Je juxtaposais des images du film Joker, où Joaquin Phoenix fait une nouvelle performance, de danse et de syndrome pseudo-bulbaire, sur la maltraitance, avec des peintures de Frida Khalo, et quelques photographies d'archives, où les poses peuvent sembler d'une même époque ou inspiration : le style.
Et dans le même temps, miroir, la lumière tombait dans le studio de création, comme un maquillage de plus, dans une matinée, pourtant sans aucun fard. La scène avec ces escaliers où le Joker danse est très réussie et copiée à l'infini sur Internet. La scène dans la salle de bain, de la danse aussi, de ce joker maltraité, est aussi une intériorité retrouvée, dans l'exposition constante. Faut-il croire au grand soir ? Ou bien peindre comme s'enfuir avec les flèches, mais fièrement ?
Le Désespéré
est un tableau du peintre français Gustave Courbet réalisé entre 1843 et 1845. Un autoportrait de l'artiste sous les traits d'un jeune homme qui regarde fixement devant lui, les mains crispées dans les cheveux. Je pensais à cela aussi, dans l'idée des artistes qui se peignent en train de travailler. Moi, c'est la caméra de mon ordinateur qui a fixé ces moments, la peinture est aidée d'outils, également. Dans ce désespéré, on ne voit pas les outils du peintre, de même, dans mes autoportraits on ne voit pas mes outils.
Pourtant, des personnes avec une fonction institutionnelle (pas des praticiens) se sont toujours étonnées que je ne fasse pas apparaître les outils, même c'était presque impossible. Pour eux, si j'étais dans une discipline liée aux outils "des ordinateurs", je devais "forcément" faire apparaître ces technologies et parler de "comment j'avais fait les choses" et non, de qu'est-ce qu'elles étaient. Mais non, de même, la représentation n'a que faire des exploits techniques, quand bien même il y en a. Car il n'y a pas d'outil qui puisse faire apparaître, il n'y a que l'auteur-e qui puisse faire apparaître le moment choisi, déterminé, dans le hasard de la lumière, c'est-à-dire du temps. Ainsi, je ne faisais pas partie de ces artistes qui font la démonstration qu'ils sont bien dans une discipline que l'on peut cocher, dans un formulaire pour obtenir un crédit, à la recherche, à la production, à la diffusion, toutes ces inventions administratives qui ne comprennent absolument rien à la pratique artistique. Donc pas de crédit.
Il n'est pas évoqué, que le contexte d'une recherche s'installe, non pas, avec des outils perfectionnés, mais bien plus avec les inspirations, ces ricochets de la pensée, comme les rayons de lumières qui se posent de choses en choses, pour en faire une scène, que seul-e l'artiste peut voir, capturer, se souvenir, garder en mémoire, représenter, danser, copier, tout cela car sont ressenties les choses, dans leur plus secrète intériorité. Pierres animées. Contrairement au désespéré, du romantique Courbet, j'étais installée dans une plénitude méditative, un calme que seules les matinées ensoleillées, lorsqu'elles deviennent si précieuses dans la grisaille, poudroient. De roses donc et de pétales.
Je ne saurai expliquer comment l'art français s'est perdu, car trop institutionnalisé à tous les niveaux, et pourquoi les artistes sont devenus si invisibles et discrets, pour la plupart. L'institutionnel aime les qualifier de précaires et se donner des médailles pour lancer des emplois sans aucun goût dans tous les coins paumés de France, avec cette condescendance si affichée qu'il faut donner le ton, du bon goût, car les paumés, c'est bien connu, n'ont pas de culture. De goûts normés d'une petite clique, sans audace, ni espièglerie, tout s’effrite et les tenanciers pleurent sur leurs espaces atrophiés, de nouvelles fenêtres s'ouvrent enfin. Nous ne regardons pas tous la même chose, depuis longtemps.
Nous pensons étranges.

Painter at work © Sonia Marques