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jeudi 21 juillet 2016

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Azulejo & Laranja sont sur un lac
(Photographie nissologique © Sonia Marques - 2007)

Enquête photographique : voyage à travers les images


Sur le site Internet Nissologie (la science des îles, créé en 2006), lorsqu'il était en ligne, il y avait un onglet nommé "FOT", dans lequel un millier de photographies étaient visibles, au format 800 x 600 pixels (plein écran dans les années 2000) et s'affichaient de façon aléatoire à chaque actualisation de la page dédiée. D'où une pratique de la photographie assidue et exposée, qui détermina le nom de "photographies nissologiques" si particulières. Chaque photographie portait le nom de la ville où était prise la photographie et la date, avec une typographie "Atari" du nom des ordinateurs de ce type, mais plutôt du nom de l'entreprise américaine, Atari, pionnière et fondatrice de l'industrie des jeux vidéos, dès 1972. Tout a une incidence sur les images, comment nous les observons, les recevons, les produisons, dans quel contexte. L'une d'elle, photographiée à Charenton, commune du département du Val-de-Marne en région Île-de-France, représente 2 oiseaux, des inséparables perchés sur une image, plus exactement un agrandissement d'une photographie d'un paysage. Ces oiseaux de différentes couleurs, font partie de la famille d'oiseaux exotiques arboricoles au bec court et très courbé, au plumage vivement coloré et comprenant les perroquets et les perruches : Les Psittacidés.

La famille des Psittacidés comporte plusieurs genres: Psittrichas, Nestor, Cyclopsitta, Psittaculirostris, Prospeia, Eunymphicus, Cyanoramphus, Purpureicephalus, Barnadius, Platycercus, Northiella, Psephotus, Neopsephotus, Neophema, Lathamus, Melopsittacus, Psittinus, Prioniturus, Tanygnathus, Electus, Alisterus, Aprosmictus, Polytelis, Psittacula, Loriculus, Agapornis, Coracopsis, Psittacus, Poicephalus, Anodorhynchus, Cyanopsitta, Ara, Orthopsittaca, Propyrrhura, Diopsittaca, Rynchopsitta, Guarouba, Aratinga, Nandayus, Cyanoliseus, Pyrrhura, Enicognathus, Myiopsitta, Psilopsiagon, Bolborhynchus, Forpus, Brotogeris, Pionites, Pionopsitta, Graydidascalus, Pionus, Amazona, Deroptyus et Triclaria.

Et ce couple d'oiseaux photographié, appartient aux "Agapornis", (Agapornis dérive des termes grecs αγάπη / Agape et όρνις / Ornis qui signifient respectivement amour et oiseau c'est-à-dire oiseau amoureux). On les appelle également "lovebirds", en anglais, car ils sont très unis en couple, on les observe souvent collés l’un contre l’autre. Ils sont originaires de Madagascar ou d'Afrique, on les nomme aussi, les petits africains. Pour ce que l'on ne voit pas, ces deux oiseaux, je les ai nommés : Azulejo (comme le nom des carreaux de céramiques bleus portugais, Azul veut dire Bleu en portugais) et Laranja (qui veut dire orange en portugais comme la couleur, mais aussi le fruit : une orange) Ils furent de bonnes influences pour une œuvre en céramique, une azulejaria, que j'ai réalisée quelques années plus tard dans le Limousin, jusque dans la gamme de couleur recherchée. Dans ma chambre, en région Île-de-France, ils sont perchés sur un agrandissement d'une photographie que j'ai prise en haute altitude, dans les Alpes-de-Haute-Provence. Entre la prise de vue des montagnes et celle de la chambre, peut-être 7 années représentent cette association décidée par des oiseaux : atteindre le lac.

Dans cette famille d'agapornis, il y a aussi différentes mutations possibles.

L'oiseau de gauche est un Fischer Bleu. La tête est blanche et le corps de plumes est bleu turquoise. L'un de ses parents était peut-être un inséparable masqué ou à tête noire (Agapornis personatus) car on voit un peu de noir sur sa tête blanche. Il sait qu'on le photographie. Celui de droite est un Agapornis Fisheri. C’est la deuxième espèce d’inséparable la plus populaire en captivité. Sa couleur standard est dominé par le vert (dos, ailes, ventre), tandis que la gorge, les joues et le front sont orange, le reste de la tête est d’un mélange d’orange et de vert qui donne une couleur olivâtre. Son Iris est brun-noir et le croupion bleu-violacé. C’est l’espèce qui a connue le plus de nouvelles mutations ces dernières années… Comme on peut l'observer, ses parents furent sans doute des inséparables masqués ou à tête noire (Agapornis personatus) car on voit un peu de noir sur sa tête orange. Ils ont cela en commun, dans leurs origines, mais seuls des spécialistes peuvent le remarquer.
Le masqué, plus connu sous le nom d’inséparable personata, dans sa version sauvage, a la tête noire puis brun-olive vers le cou. Le plumage majoritairement vert, plus foncé vers les ailes, son collier et sa poitrine sont jaunes. Son bec est rouge et la cire (narines) est blanche. Cet espèce offre également une grande variété de couleurs, notamment la série de bleu (cobalt, bleu simple facteur foncé, bleu double facteur foncé…)
Tous deux, les yeux sont bruns foncés, entourés d’un cercle oculaire de peau nue et blanche très net. Comme on peut l'observer sur la photo, le croupion est violet, ils ont cela en commun également. La photographie est prise au flash, ce qui n'est pas bien vis-à-vis de ces oiseaux, mais n'est arrivé que cette fois là. Ainsi les couleurs sont exaltées et le plumage vibrant, le paysage transformé devenu turquoise, ciel et l'eau comme Azulejo... Entre éthologie et photographie seul-es les spécialistes peuvent décrypter les images, mieux si l'on a un panache de connaissances, les images produites sont panachées, voir en mutation. Ces hybrides ne peuvent être distingués que des voyageurs.

Je retrouve d'ailleurs cette photographie sur le site de Johanne de Vaillancourt, ethologue, canadienne, avec laquelle j'ai beaucoup appris et correspondu. Elle avait publié une de mes photographies, donc celle-ci, en 2007. L'éthologie est la discipline scientifique de l'étude du comportement des espèces animales (incluant l'être humain) dans leur milieu significatif. Elle a pour objet de décrire et de comprendre les comportements. L’objet ultime de l’éthologie aviaire (psittacidés) est de répertorier l’ensemble des comportements que possède le perroquet.

Ce qui n'est pas visible sur cette photographie, c'est que ces oiseaux sont 2 mâles et qu'ils étaient amoureux, l'un de l'autre.

À présent, comment en suis-je arrivée à cette photographie ?

Mes photographies sont des signes mémoriels


Le paysage : c'est un lac au milieu de montagnes.

Aujourd'hui, je découvre les vallées des merveilles, en France, pas loin de l'Italie. Ainsi me suis-je souvenue de cette photographie.

Les vallées des Merveilles et de Fontanalbe présentent un intérêt patrimonial unique qui leurs confèrent, au sein des Alpes méridionales, un caractère exceptionnel. Univers sauvage entre le ciel, l’eau et la roche, est un endroit magique. Végétation exceptionnelle, faune présente comme nulle part ailleurs, le randonneur évolue entre cols et alpages, forêts et sites préhistoriques où quelque 30 000 gravures énigmatiques de l’âge du bronze sont disséminées dans les roches rouges.

De multiples sites de randonnées plébiscitent leurs chemins.

Puis je me souviens, dans le parc de Mercantour, plus haut, j'ai déjà effectué une randonnée dans le vallon du Lauzanier.

Au siècle dernier s'étendait encore ici des cultures de céréales et des prés de fauche jusqu'à 2200 mètres d'altitude. Cette ancienne exploitation est aujourd'hui en partie à l'origine du nombre exceptionnel d'espèces de plantes à fleurs dans le Lauzanier. Ce trésor floristique valu au vallon d'être classé en réserve naturelle dès 1936, avant d'être rattaché au Parc National du Mercantour en 1979. De nombreux botanistes reconnus se succédèrent sur les lieux, baptisés "la mer du lauzanier". Aujourd'hui, le vallon du Lauzanier est devenu un lieu de pâturage pour les troupeaux transhumants. Entre juin et octobre, environ 7000 brebis réparties en troupeaux de 1500 à 2000 têtes viennent estiver dans le vallon.

Je ne connaissais pas d'itinéraire, ni l'histoire de ce lieu lorsque je l'ai foulé. J'y étais allée avec mon ami, alors conjoint, et nous étions invités par son ami de l'école des beaux-arts de Paris, tous deux issus de l'Atelier d'Anne Rochette, sculpteure, diplômée de cette école parisienne en 1979 et qui enseigne toujours depuis 1993. Il nous avait invité, dans la maison de sa compagne, bibliothécaire, située à Jausier dans les Alpes-de-Haute-Provence, en région Provence-Alpes-Côte d'Azur, plus exactement dans la vallée de l'Ubaye. La maison était une Villa Mexicaine, bourgeoise avec plusieurs chambres et des millions d'acariens, ou acaris (pas Atari) Il ne fallait alors pas  mépriser les forces du microcosme et ce qu'il est capable de nous faire faire, même en ne mesurant que quelques dizaines de micromètres...

La communauté franco-mexicaine issue du mouvement migratoire ubayen au Mexique (1850-1950) avait réunit plusieurs milliers de descendants. Étalée sur un demi-siècle (1880-1930), la construction des villas de Barcelonnette et Jausiers regroupait une cinquantaine d'édifices qui ont favorisé la création d'un nouvel urbanisme proche de celui des villes d'eau contemporaines où, de la même façon, les parcs et jardins l'emportent sur le bâti. Il en résultait un esprit et un mode de villégiature qui ont caractérisé l'émergence de cette nouvelle architecture plus familière du littoral méditerranée et des stations balnéaires de la côte Atlantique. Ouverte depuis toujours au commerce et aux échanges, l'économie de la Vallée a longtemps reposé sur l'activité textile associant manufacture de laine et filatures de soie. Les habitants de l'Ubaye, formés très tôt à « l'art d'être marchand » quittaient la Vallée pour aller vendre leur production de draps et soieries en Provence, en Dauphiné, en Piémont, en Flandres… Au milieu du XIXe siècle, l'émigration définitive remplace l'émigration saisonnière et conduit les entrepreneurs de la Vallée jusqu'aux Amériques, d'abord en Louisiane au souvenir français, puis au Mexique où Jacques Arnaud (1781–1828) installe vers 1818–1820 un magasin de tissus, associé à ses frères Dominique et Marc-Antoine, ouvrant ainsi la voie aux soyeux du Mexique. Destination privilégiée depuis le Second Empire, le Mexique va concentrer la plus importante communauté d'émigrants originaires de l'Ubaye, appelés les Barcelonnettes. Ils donneront naissance à plusieurs générations d'industriels, négociants et banquiers, qui seront les « interlocuteurs préférentiels » (Jean Meyer) de la jeune république des États-Unis du Mexique entre 1870 et 1910.

Je venais juste d'obtenir mon diplôme supérieur nationale de l'école des beaux-arts de Paris en juin 1999, dans ma quatrième année, décidant de le passer une année plus tôt, afin de m'occuper assez vite des activités artistiques collectives déjà bien entamées. Le collectif Téléférique était déjà débutant, en mars 1999, le mois de notre installation à Charenton, date de l'inscription de l'association du même nom. Arrivée dans cette maison historique les vacances d'été, qui semblait être impossible à entretenir par les petits-enfants, avec une dizaine de chambres et maintenue dans le jus, les acaris mexicains avec, je découvrais un décor ou un cauchemars, avec de petites robes conservées. "Les personnes étaient petites dans le temps", nous avait décrit l'ami en nous ouvrant les placards encore remplis. Aujourd'hui cette bâtisse doit certainement être vendue ou en vente. Nous commençâmes à penser aux ballades dans la montagne, acariens oblige. Guidés par le père de la bibliothécaire, nous sommes partis très tôt. Barbu avec des chaussures de randonnées et chemise à carreaux, devant nous. Nous sommes partis tous les quatre, trois hommes et une femme pour quelques heures de randonnée. Photographe chevronnée, mon pareil photo comptait. Nous ne savions pas, moi et mon ami, que nous allions vraiment marcher des heures durant. Mon ami avait acheté des chaussures de randonnée coûteuses, neuves, jamais portées et il a fait une crise en pleine route, nous menaçant tous d'appeler un taxi pour redescendre… Autant dire, qu'il était urbain.
Quelque figues et noix et amandes plus loin, nous avons pu observer un paysage minéral incroyable : montagnes et lacs silencieux, invincibles, avec quelques petits chemins tracés. Le père, qui ressemblait à un grand-père, savait que j'aimais me baigner et avait prodigué en souriant, que nous pourrions profiter de lacs à l'état pur. Ce n'était pas tombé dans l'oreille d'une sourde, et j'avais emmené mon maillot de bain, sans savoir que ces lacs à 3000 mètres d'altitude seraient très froids et qu'en fait, personne ne s'y baignait. Nous avons parcouru le vallon du Lauzanier.

Il a été creusé par d'immenses glaciers il y a plusieurs milliers d'années. Au siècle dernier s'étendait encore ici des cultures de céréales et des prés de fauche jusqu'à 2200 mètres d'altitude. Cette ancienne exploitation est aujourd'hui en partie à l'origine du nombre exceptionnel d'espèces de plantes à fleurs dans le Lauzanier. Ce trésor floristique valu au vallon d'être classé en réserve naturelle dès 1936, avant d'être rattaché au Parc National du Mercantour en 1979. De nombreux botanistes reconnus se succédèrent sur les lieux, baptisés "la mer du lauzanier".

Passé le lac du Lauzanier, sans doute celui prit en photo, quoique j'ai vraiment des doutes, je me souviens que nous sommes allés un peu plus loin, jusqu'à d'autres lacs, aux Lacs des hommes. Le guide nous prédisait qu'il n'y aurait personne et que l'on pouvait se baigner. C'est du vallon du Lauzanier, vallon très fréquenté aussi bien par les hommes que par les marmottes, que cette randonnée bucolique en son début conduit aux lacs des Hommes situés à 2640 m. Contrairement au lac du Lauzanier, il est peu fréquenté même en plein été par les randonneurs. Cet univers minéral et austère permet de profiter de moment de solitude. L'altitude nous faisait perdre notre souffle et mon ami pestait contre le guide et me promettait de lui faire sa fête à l'arrivée tellement il souffrait dans ses nouvelles bottes et le trouvait trop rustre. Un calvaire pour ceux qui ne connaissent pas les joies de l'altitude. J'étais attentive à sa rage soudaine et je l'attendais, le long de la traine. Il ne semblait pas avoir d'ampoules, ou bien je ne m'en souviens pas. Son anniversaire approchait, peut-être était-ce la trentaine. J'avais décidé d'acheter un grand jouet téléguidé : un téléférique. Car, nous préparions, avec son ami, la naissance du collectif Téléférique, et notre découverte de l'Internet, côté transferts, plus tard deviendra téléchargement. Je souhaitais en faire la surprise, un cadeau, nous étions partis en secret l'acheter avec son ami, ce grand jouet télécommandé, en pleine montagne, voici qu'il nous était prédestiné, c'était un signe, venu de l'enfance. Comme les petites robes, nous étions confinés dans un temps, une histoire mexicaine qui nous échappait. Ici était né notre collectif, dans l'imaginaire de ces montagnes, en haute altitude. J'ai pu en écrire des textes poétiques, sur le téléchargement, le transport des images, les grandes vacances (mon diplôme aux beaux-arts de Paris, Atelier Jean-Luc Vilmouth), transport des œuvres d'art, de fichiers. Personne ne connaissait le mot téléchargement, et la dématérialisation n'était pas du tout arrivée dans l'école d'art du marbre et du bronze. Nous avions avec sa compagne, maman d'un bébé, réalisé un gâteau au chocolat, caché dans une des chambres. En solo, de mon côté, grimper des montagnes devenait méditatif. J'avais chopé quelques boutons faciaux résultant de mon adaptation aux milieux des acaris, et ces petits mexicains microscopiques me donnaient des ailes.

J'ai quelques autres vues retrouvées, de ce souvenir, et ces vues photographiées, sont donc grignotées par ces oiseaux amoureux qui s'étaient posés sur la photo émérite.

Mise en abîme de genoux (Photographie © Sonia Marques - juillet 2016)

Voici les vues retrouvées grignotées, qui datent d'avant les années 2000.

Photographie d'une photographie d'un lac dans le vallon du Lauzanier (Photographie © Sonia Marques - juillet 2016)

Photographie d'une photographie d'un lac dans le vallon du Lauzanier (Photographie © Sonia Marques - juillet 2016)

Nous sommes arrivées devant un petit lac, le guide nous disait qu'il était à 3000 mètres. Depuis quelques heures nous marchions, grimpions, j'écoutais mon ami en colère, et la tension était palpable… Silencieuse, la vue du lac symbolisait un objectif certain, avec mon maillot de bain, celui-ci s'offrait devant mes yeux. Devant l'un des lacs des hommes je demande aux 3 hommes s'ils vont se baigner : "Surement pas !" Parce que l'eau est trop froide, quasi gelée. Je me déshabillais, et avec mon bikini noir, je rentrais dans l'eau glaçante, sans hésitation, le cœur suspendu. Les défenses immunitaires stimulées. Mon corps, par ses récepteurs sous la peau, m'envoyait des signaux, l'eau était très très froide. Mon hypothalamus me le disait glagla et me faisait frissonner. Mon corps produisait de l'énergie qui favorisait la combustion des graisses, tout cela s'activait. Euphorique, je devais sortir de l'eau en quelques minutes afin de ne pas finir en hypothermie. Puis un bien être.

Certaines personnes réagissent mal au contact brusque dans un bain glacé. Ils ressentent des maux de tête et un engourdissement des membres; après quelques, tous les muscles se contractent et le contact de l'eau devient insupportable. La personne doit sortir immédiatement du bain, sa peau est violacée, son nez pincé, les yeux enfoncés dans les orbites, les lèvres violettes, le visage livide. Cette réaction est due à un véritable choc histaminique et est comparable à un choc anaphylactique et est souvent imprévisible. J'ai pu parfois voir ces inégalités face à la température de l'eau.

Le guide n'avait jamais vu cela. Il n'a pas arrêté de le dire : se baigner à 3000 mètres ! Nous étions au mois de juillet, peut-être à cette même date. Je n'étais pas spécialement équipée pour la randonnée, mais pour la baignade en site balnéaire tropical... Un peu comme les petits africains, avec rien, je rentrais dans l'eau. Je ne pouvais même pas penser que c'était le signe d'une quelconque hardiesse, c'était naturel. J'ai une trace photographique de cet instant, car l'ami avait souhaité prendre mon appareil pour en faire un cliché. Sur la photo, on ne peut saisir pourquoi un homme est allongé tranquillement (le guide barbu) et étend ses jambes (de soulagement), un autre (mon conjoint) debout grimaçant pas encore installé, et juste une petite tête qui dépasse de l'eau au milieu d'un lac. Très certainement une version contemporaine en montagne du tableau d'Édouard Manet (1863) : Le Déjeuner sur l'herbe. Je sais tout aujourd'hui de cette femme nue ordinaire nous regardant et des hommes tous habillés qui l'entourent, cette scène peinte qui a suscitée le scandale (tableau exposé au Salon des refusés) Elle n'a pas froid aux yeux.
Revenus de nos émotions, je tire mes photographies en couleur, de mon 24x36. Le numérique n'existait pas et l'appareil prenait de la place. Cette photographie est restée très longtemps punaisée dans notre chambre, jusqu'à ce qu'un jour, des oiseaux se posent dessus, et qu'une nouvelle photographie émerge de mon imaginaire, de l'amour de ces oiseaux exotiques au lac inaccessible des hommes, où seule une femme se baigna.
Mais ce n'est pas le lac où je me suis baignée, il ressemble vraiment au lac du Lauzanier, celui de la photographie.
Pour la petite histoire, bien plus en amont : Je fus envoyée bien souvent en colonie de vacances pour aller faire du ski. Sport que j'adorais et dont je suis assez vite montée en médaille, le temps des colonies, après on ne peut plus faire ce sport, car c'est trop onéreux. Mais j'étais réputée rapide, un petit bolide, ou précoce comme on veut.
C'est dans cette région et précisément entre Jausier et Barcelonnette que j'ai dévalé les monts et merveilles enneigés en ski alpin et dont il me reste des certificats de ces villes de mes médailles reçues, jusqu'à la flèche, en frêle composition et combinaison old school, pas du tout à la mode sportive, c'était exceptionnel. Le guide ne savait rien de mes connaissances.
Qui nous guidait dans cette haute traversée ?

Photographie : toutes mes photographies procèdent du même découpage migratoire. De voyages qui ne peuvent pas être définis par un seul lieu, une seule topographie.
Le souvenir est un long voyage. Ceux qui ne peuvent voyager l'ont bien compris. L'imaginaire est parfois source d'un périple sportif, de haut niveau. Lorsque les paysages deviennent inaccessibles, restent l'art et l'invention.
- Pourquoi punaise-t-on des cartes postales dans les cellules de prison ?

Gravir des montagnes...

mercredi 7 octobre 2015

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Glaciar Perito Moreno, Argentina (photographie © Sonia Marques)

L'expérience du dessaisissement.

En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank.
Ils maintenaient tous leurs fonctions comme des pages blanches, afin de ne pas se perdre ou être impliqués, être touchés par l'exclusion. Ensemble dans l'indifférence des choses, soulagés qu'on ne leurs demande plus leur point de vue, destitués de toute expertise. Tous sans savoir ce qu'ils faisaient là, tous venus de si loin pour travailler, sans savoir où ils se trouvaient, ensemble mais jamais réunis en un corps, chacun dans l'indifférence des autres, sans avoir aucune responsabilité envers les autres, qu'ils soient absents, malades, ou même présents. L'Institut Blank permettait qu'ils ne se sentent plus concernés, ni par eux-mêmes, ni par le monde. Ils étaient rassemblés, comme chaque jour, mais ni dans la vie vraiment, ni dans le lien social, ni dedans, ni dehors. Ils échappaient à toute communication et ne s'étonnaient plus de ne rien recevoir, ne rien comprendre, de ne pas avoir de réponse. Ils perdaient leurs noms au fur et à mesure, d'abord le sens de leurs fonctions, leurs qualités. Parfois ne restaient que leurs initiales. Secouer l'Institut Blank pour le réveiller devenait le travail de chaque nouveau passager, qui s'épuisait car l'Institut Blank était plongé dans un exil profond. Dans un institut hanté par l'emprise de l'autre, l'accumulation des biens, les salariés étaient dans une volonté d'effacement, de mutation, de fuite, d'autisme, de silence blanc. Pas un noir, pas une couleur, pas de demi-teintes, pas de nuancier, pas une direction. Dans le climat de l'hypervigilance requise pour continuer à exercer sa fonction, ils adoptaient le comportement à minima. Ils ne souhaitaient plus communiquer, ni échanger, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent, ils s'affaissaient sans désir, ils n'avaient rien à dire. Ils préfèraient voir l'institut d'une autre rive. Chaque nouvel arrivant sur la base adoptait le comportement à minima. En état de choc, entre fascination et effroi. L'institut demeurait une énigme. C'est un modèle copié, il y en a plusieurs, remplis d'agents terrifiants qui n'opposent que leur inertie à la volonté des autres de le remettre en marche. Ne pas ressentir pour ne pas être touché par des émotions qui en intensifieraient l'horreur, ne pas voir ce qui épouvanterait l'humanité. L'institut mis en abîme perdu dans son miroir sans cœur adressant des cartes mortelles au hasard.
En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Aveugles de la roulette russe sous leurs yeux, ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank.
Témoins des isolements, des désertions, ils étaient au-dessus, ne donnaient plus, ne fournissaient plus d'effort. Ils étaient tous exilés, réfugiés mais se donnaient pour représentation celle de connaître l'institut, de l'avoir fait, de lui donner un nom, une identité, d'être nés dans ce blank.
Ils avaient décidé sans décider que ce serait leur tombeau. Tous les passagers devaient parcourir ce grand tombeau. Même en changeant les places, il resterait l'Institut Blank. C'est pour cela que personne ne s'en souciait, ou bien que tout le monde l'avait oublié.
En allant au travail, il choisissait le chemin de la solitude, sans le choisir, le chemin qui ne révèlerait rien de cette solitude à quiconque. Il s'installait parmi les autres travailleurs. Il ne fallait pas troubler la quiétude des autres solitudes ni troubler l'observation, la fascination. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank. Il supprimait les différences entre individus, canalisait l'agressivité des individus tout en leurs apportant l'illusion de sa protection. Toute son action reposait sur l'image de la valorisation de ses membres, pourtant chacun inconnu des autres. Ils se pensaient être élus. Ils finissaient pas ne plus se connaître eux-mêmes et étaient amenés très vite à être remplacés par d'autres élus.
En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank. Ils préparaient les prochaines élections, dans l'illusion qu'elles soient effectives tout en sachant qu'aucun d'eux ne serait élu en définitive et qu'ils ne représentaient que l'Institut Blank, du vide.
Chacun surveillait l'autre et chacun se surveillait à ne pas surveiller, en faisant l'expérience du dessaisissement. Ils rentraient vidés, désarmé pour la vie.

Aucune résistance, aucune lutte. Le pire comme le meilleur pouvait éclore et retombait d'un coup comme un soufflé.
Rien ne pouvait être rapporté. Personne ne s'en souciait, ou bien que tout le monde l'avait oublié. Périodiquement une personne s'en rappelait lors d'un souvenir, qui finalement ne reposait sur rien. L'Institut Blank n'avait aucun souvenir, aucune expérience. La page blanche.

La violence était inouïe et éblouissait quiconque tentait de l'apercevoir.
Pourtant en fermant les yeux, il pouvait entendre le vol fugace d'un être vivant au loin brisant la glace dans un langage inaudible : Reviens ! Mon ami reviens !

Sonia Marques