"Dutilleul venait d'entrer dans sa quarante-troisième année lorsqu'il eut la révélation de son pouvoir."

Je me suis demandée dans quelle occasion écrit-on que "c'est écrit en trop petits caractères". J'ai vu l'adaptation filmique de la nouvelle de Marcel Aymé, "Le passe-muraille". Le téléfilm français est réalisé par Dante Desarthe et est accessible sur Arte ces temps-ci. La nouvelle fantastique est parue en 1941, et en 1943, il y a eu un recueil de nouvelles du même nom. La critique indique que c'est un livre qui contient 222 pages écrites en petits caractères et qu'il ne convient pas à des enfants de 13 ans car il est difficile à lire et à comprendre.

Ainsi le passe-muraille, téléfilm que j'ai beaucoup apprécié, plein de malice et magie, tout en finesse, il m'a émerveillé, m'apportait une réponse. Dans le harcèlement subit de l'école d'art de Limoges et tous les courriers reçus, l'un d'entre eux, toujours signé de la directrice (ou les autres, du secrétaire général) mentionnait, que mon courrier de 4 pages (le seul envoyé, pour la vingtaine reçue) était "écrit en trop petits caractères" et m'accusait de fautes que je n'avais pas commises, et m'ordonnait de payer en envoyant un chèque dans les 24H à l'école. Cette lettre administrative ne faisait nullement mention du sens de mon courrier, ni ne répondait à mon souhait d'obtenir un rendez-vous de visu, afin d'échanger sur la pédagogie et mes difficultés à enseigner dans des conditions plus que malhonnêtes.

Alors peut-être que cela signifiait que ce courrier ne convenait pas à des enfants de 13 ans, il serait difficile à lire et à comprendre. Car, je n'ai jamais eu, depuis plusieurs années d'échanges à ce sujet, de visu. Par contre, je fus convoquée au tribunal d'instance de Limoges, et l'audience s'est effectuée sous un autre nom que le mien, de sortes que même présente, je n'ai pas été appelée. L'école, avec sa représentante, a passé l'audience seule, afin de régler seule, le conflit qu'elle avait elle-même créé de toutes pièces, en trouvant une coupable idéale, celle qui écrivait en trop petits caractères, ne convenant pas à des enfants de 13 ans, trop difficile à lire et à comprendre. Si bien que la coupable devait être exclue de toute apparition et devait être murée dans le silence. À moins que le pouvoir du passe-muraille émerveille tous les chemins inédits, et les non-dits.

Le savoir, écrire et lire, devenait donc un délit, en notre temps. Il ne fallait ni bien lire (ou au moins pas plus qu'un niveau adolescent) ni bien écrire pour faire perdurer sa profession : professeure. Au mieux, nous devions, professeurs, dévaluer nos savoirs et savoir-faire et surtout ne pas faire savoir. C'est-à-dire que nous devions alors nous transformer en quelque chose d'autre, pas en professeur, mais rien n'était indiqué. Si nous avions ce modèle souligné sur le papier de ces invectives administratives tamponnées, la haine de l'autre, seuls seraient acceptés celles et ceux qui la pratiquaient. En retour, ce modèle me soumettait à répliquer, à avoir, en retour, de la haine, mais n'être plus rien, et agir en conséquence : attaquer. Dans une école, cet apprentissage de la haine ne me semblait pas convaincant. Cela ne m'a pas convaincu. Non, il y a un effort supplémentaire afin d'accéder à la paix. Peut-être une discipline, une rigueur, que n'ont pas ces directions du grand n'importe quoi, du désordre autorisé comme parade à la liberté d'expression, au niveau le plus bas : le climat délétère.

Parfois, on ne parvient pas à comprendre, mais la culture nous amène à des chemins de traverse, et, par la poésie, le pouvoir devient d'autant plus héroïque, pour des gens tout à fait normaux. On comprend que même dans une école d'art, d'un niveau d'études supérieures, qui prône dans ses publicités la liberté et la poésie, on ne cherche plus ni ne trouve, mais on accuse à tort et on sanctionne. Le pouvoir attribué à l'administration, mais aussi à la direction, sous couvert d'être artiste, scelle à jamais la possibilité d'énoncer l'être. C'est sur le registre de "l'avoir" et l'argent que cette direction mène aux tribunaux afin de régler et juger les innocents et les exclure de la voix officielle, afin qu'ils se taisent et ne soient ainsi jamais entendus. L'institution marginalise en laissant ces petits chefs bazarder le sens commun, tout en s'arrogeant le droit de grève au nom de la commune. Perversité quand vous tenez le beurre et l’argent du beurre... Et les syndicats des professeurs en écoles d'art de s'aligner sur le même registre et d'écraser le sensible : l'argent, demander plus d'argent, un meilleur salaire et travailler moins, tandis qu'ils ne seront jamais solidaires de celles et ceux dont le sel de la vie et donc, le salaire, a été confisqué par tout ce beau monde interconnecté, syndicats et directions et ministères, les seuls exclus, sur lesquels, finalement, l'enseignement avait peut-être encore des valeurs singulières et un engagement de l'esprit non monnayable, qui passe par l'écriture et le savoir... et non par un rayonnement international d'expositions tant attendues, affiché sur les réseaux sociaux, comme preuve que les boutiques de formations fonctionnent à plein régime, avec si peu d'artistes qui font carrière ensuite (ou ont accès aux expositions ne serait-ce que celles des autres)

Cet emmurement des innocents au niveau de lecture adolescente, ayant le pouvoir de vous confondre avec le violeur, la violeuse des lois, devient la démonstration, la plus criante, des bâtisseurs de l'horreur, c'est-à-dire, de la perversité. C'est l'art d'inverser, mettre sens dessus dessous l’ordre. Il y a un objectif immoral qui est celui de convertir les innocents au vice, à les égarer, à les corrompre, et à leur éviter toute forme de confrontation avec la souveraineté du bien et de la vérité.

J'étais disposée à accepter ces agissements, sans être consentante, comme témoin de ma propre identité, inacceptable par ces pervers. J'assistais, mais de très loin, à toutes les procédures inimaginables à mon encontre. Elles éludaient le sens, l'existence, et s'inscrivaient dans la déviance. Elles contournaient les lois en utilisant les lois-même et la justice. Le déni "de l'accepté" percé à jour, faisait la démonstration de l’inacceptable et de la perversité des situations. Le déni de l'acceptable, l'identité, le parcours, l'être lettré, donnait le change à l’inacceptable des agissements violents. 

Le négatif de la liberté était au pouvoir, avec sa cohorte d'armée, anéantissement, déshumanisation, haine, destruction, emprise, cruauté, jouissance, se faisant passer par la plus haute des libertés, une école d'art, où l'expression de la liberté devient un slogan, un commerce, un contrat, une négociation entre communicants et les affiches sont des outils de propagande, tout comme les incursions obligatoires dans les réseaux sociaux. Pour faire partie de la secte, le mot d'ordre se transforme en liberté d'importuner l'autre et lui enlever le sel de la vie, son salaire.

Loin du téléfilm, qui m'a fait beaucoup de bien, il décrit aussi une situation de mise au placard, de harcèlement moral, une autre de harcèlement sexuel, tout ce que l'on trouve dans notre société et que Marcel Aymé n'avait pas encore injecté dans ses nouvelles dans un bain de Seconde Guerre Mondiale, quoique. L'image que j'ai choisie (une des dernières du film) n'est pas révélatrice des images du films, mais cette espèce de porte targuée, picturale, est le retour à la norme, après la perte du pouvoir, mais aussi la sérénité d'avoir découvert le plus important : l'amour.

Dutilleul avait trop accepté de l'inacceptable, et dans le déni de son identité et de son pouvoir, il donnait le change à l’inacceptable des agissements violents. Le passage transgressif à travers les murs, le décloisonnement véritable, la puissance du "voir à travers" les murs épais et tous ces obstacles, devant ces petits chefs adeptes des slogans de la transparence pour mieux licencier l'expérience et la rendre jetable, ou bien, ce que j'ai connu, ces adeptes de l'horizontalité pour toujours plus vous subordonner au petit chef, à la directrice, au despote, est une belle illustration héroïque et fantastique, avec des effets spéciaux si bien ajustés, qu'on aimerait, spectateur, spectatrice, aussi, passer à travers les difficultés, la prison. Scène absolument magique, le moment où Dutilleul enlève ses quatre bracelets épais électroniques dans sa cellule, puis passe à travers les murs, sans aucune violence. 

Bien sûr, Dutilleul méritait la prison puisqu'il volait des œuvres d'art et des bijoux, grâce à son pouvoir. Son petit appartement s'est transformé en caverne d'Ali Baba. Mais ce qui est intéressant, dans ce téléfilm, c'est qu'en haut, puisque la société française est étatique et administrative, en haut de la verticalité du pouvoir, une femme et ses conseillers (ayant la preuve de son pouvoir magique), dont on imagine les fonctions de chaque partie, décide que cet homme ne soit jamais connu des autres, de l'opinion publique, car son pouvoir pourrait être plus grand que ces fonctionnaires au pouvoir, et que son aura d'autant plus grande, et que c'est à la vision uniquement narcissique, celle de la célébrité, qu'est jugé cet homme, vue d'en haut. Il faut d'une part qu'il soit pris ou chloroformé vivant, englouti dans un océan, et toutes les stratégies de disparitions sont imaginées, même la torture, par ces hauts-fonctionnaires, qui savent aussi taire leurs motivations et faire disparaître également leurs responsabilités (peut-être en affiliant celles-ci à d'autres) Jusqu'à demi-mot énoncer la finitude de cet homme, son extermination, dans des phrases elliptiques que les conseillers comprennent, par habitude, et n'ont même pas besoin de répéter, motus et bouche cousue. Cette illustration sibylline des arcanes du pouvoir, à mon sens, je l'interprète comme la volonté de couper la tête à celles et ceux qui seraient plus intelligents. Comme dirait un avocat que j'ai rencontré à Limoges : dans l'administration, aucune tête ne doit dépasser, en bons soldats, il ne doit pas y avoir de meilleurs, mais on nivèle tout par le bas. C'est ainsi, que les avocats ont de beaux jours devant eux, car les souffrances au travail dans les institutions publiques amènent plusieurs clients et beaucoup d'argent. Parfois, on ne pense pas aux véritables voleurs, plus malins que les autres.

Il en est que Dutilleul sera empoisonné en buvant un décaféiné dans un café (par ces hauts fonctionnaires cachés donc). Cela me rappelle une collègue professeure, qui m'avait dit me méfier car même le café offert par la direction pouvait être empoisonné si j'acceptais, devant un directeur qui me proposait de remplir ma tasse de thé vide. Une façon de mettre l'ambiance, de me menacer si je souhaitais continuer à enseigner avec une équipe de collègues soudés pour exclure. Rester murer, telle est l'attitude à prendre, plutôt que le café. Le passe-muraille adopte cette attitude très vite, il s'adapte, afin de garder son pouvoir secret. Très vite, on ne prend plus de café, plus de pause, on travaille plus qu'il n'en faut, on devient la cible de rumeurs, sans jamais les connaître, et on aide les plus démunis, puisque le chemin est connu et l'expérience n'est jamais perdue. Je pense que ce film doit être très inspiré des us et coutumes du pouvoir invisible des fonctionnaires soudés (pour le meilleur ?) pour le pire. J'ai eu la chance d'étudier de près des comportements malveillants ayant remplacé les fonctions et la production afin que le sens puisse devenir la propriété de quelques uns. Par des comportements ainsi pervers, il devient possible d'attribuer n'importe quel sens au travail, sans dessus dessous, au détriment des êtres et de leurs recherche de sens, de leur dignité. J'ai pu observer combien des enclaves sont propices à la transmission systémique de la folie et que, même des organismes de santé (trop) affiliés, contribuaient à effacer toute trace des effets de ces comportements, des souffrances, et conduisaient à l'exclusion des plus lucides. Et c'est là, la chance, d'être exclu de ces systèmes.

Quoi de plus héroïque que la personne qui passe à travers la perversité, à travers le sans dessus dessous, sens dessous dessous ? Le don divin de Dutilleul rend chèvre le petit chef qui l'a mis au placard, mais par de gentils tours de passe-passe. Tel est pris qui croyait prendre. Et c'est là tout le pacifisme de ce personnage comme tout le monde et exclu bienheureux d'un système toxique, car il n'y sera plus pour résister, il n'y participera plus du tout et trouvera sa voix ailleurs.

Donc, même ce pouvoir perdu, le comptable se satisfait de proposer ses services dans une compagnie de cirque où il a trouvé l'âme sœur, l'artiste.

L'hérédité de ce pouvoir, et le secret partagé de la mère au fils, ce désir d'en user mais d'en souffrir, serait préférable à la vie d'adaptabilité forcée, une vie terne et sans aucune intensité, une vie sans vivre les choses, mais sans aucune souffrance. La mère, avant son dernier souffle écrit une lettre à son fils et lui raconte ce secret, ce pouvoir, il doit désormais choisir, le sachant.

L'amour ferait partie de ces émotions intenses qui sortent de l'ordinaire. L'évènement, cet extraordinaire moteur de vie, "aimer" et "être aimé", n'est ni quantifiable, ni raisonné, et aucune preuve juridique, administrative ne peut le comptabiliser, le réguler, le normer. Puisqu'il est unique et né d'une relation ontologique où les êtres se sont dépris de leurs avoirs, mis à nus, mais épris désarmés.

Petit clin d’œil aux inséparables.