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Féminin plurielles est un film de Sébastien Bailly réalisé en 2018 dans ma région. C'est mon ami qui a choisi de voir ce film et c'est un homme qui a réalisé ces images. Ce sont des femmes qui interprètent les rôles principaux, dont ceux-ci transcendent des tabous, et, avec intelligence, ces femmes font des choix singuliers, dans des formats collectifs, quasi mécaniques .

J'ai visité la ville de Tulle et j'ai été très marquée par l'ambiance mortifère qui régnait dans ces lieux vides, mais vides de conscience. J'ai photographié et je suis rentrée dans un café, où la dépression était bien plus que perceptible, les murs transpiraient d'une odeur étrange dont je ne mesurais pas à quel point, le passé terrifiant avait imprégné les choses vivantes ou défuntes. J'ai eu un vrai choc, dans mon corps et mon esprit car rien ne m'avait préparé à ce que j'ai vu. Tout ce que j'entendais de cette ville, venait de médias et d'une politique victorieuse et conquérante et je ne m'attendais pas à voir la pauvreté aussi durement. Je ne cessais de penser comment la politique se sert des plus démunis et des plus pauvres pour marquer sa puissance et étendre son pouvoir aux yeux de tous. Dans ces paysages bucoliques, pas ceux que l'on aime dépeindre en peinture (les impressionnistes de la creuse ou autre, que j'apprécie) mais dans ces paysages de ville, de maisons et d'immeubles, de villas, de hauteurs et de bassesses, et de balcons aux fenêtres fermées et volets opaques, ces boutiques abandonnées, tous ces logements vétustes et ces enseignes qui manifestent l'avoir été, sans n'être plus, jamais. Là, dans ces contrées, le pouvoir fut criminel et a laissé les plus pauvres mourir dans indifférence totale, ou dans une impuissance ravageuse. Et souvent, encore, certains, certaines ont tiré plus loin l'infâme, en se tirant d'affaire et s’accaparant l'histoire et le passé comme un drap bien lourd paré, afin d'en montré qu'ils étaient du côté des victimes et ont été mêmes décorés. Celles et ceux qui ne peuvent parler et qui ont vu, celles et ceux qui savent ne peuvent plus instruire les autres, tel est le principe même de l'histoire de la collaboration. Ce film vient confirmer mes pressentiments physiques et sensibles. L'histoire des pendus de Tulle, ce massacre d’innocents, des habitants, par les nazis et avec la collaboration du maire et des élus de la ville, est encore tabou. Pourtant ce sont bien les élus eux-mêmes qui désignèrent celles et ceux qui ont été pendus et abattus par les nazis et devant les habitants, qui se sont depuis murés dans le silence. Il y a un impensé national et aussi de l'histoire de la politique française qui se rejoue. Un autre maire de cette ville devient président de la république, il est élu. Diriger un pays, avec cette histoire, c'est-à-dire endosser le costume de ceux, des élus, qui naguère, ayant le même costume, ont collaboré au nazisme, en laissant des dizaines d'années, dans le silence et la terreur, les habitants et cette région, n'est pas sans reprendre ce chemin de la représentation qui masque les crimes. Il s'est rejoué, avec ce même président d'autres massacres, les attentats terroristes, encore des innocents. Ce film pose là des faits et des marqueurs sociaux, et toute la vie politique française et sociale, semble vouloir effacer les responsabilités des élus à chaque fois, les habitants eux-mêmes ne peuvent plus parler.
Ici à Limoges, il y a ce même silence sur le passé, et ces mêmes histoires qui se rejouent indéfiniment, dans chacune des petites histoires sociales. J'ai toujours été étonnée de l'atmosphère des murs, et des institutions, elles transpirent de leur passé. Travailler dans un de ces lieux, où la tragédie a marqué les espaces et le temps (qui semble comme s'être arrêté) c'est côtoyer des habitants dont ont a enlevé, soit le rire (lors du massacre de Tulles, les habitants dirent : "Après cela, on ne pourra plus jamais rire"), soit la possibilité de dire, c'est travailler avec des taiseurs, des taiseuses, comme on dit ici, mais aussi avec celles et ceux qui se disent "faire de la résistance", ou des grèves, mais n'en sont pas moins en train de collaborer avec le pouvoir et désigner celles et ceux à exclure. C'est une vraie leçon de vie que d'observer en une dizaine d'années, comment des habitants rejouent l'histoire, et la répétition, avec une contemporanéité (des objets, des technologies, des idiomes et une sémantique en apparence renouvelée) qui retapissent l'histoire pour maintenir l'oubli, et que l'on soit, en parcourant ou travaillant dans ces contrées, confronté à ce silence mortifère, devient comme une obligation de se résigner à cette tâche du non dit.
Un jour, j'ai dû contacter la médecine du travail, elle était située dans la rue même ou bien l'immeuble même où se sont joués d'atroces tortures des nazis, à Limoges, pendant la seconde guerre. Le lieu respirait ce passé, il était comme à l'abandon. Moi-même j'étais dans une situation où je ne pouvais absolument plus parler, dans l'école d'art de Limoges et le harcèlement était devenu structurel, la base des liens de travail et les habitants, les étudiants avaient banalisé ces formes, elles faisaient parties des murs, et personne ne pouvait les dire. Cela reste d'usage. Un autre jour, comme les nazis pouvaient le faire, c'est la direction qui m'envoya à une autre médecine du travail (entre-temps, celle dédiée avait déménagé et le médecin avait démissionné, d'ailleurs les démissions se font toujours en silence, personne ne doit être informé d'un départ) sans m'avertir ni me parler, comme si j'avais une maladie contagieuse, ou grave, ou un truc qui vient de l'étranger. Le nouveau médecin m'informa que ce n'était pas légal, car une direction prend cette décision si l'employé est alcoolique ou s'il a le sida, sans l'avertir, ce n'était pas mon cas, mais c'était tout aussi très bizarre). En fait, cette direction (toujours en poste) avait l'idée qu'il fallait que le médecin du travail me trouve une maladie, afin de m'exclure, et elle avait jointe une lettre m'accusant d'un comportement que je n'avais pas, et comme cette lettre était très mal écrite, c'est le médecin qui m'alerta. Ce que j'écris là, c'est ce que l'on ne peut pas dire, et qui restera toujours impunis. Le médecin m'a informé que régnait, dans les services de l'école un esprit de sabotage connu par le passé, et qu'il n'y avait plus de hiérarchie dans l'administration, les secrétaires étaient sans arrêt en conflit. Je devenais une cible collatérale de ce climat délétère. Plus tard, et après avoir analysé aussi l'histoire, j'ai compris que les lieux étaient symptomatiquement des paysages oubliés, où seules les architectures (modernes ou contemporaines, ou bien séculaires) condamnaient chacun des passants à revivre des formes de martyrs avec des élus toujours protégés face aux drames. On pouvait changer les employés, les fonctions (faire du numérique à la place de la peinture ou de la sculpture, faire du neuf dans des locaux bétonnés et impudiques, à la place des bois et des modestes chaumières) mais rien ne changeait l'odeur que l'on respirait et la transmission du non dit. Les employés étaient condamnés à ne plus rire, ni apporter leur histoire, ils devaient s'éteindre, et même mourir devant ce passé funeste, car rien, depuis, n'a jamais été analysé, ni compris, de ce temps de la collaboration. Les élus doivent rester des élus, et les employés sont remplacés comme s'ils étaient recyclables, avec un tri sélectif, au moyen de lettres discriminantes et sidérantes. Et il faut faire vite, car rien ne doit se transmettre, celui ou celle qui sait, ne doit absolument rien transmettre à celui ou celle qui débarque sans savoir. Ils ne doivent même pas se croiser. J'ai eu l'occasion d'être convoquée au tribunal de ma ville par cette même directrice, et c'est une agente comptable qui ne m'avait jamais vue qui a été envoyée pour la représenter et dont je ne connaissais ni le visage, ni le nom. Nous nous sommes croisées, sans nous voir également. C'est dans ce quasi fantôme historique, que se jouent, les exclusions, par à priori, de genre, de sexe, de race, en un mot : c'est la bêtise qui a le pouvoir (le film parle bien de cette intelligence sensible et intérieure face à la bêtise et au chantage, notamment sexuel, dans le premier petit film, avec cet interne très bête qui joue de la rumeur pour faire licencier Douce, l'infirmière)
Le gouvernement avait donc laissé, en l'état, ces formes de travail, de harcèlement, de manipulation et je l'apprenais par la médecine du travail, "de sabotage", des dizaines d'années, et tant d'exclusions, d'employés, démissionner, ou être en arrêt, ou en dépression, sans jamais se remettre en question sur de tels agissements structurels, ni oser analyser, comprendre. La seule solution trouvée : le changement. Le remplacement des êtres vivants, des fonctions, et donner l'apparence que tout va bien, car celles et ceux qui ne vont pas bien ont été mis au rébus, à la casse.
Le film relate sans relater, mais expose des faits les uns à la suite des autres dans un intervalle de 70 années (pour l'histoire de Tulle). C'est avec maestria que ce film laisse aux spectateurs une place de témoins, avec la voix de femmes qui travaillent et affirment leur territoire.
J'ai apprécié aussi, dans un autre petit film (ce film est composé de plusieurs scènes différentes) l'expression de la pudeur à travers l'analyse du tableau d'Ingres, l'Odalisque. Une jeune femme en études en histoire de l'art va choisir ce tableau pour affirmer justement son territoire et ainsi s'affranchir du cliché posé par sa professeure (la société), celui de la femme musulmane au foulard. Comme dans les autres petits films, la femme, a un rôle émancipateur des clichés que notre société ficellent si fermement. Et pour l'interprétation du tableau d'Ingres, la jeune femme sportive au hijab va déplier l'histoire empruntée de l'orientalisme et du fantasme masculin pour y définir sa propre conception de la féminité et de la pudeur : la chevelure. Nous sommes témoins, du dedans et du dehors, de ce que ressentent à l'intérieur, ces femmes, et de leurs désirs intimes : elles vont poursuivre leur désir plutôt que ce que conditionne une collectivité (l’hôpital, la politique, l'école) Ce sont des passages forts, d'apprentissages de la vie, de ce que l'on apprend par soi-même.
Les questionnements intérieurs sont exprimés tout de même, face à un état censeur (les institutions) La partie instruite n'est pas socialement reconnue et ne peut se transmettre.
Nombre d'oraux, en études d'art, constituent nos parcours, et de ce point de vue, de femme, nombres d'oraux, face à des jurys (le plus souvent majoritairement ou entièrement composés d'hommes) sont des rites de violations de l'intimité, tant les à priori de genre les constituent encore aujourd'hui. L'intelligence peut gagner, car, le montre ce film, ces exercices face à la bêtise, peuvent être d'autant plus finement compris, que ces défis sont relevés avec brio (sans même que le jury ne puissent comprendre ce qu'il se passe, puisque dépassé)
Il y a des fois où des films ravisent nos esprits lorsqu'ils côtoient nos réflexions quotidiennes et éprouvées, mais que l'on ne peut en relater à quiconque, dans notre milieu professionnel, ce pourquoi, ils nous redonnent envie de vivre et de dire, de décrire et d'écrire, de se trouver en résonance avec le sel de la vie.
Merci à l'amoureux dont l'esprit me hisse toujours un peu plus haut, et me donne du courage dans l'épreuve subie.
Les pendus dans l'espace public de Tulle, nous rappellent chaque jour, que de tels agissements se décident par des élus, et que les solitaires, les marginaux, les plus pauvres sont désignés par leurs collègues, leurs voisins, les habitants pour être exécutés. La raison de telles haines : ils et elles sont désignés parce que ce sont des innocents. Et dans l'histoire de Tulle, ces innocents avaient peu de chance d'être pleurés. Je pense aussi au livre de Judith Butler, la philosophe (Qu'est-ce qu'une vie bonne - 2012), décrivant qu'une vie non sujette au deuil est une vie qui ne peut être pleurée parce qu'elle n'a jamais vécu, autrement dit parce qu'elle n'a jamais compté comme vie.
En lisant son livre, il y a quelques années, en attendant que la direction, les
collègues professeurs et l’administration, trouvent un accord, car les concours d'entrée destinés aux les étudiants étaient très mal organisés, et non préparés, sans direction aucune, et le sont toujours hélas, j'ai vraiment pris conscience de ce que je vivais et comment petit à petit, les décisions de m'exclure, se sont tournées vers moi, qui ne savait pas, pas encore, et dont il fallait au préalable me donner tout le gros dossier : je devais avant tout remplacer celles et ceux qui avaient décidé de ne plus travailler, jusqu'à être la plus visible et désignée en cas de faute des directions et petits chefs avec la complicité des syndicats (dont les représentants sont des collègues avec un échelon très supérieur aux autres employés). Plus simplement, aucun professeur ne peut plus faire carrière ni enseigner, ni même espérer être en mobilité, aller ailleurs, bloqué par les réunions et commissions paritaires, destinées naguère au dialogue social, devenues des lieux de pouvoir et d’exclusion, par simple désignation ou intégration des amis d'un jour et d'exclusion des inconnus ou des sérieux bosseurs avec des idées nouvelles (Nein !) Cible aussi d'un jour, car j'étais celle qui savait encore écrire, et j'avais comme seule réponse celle de décrire, ce qui ne se décrivait pas, ce qui était interdit de dire. Ce n'était pas prévu. Le bleu.
L'accord tacite des réunions sans parole, sans points de vue, sans partage de connaissance était celui-ci : ne jamais décrire ce qu'il se passe, ne jamais dire, se taire, ne jamais aider le ou la maltraitée, ne jamais poser la main sur une épaule, ne jamais épauler, s'épauler, se soutenir, fermer les yeux et dernière règle se boucher les oreilles si jamais une voix expose l'injustice. Cela ressemble à la sagesse chinoise des 3 singes, ne rien voir, ne rien dire, ne rien entendre, et pourtant il n'y a rien de bouddhisme dans ces alcôves. C'est une injonction destinée aux déclassés, c'est un détournement de la sagesse pour diviser et définir des castes sociales.
Je souhaitais travailler, il ne fallait pas et surtout pas expliquer comment je le faisais si bien et comment d'autres pouvaient en faire autant. La pédagogie interdite, on me l'a dit : il faut arrêter de penser. Partager ses connaissances était devenu extrêmement dangereux, surtout à destination de celles et ceux qui en manquaient, non pas les plus idiots, mais celles et ceux qui étaient là pour apprendre et étudier. Mais comment pouvais-je le savoir ? Le savoir, qu'un seul savoir s'octroyait le pouvoir, dans ces arcanes, de se transmettre entre mêmes, adhérents, élus, sans diversité aucune, entre celles et ceux qui savent déjà et donc, ne recherchent plus, ne sont plus en recherche (ceux-là qui demandent toujours des crédits à la recherche en demandant l’adhésion à celles et ceux sans aucun crédit). L’adhésion est obligatoire aux élus syndicaux, aux professeurs autoproclamés au-dessus des autres, par une administration sans conscience aucune ni passé. Comment peut-on adhérer à une organisation sectaire lorsqu'il est déjà prévu que les plus riches seront protégés ? Et quand ces sectes se trompent sur la notion de richesse et de patrimoine culturel, quand les choix sont si mauvais que le sabotage de notre culture devient un maelström si puissant, prompte à ne faire penser qu'au fatum, et non à chacune de nos responsabilités. Il y a de la résignation dans l'air.

Ce fait historique tulliste, nous donne accès à penser, à plus de pensées et à ce que peut être la collaboration, de ce qu'elle est de sidérations, de ce qu'elle impose de corruption, de l’indicibilité, de l'immoralité, lorsque l'on se retrouve dans des situations très éloignées, dans le temps et dans l'histoire et les agissements, mais aussi, très proches, dans le sentiment d'abandon de ses semblables et l'indifférence, seules solutions envisagés par l'humain, pour sa survie, sa lâcheté. Il est peu de force morale dans des regroupements de lâches, mais bien plus d’adhésions. Le pouvoir tel qu'il se construit encore, de nos jours, est avant tout adhésion.
Peut-être qu'un jour, adhérer sera pouvoir se dire et non adhérer à un seul pouvoir.
Se dire, ce courage.