Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

"Cette histoire se passe en des temps reculés, des temps de violence. Partout à travers l’Europe une sorte de guerre se propageait. Dans une ville il y avait deux sœurs qui vivaient…"

Les Mercuriales, deux fleurons de l’architecture des années 70 qui surplombent le périphérique parisien. Vestige d’un projet immobilier pharaonique coupé dans son élan par le premier choc pétrolier. Alors, Apollon, Bacchus, Minerve, Mercure et les autres ont taillé la route, abandonnant les symboles du capitalisme victorieux à une banlieue obscure et décatie, transpercée par les autoroutes et les voies de RER. Une banlieue qu’on se contente habituellement d’apercevoir au détour d’un échangeur mais que Virgil Vernier a décidé de nous révéler dans la complexité de ses strates et la singularité des destins qui y ont élu domicile. S’appuyant sur une redoutable maîtrise du cadre, le réalisateur circonscrit son territoire à l’abri du grand fracas narratif, tapi dans l’ombre, presque clandestinement, pour travailler en profondeur les liens qui se tissent à la surface dans l’ombre inquiétante des Mercuriales. En fondant et confondant les époques, en troublant les repères géographiques, il parvient à élaborer l’étrange radiographie d’un lieu invisible. Pour nous guider dans cette exploration, Lisa, jeune moldave fraîchement débarquée à Paris, mais aussi Joane et Zouzou, présences aussi lumineuses qu’étranges, créatures d’hier ou d’aujourd’hui, d’ici ou de là-bas, arpentent en somnambules ce paysage défiguré par les blessures de la modernité. Au hasard des rencontres et des récits qui se déplient, sur cet humus de la ruine, entre passages souterrains et immeubles voués à la destruction, émerge une fable d’un temps d’après où chacun à sa mesure réécrit une autre mythologie, contemporaine, notre mythologie.

Diego Governatori & Frédéric Ramade, cinéastes

Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

En regardant ce film français, Mercuriales, je sortais d'une ballade dans la période américaine Paul Morissey avec le film HEAT de 1972 (qui clôture la trilogie FLESH (1968) ; TRASH (1970))

Et bien évidemment, j'y vois un lien. Concernant cette peinture diffractée de la banlieue, Drancy, Épinay, Villejuif... C'est un portrait poétique et mystique qui nous offre un point de vue sur les marges suburbaines du côté de l'action et de la pensée plutôt que du côté de la soumission telle que l'on aime bien dépeindre notre chère banlieue au Nord avec toutes les espérances, désenchantées, violentes, déracinées... C'est par la conquête des lisières, ce goût de l'invisible et des souterrains, du flux incessant des voitures du périphérique et d'autres bretelles, que se filme une histoire, une amitié entre deux jeunes femmes. Rien ne relie leur histoire personnelle, leurs parcours familiaux et leurs trajets européens, sauf la recherche d'un job, d'une case à remplir et leurs aventures nocturnes qui tissent un fil ténu, celui de l'amitié. Rien sur ce capital et cette consommation ni sur cette crise et cette économie galopantes ni sur les offshore, on suit plusieurs personnes, plusieurs dialogues, des fêtes, anniversaire ou mariage, ou improvisations enfantines et danses du ventre ou baignoires partagées amusées des codes ou les façonnant in situ, de façon singulière. Les abords de la capitale restent nébuleux et flous, mal délimité, mal définis, ils laissent libres les allers et venues, dans des champs, sous les ponts, dans les ruines, à l'intérieur d'appartements aux papiers peints qui se déchirent assez pour y découvrir de fragiles murs, seuls échos de nuits précaires et à fleur de peau. Suburbain, banlieue, faubourgs, périurbain, rurbain, tant de mots pour parler de ces espaces aux allures faussement déshumanisés, car y vivent tant et tant d'humanités, d'histoire et de vies entremêlées, entrevues. Entre la vie et la mort, en passant par un cimetière, en abordant le danger, le film nous amène à risquer, à pénétrer dans l'obscur avec la fraîcheur des deux jeunes femmes courageuses, volontaires et libres. Prendre son destin en main, à qui connait bien la banlieue nord, il ne reste que cela à réaliser, son destin est une affaire plastique, malléable, souple à qui veut s'en sortir. Tant de nostalgie à y repenser, on y retourne comme l'on visite des ruines du passé. Les traces s’effacent, mais les histoires fugaces sont celles des accompagnements, du bout de route à faire ensemble. Lorsqu'on est jeune, tout est changement. Le montage et le son ne laissent aucune place au faux semblant, aux sentiments bienséants, au misérabilisme : c'est comme ça. Chaque personne est humaine et raconte où elle en est : apprendre à être gardien de sécurité, sans savoir se défendre, souhaiter se marier avec un homme gentil et doux car cela existe, être une femme jambes nues et parler avec un homme converti, nouveau musulman qui moralise les tenues féminines, sans connaître rien de l'histoire des unes et des autres. Les préjugés se frottent les uns aux autres car ces marges n'ont pas les codes et les cloisonnements de la ville, ils cohabitent et inventent leur habitation. La fuite au moindre danger est latente, et même croiser un rapace, à qui parler la nuit, une grosse bête qui craint l'humain plus que tout. Les systèmes d'autoprotections, la survie, les humains au même niveau que les animaux. Une certaine forme de beauté, débarrassée des plaintes et des revendications suiveuses. Une vraie conquête de l'espace.

Image du film français Mercuriales réalisé par Virgil Vernier, sorti en 2014

Portrait de Joe Dallesandro : Image du film Heat (1972) de Paul Morissey

Heat (film, 1972, de Paul Morissey)

Interdit aux moins de 16 ans

Synopsis :
Après deux ans de service militaire, Joey Davis, ancienne vedette d'une série télévisée, débarque dans un motel sordide. A nouveau en quête de gloire, il fait la connaissance d'une comédienne vieillissante qui va l'entraîner dans le monde décadent et délabré du show-business.

Revoir ces films dans notre temps policé, ou polissé, de cette période des années 70 (quand je suis née de l'autre côté en Europe) est très rafraîchissant, empli de sincérité. Il n'y a pas de mensonge. Joey Davis, une plante au bord d'une piscine qui accueille toutes les âmes en peine, dans un hors champs du glamour hollywoodien, où se côtoient en marge, toutes les figures déchues et les matérialités déconfites comme de grands appartements kitch, dont on ne sait que faire des 10 chambres en copies de châteaux ; est ce personnage charismatique, objet sexuel de toutes les femmes et les hommes croisés, qui donne ce qu'il a. De même chaque personnage a une histoire, comme cette rencontre entre une mère et sa fille et leur franche dispute dépareillée sur la question de la lesbienne ou de l'homme lesbien. Les codes sont également libérés des cloisonnements, le culte de l'apparence gouverne les actions, tout en les menant à des relations par intérêt, ou de piètres désirs sexuels sans l'amour sacré. Ce film représente une fresque humaine, plein d'humanité aussi prise dans les filets de la fantaisie, là où la morale s'essaye en action ou vérité, sur le champs. Le cinéaste ne condamne pas ses personnages, montrés comme des êtres pathétiques et émouvants, mais il porte un jugement très sévère sur l’Amérique d’après-68, cet état d’esprit hippie qui valorise la liberté et le plaisir, récupéré par la société marchande et les médias. Il semblerait que Morissey, depuis s’affiche en vieux réactionnaire dans ses interviews : A savoir que les gens se permettent de faire n’importe quoi depuis 68 (le ménage à trois de Flesh, la quête de drogue dans Trash), que le monde a sombré dans la médiocrité (les ratés du rêve californien dans Heat) et que les libertés acquises en matière de mœurs ne conduisent pas forcément au bonheur.

À peine arrivée dans l'école des beaux-arts de Paris, étudiante, je découvrais une K7, celle de Trash de Morissey. C'était dans les années 90. Mes premières vidéos sont des sublimations du jeu des gestes de Joe Dallessandro, dans ce film, ainsi que d'autres danses. Il n'était pas envisageable de roucouler dans cette histoire de l'art, dans des formations assez lissées, et je m'en aperçois d'autant plus aujourd'hui. J'ai toujours glissé plus facilement dans une lecture des lisières, j'y suis née et j'ai grandi dans les pas des migrations artistiques diverses. C'est donc un bonheur d'avoir de nouvelles lectures, comme le film, Les mercuriales, qui ressuscitent une partie de mes aventures philosophiques d'un proche passé. Les ruines, elles, sont toujours là, les pensées clandestines aussi.

Cet art du "vacant". Mon diplôme s'intitulait : "Les grandes vacances" et présentait, cet art du vacant. C'est un peu toujours en déplacement que je dois poursuivre...