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La question des accès, des jeux de formes me faisait penser à Cafuné. C'est un lapin spécialisé dans l'inspection des accès. Il s'assure de toutes les limites et va trouver la faille, il répète inlassablement l'inspection du territoire, de la clôture et connait chaque changement, chaque trou ou forme de trou pour passer, faire son terrier et tenter d'entrer. Mais rien n'est plus simple, instinctivement que la bonne réflexion. Si un obstacle va obstruer le lieu habituel d'introspection, avec une rapidité de réflexion, il ne va pas forcément choisir l'option de rentrer dans une forme de trou, un hexagone, ou un rectangle, bien qu'il puisse le faire avec sa souplesse, mais trouver la solution la plus simple en fonction de ce qu'il sent (odorat très développé) et de son appréhension de l'espace, de l'objet, de l'obstacle : il va tout simplement, et extrêmement rapidement, déplacer l'objet, le pousser, et libérer de nouveau l'espace pour en créer un autre, à sa façon, s'y engouffrer. "La mise en page" de son espace privé (sa cage) avec un tapis rectangulaire, de même sera modifié, selon une appréhension de l'espace très personnelle, et selon sa notion de "confort". Il replie méticuleusement ou brutalement si c'est remis en l'état, à plat, il replie un bord, et s'engouffre dans l'interstice entre le fond et le revêtement, de sorte à avoir créé une toute autre assise et un couchage adapté à son corps et son bien être. Qu'il rencontre quelques humains lui remettant bien à plat son tapis, comme la "norme", il va s'offusquer et mordre, charger, attaquer, il pince, afin de signifier "pas touche à mon design", sa limite, sa création, elle est ainsi faite sa maison. Il replie alors le tapis, le même coin, parfois il disposera ainsi des choses à l'intérieur du repli, une façon d'avoir recréer un nouvel espace, une nouvelle cachette, et ses choses à ne pas toucher. Puis il s'allongera de tout son long à côté du pli, et là, seulement là, il sera bien (pas besoin de télé ni d'apéro, ni de vue sur la mer) et son corps en dit long, en confiance absolue. Alors que d'un point de vue humain, cela peut sembler, si l'on n'y prête pas attention, n'importe quoi : "Comment, ce lapin a perdu la tête, et en plus, il ne dit rien, il met un bazars pas possible, alors que j'ai fait tout mon possible pour le satisfaire ! Quel ingrat petit lapin ! Il ne mérite pas ma patience ! Un malentendu ? Mais qu'y a-t-il à entendre ? Ces NAC (nouveaux animaux de compagnie) sont extraordinaires car ils nous obligent à prêter une autre oreille, celle quasiment de sourds et muets, dans un monde qui crie trop, hurle, klaxonne, tape plus fort pour se faire entendre, argumente sans arrêt, vante pour vendre. On se retrouve, avec eux, à apprendre à déceler un langage, que nous n'avons pas appris, et pourtant celui que l'on connait, un instinct que l'on partage : connaître les besoins de l'autre, sa douleur, sa joie, son repos, ses créations...
Il n'a pas choisi sa cage, c'est une création des humains, mais il a choisi comment agencer les différents éléments, et ainsi, il apprécie non seulement un espace pensé par d'autres (les humains) à son effet, mais surtout sa propre mise en page.
Il en va de même pour les habitations. Elles ne sont pas pensées, jamais assez bien, qu'elles soient héritées, ou fonctionnelles selon un marché, selon la loi d'un architecte, sous un pont, entre deux chaises, jamais assez évoluées, jamais assez personnelles, ni singulières, trop parfaites, froides, ou bien trop précaires et humiliantes, les êtres, ces organismes avec une évolution propre, tendent à repenser, remanier l'origine, refabriquer et reconcevoir, à leur façon et selon leurs corpus, leurs vocabulaire, leurs gestes, leurs moyens (actions, économiques, affectifs) un espace de vie, ne serait-ce que celui d'une cachette temporaire. La question n'est pas tant que l'homme dans un avion n'arrive pas à repositionner sa valise correctement (selon la norme) afin de caser celle-ci, et qu'elle rentre sans avoir besoin de forcer, elle est plutôt dans l'impossibilité de concevoir et reconcevoir les espaces selon ses gestes, sa vision (qu'elle soit plus ou moins précise) Évidemment, un avion ne permet aucune différence.

Le design serait-elle une cause perdue, face à une norme sociale et la demande d'efficacité... Il y a de l'invention chez l'animal, et peut-être un esprit design ?

Cette question pragmatique des accès est similaire à ma façon de penser, une façon divergente. Il y a des situations, des choses, des formes, des textes, des habitus, enfin, il y a des choses qui se présentent quotidiennement à nous où que l'on soit, d'où que l'on vienne et lorsqu'elles ne sont pas pensées, ces choses, elles ne sont pas vues. Et on peut se trouver être moqué, ou filmé à son insu, car on ne fait pas les choses comme il faudrait, pire, au yeux de tous, de la norme, cela fait la démonstration d'une déficience. "Être comme tout le monde" (le "je suis un président normal") devient la loi de l'indifférence et de l'exclusion. Mais si, les choses, nous les pensons, nous les voyons, nous pouvons remettre en question leurs fondements, leurs structures, leurs contextes et tout signal observé ou bien appréhendé, par la main, l'esprit, être dans un mouvement de création. Je pense : en un éclair, il y a des choses qui deviennent visibles, mais demeurent invisibles pour d'autres. Sans que je n'ai besoin d'ailleurs d'y penser je vois à travers l'espace, à travers la norme. Cette façon de voir ou de ressentir, de se positionner, peut demeurer donc farfelue pour la norme, les choses pensées pour la norme, ou invisible et passer complètement inaperçue, le plus souvent. Ainsi, l'animal est un excellent compagnon de vie, car, l’interaction, elle, est bien visible, même dans la plus belle discrétion et de son paisible repos.

Et puis, c'est toujours très amusant de voir une personne un peu décalée faire quelque chose ou voir quelque chose différemment, penser autrement, parfois un humour très particulier en découle, et lorsque l'attention est au rendez-vous, avec gentillesse, la différence est intégrée, elle devient nécessaire à une société qui oublie de penser, et l'acceptation de la participation, avec chacune des différences, devient un pari, mais ce n'est parfois pas très difficile à réaliser. Il faut agrandir sa surface de connaissance, et approfondir dans celle-ci, un sujet, c'est-à-dire, retrouver le goût, se passionner, regarder le monde avec d'autres sensations par la qualité de comprendre et changer de place. Se tromper, recommencer, tester, améliorer, se tromper, s'excuser, prendre conseil, ajuster, parfaire, oser...
On ne devient pas professeure par hasard, dans la création.