Tasse et mouche à la découverte du cul blanc, ce bourdon terrestre, et ce papillon, ou ces scarabées luisants bien accrochés, et tous ces bébés : bébés pommes, bébés poires, bébés raisins, bébé figuier, bébé ginkgo biloba… Bourgeons et iris, roses en tous genres, coquelicots, pavots, pensées multiples. Mais tout est là… Et j'ignore avoir perdu du secret… Oui tout est là… Rien n'est caché, comme le chantait si bien Alain Bashung, revenu des arcanes, du parolier Armand Méliès. L'illustration de son album post-mortem est un coquelicot, visuel de Jérôme Witz, graphiste et designer déjà présent pour l'album "Bleu Pétrole". Repos quiétude ou consolation, ce coquelicot que Claude Monet a peint à foison. Le peintre impressionniste a 33 ans et habite Argenteuil, dans le Val-d'Oise, lorsqu'il peint le célèbre tableau de 1873, des coquelicots. Une commune très peuplée avec une eau potable de bonne qualité bactériologique, contenant peu de nitrates, étant peu fluorée et devenue relativement peu calcaire. De l'eau, des fleurs. L'impressionnisme était là, au Nord de Paris, photographes d'antan. Sur les bord des rails, je vois ces tâches rouges vibrantes et fragiles, en écoutant les chansons immortelles. Pavots aux grandes fleurs solitaires et aux pétales satinés, légèrement froissés, pavots somnifères, pavots à opium... Au jardin maternel, je suis l'apprentie impressionniste, le cul blanc, le terrestre bourdon qui plonge au cœur des fleurs, tel un lapin nain bélier qui découvre une ouverture, le début d'un terrier, d'un tunnel, d'un accès, il s'engouffre laissant visible sa croupe charnue blanche, mon Cafuné. Il faut du temps pour voir, observer, du temps pour prendre des photographies, une éclaircie, un silence apprécié, une solitude retrouvée. Il faut savoir ce que l'on veut voir, savoir ce que l'on apprend, savoir ce que l'on ne sait pas pour apprendre de nouveau et découvrir. Il faut sélectionner, définir les quantités de teintes et calculer les formats, optimiser et alléger chaque poids. Elles doivent être légères ces photos de fleurs, veloutées ou de veines et d'audaces, flétries, elles séduisent et charment, si fragiles. Il faut comprendre que dans un jardin, il n'y a pas seulement la plante, mais les insectes infiniment petits qui s'accrochent aux tiges. Ils prennent les pétales pour des plages, sur lesquelles faire un brin de toilette, nettoyer les pattes ou copuler, se chamailler le rose ou le bleu, au dessus des verts... Cela grouille de partout, tout est bien agencé, mêlé, imbriqué, échevelé...  Comment cette fleur va tomber et qui va lui succéder ? Comment elle attire tant de bestioles, chacune avec ses piquants et ses fluides, ses peignes, ses ailes, ses carapaces, ses pattes et sa bave. Les maladies, les tâches blanchâtres, les cocons, les toiles, chenilles et larves, le terrain est habité, un lilas est soutenu par un bâton peinturluré, tel un vieillard encore heureux. Mais il faut pour faire son jardin, patience, et connaissance, hasard et ignorance, expérience et expérimentations, études et laboratoires de saisons. Il faut tenter et il faut recommencer, ne pas baisser les bras, partager les graines, semences miraculeuses, vestiges de ce qui est resté d'un accident, d'un Hiroshima, d'un Tsunami. Que reste-t-il comme plantes ? Mais il faut pour admirer un jardin, savoir regarder et tout cela prend du temps, du soleil et de la pluie, nous donnant cette place de l'infiniment petit, de cet humain spirituel et terrestre. Expositions à qui sait voir, pas besoin de cartels ni de panneaux fléchés, ni de critique d'art, ni d'urbaniste ou architecte pompeux valorisé par les institutions aveugles, pas d'indication donc : autonomie, débrouille, vadrouille. Guidé par les nervures et cartographies des feuilles, tout peut être irrigué, par les fluides, gouttes et pluies, chaque jour ça pousse. Poussez-vous je passe. On peut ne pas aimer les fêtes commerciales, celle de mères et pères, rien ne peut rivaliser aux jardins des mères et pères. Alors regarder, garder encore, qu'est-ce que c'est ? Je n'ai pas vu les bébés, j'ai vu les boudons blancs affairés, malicieux du matin au soir, l'opium leur favori festin. Restaurer l'art de l'observation, puisque la nature fut première à copier, dessiner, peindre, photographier, modeler, imprimer, visualiser, les odeurs sont imprenables ou presque, les parfums viennent aussi des plantes, nectars, extractions subtiles. La couleur venait ainsi des jardins, des pigments, des sébums et chimies miraculeuses, tous ces savoirs faire que l'on peine à transmettre. La couleur disparaît comme toutes les photographies passées trop exposées, on ne sait plus faire ni découvrir. La couleur pourtant est l'un des beaux-arts. Maquillages et pâtes à tartiner, confitures, baumes de guérisons, masques d'argiles, huiles précieuses. L'art était avant-tout une façon d'observer et traduire, une façon de transmettre une connaissance. La sensibilité c'est tenter de se disposer à la place de la plante, le pétale transparent, la tige vaillante, ou velue, elle va faner la fleur et se recroqueviller, perdre de ses couleurs vives. Elle meurt doucement ou brusquement. Les bourgeons inconnus gardent un peu de mystère sur l'apparition de leurs beautés à venir... Écrins fermés aux milles feuilles délicates, spirales, enroulées, poivrées ou sucrées, peaux sur peaux de soies, perlées de rosée. On ne peut pas illustrer, peindre ou faire œuvre, tisser, que sais-je, sans observation et interprétation. L'imaginaire, l'esprit intérieur donnent la force de l'expression, singulière, aucune copie ne peut rester copie, comme chaque fleur, elle a sa partie, unique et si fugace. J'ai voté pour ce jardin, aucun sommet crétin ne peut comprendre l'infiniment petit. Les araignées sont tigrées, les vers de terre généreux et semi-transparents. Enfant je les déterrais, j'accompagnais leurs lombrics de la terre à la surface, j'observais leur rôle dans la biologie de notre terre, et je ne savais rien, trop petite, et je savais tout, sans le langage, des mains à la terre de vers, d'ici bas arriveraient les plantes et notre nourriture. Je voyais des bestioles nager dans la soupe aux choux, moucherons flottants noirs, c'était ma soupe à la grimace. Je les disposais soigneusement sur le bord de l'assiette, car je ne voulais pas manger les insectes. Mon expression artistique a souvent été l'élan vital du souvenir d'un jardin perdu, retrouvé dans chacune de mes observations et revitalisé par différents médiums. La mémoire peut être titanesque lorsqu'elle est travaillée par la sensibilité. Chaque pelure recèle un trésor, que lorsque les richesses disparaissent, la mémoire fait remonter en surface des formes de connaissances imparfaites mais précieuses, dans la pénurie. Des formes de reconnaissances. Chaque pelure peut faire renaître un cœur. Le sentiment d'avoir été aimé, la capacité de pouvoir encore aimer, avec peu.

Je ne te l'ai jamais dit, mais nous sommes immortels...
As-tu senti parfois

Que rien ne finissait?
Et qu'on soit là ou pas
Quand même on y serait

Les baisers reçus
Savais-tu qu’ils duraient?
Qu'en se mordant la bouche
Le goût en revenait


Photographies © Sonia Marques