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jeudi 30 juin 2016

ḟґ◎ℨ℮η ł☺♥ℯ

Sur le tournage du film L'effet aquatique, de Sólveig Anspach (2016), photographié par Isabelle Razavet

J'avais récemment écrit succinctement, sur les films de Sólveig Anspach, disparue l'été 2015, après avoir gagné une rémission et des sursis de son cancer. Ses films sont finement brodés de ces aventures de la vie et des essentiels. Le dernier film actuellement sur les écrans, "L'effet aquatique", me laisse sur la fin.

Samir, la quarantaine dégingandée, grutier à Montreuil, tombe raide dingue d’Agathe. Comme elle est maître-nageuse à la piscine Maurice Thorez, il décide, pour s’en approcher, de prendre des leçons de natation avec elle, alors qu’il sait parfaitement nager. Son mensonge ne tient pas trois leçons – or Agathe déteste les menteurs ! Elle s’envole pour l’Islande où se tient le 10ème Congrès International des Maîtres-Nageurs. Samir n’a d’autre choix que de s’envoler à son tour...


Beau film, doux, dernière ligne bleue qui montre ce qui est difficile à montrer ou dire : le désir. Parce qu'il n'y a pas de déclaration d'amour, si ce n'est des silences et rencontres manquées, des mensonges et fuites, des retenues.
La puissance de l'oubli et du souvenir, dans ces moments de premières fois est amenée par un accident burlesque, une micro science-fiction de la prise électrique : un électrochoc (celui de l'amour impossible à dire)
La force du désir, la guérison par l'eau et l'utopie que l'élément liquide, une piscine, rassembleraient bien des territoires en conflit, parce que l'on ressort toujours, après une nage, paisible, je le crois aussi.
Apaisés, après ce film, comme après une nage en piscine.
Des plaisanteries hygiénistes en pays islandais, mais assez cruciaux. Ici, nous en sommes encore à laisser les nageurs et nageuses sans bonnets, sans douche préalable ni après… J'ai toujours trouvé cela étonnant, les autres n'existent pas.

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Nageuse, j'avais aimé connaître les piscines à Vancouver et ces douches similaires où tous les corps sont nus de tout âge, toutes corpulences, avec une saine camaraderie. "Vancouver lover" fut une installation artistique photographique exposée dans 2 galeries en 1997-98 à Vancouver, dont une partie des centaines de tirages de couleurs se passaient sous l'eau, dans des piscines découvertes au bord de la mer. Je me souvenais de cela et des teintes bleutées travaillées avec le ciel, agencées près des roses...

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Dans ce film, il y a des plans sous l'eau, avec un jeu sur la frontière (dessus-dessous) air-eau, lorsque débute la découverte de l'autre, puis la vapeur bleutée du Blue lagon islandais forme un rêve, celui de l'accès à l'amour.
J'ai lu que l'un de ses documentaires se nommait Vestmannaeyjar, du nom de l’île islandaise où elle est née, le 8 décembre 1960. Me reste à compléter ma lecture de son œuvre. Actrice et acteur dans ce film, Florence Loiret-Caille et Samir Guesmi, issus du précédent film Queens of Montreuil, ici dans les eaux, toujours entre Montreuil et l'Islande, sont deux antagonistes amoureux transis.

Ce sentiment d'affection tellement fort qu'il paralyse la personne qui l'éprouve, l'amour transi (frozen love, en anglais) est révélé dans ce film par le manque et la force romantique, tout quitter pour rejoindre l'autre, ou tenter d'apprendre à se souvenir de son désir, lorsqu'il échappe au temps, ou que la mort menace de le laisser à l'oubli.

Un médecin, dans le film, parle de l'eau, de l'effet aquatique, tout se qui est parti, revient toujours, quelque chose comme cela. Ici se joue la mémoire, comme dans le jeu de Memory (excellent jeu pour pour exercer et de développer sa mémoire, développé dans les années 50), un film posthume qui nous donne un signe de vitalité (ne m'oublie pas), dans lequel la réalisatrice Sólveig Anspach, s'insère actrice, avec ses grands yeux bleus.
Transparence.
Une transmission de la notion du bonheur avec un regard tendre, sur les corps, les visages, les paysages, le jaune et le bleu. Sólveig veut dire soleil en islandais. Malgré les tumultes traversés des personnages, affrontant leur peur, ils accèdent à l'amour, in fine.

Encore un palmier, celui du maillot de bain de Samir, acteur de 48 ans. La réalisatrice en révèle le corps et la démarche élégante qui ne semble pas toucher terre, juste la survoler, comme ses brasses sur un tabouret. Pas une seule fois, il n'est question dans ce film, de voir les crawls compétiteurs que nous connaissons bien. Mais le plaisir de voir la pointe des pieds sous l'eau, danser, vers un désir émergeant.


Costumes de Samir (costumière et décoratrice Marie Le Garrec de la réalisatrice Sólveig Anspach)

jeudi 21 juin 2012

❖ À ❖ ღ◎ᾔ ❖ ﹩℮υł ❖ ∂é﹩їґ ❖

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La dame à la Licorne / "À mon seul désir" : Tapisserie, Musée de cluny

S'il est une tapisserie fascinante, c'est bien celle de La dame à la licorne, composée de plusieurs scènes. Cet ensemble a été réalisé à la fin du XVe siècle, on ne sait où, ni qui. Anonyme. C'est l'écrivain George Sand qui les découvre au château de Boussac, dans la Creuse. Les six panneaux présentent, sur un fond rouge de "mille-fleurs" semé de végétaux et de petits animaux domestiques ou sauvages, voire exotiques, une noble dame richement parée, accompagnée sur certains panneaux d'une suivante, et entourée d'un lion et d'une licorne. L'île arrondie qui sert de sol à la scène, d'un bleu sombre, est plantée de touffes de fleurs vivaces, alors que le fond de couleur, rouge vermeil, est parsemé de branches fleuries arrachées à leur tronc. Cinq de ces panneaux symbolisent les cinq sens ; le sixième est plus mystérieux : devant une tente portant l'inscription "À mon seul désir", la dame semble se défaire de ses bijoux, qu'elle dépose dans un coffret tenu par la servante, geste qui pourrait évoquer le renoncement au luxe, mais aussi aux passions, à la sensualité.

C'est celle-ci qui attire mon attention. Les interprétations sont multiples.

Une femme dépose ses bijoux dans un coffre que lui tient une autre femme plus petite. Elle est abritée par une tente avec cette inscription énigmatique, érotique, "À mon seul désir", d'une part et d'autre un lion soutient le drapé de la tente et une licorne également, d'où s'érigent deux drapeaux. Un petit singe est à ses pieds. Lapins, oiseaux et autres bêtes sont dans les parages, tandis que l'insulaire semble majestueuse et sereine. Un drôle de petit chien de compagnie est surélevé. Des arbres fruitiers émergent de l'île, de son tapis fécond.

"À mon seul désir" renvoie, dans les différentes interprétation, à l'amour, passion à la fois noble et sensible qui ne figure pas dans les cinq sens portées par les autres tapisseries. La dame se dévêt avant de rentrer dans la tente où l’attend l’accomplissement de son désir amoureux. Souvent est interprété le fait qu'elle suscite le désir sans l’accomplir. Nous sommes dans l'amour courtois, le fin' amor. La licorne est l’emblème d’un amour renonçant à toute possession ou accomplissement charnel.

♘♙♖♕♔


Quelques notes personnelles et d'autres tirées au hasard et de l'encyclopédie Universalis, article "troubadours et trouvères", "L'amour courtois et la chevalerie", Estelle Doudet, « Si ceste amur esteit seüe... » L’obligation du secret dans la fin’amor (XIIe-XIIIe siècles) Isabelle COUMERT.

AMOR et TROUBADOURS

On a dit des troubadours qu'ils "inventèrent l'amour", ce qui signifie en fait qu'ils en firent l'objet de toute leur attention, en révélant les perspectives merveilleuses et tragiques que l'amour prend lorsqu'il implique le désir dans le labyrinthe des passions. Je me trouve dans une région où l'amour courtois a traversé ces contrées, non loin de mon auteur favoris, Bernardim Ribeiro, le portugais mystérieux et ses mémoires d'une jeune fille triste ("souvent appelé le premier des romantiques est aussi considéré comme le dernier des troubadours", selon les mots de Cécile Lombard, la traductrice, que j'ai rencontrée, il y a quelques années déjà) Guillaume IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers (1071-1127), est généralement considéré comme le premier des troubadours et l'inventeur de la fin'amor. En chantant aussi bien l'amante que la fée, Guillaume met le féminin dans une perspective nouvelle. La tension entre amour mystique et désir charnel devenant celle de la corde du luth, c'est en ce grand écart que l'écoute collective se met alors à vibrer. Elle implique un art de vivre singulier - le Joy - dont la Joie constitue le foyer, impliquant une connaissance fine du désir et de ses pièges. Si les troubadours chantèrent la Dame pour des raisons hautement diplomatiques - comme étant le plus pur joyau du Seigneur du lieu - l'événement inattendu fut que la Dame prit la parole pour leur répondre, et c'est de ce dialogue dont témoignent les "Cours d'Amour", où hommes et femmes firent du désir et de l'amour la question centrale, et abyssale, d'une éthique nouvelle : l'amour courtois. Une véritable mutation collective des moeurs, jusqu'alors largement barbares.

TROUVER

Art poétique de la métaphore cachée, le Trobar Clus implique l'entendement subtil, fondé sur un double ou triple langage où le charnel et le spirituel échangent leur visages. Curieusement, on retrouve cela aussi bien chez troubadours Ashik (Amoureux) d'Anatolie et les troubadours Bauls (Inspirés par le vent) du Bengale, au même siècle et avec des similitudes troublantes. Ces faits soulèvent bien des questions sur les curieuses fécondités simultanées de l'histoire humaine. Trobar signifie "Trouver", et cette trouvaille constitue l'enjeu de la quête, et de l'énigme. Les diverses versions de la Quête du Graal en constituent un exemple étincelant. Ainsi l'art poétique n'est point seulement art de l'ornement esthétique, mais bien une véritable pratique de l'esprit, un art de l'écoute poétique qui met le verbe en contact ultra-sensible avec les nervures de l'incarnation.

L'influence des troubadours, de la fin'amor, se marquera en Allemagne, en Italie, en Espagne et au Portugal. Au Portugal, la poésie de la fin'amor inspirera la lyrique galego-portugaise, en Espagne, la lyrique traditionnelle. L’abbaye de Saint-Martial de Limoges était, vers 1100, un centre rayonnant. Plusieurs femmes – les trobairitz  – firent œuvre poétique, une comtesse de Die, ou de nobles dames comme Na Castelloza. En dépit du préjugé qui dicta certaines recherches, il ne paraît pas que leur féminité ait en quoi que ce soit marqué leur pratique poétique, ni particularisé les règles communes. L’existence de ces poétesses et la réputation dont jouirent certaines d’entre elles soulignent plutôt l’ambiguïté thématique de cette poésie.

L'expression fin’amor quasi technique où fin’, signifiant «distillé», pourrait être un emprunt à l’alchimie. La fin’amor se tend vers un bien désiré, innommé, qu’attribuerait seule une Dame (Domna  ou, parfois, midons, mot masculin!), au mieux désignée par un sobriquet emblématique : dialogue sans réponse, chant pur, modulant les motions du cœur vers un objet qui importe à peine comme tel. Seule compte la distance qui en sépare, espace que remplissent, en rythmes chevauchés, le plaisir, la tristesse, l’espoir et la crainte. La possession (future ou déjà refusée) du bien convoité engendrerait le joy, terme où l’on doit entendre l’équivalent des mots français joie et jeu.

LA LICORNE

La licorne médiévale est un symbole de puissance, qu'exprime essentiellement sa corne, mais aussi de faste et de pureté. D'après une vieille légende de l'Inde, la licorne est douée d'un pouvoir magique. Sa corne sépare les eaux polluées, détecte les poisons et ne peut être  touchée impunément que par une vierge. Dans les conceptions médiévales de l'amour courtois, la licorne est douée du mystérieux pouvoir de déceler l'impur, voire même la moindre altération dans l'éclat du diamant. Sa corne unique a pu été comparée à une verge frontale, la licorne transcende néanmoins la sexualité. Des alchimistes voyaient en elle une image de l'hermaphrodite. Si en alchimie, la licorne symbolise le mercure, la Dame de la célèbre tapisserie est assimilée au Sel philosophal.

chevalier

CHEVALIER

Lorsque les troubadours nomment l'amour qu'ils inventent fin'amor, ils insistent sur le fait que cette relation amoureuse est "fine", c'est à dire subtile et noble, mais aussi qu'elle finit et couronne un travail sur soi chez les partenaires. L'amour courtois est l'aboutissement d'une conquête de soi-même, menant le jeune homme, à travers la femme aimée, vers la découverte de ses qualités profondes. La courtoisie est une éducation sentimentale, morale, sociale. L'amour est un contrat, où la femme prend et l'amant donne. Par conséquent, l'amante doit toujours posséder une position sociale plus élevée que son soupirant : elle est noble s'il est roturier, elle est duchesse s'il est comte... Ce jeu amoureux est fortement lié à un désir d'ascension sociale de la part de l'amant. La courtoisie n'est pas seulement un sentiment sincère; elle est indissociable de l'équilibre que l'homme doit trouver en lui pour être un bon amant : apprendre à obéir; apprendre à modérer ses instincts; développer ses qualités les plus éminentes (courage, générosité, confiance en soi); maîtriser l'art subtil de la poésie et du chant.

EROTIQUE

Si le service amoureux exige patience et humilité, si l'attente est le lot commun de l'amant et si la dame n'accorde pas immédiatement ses faveurs, l'érotique courtoise, malgré les idées reçues, est rarement platonique. La dame, satisfaite de son amoureux, accorde petit à petit et à sa volonté caresses, baisers, avant de donner le "surplus", c'est à dire l'union charnelle. Dans tous les cas, elle mène le jeu en soumettant toujours l'homme à son désir. (...) Une sensualité profonde anime la poésie et la prose courtoises; allusions discrètes mais précises au corps de la femme qui fait fantasmer l'amant, rêveries sur les chances de contact physique qu'offrent vergers et salles de château où l'on vit côte à côte. Si l'amour des chevaliers touche à la folie guerrière, l'amour courtois des poètes est marqué par l'humilité et la timidité... La courtoisie et l'art érotique qui l'accompagne sont donc une réflexion sur la possibilité de nouveaux rapports entre les sexes.

FÉE

La fin’amor rencontre aussi, en pays d’oïl, de nouvelles influences. Issu des contes irlandais ou gallois, le modèle de la fée-amante proposait un personnage de femme faée prête à attirer mystérieusement à elle un mortel Élu, sans que ses réels desseins apparaissent toujours avec clarté. Il va se produire un entremêlement de l’amour dit « courtois », adoration de la dame, venu des troubadours, et de cette autre composante, d’origine celtique: l’amour de la fée. Un certain nombre de points communs préexistants rendaient cette assimilation possible. Tout comme la fée, la dame est une domina, une femme impérieuse, qui est en position de supériorité par rapport à son amant, que cette supériorité de fait provienne d’une différence de statut social ou d’une différence de nature. La dame, comme la fée, permet à son amant d’accéder, grâce à son amour, à un ordre de réalité supérieur, qui lui demeurait jusque là inaccessible : le joi d’amor du troubadour rejoint l’euphorie ressentie par l’Élu de la fée ; l’un comme l’autre donnent accès à un Autre Monde, auprès duquel le nôtre n’est plus rien. De plus, la fin’amor des troubadours, comme les récits celtiques, semble considérer que la relation amoureuse crée son propre code moral autonome, qu’elle n’a de comptes à rendre ni à la société ni à la loi religieuse.


SECRET

Si la loi du secret régit généralement les relations, quelles qu’elles soient, entre le monde surnaturel et le monde ordinaire, elle s’applique avec une rigueur toute particulière au commerce amoureux. Violer cette loi entraîne en principe la fin de l’amour merveilleux.  Si le silence est brisé, si le secret qui maintenait une fragile séparation entre les mondes se trouve enfin révélé, la catastrophe est inévitable : c’est le motif récurrent de la plupart des lais bretons. En règle générale, la faute du chevalier/amant est punie par la perte immédiate de l’amour de la dame/fée. Néanmoins, il se peut aussi que la catastrophe prenne un autre aspect. Dans le Le lai de Lanval, le héros, le chevalier Lanval, a gagné l’amour d’une fée, qui le laisse revenir dans le monde sous condition qu’il taira leur amour. Elle le met clairement en garde contre une éventuelle transgression de cet Interdit : s’il parle, il perdra son amour.

« Celui qui désire donc garder son amour longtemps intact doit veiller avant tout à ce qu’il ne soit divulgué à quiconque et le tenir caché aux yeux de tous. Car dès que plusieurs personnes commencent à en avoir connaissance, il cesse aussitôt naturellement et connaît le déclin. »

LE CHAPELAIN, André, Traité de l’amour courtois, traduction, introduction et notes par Claude BURIDANT, Paris, Klincksieck, 2002, livre II, chapitre 1, p. 151.
Explication : il faut avoir peu de confidents, respecter la pudeur ; il ne faut pas se montrer médisant ni propager le secret des autres. Les bavards sont disqualifiés par un vocabulaire nettement péjoratif (maledicus, propalator) mais dans ces recettes d’amour heureux l’on chercherait en vain une quelconque élévation spirituelle : il ne s’agit que de se protéger des mauvaises langues.