devient une grande ardoise magique. Les messages que les japonais écrivaient étaient peut-être des signes de reconnaissance, se retrouver, se chercher, se contacter. J'aime le pacifisme de cette œuvre à l'échelle d'un tableau démesuré qui prend tous les murs.

C'est aussi avoir la chance de vivre, que de dessiner.

Dans une vidéo, Jean-Luc Vilmouth explique son œuvre (voir ici). Les artistes expriment des idées qu'on ne peut exprimer autrement que par les sens et parviennent à toucher directement, ils font image.

Café little boy (Photographie © Jean-Luc Vilmouth)

L'histoire.

Ce fut la première fois dans l'histoire que l'on utilisa la bombe atomique. Les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu les 6 et 9 août 1945 à l'initiative des États-Unis après que les dirigeants japonais eurent rejeté les conditions de l'ultimatum de la conférence de Potsdam. Les États-Unis avaient demandé au Japon de capituler en juillet 1945, mais le Japon avait refusé. La menace de l'utilisation de la bombe atomique s'était alors installée. Après un essai d'une bombe au plutonium dans le désert américain du Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945, une bombe à l'uranium enrichi, nommée Little Boy (« petit garçon ») est larguée sur Hiroshima, le 6 août 1945 : la ville est totalement détruite. En tout, plus de 200 000 Japonais moururent en quelques secondes, puis dans les mois suivants, de leurs brûlures ou des conséquences des radiations. Beaucoup de survivants décéderont des années plus tard de maladies provoquées par deux bombes atomiques. Selon l'historien Howard Zinn, le nombre de victimes atteint 250 000, et s'ajoutent les décès apparus par la suite en raison de divers types de cancers (334 cancers et 231 leucémies sur la population suivie, moins de 2000 au total) et de pathologies. Les justifications des bombardements ont été le sujet de nombreux débats et controverses. Pour les opposants, ces bombardements, qui ont surtout tué des civils, ont été inutiles et sont des crimes de guerre, alors que pour les partisans de la décision, ils ont raccourci la guerre de plusieurs mois en provoquant la reddition du Japon et ont donc sauvé la vie de centaines de milliers de soldats américains, ainsi que de civils et de prisonniers sur le territoire de la sphère de coprospérité de la grande Asie orientale. Les survivants des explosions, les hibakusha, sont devenus le symbole d'une lutte contre la guerre et les armes atomiques à travers le monde. Mais au Japon, ils ne furent pas reconnus comme des victimes et ne bénéficièrent d'aucune assistance de l'État.

À l'origine de la bombe, il y a des découvertes scientifiques. La radioactivité est un phénomène physique découvert en 1896 par Henri Becquerel, à la suite de travaux sur la phosphorescence. D'autres expériences ont été ensuite mené par Pierre et Marie Curie. Les scientifiques se rendirent rapidement compte des effets néfastes de ces radiations sur la santé. Par exemple, Henri Becquerel s'aperçut qu'un tube de matière radioactive gardé à côté de lui (dans sa veste) lui provoqua un érythème de la peau. Les effets irritants pour l’œil des rayons X était connus. Marie Curie, après avoir manipuler des pierres radioactives toute sa vie, mourut d'une leucémie, étant déjà presque aveugle, épuisée, et ayant les doigts brulés.

Un extrait du témoignage du Docteur Michihiko Hachiya, présent à Hiroshima lors de l'explosion de la bombe Little Boy :

« Ombres et reflets, tout a disparu. Il n'y a plus qu'un nuage de poussière au milieu
duquel je n'aperçois qu'une colonne de bois qui supportait un angle de ma maison. Elle a pris
une inclinaison bizarre et le toit de la maison a lui-même l'air de hoqueter.
Instinctivement, je me mets à courir. Ou du moins j'essaie. Inutilement. Des poutres
jonchent déjà le sol. J'ai grand-peine à atteindre le jardin. Et là, tout à coup, je me sens
extraordinairement faible. je dois m'arrêter pour reprendre des forces. C'est là que je
m'aperçois que je suis complètement nu ! Où sont donc passés mon pantalon et mon
maillot ? Qu'est-il arrivé ? Je regarde mon côté droit : il est tout ensanglanté ; j'ai également
une blessure à la cuisse. L'éclat de bois qui l'a produite y est resté fiché. Quelque chose de
chaud coule dans ma bouche : ma joue est déchirée. »

La plupart des vêtements protégèrent les victimes éloignés de l'épicentre des brûlures sur la peau, mais nous avons pu observer que les parties sombres des vêtement absorbaient plus d'énergie que les claires, et donc des brûlures étaient plus fréquentes sur ces endroits, comme le dit le Docteur (à propos d'une victime de l'explosion) : « Ses vêtements étaient légers ce jour-là, mais elle portait des manchettes noires. Or, elle n'a été brûlée aux bras qu'à l'endroit de ces manchettes. Si ses vêtements avaient été entièrement blancs, elle n'aurait pas été brûlée du tout. »


En 1998, à Paris, se déroulait l'exposition "Making Things" du couturier japonais Issey Miyake, à la Fondation Cartier pour l'art contemporain. J'ai participé à cette exposition et je concevais des visites sur ses installations, en tant que médiatrice, je faisais des micro-conférences à des groupes différents devant les oeuvres d'Issey Miyake. Ayant bien étudié le sujet, les groupes se sont ramifiés et avaient même écrits une lettre au directeur Monsieur Hervé Chandès afin de me féliciter sur ces micro-conférences. J'avais fait une partie de mes études à l'école supérieure des arts appliqués à Duppéré, jusqu'au diplôme supérieur et travaillé dans différents secteurs de la mode (tendances, agence de style, vidéographies) et de la danse contemporaine. J'étais à ce moment, étudiante à l'école des beaux-arts de Paris, justement dans l'atelier de Jean-Luc Vilmouth, et je m'intéressais plus particulièrement au sens des œuvres et de leurs installations, celles qui intègrent l'interdisciplinarité. Il y a là, une histoire de filiation et reconnaissance de pairs, cohérente. Une édition avait été réalisée et j'avais remarqué que 2 feuillets étaient collés. Personne n'avait vu ce collage. En les décollant soigneusement, j'ai découvert des images très particulières, mais elles avaient été collées afin qu'on ne puisse pas les voir, comme une décision de dernière minute, non assumée. Elles concernaient des images faisant allusion ou issues d'Hiroshima. Mais à cette période, Issey Miyake, n'était pas prêt à parler de cela. Ses œuvres sont complètement inscrites dans une histoire et celle de la bombe est soufflée dans ses tissus. Une salle complètement en papier argenté et doré, et de vêtements, gants, chaussons, comme confectionnés avec des matériaux de survie, signifiaient cette protection et en même temps, pour les visiteurs, et surtout celles et ceux qui devaient garder la salle toute les journées, cette salle était insupportable pour les yeux, par la réflexion et sa luminosité, elle aveuglait. Cette salle était très violente, et aussi extraterrestre.
En 2009, Issey Miyake, survivant du bombardement atomique de Hiroshima, exhorte le président américain Barack Obama à venir le 6 août dans la ville martyre pour la commémoration de cet événement tragique. Il lui fit parvenir une lettre que l'on peut voir publiée au journal du New York Time ici. Cela a pu éclairer mes questions et ce que j'avais vu et ressenti :

« En avril, le Président Obama s’est engagé à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires. Il a appelé non seulement à une réduction, mais à leur élimination. Ses mots ont éveillé quelque chose d'enterré profondément en moi, quelque chose dont j'ai jusqu'à présent été réticent à discuter. Je me suis rendu compte que j'ai, peut-être maintenant plus que jamais, la responsabilité personnelle et morale de parler parce que j’ai réchappé à ce que M. Obama a appelé « le flash de lumière ».

(...)

Le 6 août 1945, la première bombe atomique a été lancée sur ma ville natale, Hiroshima. J’étais là et j’avais seulement 7 ans. Quand je ferme les yeux, je vois toujours des choses que personne ne devrait jamais éprouver : une lumière rouge vif, le nuage noir immédiatement après, et les gens courant dans tous les sens essayant désespérément de s'échapper - je me souviens de tout. Trois ans plus tard, ma mère est morte des suites des radiations. J'ai choisi de ne pas partager mes souvenirs ou réflexions concernant cette journée. J'ai essayé, bien que sans succès, de les oublier, préférant penser à créer des choses, non à les détruire, et qu'elles apportent beauté et joie. Je me suis orienté vers le domaine de l’habillement, en partie parce que c'est un format créateur qui est moderne et optimiste. J'ai essayé de ne jamais être défini en fonction de mon passé. Je n'ai pas voulu être étiqueté comme « le créateur qui a réchappé à la bombe atomique », et donc j'ai toujours évité les questions sur Hiroshima. Elles me mettaient mal à l’aise. Mais maintenant je me rends compte que c'est un sujet qui doit être discuté si nous devons débarrasser le monde des armes nucléaires.»

Nous devons débarrasser le monde des armes nucléaires.

Café little boy de l'artiste Jean-Luc Vilmouth (Photographie JD, Kiwa)

Merci à l'artiste pour les échanges ;.)
Je remercie aussi mes amis japonais pour les pâtisseries et leur invitation.
Et à très bientôt <3

lundi 28 octobre 2013

ᒪᗩᘮᖇᓮᙓ ᗩﬡᕍ ᒪᗢᘎ

Laurie Anderson et Lou Reed à Coney Island, New York, 1995 / d'après la photographie d'Annie Leibovitz

  

Il n'y a pas si longtemps...

Lou Reed (Photographie © Timothy Greenfield-Sanders)