Je lisais l'article que j'avais publié sur le design italien  Ettorre Sottsass, en 2013, il a beaucoup été lu, peut-être est-ce une source d'information importante. J'avais été étonnée, à l'époque, que l'école d'art où j'enseignais, à Limoges, n'avait fait aucune communication de cette exposition. Au vernissage, aucun collègue, ni direction. Récemment avec toute cette psychose française sur les virus et le focus fait aux mains, je me suis souvenu de mon "Cahier mains" dessins réalisé en 1994. J'avais d'ailleurs, lors de mes études à L’École supérieure des arts appliqués Duperré à Paris, où j'ai étudié le design et réalisé nombre de créations et réussi avec brio mon diplôme (le DSAA), orienté mon mémoire sur "L'énergie du geste", avec la valorisation des mains, de tout ce qu'elles font et de leurs, signes, ce qu'elles disent à travers leurs communications, leur force, la faculté de création, l'habilité, les soins, la protection, la manipulation, l'érotisme, l'amitié, le lien, bref, 2 années à penser sur ce vaste sujet que je m'étais donné, seule, par mon attachement au travail de la main et sa révélation, son entité, son authenticité, ses prothèses, son énergie, je dirai aussi : la virtuosité. Ce cahier de dessins de collages, feutres et crayons, et sanguines, avant que l'ordinateur ne soit devenu un de mes outils privilégié et économique, était joyeux, mais aussi grave, dans le sens où derrière une fantaisie, se tramaient des sujets plus profond, que l'on peut retrouver facilement aujourd'hui abordés, mais qui ne l'étaient pas, il y a 30 ans : la place de l'enfant, la prédation, le foyer, la famille, l'école, la prison etc. L'enfermement et la liberté, la capacité à inventer. J'enseignais déjà, même en étudiant et je donnais des cours d'arts plastiques à des enfants en banlieue auxquels j'accordais un intérêt d'études et de création très fort. Mon observation de la création des plus jeunes et leur vulnérabilité, m'inclinaient à prendre des mesures et donner un cadre de protection, fiable, dans lequel, ils et elles pouvaient exprimer, dans les arts visuels un tas de formes dessinées et coloriées. Et quelque part Ettore Sotttsass, lorsque je vois ses dessins, il y avait quelque chose là, auquel j'étais sensible, dans cette faculté de mettre en dessein, en esquisse, des sujets et programmes plus ambitieux et vastes, sur lesquels on peut revenir, des années plus tard, c'est très enthousiasmant.

Quelques pages du Cahier mains  © Sonia Marques
(21x29,7 cm - 1994)

Un petit clin d’œil à l'une de ses maisons : La casa Olabuenaga, sur l’île de Maui, dans l’archipel d’Hawaï (États-Unis).

Cette magnifique demeure fut construite par les soins d'Ettorre Sottssas pour Adrian Olabuenaga et Lesley Bailey, fondateurs d’ACME Studios. De riches commanditaires, en cas de critique négative, il trouva une parade : “On peut m’accuser d’avoir fait des maisons pour des milliardaires, c’est vrai, mais je peux aussi dire que ces milliardaires étaient des galeristes, de grands collectionneurs, c’est-à- dire des intellectuels avec lesquels je pouvais parler, je pouvais discuter...

J'aime beaucoup ses maisons, il était inspiré par celles déjà existantes, aussi celles qu'il a vues, lors de ses voyages à Tiruvannamalai, dans l’état indien du sud du Tamil Nadu. Car à Tiruvannamalai, la ville est construite autour du Temple Annamalaiyar, le point de repère le plus important de la ville et un centre de pèlerinage dans le Tamil Nadu. La ville a une longue histoire qui remonte au IXe siècle, et les maisons qui se dressent ici aujourd’hui ont été construites tout récemment, avec les maisons les plus anciennes datant des années 1940. Ces maisons sont principalement le travail des familles qui y vivent. Elles sont responsables de la conception, de la forme et des couleurs. En 1988, Ettore Sottsass écrit dans le premier numéro de Terrazzo, le magazine qu’il a fondé : « Il est clair que dans tous les lieux que je visite, il y a des gens qui ont vu les maisons, avec beaucoup de soin […]. Nous pouvons parfois éprouver cette détermination sans logique lorsque nous avons conçu et construit une maison ». Dans le même numéro, Ettore Sottsass publie quatre photos de ces architectures, datant de 1977.


Il est évident que le Cahier mains menait un désir d'inventer sa maison, depuis sa maison natale, de créer du foyer, partout où je me déplaçais, d'être en réception de l'existant et de créer son espace d'invention. Il est certain que c'est la condition première, en tout cas, pour moi. Les écoles de création sont en contradiction totale, ce qu'elles sont devenues, avec le contexte propice à la création, au travail. Elles reçoivent trop de formations en tous genre, parfois inutiles, elles se fondent à présent, principalement sur l'interruption, c'est-à-dire, sur l'arrêt du dessein, du fait de penser et d'envisager la création. Elles ne sont programmées que pour être interrompues, aucune étude ne peut se réaliser dans le calme, elles servent, malheureusement à la communication et à l'image d'une agitation et d'un excès qui ne portent aucun modèle de création, bien au contraire : ce sont de véritables modèles d'éparpillement, et de morcellement, elles visent à distraire mais jamais à se concentrer. Mes derniers enseignements, étaient interrompus et ma persévérance fut celle de résister et de continuer à garder un cadre d'étude correct et joyeux, fécond. J'avais déjà remarqué la difficulté de mes collègues à enseigner et à maintenir le cap. Ils ne pouvaient plus. J'ai toujours appris autrement, et je pense que l'on continue d'étudier, hors de ces lieux devenus de confinement, où tout surgit brutalement, sans que l'on sache quel lobby est derrière, quelle industrie, de la chaussure, à la crème pour le visage, aux sacs en cuir, ou à la porcelaine, jusqu'aux marques d'imprimantes 3D qui doivent compter sur les milliers de petits étudiants qui planchent dessus, afin de prouver leur pérennité (sic) et l'automobile était une manne, dans ces années 90, on recrutait des étudiants pour qu'ils réalisent les dessins des sièges de voiture, gratuitement, sous réserve qu'ils seraient acclamés designer, le temps d'une année d'étude, et des milliers de voitures produites avec les dessins de ces étudiants non rémunérés, d'ailleurs, sans permis, et des années après, sans voiture. Parfois, je pense que l'économie, ce mot, est un peu plus cher qu'économe et n'envisage pas assez les dégâts engendrés sur l'avenir des génération de créateurs et créatrices sollicités, pour leur talent, mais pas pour leur économie de création, pour pérenniser cette invisible partie de la pensée.

Dans ces lieux de confinement, la pression est grande, les formes de harcèlement intensément ressenties, car les étudiants sont dans l'obligation d'être à l'école chaque jour et aussi, ils ne peuvent dire ni décrire ce qu'ils et elles subissent, au risque de ne pas avoir leurs crédits, leurs diplômes. Les professeurs sont aussi sous pression, en concurrence, très peu éduqués sur les formes de harcèlement, et avec un management immature, sans aucune disposition sur ces formes actuelles. Le morcellement des études et la diversité des disciplines sont telles, que le lien disparaît, et les séparations favorisées, les divisions également. L’individualisme des professeurs sur leur carrière personnelles et leur recherche à l'exposition perpétuelle, produit un fabuleux miroir aux alouettes, entretenu par l'État, et même crédité. Ce n'est que sur ces miroirs que se fonde une volonté de financement, sur l'effet de mousse. Mais l'écume s'en va très vite, et il faut recommencer aussitôt à financer le grand fourre-tout, histoire de créer de l'emploi, de nouveaux miroirs aux alouettes. C'est donc devenu des espaces de danger, peut-être plus importants qu'être à l'air libre. Ainsi, avais-je fini par réaliser des cours en extérieur, le plus souvent, à l'air libre, et cela avait vraiment motivé les étudiants à retrouver l'inspiration nécessaire, qui, finalement se trouvait présente dans la nature. Je m'étonnais de voir que ces jeunes gens, majeures, ne savaient pas où ils étudiaient, ne pouvaient même pas se situer dans l'espace, ne connaissaient aucune rue et voisinage, par habitude d'être véhiculés. Aucun sentier ne leur était connu, aucune végétation, ni même les habitants. Seuls les commerces en grands supermarchés devenaient leurs repères, ils y allaient rassurés, et savaient pertinemment quoi choisir, s'affalant, dès la sortie à même le sol, pour grignoter et boire des sodas. Pas facile. Ils revenaient donc, dans l'enceinte de l'école, imaginant même y dormir, tellement le monde extérieur leur faisait peur. Poussés par leurs professeurs syndiqués, ils imaginaient "occuper" l'école, les mini-moi reproduits, ils espéraient faire "la révolution". C'est qu'ils étaient complètement drogués aux miroirs des alouettes, sachant très bien, que dehors : ces miroirs ne prenaient pas formes. Pour prendre forme, il faut avoir quelque chose à dire et faire et penser, et l'inscrire auprès ses autres, mais seulement après une étude poussée et une volonté de proposer ses capacités d'invention, au service des autres, tout en cultivant son jardin secret, alors, seulement, le positif colore. L'envahissement de la peur a généré cette coupure avec ce jardin magique. Les peurs sont des sentiments humains parfois nécessaires, mais parfois, ils paralysent l'action et tout geste et regard respectueux, positif et ouvert. Courage, ne fuyons pas.