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Beau bizarre (Graphisme © Sonia Marques)

Depuis longtemps, toujours, ou depuis que je réalise des choses, je crée, l'écriture était associée à mes œuvres artistiques, mes ouvrages, qu'ils soient collectifs ou individuels. J'écris pour préciser ma pensée, mais souvent à postériori de mes créations. Cela a fait de mon parcours, une singularité, pour ne pas dire, un écart. Les artistes plasticiens courraient après un critique d'art, les critiques d'art avaient besoin d'un artiste (je conjugue tout au masculin) pour illustrer leur propos, il devait être dans la tendance. Les magazines d'art et toute la presse courraient après des personnes qui savent un peu écrire, on ne sait plus si ce sont des critiques d'art, car la presse avait surtout besoin d'articles élogieux sur les expositions dont elles étaient partenaires. Mais dans tout ce vase clos de chasse folle, et psychotique, peu de ces écrivants sont payés, et quasi aucun artiste rémunérés pour leurs expositions, ne serait-ce que pour leurs productions. C'est dans ce contexte, en France, que j'ai écris, assez tôt et sans m'en rendre compte, c'était immédiat, vital, et si joyeux. Lorsque je créais, je ne recherchais aucun critique pour avoir ce regard complaisant ou tentant de trouver une tendance louable pour le marché, les galeries. Mais, en fait, comment s'y préoccuper, lorsque l'on ne connait aucune tendance et lorsque nous ne sommes ni estampillés, ni entraînés dans un mouvement remplaçable et instrumentalisable... En lisant des écrits ou essais, ils m'ennuyaient fermement, je pensais qu'il n'y avait plus de regard vraiment : Qu'est-ce que ces critiques regardaient ? Leurs références philosophiques étaient souvent les mêmes, Derrida, Bourdieu, Deleuze, Foucault, et le pire du pire, Debord (mais ce ne sont pas tous des philosophes ???), en changeant d'école, en France, on tombait toujours sur les mêmes, et puis il y a eu Bourriaud... Pfff, et Catherine, la Millet avait fini par m'éloigner des écrits sur l'art. Dans les revues dédiées, si j'avais visité la même exposition, le jargon utilisé était celui d'une personne qui n'avait jamais pratiqué (l'art) ou qui ne s'était jamais exprimée à l'aide d'outils, ou ne connaissait aucun plaisir à faire, ni contempler, c'était de la souffrance, il fallait en ch... pour apprécier l'art. D'ailleurs c'est grâce aux bibliothèques que ces revues ont pu perdurer, et aux écoles (la honte) sinon, chez tous les artistes on retrouvait une pile dans les toilettes. Hors, lorsque l'on pratique vraiment, la gravité et le sérieux ne sont pas les plus moteurs, l'expérimentation, la maladresse, les hasards et l'incertitude du temps, la sensation de ne pas être de son temps, dans son époque, oui, cela jalonne l'esprit, les doutes sont envahissants, rien n'est aussi dur et imposé comme des barres de fer dans le cerveau, c'est très différent, être artiste, très différent. Souvent j'ai rencontré des personnes qui s'engageaient dans la critique d'art, mais n'avaient jamais osé faire quelque chose ou créer, de peur de ne pas être à la hauteur, hauteur de quoi ? Ou bien c'est un reste de parents opposants à la vie d'artistes de leurs enfants, leurs préférant une carrière administrative, certains, à regret me l'ont dit et regardent alors les artistes jalousement, en leurs mettant des bâtons dans les roues. Alors ces personnes avaient choisi un raccourci, devenir critique d'art, c'était dépasser cette peur première et être directement à la hauteur, celui du jugement, du classement, du choix, de la sélection, du tri et de l'exclusion, bref du regard aveugle. Mais ils leurs restait un mystère, comment cela fonctionne ? Car pour certains, l'art doit "fonctionner" et le mode d'emploi doit leur être dédié. C'est une question de contrôle et de maîtrise, jusque dans les recoins de la pensée, les références, point de hasard là-dedans, il faut "savoir" et savoir tout à l'avance, par à priori. Le jargon utilisé et repris, devait, comme une poudre de perlimpinpin, faire caisse de résonance à un groupe autoproclamés "juge" de l'art, jusqu'à en perdre le fil conducteur, l'artiste, son parcours et sa pensée. Pourtant, tout tournait, en France autours de l'autorité de la critique d'art. Mais je ne la voyais pas vraiment dans notre temps. Et puis écrire était devenu si naturel, de mon côté, car lorsque je commençais à enseigner, je commençais aussi à préciser mon regard et mes jugements sur les choses créées par les étudiants en écrivant, en les appréciant et en évaluant leurs tentatives, au regard de mes connaissances artistiques mais aussi culturelles, qui n'étaient pas liées spécifiquement à une production visuelle et dite artistique, ou reconnue comme telle auprès desdits critiques d'art.

Donc oui, mon activité d'écriture a été de plus en plus importante, mais elle demeure singulière.

Depuis longtemps j'ai trouvé le système de l'art très peu spontané et cultivé, en quelque sorte, enfin, restreint, et il fallait pour questionner et dialoguer, en connaître surtout les limites, pour rester dans la case bien communautairement validée. Les limites se dépassaient à mesure que les outils changeaient et évoluaient et aussi que le regard sur l'histoire de l'art se déplaçait également. Si on lustrait sa lampe de génie, les histoires d'antan devenaient belles et éclairaient notre temps, alors que les idées, déjà anciennes et véhiculées, s'étaient évaporées dans cette crispation de faire de l'art contemporain. Lorsque je vivais en banlieue nord et que j'étudiais au centre de Paris en école d'art, je voyais un profond décalage entre la culture "admise" et celle "ignorée", non pas qu'elle était exclue, mais tout simplement, elle n'avait aucun médias, ni d'écriture, ni d'organisme qui savait en décrire tous les aspects créateurs, il y en avait tant. Et pas de street art, ni de graffitis, ni du rap, mais non, pourquoi encore cette case à la Jack Lang. Des délicats et des amoureux des mots et de la danse, partout la création. Je faisais partie de ces artistes de banlieue, ni répertoriés ni regardés, depuis la capitale, là où les expositions pensaient encore détenir, ou délimiter des territoires artistiques réservés. Alors un temps assez long d'expérimentations et d'expositions, de manifestations ont été réalisées, j'ai aussi fondé un collectif d'artistes aussi en banlieue, sans être inquiétée de "l'hypervisibilité", tant demandée par celles et ceux qui s'exaspèrent de ne jamais êtres assez vus, ou exposés à leur goût, jamais assez soutenus, en trouvant toutes sortes de mobiles (territoires éloignés, pas assez d'argent, donnez-nous en plus, pas assez de diffusion, de photographes, de blabla, de visiteurs, etc.) Avancer vers l'avenir, c'est cela, gravir des échelles et des perles d'espoirs. Mais, combien, comme moi, réalisent ces choses, qui ne sont pas analysées, ni vues des critiques, et autres : beaucoup.

Donc, lorsque je lis que le petit milieu de la critique d'art se lamente de ne plus savoir comment faire, je souris un peu. Elle se pose la question légitime, mais un peu trop tardivement : Y a t-il encore une critique d'art ? Est-ce que ce milieu est timoré ou destiné à passer de la pommade, trouver les mots, les jolis mots, et corriger les fautes d'orthographes de textes déjà écrit par un journaliste ? Ou décider, par vengeance, et par non paiement, de ne pas les corriger, en lisant, avec délectation les plus belles bourdes dans la presse, les noms erronés, les photographies mal cadrées dont la référence n'est pas la bonne, et tous les commentaires qui vont avec. C'est aussi cela, la critique d'art, les mauvais papiers viennent aussi du journal qui fait un peu à sa sauce, selon son parti politique, avec la pression et le harcèlement d'une direction qui veut "à son image", enfin "refaire toute son image"... Donc ça grince, et le lecteur, la lectrice, habitué aux réseaux sociaux, re-balance le tout ailleurs toujours plus loin, point besoin d'aller sur une presse spécialisée, il faut avoir sous la main, le texte, et le partager à milliers d’illettrés devenus par la copie de copie et y ajouter son petit commentaire débile, ou son icône cœur, pouce ou en colère, son hashtag, son tag. C'est tout de même beau la technologie. Le changement c'est maintenant. Oui on s'en souvient.

Je repense à une théoricienne doctorante, qui enseignait, prenant soin de séparer les étudiants "qui savaient écrire", ce serait celles et ceux "qui ne savent pas faire des choses plastiques" et celles et ceux "qui ne savent pas écrire", ce serait des étudiants qui ne savent que créer plastiquement, incapable de parler ni avoir un point de vue. C'est assez pathétique, mais souvent, ce sont des enseignants qui n'ont ni pratique artistique, ni activité d'écriture, et pourtant toutes les fonctions officielles déléguées, qui opèrent dans ce rapport erroné du travail des étudiants. Il faut les caser, de peur qu'un étudiant artiste commence à écrire ou qu'un étudiant écrivant sache d'un seul coup créer aussi des formes. Donc oui, dans les questionnements des élus des critiques d'art, qui ont perdu tous repères, il faut déjà regarder dans les formations, comment les catégories se cloisonnent.

Dans ces écoles et formations artistiques, on formate encore et est perçue la critique (d'art) comme une pratique du jugement, du blocage artistique et de la création, plutôt qu'une superbe arborescence pour la pensée, une observatrice de notre époque, une visionnaire (oui pourquoi, un visionnaire ?)

La critique d'art est devenue (enfin, je l'ai connue toujours ainsi) complaisante et se réduit à un outil de communication et de promotion pour vendre les revues de presse. Dans notre système bizarre, les galeries ont besoin de la critique pour légitimer et valoriser leurs œuvres auprès du marché, des collectionneurs et des institutions. Et aussi traduire pour le grand public, de façon pédagogique souvent, littérale, vulgarisant les pensées complexes, en tous cas, les détruisant au passage, car rien ne doit être flou, tout doit être expliqué, pour des petits, on infantilise, c'est criant.

C'est ainsi que les critiques d'art sont plutôt à la course à l'actualité et souvent de piètres relais d'agences de communication. Elles ont déjà balayé le terrain, dès qu'une grosse exposition arrive. Tout est déjà écrit, avec les vignettes, et pour chaque public visé. Il faut faire des entrées. Et puis il y eu (toujours ?) une espèce d'autorité, plutôt, de validation d'un label "art contemporain", comme si le public, si défiant, face aux excès des uns et l'hypervisibilité des autres, imposés comme légitimes, était seulement réactionnaire à un art d'aujourd'hui, perdu dans le "tout est possible", "tout est vendu".

En France, j'ai assisté, avant les années 2000 (le passage a été très dur en France à tous niveaux) à une critique d'art qui s'était opposée aux évolutions, elle était perdue mais très conservatrice et misogyne, et elle a réussi à cristalliser une séparation débile : la peinture c'est de l'art, le reste n'est que fumée et disparaîtra. Sous entendu que la peinture reste la discipline réservée aux hommes et à sa cohorte de critique d'art, dans les petits papiers. Dès lors, tout le reste devenait de l'art contemporain, avec l'avènement de la vidéo et des installations et plus tard de la numérisation de tout, ou bien de la performance, du théâtre, c'est le mercato, faut suivre, voici les écolos et les reines de la popote, des envies d'être plus pauvres que les migrants et de faire avec rien pour montrer une solidarité au millier de "likes" et de pétition "change.org" (Oh nooonn)... La critique d'art en était restée à ce clivage très français et difficilement créateur. Encore aujourd'hui, elle a beaucoup perdu de ses plumes à s'être cristallisée ainsi. Les formations en écoles d'art conservatrices, sont restées toutes dans cet état : pour faire du nouveau, il fallait ne plus faire de la peinture, à cause de cette critique d'art mal passée, sglupp ! Ridicule ! Le blocage demeure et tout artiste qui ose écrire dessus, est foutu en France (tant mieux !) Tout artiste qui a dépassé ces clivages et aime la peinture avec sa digitalisation est voué à errer seul et s'aventurer dans d'austères chemins, personne ne le suivra, ne la suivra (tant mieux !) Dans d'autres pays, il n'y a pas eu cette cristallisation, la peinture est partout.

J'en reviens aux territoires de France complètement oubliés de la critique d'art. Elle ne défriche pas, ni ne recherche à mettre en lumière des artistes, des courants et des pratiques en marge du marché et des institutions. Car, sous prétexte que des territoires sont oubliés, lorsqu'une critique est écrite, elle ressemble plus à un packaging de vente, car si "on dit pas du bien, personne ne viendra nous voir, nous les espaces d'art si éloignés de Paris". Hors ce n'est pas du tout ainsi, que s'élabore un accompagnement d'une œuvre, qui demande plus de proximité et non dépendante aux espaces (ceux-ci dépendants de Paris) Tant de temps à attendre d'être relié. Avant c'était "parce qu'on n'avait pas Internet", "le câble", "la fibre", qu'on ne captait pas, ou que le Wifi, le bluetooth ne passait pas bien, il y avait toujours une raison pour expliquer que l'information n'arrivait pas, que l'exclusion du grand partage était symptomatique de la dépression, de la crise, de la pauvreté, du manque de création, ou d'une création qui n'avait pas les outils pour être à la mode et être vue. Enfin, tout y est passé, résultat, la France est hyper-connectée, mais il n'y a toujours pas d'artistes, ni de penseurs (?) moteurs... Ha ! Oui, c'est l'essence, c'est trop cher !

Je vis dans une région qui se vante d'avoir le plus d'espace d'art contemporain de toute la France. J'ai découvert cela... Une étudiante désespérée à montrer son travail "contemporain" me le répétait et me disait "Mais où sont les artistes ?" Elle allait montrer son travail à droite et à gauche, mais qui s'intéressait ? Personne, les espaces et institutions sont des salariés, souvent des administratifs qui invitent des artistes très éloignés (venant d'Angleterre, selon des conseils de Paris) Mais aucun ne s'intéressent aux artistes locaux, et encore moins celles et ceux qui ont reçu une formation, non on préfère à la rigueur, les bruts, les autodidactes, ou les artisans. La version cultivée, non, on n'en veut pas, parce qu'elle pourrait être critique. Et si elle était un peu débrouillarde, elle développerait des espaces autogérés... Difficile, les artistes réclament toujours de l'argent et souhaitent être vus dans des institutions qui attirent le mondain. Dommage.

Il faut bien écrire la vérité (car dire, c'est ce que n'importe quel habitant dit déjà), dans cette région où il y a le plus grand nombre de centres d'art contemporain... on va aussi chercher les visiteurs dans les écoles, les bibliothèques, à coup d'affiches fluorescentes et de missionnaires délégués, des fonctionnaires qui fonctionnent bien, obligés de ne voir que par ces lieux dits d'art, car, en fait... il y a très très peu de visiteurs, dans de très grands espaces, et pour voir un artiste qui expose durant des mois (sur des territoires où il y a beaucoup d'artistes mais non institutionnalisés) Cela fait beaucoup, beaucoup de déceptions, frustrations, malentendus. Combien de temps encore, dans ces vides et fonds de l'art et collections dans les caves, aussi jamais vues, ni entretenues, toutes ces œuvres achetées, mises de côté, en mauvais états depuis, qui ne circulent pas assez, ni ne sont exposées, ou, finalement, toujours les mêmes... Et dont les artistes eux-mêmes rechignent à ce qu'elles soient montrées... car elles datent. L'artiste évolue, que faire de ses œuvres achetées au moment où il était le copain du directeur du Frac ? Quand c'était pas encore très bien peint ? Parce que tout dépend du repas, il faut être invité au repas (défrayé par l'état) Et bien non, personne n'a envie de faire ce jeu de l'oie. Je n'ai jamais entendu autre chose que ces déceptions, dans la région au grand nombre de centres d'art. Un jour, j'ai mis 3 heures, cette fois-ci en voiture, pour aller dans l'un de ces centres d'art : aucun visiteur, toutes les vidéos éteintes, aucune ne marchait, et surtout, pas un café, ni une machine à café. Le personnel avait l'habitude et lorsque l'on ne ressemble pas à un élu ou délégué, il ne prend pas la peine d'allumer les vidéos, parce que... c'est la lassitude... Et bien, j'étais avec une personne qui ne connaissait pas la région, je l'entends encore me décrire l'état de ces centres en région, moi qui lui révélait combien ma région était riche en art contemporain... Hum, hum. Depuis, je fais des balades, le paysage ici, est nettement plus inventif et ses métamorphoses permettent un peu d'échanges, d'UV positives et de cheminements de pensées créatives.

Les critiques d'art formés ainsi, sont lassés de leurs propres formats sans savoir comment en changer, ou bien trop marginalisés lorsqu'ils tentent de nouveaux formats, ils sont aussi complètement dépendant des calendriers des évènements, des galeries, et n'ont pas eu l'idée d'avoir un propre calendrier personnel, selon de vrais regards personnels. Les critiques d'art sont aussi de petits moutons, ils sautent toujours sur l'artiste qui est le plus visibilisé, du moment, en espérant ainsi être un peu "touché" par leur visibilité évanescente, donc en imaginant participer un peu de la chose, mais un texte de plus, un artiste de plus, sur lequel un pari ne peut tenir. On a plus confiance au temps, car le temps c'est devenu de l'argent.

Et il y a les interdits, la censure très présente en France, dans l'art.
La presse censure les articles critiques, et les critiques n'osent plus écrire, tout est re-lissé, enlevé, supprimé après lecture éditoriale. Les annonceurs qui achètent de la publicité dans les revues sont les mêmes institutions qui verront leur programmation traitée dans les colonnes de ces publications, par des critiques qui ne s’expriment donc plus, mais jouent le rôle de la publicité.
Liberté de la critique ? Oublions. La critique est un relais de stratégies de communication, docile et descriptive, tremblante sous le glas des pressions pour obtenir des articles élogieux. On se demande comment les critiques d'art parviennent à épouser encore leur fonction, si mal payés (très souvent en retard pour une pige), et leur travail n'est défendu par aucune organisation. Simples comptes-rendus, ou petits plus des artistes qui écrivent "merci pour votre article", outil de visibilité. C'est humiliant, d'autant plus que les formations sont plutôt longues et sélectives, laborieuses et demandent une bonne culture, que l'on ne peut plus partager ensuite. C'est un peu dégeu., non ?

Cet objet d'écriture comme métier "critique d'art", a trop longtemps été séparé de la création. Car la création d'écrire, est aussi une création de l'esprit et de la connaissance des formes.

Ainsi, j'explique, que dans mon travail, écrire est important, tout autant que faire et créer, sans séparation aucune, et que souvent, l'écriture est une ré-création, comme un accompagnement critique. Il est quasiment "interdit" d'écrire sur soi, sur son travail en France. Les écoles d'art nous l'apprennent, l'écriture arrive seulement comme mémoire universitaire, mais elle ne saurait être une création. Ou bien il faut changer d'enseignement, et se diriger vers la littérature. Et les mémoires universitaires sont une plaie en France, dans les écoles d'art que l'on traine à sa convenance entre petits arrangements avec les jurys, pas la peine d'être universitaire ni faire objet d'art, on ménage la chèvre et le chou et on demande d'être clément, encore une fois, de ne pas être regardant : bref de ne pas avoir de regard critique sur ces mémoires, tant il fut difficile de motiver une équipe de plasticiens et de théoriciens, pour trouver "le temps" d'écriture dans les emplois du temps pharaoniques et anarchiques. Le temps, toujours le temps. Parce que, l'écriture, c'est du temps, mais j'ajouterai, pas du tout "scolarisable". On n'écrit pas à l'école, pour le maître et la maîtresse, on écrit d'abord pour soi, sur soi, sur les autres et la nature, et plein de choses, mais c'est un temps savant qui défie toute inscription dans un emploi du temps monnayé pour un diplôme en art.

Et puis être interrogés par des administratifs parisiens qui comptent le nombre de fois où vous êtes allés visiter l'île de Vassivière (le truc impossible à visiter quand tu n'as pas d'essence, ou de voiture) car "c'est dans votre région" (à une journée en vélo ou 2 jours selon, sans pluie) et de conclure que vous ne connaissez ni l'art ni les expositions, rien qu'avec ce compteur. Mais ils sont incapables d'avoir un regard critique sur lesdites expositions (les leurs donc), mais bien de savoir compter combien il faut de médiateurs et médiatrices (stagiaires pas payés) pour joncher les centres d'art avec un texte appris par cœur pour le public (lui sans cœur ni d'yeux, une sensibilité propre ? Faut pas pousser, il ne comprend rien, il n'aime pas l'art contemporain, alors il faut manœuvrer sec) Est-ce que l'on peut parler d'art avec ces compteurs d'entrées, non. Surtout ne pas parler de son art, car si on n'a pas fait le fameux jeu de l'oie (passer par toutes les résidences du système, avoir tel ou tel écrit de tel critique d'art, et tel prix, blablabla) et bien vous ne pouvez avoir aucune légitimité de parler à ces personnes, elles lisent une programmation, c'est ficelé, c'est fléché, c'est la machine à sou qui fait du bruit, dring dring. Et puis à 30 ans c'est fini, faut pas déconner non plus, le jeu de l'oie c'est pour les bleus, pas les critiques avec une démarche toute atypique. La retraite plus tôt ? Le placard ? Mais non : l'invisibilité à vie. Ha ! Donc, la liberté ;.) Oui la voilà ! Un peu plus et le jeu de l'oie me donnait le tournis.
- En fait quand est-ce que l'on parle d'art ?
C'est en dialoguant avec un artiste d'origine allemande et parce que je ne comprenais pas ce système français des résidences obligatoires pour les étudiants et autres petits artistes en herbe, qu'il a trouvé cet attribut du jeu de l'oie, pour m'expliquer ce temps assez long et dévastateur du pèlerinage institutionnel. Mais il avait de l'humour, nous avons eu une crise de rire intellectuelle, car qui pouvait comprendre cet humour. Celui-ci décelait des années de non-dit, nombre de réunions auxquelles il assistait, il faut sélectionner les artistes au départ et à chaque étape, ils risquent de retourner au départ. Il n'y a pas d'arrivée, car les artistes élus sont vite fatigués, et sont remplacés aussitôt s'ils s'aperçoivent qu'ils ne sont en fait, pas obligés de faire tout ce parcours, pour bien développer leur travail, parce que cela coûte. Nombre d'administratifs obtiennent salaire pour s'occuper du jeu de l'oie, mais jamais l'artiste, c'est un niais qui aime l'art contemporain et veut en être, alors il fait ses valises et à chaque case, il les dépose quelque part, et va faire des ateliers pour enfants dans le coin (c'est obligatoire), quand ce n'est pas une animation pour un ehpad, ou une peinture au mur. C'est un clown triste, comme tous les artistes.

Sur le plan symbolique, l'oie renvoie à un animal qui annonce le danger. Ce mot aurait les mêmes racines que « oreille » et « entendre ». Le jeu de l'oie permettrait ainsi de mieux comprendre le monde. Son tracé en forme de spirale rappelle le labyrinthe à parcourir pour arriver à cette connaissance. Pont, puits, prison, mort sont autant de figures du parcours qui font référence à la mythologie...Qui fait 9 au premier jet, ira au 26 s'il l'a fait par 6 et 3, ou au 53 s'il l'a fait par 4 et 5...

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Recueil. Jeux de l'Oie depuis 1850 - Pellerin et Cie, Imprimeur - BnF, Estampes et photographie

Une femme qui écrit ? Tu veux pas devenir un homme plutôt ? Les seins coupées, la coupe garçonne et faire des vidéos pour montrer que ton opération s'est bien passée ? C'est accepté cela, on n'aime pas les femmes tu sais, faut se transgenrer pour dépasser le plafond de verre, faire de la muscu, laisser pousser ta barbe et ta moustache. Devenir un petit bonhomme comme tous et devenir un prédateur de femmes. Et bien didonc, en voilà un programme qui fait rêver... Botticelli il est loin, il est venu le temps des cathédrales pour les fêtes technos et les bars à pizzas-bière sur l'autel. Ololo... Sonorisation parfaite, il faut incendier ce qu'il reste et récupérer les ruines. Olala.

Quand on voit que pour obtenir ensuite un poste enseignant dans l'écriture ou la critique d'art, il faut obligatoirement avoir écrit pour certaines revues spécialisées (les mêmes qui attendent des complaisances et de la pub) et faire une liste des piges, avec le nom de la presse et le numéro (et cela suffit !) et c'est ce qui validerait la légitimité d'être sélectionné, par des personnes qui n'auront jamais lu un seul article. Ceux-là même pour lesquels, les critiques d'art sont lassés, d'empiler des lignes sur leur CV, de textes auxquels ils se sont pliés, sans même les avoir pensés. Tristes.

Quand on écrit, on est inclassable. Mes cours ont toujours été des sujets d'écriture, et très peu de collègues lisaient ou s'intéressaient aux cours, aux contenus, ils attendent de juger "des formes" en se plaçant toujours du côté du jugement, et non, de celles et ceux, qui également écrivent et précisent leurs pensées par écrit. Ainsi, je pense que les formations supérieures ont encore beaucoup à apprendre de leur rôle dans cette lassitude décriée par les critiques d'art et leur dévalorisation, la mésestime de leur métier.
Ici, on craint l'écriture, alors on fait court, quelques lignes sous le nom d'un artiste dans un dossier de presse, ni vu, ni connu, ça passe (toute l'équipe de la mairie a écrit le dossier) on écrit qu'il est du coin, ainsi personne ne le connaîtra, jamais, et puis faut aider les petits, alors une petite étoile sous un nom * SVP pas de critique, c'est un débutant, il faut l'aider à percer dans le musée... Et puis on voit une vignette : un string à terre, des barbelés, une femme à poil, les cuisses ouvertes, des gens à poils, partout ou partouzes... Malaise. Il y a  du vécu, ça va mal. Catherine Millet aimerait ça. Un artiste émergent, il donne des cours amateurs dans l'école d'art, il est formé, faut rien dire, ni écrire, il faut l'aider. Je ne sais pas, pourquoi ne doit-on plus voir ce que l'on voit, écrire ce que l'on voit, et dire quand on n'apprécie pas ce que l'on nous montre comme art si contemporain ? C'est vous là, dans le tableau, avec Monsieur et Madame, c'est pour cela que la mairie est estampillée partout-ze ? Parfois je me dis qu'il n'y a tout simplement plus de lecture, on ne sait plus ce que l'on voit (plutôt que la critique n'ose plus écrire) et puis on regarde les lecteurs, en fait, ils ferment les yeux et soupirent, l'art ce ne sera pas pour eux, c'est tout. Et moi je tente de me remémorer Botticelli, la première renaissance, quand même, quelles beautés contemporaines. J'interroge un artisan qui expose une autre artiste qui a réalisé une grande fresque en émail : je lui dis, c'est exactement une copie des Delaunay (en moins bien). Il me répond : je ne connais pas, je lui dis, mais si, "Sonia et Robert", je lui pose la période artistique, il me répond : Désolé je n'ai pas la culture (?) 2000 euros. Avec une licence à l'université, pas la culture ? Dans la boutique qui vend des cartes postales, il y a Sonia & Robert, pionniers de l'abstraction sur l'une des cartes... Voilà c'est cela, la région. Je pensais avec effroi, ici la culture picturale a été décimée, peut-être à cause de cette exportation de l'art conceptuel, la décentralisation. Ne pas connaître sa propre culture, son histoire, dans son pays. Pas facile d'être critique d'art dans ces contrées. Je pensais à la notion d'abandonware, les logiciels abandonnés...

C'est difficile d'admettre que l'on est en échec dans ce domaine, très difficile. Je lisais la façon dont le design français tentait de s'intégrer dans des rendez-vous internationaux comme La Triennale de Milan. Il faut en faire la publicité bien avant l'évènement et marteler que le design français est un design de la pensée, au cas où, il serait interrogé sur sa production, ou bien sur la pensée, quelle est-elle ? Comme elle n'a pas de contenu, il faut, telle la méthode Coué, écrire dans le titre même de l'évènement qu'il y a une pensée. C'est un paravent aux critiques, justement, si jamais ils devaient vraiment lire la pensée, et qu'ils ne trouveraient rien à retenir, il faut retenir le titre avant tout : il y a de la pensée.  Sinon le design qui représente la France est un empilement de trucs mis ensemble mais sans aucune cohésion, qui ressemblerait à ce qui serait dans la tendance environne-mentale, comme des commentaires, mais nullement un véhicule, un moteur d'une pensée, pas même fédératrice, mais il faut paraître et prétendre un peu, sauver les meubles (il n'y en a pas). Un grand "tweet". Une émission radiophonique, sans déplacement ferait tout aussi mieux. L'histoire est si récente en France, qu'on tente de faire une grande histoire du design, hors, il suffit de circuler dans les provinces, ou en banlieue, le design n'est pas une culture partagée et ne fait ni histoire ni pensée. Alors oui, inventer une petite histoire, pour être dans le coup, comme un match de foot, où l'équipe française doit être absolument inscrite. Comment se croire au même niveau qu'une équipe italienne ?

Et puis on sort une petite référence en croyant être défricheur : Vilém Flusser. Quelqu'un de si rare et qu'on ne connait pas. Hein ? Cela fait des années que dans les écoles de design, d'art et appliquées, cette référence est partout ! Surtout pour les photographes.

Ces supermarchés et palais lointains où les rencontres d'art et de design font la publicité de nouvelles tendances : ce serait là qu'on défriche, qu'on innove (j'aime de moins en moins ce mot "innovation") sont de véritables manifestations d'impuissance. Elles ne savent ni transmettre à tous, ni diffuser, ni permettre à l'heure de nos grandes technologies, que l'on puisse accéder aux contenus. Les conférences retransmises de mauvaise qualité, les sites Internet, une anarchie de graphisme du moment mais indéchiffrables et déjà périmés, une dépense d'énergie et d'argent complètement scotchée sur des vitrines de selfies et de personnalités dont on ignore toute la stature, et pour cause, elle n'épouse jamais notre cause. Mais le climat c'est la mode, alors... Palais des glaces, ou fonte des palais.

Le graphisme aussi, j'aime le graphisme, mais quelle revue de graphisme donne envie d'aimer le graphisme ? Que des compilations désordonnées de noms et vignettes, des mille-feuilles indigestes, dont on ne peut plus apprécier ce qu'est un fond, une forme, un tracé, un équilibre, une délicatesse graphique, non. Pourquoi tout doit être imbuvable ? C'est de la piquette tout cela ! Hargh ! Et aucune critique ! Il faut boire cela pour en être ?! Mais je ne suis pas alcoolique !

Décidément, mon Rodin en perd son équilibre, et sa plume défie le rocher... Trop de mercatos !

Un peu d'air, ce que je vois de très contemporain, ma tendance :

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Le Printemps de Botticelli. Peinture sur panneau de bois de dimensions 2,03m x 3,14m peinte vers 1478

Cela fait du bien : Dans ce jardin, il y aurait plus de 500 espèces de plantes; les orangers fleuris indiquent que nous sommes au mois de mai.
Bientôt Vénus... J'oublie le reste.