La gare de Paris-Montparnasse fait l'objet d'un important chantier de réhabilitation, amorcé en septembre 2017 et devant être livré en novembre 2020.

En passant, cette peinture murale de Vasarely était encore plus visible dans ce chantier. Il y a très longtemps que je n'étais pas passée par cette gare. Pourtant, pendant 9 années, quasiment toutes les semaines, je prenais le TGV, pour aller à Angers, depuis Paris, en ayant pris auparavant le métro. Je n'appréciais pas ces trajets car ils étaient très difficiles, levée très tôt, ce périple pour donner des cours en école d'art m'a toujours semblé erroné. C'était parmi les hommes d'affaire en costume et attaché-case, que je m'asseyais pour atterrir à l'école d'art en passant par un parc. Autant dire que le matin, après tout ce périple, lorsque les étudiants n'étaient pas là, nous étions, les professeurs, particulièrement déçus, mais heureusement, cela n'arrivait pas souvent. Je prenais mes billets devant ce Vasarely, rapidement, vers les 7-8h du matin. Ces trajets, très coûteux, n'étaient pas défrayés par l'école d'art et pendant toutes ces années, avec l'hôtel à payer, j'ai vu mes économies partir en fumée. Un jour, je n'ai plus pu enseigner, je n'avais même pas assez pour payer mon loyer, ni vivre décemment.

Un jour j'ai dû arrêter et réfléchir comment habiter près de l'école où j'enseignais. J'ai passé un concours national puis j'ai été sélectionnée, après plusieurs épreuves (comme la première fois pour l'école angevine), sur dossier, puis en entretien, puis en exercice pédagogique, puis en épreuve de langue. J'ai déménagé à Limoges pour l'école d'art, en province. Je pensais poursuivre tout ce travail d'économie de vie, mais cela n'a pas été favorisé, j'avais déjà tant perdu, que la précarité m'a rattrapé à la moindre violence des écoles d'art, et il y en a, les directions ne sont pas à la hauteur des enjeux contemporains et de nos niveaux de vie, qui ont beaucoup changé en une vingtaine d'années, ainsi que nos apports en connaissances, nos recherches. Le savoir et sa transmission se sont transformés et l'économie de vie d'une professeure, une femme notamment n'a fait que régresser. Pour ma part, je me suis enrichie et j'ai un capital de savoirs que je ne peux transmettre, avec les pressions inutiles et les désorganisations des études. Il y a une confusion entre capital du savoir et marchandisation de la culture, qui est devenue prioritaire (le marché de l'art, la publicité et la communication, la vente, l'image) bien avant l'apprentissage artistique et le développement d'un esprit critique et de sa pensée. Je ne corresponds plus aux attendus, qui sont ceux de la vente et des intérêts marchands, des séductions aux mécénats et aux maires, pour obtenir toujours plus d'argent. Et cette répartition des crédits, reste, de mon point de vue, très inégalitaire. Ce qui fait qu'une personne comme moi, née en banlieue du 93, ne pourra plus étudier dans des écoles d'art supérieures, ni y enseigner, ni devenir artiste. Les accès se sont fermés, et la politique et la tendance aux lois des extrêmes gagnent des voix. J'ai toujours pensé que l'enseignement échapperait à ces pressions, mais c'était sans compter sur la domination du riche sur le pauvre. Même en école d'art, on déteste les plus pauvres, il y a une confusion entre ce capital des savoirs et celui de l'argent, et, je pense que c'est ce qui désolidarise tous les artistes et les enseignants entre eux. Je mesure la perte, mais cette mesure a consolidé mes valeurs. Le fossé s'est agrandi, entre ce que l'on communique et la réalité, ce qui fait disjoncter le sens et la capacité des individus à s'adapter (c'est impossible) L'état se structure en particulier a réaliser des rapports et administrer les institutions mais ne sont pas habilités à résoudre notre situation. D'ailleurs, le ministère de la culture, est surtout celui de la communication. La pression est telle, que les fonctionnaires doivent communiquer à l'excès et donner une image attractive, même si bordélique à souhait. Et ces mêmes fonctionnaires sont à bout, décadrés, recadrés, déplacés, à toujours vernir et exposer, alors que la pensée s'est effritée, beaucoup de dispersion. Il n'y a pas là d'économie, mais bien des dépenses très mal calculées, et jamais en faveur des plus pauvres, mêmes si ceux-ci, ont acquis un capital des savoirs conséquent et une capacité d’adaptation exceptionnels. Ces atouts ne sont pas prioritaires, ces êtres humains sont exclus du partage et de leurs propres productions : leurs réflexions, leurs capacités à rendre intelligent et à cartographier les migrations, ces voyages du savoir, sont amenées à être pillées et eux, à se déplacer et réduire leurs moyens d'action, leurs pouvoirs en toutes matière. La définition des patrimoines même serait à reconsidérer, à repenser, avec ces capacités à faire sens, le plus souvent, en déplacement et non, dans l'empilement, la collection. La mobilité est niée, mais en même temps elle devient un ordre dès que s'installe l'intelligence et qu'elle fédère de nouvelles forces créatives.

En passant je voyais ce mur et je voyais tout cela. Aussi avais-je pris un petit-déjeuner sous l'autre Vasarely, avec Jean-Luc Vilmouth, un artiste décédé depuis, lui aussi fut enseignant en école d'art, longtemps, car nous nous étions rencontrés par hasard un matin, avant que je prenne ce TGV pour mes cours angevins dans le métro et que celui-ci était tombé en panne. Peut-être une dizaine d'années que je ne l'avais vu, il venait de faire des examens médicaux à jeun, moi je ratais ma journée entière, car les transports étaient, très certainement encore en grève. Sous ce Vasarely, nous avons pris un petit-déjeuner, le seul et le dernier, sans aucun doute. Je revenais le vendredi soir, avec mes collègues très fatigués, dans cette même gare, et là seulement, nous prenions des lignes de métro différentes, nous nous séparions rejoindre nos logements, mais nous n'arrivions pas à réfléchir, tellement notre séjour à enseigner fut intense et nous avait pris tout notre cerveau. Il me fallait un week-end pour m'en remettre, autant dire, je n'avais pas le temps de profiter de celui-ci. Jeune, on peut le faire des années, et puis à un moment, on s’aperçoit que ces années nous on fait perdre beaucoup de temps, aux amis, à la famille, et si c'était le cas à le réserver à accompagner ses enfants, mais en général, peu ont des enfants. Alors cette gare me rappelle tout cela. Un jour, je me suis trompée, un matin, en 9 années, c'est pas beaucoup, je n'ai d'ailleurs jamais été en arrêt maladie, pour une gastro peut-être, un jour, j'ai pris le train d'en face et j'ai atterri à Rennes. J'avais une collègue architecte, qui avait fait ces trajets depuis de très longues années, elle avait eu ce sourire, car cela lui était arrivé tant de fois, elle était si fatiguée. Elle s'allongeait sur les banquettes du TGV, pour dormir avant d'aller enseigner à Angers. Parfois j'étais déjà installée, le TGV démarrait et je la voyais courir sur le quai, venant de le rater et tapant sur la coque du train, comme s'il allait s'arrêter. Un TGV, non. C'était touchant. Et puis, elle s'est arrêtée d'enseigner aussi. Et les trains continuent toujours, et il y a toujours des étudiants et très certainement, tous ont oublié ces professeurs, et les collègues aussi.

Cette journée était un casse-tête, je revenais d'un examen pour lequel je n'étais pas assez concentrée, pourtant j'adore résoudre, mais là, j'étais distraite, des mauvais mots m'accablaient et ils ne venaient pas de moi. Je me demande bien ce que sont devenus ces collègues angevins, je sais que beaucoup de celles et ceux que j'ai connus y enseignent encore. J'ai même été informée par hasard, d'une disparition, sur une revue d'architecture, d'un enseignant qui avait peut-être le même âge que moi et avec lequel j'avais fait un concert au Musée des Beaux-arts d'Angers, lui musicien nantais et moi compositrice, ce soir là, c'était des poésies pour le vernissage d'un collègue. Il enseignait dans cette école aussi. Je n'ai jamais vu d'hommage de cette école, je n'ai pas bien compris. En fait je ne comprends pas ces disparitions successives de collègues, sans qu'ils n'aient jamais atteins leurs retraite. Je pense que l'on croit, à tort, que ces métiers sont des sortes d'amusement, et surtout liés au divertissement (ce qu'est devenue la culture) et souvent que l'on est chanceux de le faire ou très bien payés. Sur ces malentendus, nous subissions un vrai décalage avec les étudiants, et aussi leur avenir et leur lancement dans la vie active - certaines, certains, comme moi étaient déjà dans la vie active - en étudiant, demeurent parfois sur les fondations d'un château de sable. Ils ne savent ni la réalité ni n'ont des rêves plus beaux pour anticiper et se solidariser un peu mieux. Car les formations demeurent très individualistes et compétitives, et je trouve cela contre-productif pour l'avenir. Rien ne peut en surgir qu'un vague égoïsme mis en vitrine et qui sert à la communication instituée. Apprendre à masquer.

La peinture, comme cet art optique, n'est qu'illusion et mascarade. J'aime beaucoup les formes géométriques. On pense organiser l'espace, avec des formes et des couleurs, des angles et des clairs et obscurs et puis ce n'est qu'un jeu. La vie continue.

Photographies Sonia Marques


Victor Vasarely, né Győző Vásárhelyi le 9 avril 1906 à Pécs et mort le 15 mars 1997 à Paris, est un plasticien hongrois, naturalisé français en 1961, du mouvement de l'art optique.