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dimanche 10 novembre 2019

ṲИ€ F€ℳℳℰ ḠÉИiѦℒ€


Spectacle/ Danse/ Théâtre



Conçu et interprété par La Ribot (née en 1962 à Madrid) avec la danseuse et chorégraphe française Mathilde Monnier, GUSTAVIA (née en 1959 à Mulhouse), 2008, a été décrit comme un « duo burlesque », mais il y a bien plus que cela. Des appareils burlesques y sont certes convoqués – un épisode de slapstick, par exemple, comprenant des chutes, des collisions et de quelques« lattes en bois » faits de mousse. Il y a aussi un drôle de « striptease » dans lequel Monnier et La Ribot dénudent à plusieurs reprises leurs genoux seulement. Pourtant, si la principale caractéristique du burlesque est de malmener le sérieux, Gustavia va dans le sens contraire. Éloignant ses artifices comiques en recourant à de longues répétitions et via d’autres stratégies, cela peut devenir intrigant, abrasif et même énervant à regarder. Un programme important est en jeu : Gustavia offre une critique féministe complexe aux demandes faites aux femmes de « jouer » leur genre de façon satisfaisante – à la fois au théâtre et dans la vie de tous les jours.

Grâce à leurs costumes de danse noirs identiques, leurs formes fines et leur teint pâle, Monnier et La Ribot ressemblent à des jumelles. Certains critiques les ont prises pour le double portrait de Gustavia, confondant l’héroïne et l’œuvre. « Gustavia » pourrait néanmoins être conçu comme un nom générique, plutôt qu’une identité féminine spécifique, la relation entre les deux protagonistes étant par ailleurs très changeante. Elles se tiennent comme des jumelles, des doubles, des divas en compétition, un duo comique – et lorsque La Ribot se met en action avec les lattes en polystyrène, frappant à plusieurs reprises Monnier, elles se muent en étrangères, ignorant vraisemblablement la présence de l’autre.

La dernière section de Gustavia voit Monnier et La Ribot donner un long duologue fait de phrases commençant toutes par les mots « Une femme… ». Certaines déclarations sont banales (« Une femme ferme sa porte avec une clé ») tandis que d’autre possèdent une dimension absurde (« une femme a trois seins »), mais elles exploitent toutes l’ambiguïté du fait qu’elles décrivent soit une femme en particulier soit qu’il s’agit d’une affirmation normative sur les femmes en général. Cette section est d’une drôlerie certaine, bien qu’elle là aussi implique un certain sérieux : que la performance de la féminité engendre un continuum de demandes sans fin et sont souvent sottes, conflictuelles ou simplement impossibles à accomplir. Sondant les états d’esprit lugubres et des problèmes de politique de genre aigus, l’œuvre collaborative Gustavia est peut-être le message le plus sombre en date de La Ribot.


Mathilde Monnier dit dans une interview (Elle mag) :

Chez nous, on ne parlait jamais d’art

  Je viens d’un milieu où ce métier-là n’était pas tenu en très haute estime. Une famille alsacienne un peu serrée, cinq enfants habillés pareil. Chez nous, on ne parlait jamais d’art. Mon père écoutait juste un peu de musique classique le soir avec son whisky. Le théâtre, on ne savait pas ce que c’était. La danse, j’en parle même pas !  Ah, si, ma mère disait souvent : « Les danseuses de l’Opéra de Paris, ce sont des filles de concierge. » Vous voyez l’ambiance. Je me suis extirpée de là grâce à la création. Quand je dansais, il y avait juste mon corps et la musique, je me sentais comme dépouillée, mais, en même temps, libérée de tous les carcans.


Un jour, je suis passée au CCS (Centre Culturel Suisse) par hasard, avec mon amoureux, notre train pour Limoges était quelques heures après. C'était l'été qui débutait, année 2013. La porte était ouverte et l'artiste La Ribot exposait et donnait une conférence. Nous ne le savions pas, quelques invités, journalistes informés, artistes, chorégraphes. C'est là que j'ai vu pour la dernière fois Nathalie Magnan, tacticienne des médias, professeure, elle m'a reconnue, elle est venue me voir et m'a demandé que l'on parle, s'asseoir près d'un arbre dans la cour.

Nous venions de voir l'exposition Despliegue, de cette espagnole incroyable.

Despliegue montre l’artiste en train d’errer dans un petit espace du studio, « peignant » le sol avec les divers éléments que l’on trouve dans les Pièces distinguées. La robe vert menthe à froufrous de Oh! Compositione, 1997 y apparaît, suivie du harnachement de cheval écarlate de Another Bloody Mary, 2000. Un miroir reflétant le plafond du studio, et des écrans plats rejouant la vidéo Pa amb tomàquet, 2000, placés au sol ajoutent une complexité à la composition multicolore des propriétés de l’espace. Construisant son tableau néobaroque, La Ribot récapitule les gestes clé des Pièces distinguées, leurs poses et leurs variations.

La performance a été filmée sans interruption du début à la fin grâce à deux caméras : la première attachée au plafond, à peu près cinq mètres au-dessus du sol et la seconde tenue à la main par La Ribot. L’installation prévoit que la vue d’en haut soit projetée sur le sol de la galerie alors que les plans tournés avec la caméra portée soient diffusés sur un moniteur proche. L’attention des spectateurs est partagée entre une vue à vol d’oiseau et une perspective très dissemblable, que l’artiste relie aux « yeux du corps ». Ce point de vue penché, tournant à gauche ou à droite, ignorant la gravité, fait parfois écho au regard de la personne tenant la caméra (regardant le livre qu’elle lit par exemple) alors qu’à d’autres moments il objectifie son corps, s’introduisant dans son « espace défendable » – avec un irrespect carnavalesque.

Despliegue déploie une grandeur somptueuse, bizarre, et un plaisir visuel à partir d’une sélection éclectique d’objets de tous les jours et d’un répertoire excentrique d’actions physiques. L’œuvre compile environ dix ans d’expérimentations au-delà des frontières de la danse, de l’art de la performance et de l’installation en un cycle de quarante-cinq minutes. Ce parcours se déploie dans la fragmentation, la désorientation et la déstabilisation, allant jusqu’à bousculer l’œuvre même de l’artiste.

Maria Ribot dite La Ribot, née le 19 juillet 1962 à Madrid en Espagne, performeuse, danseuse et chorégraphe suisso-espagnole de danse contemporaine, metteuse en scène, réalisatrice, artiste-vidéaste et enseignante. Elle me faisait penser au côté de ma famille maternelle, ma mère et ma grand-mère, dès qu'elle est passée devant moi pour exprimer son stress, sa joie, en même temps son impatience, son agacement, tout en même temps, d'une furieuse envie d'en découdre avec la vie et l'art. Elles ont cela dans le sang, elles sont passionnées, de belles femmes, de fortes têtes. Son expo. Géniale ! J'enseignais à l'école nationale d'art de Limoges, depuis 3 années, tant de projets, tant de forces discrètes. J'ai acheté plus tard le DVD "Gustavia" afin de le montrer aux étudiants, à mes frais donc, comme toujours. J'ai cherché une salle pour le projeter, impossible dans l'amphithéâtre, le grand, pour les grands, comme toujours, quelqu'un m'avait déjà pris ma place réservée. Avec un petit groupe d'étudiantes et d'étudiants de 4e et 5e année et de 3e année en art, nous avons arpenté les salles, moi avec mon DVD en main. Ils et elles ne savaient pas ce que j'allais montrer. Nous avons trouvé une petite salle, avec une vidéoprojection, rien ne fonctionnait, dans toutes nos déambulations, nous étions exactement comme dans Gustavia. Ils et elles m'ont vu monter sur les tables, afin de piloter le vidéoprojecteur, dont il manquait la télécommande, une chaise sur une table, très dangereux. Tous mes gestes étaient chorégraphiques. Les étudiants ne bougeaient pas, des pierres, aucun n'est venu m'aider, c'était comme un spectacle. Les étudiants voyant qu'une professeure n'a pas les outils à sa disposition et doit aller les chercher, pensent que ce n'est pas une personne soutenue par l'école, et, ils et elles se disent, si je reste, je n'aurai pas de crédit à la fin de l'année avec ce cours, donc, ils et elles restent, mais assis en manteau, comme s'ils allaient quitter la salle à tout moment. Je n'ai jamais eu peur, car aucun étudiant ne quittait la salle de mes cours. J'avais confiance en mon enseignement. Il n'a pas changé depuis ces petits élèves en banlieue, dans le 93, avec leurs manteaux qui jetaient des ciseaux aux animateurs en arts plastiques. Les arts plastiques, ce n'est jamais très bien accueilli ici, ni déjà à l’œuvre dans les familles. Être en manteau, être sur la partance. J'étais comme eux professeure, toujours dans les réunions, en manteau sur la partance. On me surveillait. J'ai reçu des courriers qui mentionnaient à quelle heure je me levais d'une réunion (11H30) afin d'espérer que je puisse enfin avoir "une faute professionnelle" dans mon dossier administratif, quand tous les professeurs étaient déjà dehors à fumer leurs clopes. On regardait si je revenais des toilettes, au cas où, si j'avais trouvé une sortie et si je m'étais évadée avant les 5 minutes de la fin de la réunion, pendant laquelle, personne n'avait le droit de parler. Je découvrais le monde syndicaliste. Certains professeurs, des hommes, en nombre avaient une écharpe rouge. Je ne connaissais pas l'importance de ce signe. "Tu" pouvais "te" lever des réunions à tous moments si "tu" portais une écharpe rouge et même déjeuner au restaurant américain McDonald's, sans que ce soit une injure au FoodTruck bio (ces camions-restaurants qui remplacent à présent les cantines pour les écoles) Et le tutoiement était obligatoire, camarade. Moi je vouvoyais, sans louvoyer. La directrice ne voulait pas que je la nomme, La directrice, mais par son petit prénom. Je n'ai jamais réussi, surtout en lisant les courriers que j'ai reçus, avec sa signature. Ils étaient bien signés de Madame La directrice, pas de son petit prénom. Il y avait le tampon du ministère de la culture, c'était très sérieux : Je constate qu'à la réunion X vous vous êtes levée sans explication à 11H30, vous êtes redevable d'une amende qui va vous coûter très cher, et si vous ne répondez pas (à mes avances) vous serez convoquée à un procès, dont vous supporterez les frais, ils vont augmenter, sans cesse. Je constate que vous ne vous êtes pas exécutée, dans les 24H, vous êtes en situation de faute professionnelle.

Rien que ça ! Bing un tampon du ministère, une photocopie un peu tiède et c'est bon, un petit logo rigolo du professeur graphiste, avec un arc-en-ciel en haut, histoire que le contenu de la lettre conjure avec la ligne graphique "créative" du choix de la direction, et hop ! Je suis devenue le loup à abattre. Waou ! Pire, une louve. J'ai cherché partout si j'avais une écharpe rouge, non, rose oui, verte, bleue, avec des motifs, violette, bordeaux, crème, pourtant, elles sont belles mes écharpes. Puis je me suis mise à créer des foulards en satin, de beaux foulards, remarquables (La vérité) mais fabriqués à Londres, oui parce qu'ici, "tu" peux pas.

Puis, une régisseuse est entrée, nous disant que nous n'avions pas réservé cette salle, elle n'était pas réservée, ni utilisée, alors nous ne pouvions pas faire cours dedans. C'est paradoxal, mais c'est la règle. Nous lui expliquions un peu tout, dans tous les sens, l'heure filait, on venait de se faire virer de l'amphi. Je suis professeure tout de même, j'ai un peu le droit de donner un cours programmé pour les étudiants que j'encadre, pouvais-je dire si discrètement et avec diplomatie. Mais il ne fallait pas trop le dire haut et fort, sinon, la salle resterait fermée et vide, alors il fallait que j'explique bien ce que j'allais montrer. La régisseusse semblait regretter, que lorsqu'elle était étudiante, dans cette école, elle n'avait pas pu avoir accès à de tels objets d'études et de culture, alors elle devenait plus sèche, et en même temps, elle se disait, quelle chance ! Même si plus tard, une rumeur courrait, selon laquelle,  je n'enseignais pas ce que je devais enseigner, c'est-à-dire, rien. Puisqu'il n'y avait personne, pouvait-on s'asseoir dans cette salle et regarder un film artistique de deux femmes magnifiques ? Elle nous dit, que la veille, il y a eu une formation pour les administratifs, et rien n'a été remis, donc c'est pour cela, qu'on ne trouve plus la télécommande, et que le son, rien n'est pas branché. Elle nous a fait venir le responsable. Le temps qu'il vienne, je remonte sur ma chaise, elle était toujours sur la table et je repilotais le vidéoprojecteur. Un étudiant arrive en retard, mais avec toutes les péripéties, il nous a cherché dans toute l'école, il s’assoit épuisé, c'est le seul étudiant noir de l'école, il fait de la peinture, j'aime son procédé et sa réflexion sur les codes, les tableaux de maîtres et les modèles noirs d'hommes et de femmes, et de nus qu'il peint en très grands formats dans l'école, cela gène. Il s'installe avec un sac de courses de supermarché, il arrive plus tard, car il travaille avec des jeunes, il donne des cours d'arts plastiques, la boucle est bouclée. Il y a la fille d'une critique d'art renommée, la seule qui lèvera la main lorsque je poserai la question de qui connait Mathilde Monnier ou La Ribot ? Mais elle n'a jamais vu de spectacle et ne connait pas Gustavia. Elle dit connaître un peu ce qu'est la danse contemporaine, il faut qu'elle se démarque un peu, sa mère est très connue du milieu, et elle a déjà été sélectionnée dans plusieurs écoles d'art. Elle a déjà un petit copain en design, qui espère ainsi être connu, en sortant avec elle. Plus tard, sans expérience aucune, il sera fier de devenir professeur dans cette école, au sortir de son diplôme. Par contre, sa copine devra partir, et n'ira pas au niveau supérieur, on a beau avoir de la famille dans le milieu, c'est le même statut qu'ont toutes les étudiantes, dans les écoles d'art, elles ne sont pas soutenues.

Personne dans la salle n'a jamais vu de spectacle de danse contemporaine, ni même des femmes à 50 ans ainsi performer. Elles sont musclées, belles, élégantes, clowns, inventives. Une étudiante réalise des volumes, je pensais aussi à elle, car dans Gustavia, les femmes déplacent des volumes sans arrêt. Dans la salle il y a le chouchou des professeurs en art, c'est toujours un garçon, pas encore un homme, il ne le sait pas, mais nous savons tous qu'il aura les félicitations à son diplôme, c'est ainsi que les écoles d'art se structurent, même s'il est installé à côté d'au moins 5 étudiantes meilleures que lui, c'est lui que les professeurs ont choisi, pour leur filiation, et les secrétaires de l'administration, il est très bien suivi, il porte tout le poids des enseignements, qui retardent. Il voudrait être artisan, mais il est poussé à être artiste. Il est très mal à l'aise. Il ne comprend pas pourquoi le livret de l'étudiant de cette école date d'il y a 2 ans. Il le dit tout fort avant que l'on commence. Malheureusement je ne puis rien y faire, de mon côté tout fut déjà prêt pour publication, ce n'est pas à moi qu'il faut demander pourquoi cela bloque. Là je débloque le vidéoprojecteur. Mais il ne le dira jamais aux autres professeurs, ni même lorsqu'il sera élu représentant des autres étudiants, sinon, il n'obtiendra plus la confiance de toute l'école et ne sera pas soutenu lors de son passage au diplôme, il faut tenir le rôle et ne pas déroger aux privilèges patriarcaux. Il est sympathique, je comprends sa situation, il sera plus libre après, s'il devient adulte. Il sort avec une étudiante, elle a peur de toutes les femmes professeures, alors elle les évite et reste scotchée à son copain, au moins, lui, il est bien vu. Nous sommes là pour voir une création. Je présente un peu ces femmes, au passage, je leurs dit que j'ai été danseuse contemporaine, ils ne savent rien de moi, ils ne se renseignent pas sur les femmes professeures artistes, ils pensent que je suis celle qui doit leur apprendre à éclaircir ou effacer une image ou publier un dessin, ce que j'ai fait avec brio. Oui, j'efface et j’éclaircis, tout est dit. Le responsable régisseur arrive, il est plus grand, plus fort que la régisseuse, elle qui est plus diplômée que lui, elle est soumise à ce responsable, il a d'énormes responsabilités, son travail c'est le plus important de toute l'école, il peut virer qui il veut. Nous n'avons plus besoin de lui, nous commençons la projection tardivement. Ils sont assis sur des chaises dures et ce qu'ils voient est inattendu, saugrenu, ils sont complètement désorientés, ils n'ont jamais vu cela. C'est trop long pour eux, cela ne se consomme pas comme d'habitude. La projection terminée, leur ventre gargouille, le mien aussi, déjà 13H après nos échanges, les jeunes hommes sont complètement abasourdis, ils ne savent pas comment accepter que cela existe, qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire de ce truc ? Le jeune homme qui revenait de ses courses et donne des cours d'arts plastiques, médite et dit que cela lui donne beaucoup de matière à réflexion. Les jeunes femmes sont excitées comme des puces, l'une veut montrer qu'elle savait qu'il y a des choses formidables dans le domaine de la danse, sa mère le lui a dit, une autre qui réalise des volumes est épatée et même en colère, personne ne lui a jamais montré qu'on pouvait faire cela. Une autre est très timide et a l'impression que j'ai montré quelque chose d'interdit, elle ne sait pas si elle doit me dénoncer. Alors que cette même étudiante est plutôt sous emprise de professeurs pas très nets, qui n'arrêtent pas de lui dire qu'elle n'est pas capable de créer mais plus d'écrire, ce qui les amènent à penser, qu'elle n'est pas faite pour l'art... J'ai entendu la coordinatrice de la culture générale dire cela à son attention, de la plus intelligente, curieux, non ? Son travail artistique est doux, féérique, silencieux. Les danseuses sont vieilles, artistes bien plus dynamiques que ces jeunes étudiants, parfois brutales, elles nous réveillent, elles ont une expérience, et moi, je ne suis que celle qui transmet, je leurs montre à mon tour, je sais que c'est très important de "savoir". Plus vieille aussi, je me dis que peut-être, ils et elles sauront à leurs tour prendre des risques, être autonomes, oser, ne pas avoir peur, dépasser les obstacles, devenir fiers de leurs gestes, de leurs corps, de leurs voix. Je n'ai pas pu les emmener à Paris voir l'exposition de La Ribot, je n'ai pas pu les emmener rencontrer d'autres artistes que je connaissais, mais j'ai fait ce que j'ai pu, là à Limoges. Puis ensemble, elles sont allées, ensemble, elles sont parties, ils et elles ont travaillé sur d'autres formes, ils et elles ont fait des recherches. Ils et elles ont fondé leur studio de création, avec ces souvenirs d'enseignements, mon pilotage, génial ! Je n'ai plus de nouvelles d'aucun des ces étudiants. Jamais je ne leurs ai confié les difficultés dans lesquelles je me trouvais à enseigner, afin qu'ils et elles continuent de se concentrer dans leurs études. La propagande, ce n'est pas pour moi.

Plus tard je rencontrais Claudia Triozzi, danseuse, chorégraphe et plasticienne, italienne à l'école d'art de Bourges, lorsque j'y ai enseigné. Malgré sa notoriété, elle n'avait pas beaucoup l'occasion de s'exprimer lors des réunions, tout ce qu'elle apportait était juste. Elle attendait de partir de cette école, la parole des femmes était verrouillée. Pourtant, c'est bien la seule école, où j'ai vu autant de femmes féministes énoncer fièrement qu'elles l'étaient et que leurs cours et leurs contenus avaient une portée nationale voire internationale. Simples voisinages. Et finalement est-ce cela vraiment efficient ? Non. Pas une seule d'entre nous, lorsque nous étions en difficulté, n'était défendue par une autre, par un autre. Pleurer, c'est tout ce que l'on veut. Comment ces écoles d'art en sont-elles venues à rejeter les artistes femmes et les théoriciennes ? Comment se fait-il que l'on ne parvienne plus, en France à enseigner. Les femmes ne sont pas solidaires tout simplement et les hommes pas solidaires non plus, personne n'est solidaire, les hommes se taisent, on ne les entend jamais sur ces questions, c'est comme si la vie et l'art ne les concernaient pas. Ils gardent jalousement leurs privilèges, ils se font petits comme de tous petits garçons, ils préfèrent être maltraités ainsi, en tant que petits et non pas adultes. L'infantilisation est totale et partagée. Tout le monde est triste et tout le monde se plaint. On a bien lu, ces temps-ci qu'il y avait un sérieux problèmes dans les ressources humaines du ministère de la culture depuis des dizaines d'années et que rien n'est encore analysé, c'est systémique, c'est d'une perversité hallucinante à un haut niveau. C'est-à-dire que les femmes, qui cherchent un emploi dans la culture sont bloquées depuis très longtemps. Complicités, dénis, tortures, intoxications, arrêts maladies... Il y a des pipigates qui sont comme de mauvais scénarios de films, glauques, prônés dans de hauts conseils "à l'égalité entre les femmes et les hommes", dont les médias raffolent (ici et ici), et dont l'analyse est oubliée. L'heure est grave, mais ce n'est pas grave. Tout cela ne sont que des fantaisies ou des troussages de domestiques. Ne perdons pas de vue que cela concerne "le sel de la vie", ce salaire, dont j'ai fait une étude très détaillée, sur des parcours de femmes que l'on abîme en toute impunité. Twitters de plus, on oublie, tout, mais finalement le Monsieur diplômé en pipi, il vaut mieux l'oublier. On s'étonne que nombre de femmes sont encore assez nunuches pour supporter de tels collègues. Les peu dégourdies seraient les meilleures. J'adore le mot "dégourdi", car en céramique il désigne un terme technique très usité : "Première cuisson d'une céramique avant l'émaillage et la pose du décor ; céramique ainsi traitée". Lorsque j'enseignais, j'entendais souvent cela "le dégourdi" par-ci, le "dégourdi" par-là. Les dégourdis sont très recherchés pour manipuler un peu les nunuches.

Puis, je verrais ses conditions de travail, elle, la danseuse, la performeuse, elle n'obtiendra pas de salle pas souvent, une lutte. J'ai assisté à un de ses cours pour des étudiants de première année. Je circulais dans l'école depuis 1 mois, personne ne m'avait présentée, le directeur m'emmenait voir les salles, je n'étais programmée nul part, je n'avais aucun étudiant. En assistant à son cours, j'ai présenté mon studio : Il pulcino nero. C'était en 2016, en février, Claudia italienne connaissait bien le petit Caliméro, et n'arrêtait pas de dire que c'était une triste histoire et qu'elle avait les figurines des lessives italiennes et qu'elle voulait m'en donné, elle n'aura pas le temps, dans la foulée, Nathalie Magnan est décédée, Claudia avec d'autres femmes professeures théoriciennes et artistes sont parties ou se sont mise en disponibilité, et moi aussi j'ai arrêté d'enseigner. Mais ainsi, lors de son cours, tous les étudiants présents sont devenus aussi mes étudiants pour Il pulcino nero. Claudia était ravie. Grâce à elle, j'ai pu commencer une belle aventure et nouvelle, pédagogique. La question de la transmission et de la filiation, dans les écoles d'art, n'est jamais officielle, elle est tue. Mais elle existe, par des biais, inattendus, ce sont des liens les plus forts et ce sont ces liens qui font les créations les plus modernes, car elles ne sont pas attendues. La salle, cette chapelle que Claudia ne parvenait pas à réserver, seule professeure qui avait besoin de cet espace, était parasité par un ancien étudiant devenu artiste, vidéaste, ou grand gourou des écoles d'art dans les régions. Il a pour habitude de prendre par force les espaces des écoles d'art et ramener toute sa clique et se servir des étudiants comme main d’œuvre de ses films expérimentaux, où il se met le plus souvent à poil. Les professeurs lui font la guerre, gentiment, cela fait une animation scolaire, un divertissement, de l'agitation, cela gueule, ce n'est pas féérique ni doux, attention. Les étudiants partent même le week-end l'aider à réaliser ses tournages, il a l'accord des directions, même à Limoges, que ce soit des femmes ou des hommes qui dirigent, cela perdure. Il n'a pas le niveau de Gustavia, ni des autres artistes, alors il pique le matériel et les études. Des étudiantes qui participaient à mes cours ont été obligés de travailler avec cet artiste invité. Ce qu'elles ont vu ne les a pas incité à poursuivre leurs études, manifestement, elles ont arrêté. Pourquoi n'y-t-il pas plus de femmes artistes en France ? Il y en a partout !

Alors oui, dans les écoles d'art, comme dans le cinéma, le phénomène de l'emprise est dominant. Le male gaze domine. Les étudiantes, jeunes, en recherche d'emploi à côté de leurs études, en recherche de crédits, en recherche d'apprendre, se tournent vers des pygmalions et pygmalionnes, les rabatteuses sont nombreuses, sans le savoir, les Catherines nous le disent bien, les prédateurs ont le droit à l'oubli, pas les victimes, elles sont blessées ou mortes, et puis c'est bien connu, il faut faire la différence entre l’œuvre et l'homme. Vous n'avez donc pas un cerveau capable de séparer un violeur de sa création médaillée par notre pays ? Sacrées nunuches que vous êtes. Et comment ils font dans les églises ? Ils séparent aussi, on se confesse toujours auprès des pervers, ils n'attendent que cela, ils séparent bien les hommes en robe, de leurs actes criminels. Aux ressources humaines, ils ont compris cela : Montrez-moi votre curriculum, et je vous donnerai votre chance. Certaines feraient n'importe quoi, même vendre des gâteaux pour partir au bout du monde avec trois professeurs, trois hommes. Elles ne connaissent rien, ni leurs droits, ni les dangers, ni qu'elles peuvent décider elles-mêmes de leur propre méthodologie de recherche. Il n'y a aucune sécurité dans ces écoles, aucun cadre d'autorité pour protéger les dérives. Et il y a des femmes pour observer, diriger, payer tous ces hommes. Ont-ils eu une seule fois une idée de leur responsabilité ? Non, cela se passe comme cela, en famille, aussi.

Si j'avais cette autorité, les études seraient privilégiées et l'accès à la connaissance aussi. On a peur des femmes libres, très peur, et de celles qui ont une expérience.
Les femmes sans expérience sont placées aux directions, manipulées, sexistes à souhait, il faut que les règles perdurent et le male gaze... Ou bien il faut qu'elles soient déjà riches, c'est très important, avec un réseau... de riches. Argenteries, luxes et plaisanteries. Là, on s'incline, on leur donne directement une charte "contre les discriminations" et les féministes leur fichent la paix. mais cela ne résous absolument rien. C'est le but.

On aime voir les femmes victimes, mais on n'aime pas les voir s'élever, gagner, réussir.

On aime regarder longuement parler les femmes victimes d'abus, sexuels, moraux, on aime leur donner la parole, les encourager à porter plainte : PORTER PLAINTE. Sans arrêt.

On n'aime pas les voir jouer, vibrer, jouir, décider, programmer, inventer des lois, des règles, on ne leurs donne comme avenir seulement qu'elles appliquent les règles écrites par d'autres et à l'encontre de leur volonté. Ce sont mêmes les femmes les premières qui vont ordonner aux autres femmes à ne pas utiliser les salles vides, car c'est la règle, la seule qu'elles ont apprises pour garder leur travail, avoir un salaire. Oui, il y a des petites dérogations, des solidarités parfois, cela reste très discret, et surtout ne rendre rien visible. On interdit le voile, dans les institutions, mais on continue de voiler et violer les femmes, à visage découvert, les petites, et les petits, c'est tout le paradoxe. La France se voile la face. Ce sont même ces femmes aux ressources humaines, elles-mêmes abusées depuis des années par d'autres hommes pervers, recrutées par ceux-ci, qui vont ordonner aux artistes femmes de réduire leur curriculum, réduire leur parcours, ce sont elles qui vont leurs demander de "modérer" leurs propos, de ne pas dire et jamais s'exprimer, de ne pas rire de situations grotesques, de ne pas montrer du doigt les affreux, et surtout de ne pas avoir l'espoir de décider de leur carrière, car ce sont elles, les femmes désignées par des pervers qui appliquent les règles. Elles sont fatiguées, elles sont fragiles, elles ne savent pas ce qu'elles disent, elles disent n'importe quoi, ce sont des femmes. Comme dans Gustavia, ce sont des femmes... géniales.

La mode est à la délation et on donne aux femmes un rôle dévastateur pour elles : donner les noms, les situations, les dates, nommer les règles mêmes, dans lesquelles on les a placées, juste pour les regarder pleurer.

Alors, que pour la plupart, elles savent créer, elles sont créatrices, elles n'ont d'ordre à recevoir de personne et ni des médias. Et pire : elles sont en nombre. Elles sont si nombreuses, mais elles continuent à se faire gonfler les seins et monter sur des échasses sur des tapis rouge à Cannes, des portes-manteaux du monde du luxe, des sacs à mains... de fortunes, des entremetteuses. Et elles doivent sourires. Elles ont leurs armes, ne les croyez pas si nunuches, elles sont bien armées et bien décidées à changer le monde même handicapées.

Dans Gustavia, ces 2 artistes qui miment l'action de pleurer, ces pleureuses, sont magnifiques. Le jeu à 2 de ces femmes qui décrivent ce que c'est qu'être une femme qui pense et ne pense à rien, j'adore.

Vive la création !

Dernières créations en dates de ces artistes :

Please Please Please
[Danse]

Mobilisant le texte autant que la danse, La Ribot et ses deux complices passent un accord non contractuel qui, à coup sûr, ne tiendra aucune de ses promesses. Une manière pour eux de sonder l’indocilité première du corps et de l’opposer à la discipline des institutions.

Dans Please Please Please, sa dernière création en date de 2019, La Ribot s’allie à nouveau à la chorégraphe Mathilde Monnier, avec qui elle avait collaboré sur Gustavia, et pour la première fois au metteur en scène portugais Tiago Rodrigues. Ils signent ensemble un pacte dérégulé par lequel tous trois s’engagent à préserver ce que la danse a de plus indomptable. Comme une contre-proposition au contrat social, l’accord déjoue les normes du spectacle pour laisser s’exprimer des corps rendus à leur seul désir, incluant le public à son insu. La pièce s’interroge sur ce que l’institution (de l’école au centre d’art) peut faire au corps en déclinant des figures de marginalité, présentées comme autant de façons de contourner la norme. Please Please Please mutualise, selon leurs propres termes, la danse du beau et celle de l’exécrable dans une performance polymorphe qui prend le sauvage pour prisme de lecture. Au cours de cette négociation, les clauses du spectacle se redéfinissent sans cesse. Placé en situation d’autonomie, chacun éprouve alors seul son corps, au risque assumé du ridicule, de l’incertitude et du dysfonctionnement.

Et...

Tiago Rodrigues, né en 1977, est dramaturge, producteur, metteur en scène et acteur portugais.
Auteur, il écrit des pièces de théâtre, des scénarios, de la poésie, des chansons ou encore des billets d'opinion publiés dans la presse.
Également pédagogue, il est régulièrement invité pour enseigner la dramaturgie notamment à l'université d'Évora.
A 38 ans, il est devenu le nouveau directeur artistique du Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne, une des plus anciennes et prestigieuses institutions du Portugal.



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La Ribot © 2019

Une femme ferme sa porte avec sa clé


jeudi 5 octobre 2017

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La reine (© Sonia Marques) - 2016, techniques mixtes - 100 x 100 cm

"Il y avait des orphelinats de jeunes filles par vraiment de jeunes femmes tenues par des femmes plus vraiment toutes jeunes. Ces jeunes filles très peu éduquées et cultivées, étaient livrées par des familles afin de recevoir quelques notions, du bon maintien de la maison et de sa décoration, afin d'être mariées. Elles y apprenaient le travail domestique, les arts appliqués. Les tenancières les circoncisaient autours d'elles et leurs rappelaient ce que c'était être des femmes soumises à la souillure. Elles recevaient l'ordre de se laver, de porter des gants si elles avaient leurs règles de protéger tous les outils qui seraient en contact avec elles lors de ses périodes. Quelques garçons parfois restaient auprès des matrones, ils n'étaient pas devenus des hommes, avaient été formés par ces femmes, mais ne sortaient que très peu de l'orphelinat. Les matrones ne leurs transmettaient aucune discipline, ils étaient livrés à eux-mêmes et pouvaient, au loisir éduquer les jeunes filles, se servir dans les arrivées. Toutes les insoumises avaient un traitement spécial. Elles étaient soumises au vote des garçons pas devenus des hommes validés par les jeunes filles les moins douées, cultivées. Le vote était toujours en leur défaveur jusqu'à ce qu'elles finissent pas partir d'elles-mêmes, ou soient torturées in vivo.
Ces orphelinats sectaires avaient habilement inventé une publicité avantageuse, où de jeunes femmes sortaient les plus belles et éduquées, obéissantes, afin de servir de bonnes familles. Les hommes de ces bonnes familles avaient la garantie qu'elles ne révèleraient rien de leur expérience, aussi terrifiante soit-elle, car, à leur tour, ils leurs promettaient des cadeaux et des parures, des expositions, et une publicité sans égal, auprès du beau monde.

Les orphelinats étaient soutenus par plusieurs villes, plusieurs hommes dirigeants d'entreprises ou d'institutions vénérables. Pas une ombre ne pouvait alors entacher la réputation de ces établissements très dotés. Et surtout pas les insoumises. Leurs étaient réservés le cachot ou la prostitution à vie.

Dictateur, gouvernant le pays par le viol des femmes, ne pouvait être élu sans la complicité et en premier lieu des femmes devenues matrones, qui livraient leurs jeunes filles. À leurs tours, les femmes violées devenaient des matrones. Toutes les femmes devenaient des taiseuses, au service d'un roi et élevaient les fils du roi, futurs rois dictateurs. Les femmes devenaient des esclaves et les autres hommes des policiers."

(Orphelinat - 2014)


J'avais réalisé une œuvre, une photographie avec un redesign de peinture. Aujourd'hui je peux nommer cette action de "Resign", pour laquelle j'ai déjà réalisé un catalogue de photographies en noir et blanc. Je l'avais nommée "La reine". Et puis il y avait un texte que j'avais écrit bien avant, sans rapport avec cette réalisation. La reine était restée sans aucune information dans mon portfolio mais intriguait. Je viens de relire mon texte nommé "Orphelinat" et je pense bien que cette réalisation, des années après, a pu matérialiser (si je puis dire étant donné mes immatérielles créations) cet ornement, cette idée d'une matrone, son rôle dans une société, un patron contemporain qui collabore aux dénis de l'histoire. Ma réalisation s'est effectuée à partir d'un mannequin pour le luxe aux antipodes de sa transformation. Mais le modèle et le nouveau modèle ne font qu'un. C'est une lignée dans un même projet : gouverner.

Il y a des jours comme ça, les choses s'articulent avec une évidence déconcertante. Malgré le brouhaha des informations violentes sans aucun sens, où rien ne fait œuvre de rien, tout se commente et s'évide de penser. Et dans le chaos, ou en deçà, à distance, des personnes pensent et créent, parce que leur route n'est pas tracée par d'autres et ne le sera jamais. Imprévisible. Tout arrive, tout se coordonne et ouvre un pan entier de créations nouvelles. J'ai juste frotté mes plantes mais pas de lampe d'Aladin, feuille par feuille, elles me sont si reconnaissantes qu'elle se gorgent de soleil et s'étirent vers le ciel. Je les remercie infiniment de me montrer cette nouvelle exploration imaginaire.

samedi 7 décembre 2013

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Capture du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Nói albínói est un film islandais réalisé par Dagur Kári, sorti en 2003. Je l'ai découvert il y a 10 ans à Angers, il avait reçu un prix. J'avais particulièrement apprécié l'univers et la justesse des dialogues, la poésie exotique et contrastée des couleurs et paysages, l'aspect minimal et aussi radical du propos. Si l'ensemble m'apparaissait comme des haïkus, le revoir aujourd'hui permet de confirmer ma règle des pierres précieuses, qui ne se partage pas avec tous.

.En marge.

.Outsider.

Nói, le héro du film n'est pas majeur et vit à Bolungarvik, temple glacier, comme un dessert bleu frigo qu'on ne peut pas modifier, sauf rêver s'y échapper, par des images, à pieds, en voiture, dans une cachette sous terre, mais pas en creusant une tombe… Nói le comprend très vite et négocie les mètres à creuser pour disposer les cercueils dans un cimetière, seul travail qu'on lui propose. Il ne veut pas respecter le protocole imposé, mais suggère de réduire le nombre de mètres, car il fait trop froid. Faire moins de travail en moins de temps, lorsqu'on réfléchi un peu, Nói rend possible cette devise, voir, avec moins d'études, moins de temps passé en classe.

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Il triche car il est trop intelligent pour ces vies tracées dans une scolarité qui n'éveille pas beaucoup un beau jeune homme différent, sans cheveux, qui préfère aller feuilleter des magazines et autres vintage-lectures chez un libraire ermite, qui est le seul a avoir un esprit critique. Ni le psychologue, ni le directeur de l'école, ni même son père n'ont cet esprit qui manque cruellement dans ce paysage où tout semble figé pour l'éternité. Rien est fait pour Nói, et même s'il parvient à transformer un peu le paysage, de ses inventions ; la présence d'un dictaphone qui enregistre le cours lorsqu'il ne vient pas, ou, en se servant de pièces de monnaie dans un bar, suite à la modification d'une machine à sous à trois rouleaux en alignant les 3 fruits afin d'obtenir directement le jackpots sans argent ! Même s'il séduit une jeune femme qui n'a plus grand espoir en ce monde, en l'emmenant découvrir de nouveaux lieux par improvisation, un musée d'animaux empaillés, découvrir que leur ville ne figure pas sur une carte mondiale, mais tomber par hasard sur l'île d'Hawaï, il est le seul magicien à faire apparaître les choses et sera le seul de son entourage à subsister à la disparition, sous une avalanche, de toutes ces vies. La moralité serait presque un avertissement : ceux qui n'ont pas tenté de partir, bouger, jouer, imaginer, seront confinés à creuser leur tombe plus tôt que prévu, avant d'avoir pris connaissance d'autres terres.

Nói fuit, mais voulait emporter ses amis dans sa conquête de l'espace. Ils n'ont pas souhaité le croire, ni l'aimer assez pour l'aider. Exclu à l'école, il tente le tout et braque une banque, la sienne. Comique de situation, personne ne le croit, donc il décide d'emprunter la voix du protocole, ce qu'il peut encore faire, vider son compte, afin de s'acheter un beau costume et se faire la belle avec son amoureuse. Mais elle le laissera partir, encore sous surveillance modérée du père (l'ermite libraire).

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Le rêve virginal est préservé jusqu'au bout. On ne saura rien des îles et des indiens, des palmiers, seules les vagues rentrent dans le film à la fin, animant cette rêverie à travers la visionneuse de diapositives que lui offre sa grand mère, complètement rétro. Sa grand mère fantaisiste qui travaille un long puzzle, réalise un gâteau exotique, fait de la gymnastique et préfère croire à un bel avenir pour son petit fils en l'envoyant chez un ancien devin qui lit dans le marc du café, mais ne lira que la mort partout, comme destinée. Regarder cette grand-mère, dans son univers, celui de Nói à côté faire des crêpes, c'est comprendre le lien qui les unis. L'air de rien, avec une légèreté marraine, elle lui tend des signes, des symboles, l'invitant à partir. Pourtant l'exotisme c'est elle, décalée, gaufrette amusante, juste ce qu'il faut de clownerie afin de ne pas ébranler le cadre, l'espace des tableaux colorés.

La naïveté brute des acteurs est restituée par ces cadrages-tableaux. La composition de chaque espace, est scénarisée comme dans une petite boîte. Nous sommes dans ce petit espace nostalgique, égal à la chambre souterraine, cachette de Nói, ou bien un cabinet de curiosité modeste, ou une boîte à bijoux d'où seule une danseuse tournerait au son d'une musique à pleurer, propice aux infortunés, sans cadeaux. Cela me faisait penser à une ancienne histoire.

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Cette histoire, d'après moi, aurait pu inspirer le réalisateur. Celle de l'éruption de la montagne Pelée en 1902, en Martinique, la plus meurtrière, première catastrophe volcanique, dont un prisonnier, Louis-Auguste Cyparis, fut survivant. Au moment de l'éruption, Louis-Auguste Cyparis, un ouvrier de 27 ans, était enfermé seul dans une cellule de la prison pour avoir participé à une bagarre dans un bar. Sa cellule n'avait pas de fenêtre, ventilée par une simple ouverture sur la face opposée au volcan. L'éruption du volcan fit environ 30 000 morts, d'après l'observatoire volcanologique de la montagne Pelée et détruisit Saint-Pierre. Parmi les survivants, Louis-Auguste Cyparis. Il risquait la peine de mort pour meurtre. Il fut gracié et rejoignit le cirque "Barnum & Bailey's", traversa l'Amérique et, racontant les horreurs de l'éruption, devint célèbre comme « l'homme qui a vécu le jour du jugement dernier » ou « l'homme le plus merveilleux au monde ». En tant qu'élément du « plus grand spectacle au monde » de Barnum and Bailey's, il fut le premier noir célèbre dans le show-business durant la ségrégation.

C'est une histoire qui a parcouru ma découverte lors de mes recherches sur l'île de Seuqramainos. Pas étonnant que ce film m'ait marqué, il correspondait à ces années de recherche sur l'insularité. Dix ans après la diffusion du film, il y a ce quelque chose entre exclusion et intelligence, ou précocité et ignorance, qui reste vivant encore dans mes recherches. Ou comment le handicap dicté par une communauté révèle-t-il la pauvreté de réflexion de ladite communauté, la pauvreté du milieu (pauvreté affective, des émotions, des connaissances…) La part du génie compromis, du génie contraint est quelque chose qui m'intéresse particulièrement. Peut-être que c'est une part de l'action de chercher et de trouver, de retrouver, et de rechercher, qui se pose là ? En roue libre dans une société du contrôle.

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Le voyage sourd, d'un personnage, le voyage intérieur, le regard vers l'inconnu. Dagur Kari dit de son personnage qu'il doit s'enterrer pour se sentir à l'aise. Iris, le personnage féminin, vient de la grande ville, donc de l'extérieur et symbolise pour le personnage d'autres possibilités, le fait qu'il est possible de s'échapper, de rêver.

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

Nói est celui qui a encore de l'espoir. Que ce soit celui qui donne du travail (creuser des tombes dans un cimetière), le professeur (celui qui est perturbé par les inventions de Nói et menace de démissionner), le père (alcoolique qui vit dans le passé, sans connaître son fils, ni ses rêves) l'amoureuse (qui a de mauvais souvenirs de l'urbanité) l'ami (qui se soumet aux interdictions de ses parents de sortir avec Nói), aucun ne peux élever le niveau d'une espérance, d'un idéal, d'une utopie. Le désir utopique n'est porté que par un original, qui fait figure d'idiot, ou de retardataire (en fait, trop rapide), auprès de la petite civilisation en panne d'idée.

Captures du film Nói albínói de Dagur Kári (2003)

La synthèse graphique de ce film, est comme un petit objet de méditation, que l'on peut retourner un peu dans tous les sens, comme le rubik's cube, (le jeu casse-tête inventé par le Hongrois Ernő Rubik), dont il ne faut que quelques minutes à Nói (le temps d'un entretien intrusif avec un psychologue) pour retrouver toutes les faces de couleurs. On peut l'avoir toujours en tête, le secret se tient au centre du cube comme au centre de soi. Cet objet filmique de méditation se trouve pas très loin dans le désordre du quotidien et les jugements hâtifs, les exclusions, mais aussi dans la fabrique des images des utopies réalisables. Je le perçois comme un objet philosophique pacifiste.

Le jackpots sans argent.