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jeudi 21 mai 2020

ℳÅ$Ḱ ḲЇ₩ÅÏÐ∀ Ḏϴℳiℕϴ

Création des masques © Sonia Marques

Et bien, il fallait bien que Kiwaïda se penche sur la création de masques homologués et qui laissent passer la respiration, lavables plein de fois, aux normes ! Pour la partie technique, pour la création artistique et le design, ils proviennent de mes recherches antérieures, de Domino, des mes tissages et satinages. J'ai donc créé 4 masques différents, nommés donc les DOMINOS.

Photographie © Sonia Marques

La ville de Limoges a déposé des masques dans chaque boîte aux lettre... En principe... 10 jours après le dé-confinement, de mon côté, je n'ai pas reçu de masque de la ville de Limoges, destiné à tous les habitants. Fortuitement, j'ai pu en récolter un, mon ami, lui, l'a bien reçu, avec un descriptif de la ville. Il me l'a donc donné. Je le trouve pas trop mal, celui de la ville, car son tissu est justement bien épais, et sa couleur, un bleu ciel très doux est aussi intéressante, la finition, est, certes, pas très fine, mais peut-être est-il solide ? Dommage, je n'aurai pas le mien, avec la notice de la ville. Je n'ai encore vu personne avec ce masque, dans la ville. Le pliage est intéressant, il a d'ailleurs quelque chose de très féminin... C'est un pliage très simple et reproduisible. Bienheureusement, je suis une créatrice, la ville n'a pas pensé faire appel à mes services, mais les connait-elle ?

Photographie © Sonia Marques

vendredi 17 janvier 2020

ℒÅ ÐѺℵℵ∀ ℙℑṲ’ ℬ∃ḺℒŠЀḺ ℳѺИḎѺ

Piero Fornasetti est un graveur et un décorateur d’intérieur d’origine italienne. Né le 10 novembre 1913 à Milan en Italie, il étudie à l’académie d’art de Brera dont il se fait expulser. Il se fait ensuite expulsé du pays tout entier durant la Seconde Guerre mondiale et se développe en tant qu’artiste en Suisse. Fornasetti est connu pour son éventail de motifs fantaisistes comme le soleil, la lune, des cartes à jouer, des animaux et d’autres imageries surréalistes. Il est surtout connu pour le visage de la chanteuse d’opéra Lina Cavalieri, qu’il crée à travers de nombreuses œuvres, notamment une série de 350 assiettes individuelles. La plupart des pièces de l’artiste sont réalisées en noir et blanc, pour un nombre total de dizaines de milliers. Le design intérieur est un de ses autres talents ; il crée des objets fantaisistes comme des porte-parapluies, des commodes et des pièces remplies à l’instar de la « Suite Zodiac » du casino de San Remo dont les murs sont recouverts des créatures du zodiaque. En 1959, Fornasetti reçoit un prix Neiman Marcus pour ses « services rendus dans le domaine de la mode ». ll meurt le 9 octobre à Milan en Italie.

Piero Fornasetti, Uccelli, épreuve d’impression, couleur sur papier, projet pour un foulard de soie, 1950

Le monde enchanté de Piero Fornasetti : Enfant, Piero Fornasetti avait fait de sa chambre le centre de son imaginaire, dessinant et peignant sur les murs et au plafond des machines volantes et des figures en trompe-l’œil. Ce monde merveilleux, nourri d’images venues des siècles passés, a fini par constituer une œuvre multiple et singulière, un décor aux mille facettes. Un univers. Après des études à l’Académie des Beaux-Arts de Brera, à Milan, brutalement interrompues pour cause d’indiscipline, Fornasetti fonde une imprimerie d’art. Il édite non seulement ses propres dessins mais aussi les œuvres d’artistes comme Carlo Carrà, Giorgio De Chirico, Lucio Fontana ou Marino Marini. Remarqué par Gio Ponti en 1933, à la Triennale de Milan où il présente ses foulards imprimés, Fornasetti devient le complice de l’architecte. À partir de 1940, ils réalisent ensemble meubles et décors, des fresques du Palazzo Bo (Padoue, 1942) aux cabines et salons du paquebot Andrea Doria (1952).

Astuces des graveurs :Né de sa fascination pour les livres à gravures, l’art de Fornasetti consiste à plaquer sur des formes modernes un répertoire issu de gravures anciennes. Architectures classiques, vases antiques, poissons, flacons de parfumeries, personnages divers, planches de botanique, tous ces motifs sont agrandis, multipliés, recadrés de manière inattendue ou cocasse, imprimés en lithographie puis collés sur l’objet à décorer, du célèbre cabinet Architettura (1951) aux petits meubles, porte-parapluies ou plateaux. Sérigraphiés, ces décors sont également appliqués sur le verre, le tissu, la porcelaine. Le génie de Fornasetti est d’avoir créé des objets d’un modernisme intemporel en les couvrant d’éléments décoratifs désuets. L’agrandissement des images laisse apparaître les trucs des graveurs anciens, les hachures, les pointillés. Ce vocabulaire graphique au service d’une représentation illusionniste devient, sous la loupe du créateur, un langage graphique en soi, une marque de fabrique. La grande réussite de l’exposition des Arts décoratifs réside incontestablement dans la mise en scène de l’accumulation, dans la présentation de séries vertigineuses, confrontées aux dessins et aux peintures de Fornasetti, à sa documentation. Aucun domaine n’échappe au facétieux créateur, de l’affiche publicitaire à la mode et au décor de théâtre. Jadis enfermées dans les livres, les images sagement didactiques ont pris le pouvoir et envahissent le monde, avec une allégresse teintée d’ironie. Elles colonisent les intérieurs modernistes des années 40 et 50, dans un superbe pied-de-nez au purisme. Fornasetti signe le retour massif de l’ornement à une époque qui croyait s’en être débarrassée à jamais. Mais son décor parfaitement lisse ne vient jamais troubler les surfaces qu’il habille, qu’elles soient de bois, de verre, de papier ou de porcelaine. Et ses trompe-l’œil ne trompent personne. Qu’il s’agisse de biscuits disposés sur un napperon en dentelle ou d’une Vénus antique ornant une feuille de paravent, ils exhibent le jeu des hachures et des pointillés des vieux maîtres de l’estampe. Fornasetti est un illusionniste qui captive son public en lui révélant les dessous de ses tours de magie. Superbe livre-objet, le catalogue reflète cette foisonnante inventivité. Saisi par le vertige de ces images multipliées, le visiteur sort de l’exposition hanté par un regard qui hanta Fornasetti lui-même :  elui de la cantatrice Lina Cavalieri, beauté fatale des années 1910-1920. Ses grands yeux impénétrables ornent des centaines d’assiettes, de cendriers et d’objets divers…

(Article dans Connaisance des Arts pour l'exposition de 2015 aux Arts Décoratifs de Paris)




La cantatrice Lina Cavalieri, beauté fatale des années 1910-1920







Et bien c'est lui !














Je l'ai découvert dans les années 90, alors que j'étudiais à l’École supérieure des arts appliqués Duperré, le design et la mode, le graphisme, à Paris... Dans laquelle j'ai poursuivi mes études 4 années jusqu'au diplôme supérieure des arts appliqués. En feuilletant des livres à la bibliothèque, et puis nous avions des enseignants cultivés qui nous enseignaient une période très féconde et créative en Italie. Je garde de merveilleux souvenirs de ces études, si précieuses, peut-être même plus formatrices que celles de l'école des beaux-arts de Paris, où entrent en jeux des phénomènes de pressions et de dominations masculines, et des jalousies féminines, avec lesquelles il faut soit se battre soit, les ignorer, soit se soumettre, mais cela n'aide pas à se concentrer pour étudier. Toutes les écoles des beaux-arts sont restées murées dans cet immobilisme. Aux arts appliqués, peut-être y avait-il plusieurs femmes et les designers hommes ou artistes plasticiens étaient respectueux, même si les esthétiques n'étaient pas du tout dogmatiques ou univoques. Peut-être est-ce aussi le lieu, mes découvertes, mes amis, la liberté de créer et d'inventer, sans autorité institutionnelle. La figure n'était pas interdite, et nous faisions de la peinture, le mot même de "l'art contemporain" n'était pas martelé dans nos têtes, et nous étions aussi avides de connaître des mouvements comme l'art brut, l’expressionnisme, les arts naïfs, la culture de la mode à travers des ethnies si éloignées, des tribus ancestrales, l'art minimal, tout ce qui était mou, ou vertical, ou le land art, un tas de choses comme l'art pauvre, celui d'Afrique et la musique, des instruments hybrides, les défilés de mode, les tendances, les motifs, les couleurs, tout était intense, joyeux, très créatif, sans arrêt, il n'y avait aucune barrière à produire des formes en volume, des dessins, je dessinais beaucoup, il n'y avait aucune pression ou difficulté liée à des partis politiques, comme nous pouvons en rencontrer dans les écoles des beaux-arts avec des revendications et des violences du côté de celles et ceux qui n'étaient pas doués pour créer, ils se tournaient vers l'activisme, quelque chose d'assez moche en fait, sans culture, mais juste l'envie d'être révolutionnaires, de quoi ? Et là, je découvre que Fornasetti avait également réalisé un cahier main. Moi aussi j'en ai fait, mais je ne savais pas qu'il avait réalisé des almanachs. Ces livres se vendent une fortune. Une enseignante, designer, m'avait demandé d'emprunter mon album de dessins réalisé et dessinés. Elle était partie avec, avait fait toute l'école pour faire des photocopies couleurs. À l'époque c'était très coûteux, personne ne pouvait en faire, que des photocopies en noir et blanc. D'ailleurs mes collages étaient en noir et blanc puis coloriés en couleur, avec des feutres et des crayons. Elle s'était fait un paquet pour elle, c'était pour elle. Elle jalousait mes albums. J'ai bien cru qu'elle allait les garder. Elle n'était pas méchante, mais j'avais perçu là une envie très forte. Alors que je ne savais même pas que c'était si bien, ce que je réalisais. Je ne le mesurais même pas avec son geste de prédation. C'est toujours ainsi, il en a toujours été ainsi. On ne peut dérober l'idée, l'esprit, la facture, le geste. Mon mémoire se nommait : l'énergie du geste. C'était aussi liée à la danse contemporaine que je découvrais, danseuse et scénographe. Cette époque est très lumineuse dans mes souvenirs, je parcourais de longs kilomètres à pieds pour étudier, et j'avais la soif d'apprendre, car nos enseignants étaient excellents, et ils s'entendaient tous très bien. C'était une élite, mais modeste, nous étions sélectionnés, mais peut-être aussi pour nos talents mais aussi parce que nous ne savions pas que nous avions un truc en plus, pour notre modestie aussi, pour notre capacité à travailler en équipe, à se stimuler. Les écoles des beaux-arts recrutent sur de tous autres critères, qui ne sont pas ceux de la modestie, mais la prétention et la prédation sont des facteurs qui sont à l'image des enseignants. Lorsque notre parcours vient d'ailleurs, on peut remarquer ces différences, et avoir une bonne distance, voire rire de la médiocrité et fuir les lubriques.
Fornasetti arrive à point dans mes souvenirs, car ces yeux et cette beauté, de la plus belle femme du monde, cette cantatrice qui sera aussi l'inspiratrice d'un film, où l'actrice italienne Gina Lolobrigida joua son rôle, restent des motifs très graphiques où la trame du noir et du blanc, est toujours remarquée et copiée à l'infini. Lui aussi, on voulait prendre ses dessins, et Fornasetti a lui aussi, désiré prendre le regard de sa plus belle femme du monde. Il l'a représentée. Ces jours-ci, on oublie tout de ce que la création fabrique, l'inspiration, ce qui subjugue, ce qui est sublimé, fantasmé, ce qui devient icône. On détruit les icônes, car on n'a plus de culture, on ne sait d'où viennent les choses, ce qui apparaît et on ne veut plus les voir, on les voile ou on les viole. Chez mes camarades, élèves et étudiants, je percevais souvent les manques de culture, la difficulté de dessiner, et puis parfois l'ennui, la jalousie, le dépits, l'envie. Cela ne fait pas forcément de bons artistes, ni de bons enseignants, pourtant on les retrouve en majorité enseigner et parfois même diriger des écoles. Que s'est-il passé en France pour que la beauté soit si voilée ou violée, avec violence ? Pour que l'on ne reconnaisse plus les œuvres et que l'on ne sache plus ni lire les images, ni les commenter ? Ne nous reste qu'un flux de police et d'attirance pour cette violence, et de médiocres groupes, qui se disent si éthiques, que la communauté et la participation sont  devenues autant de langues de bois pour accéder à un piètre pouvoir, que le sensible est rejeté, c'est-à-dire, que rien ne s'imprime plus.
Heureux sont celles et ceux, même sans avoir étudié en art, qui, par leur bon sens, et leur intelligence, peuvent encore discerner et admirer des œuvres, des écrits, doués d'imagination et de ce qui fait de nous des êtres humains, gracieux, éloquents, facétieux, dubitatifs, songeurs, paisibles, émerveillés, curieux, paresseux, nonchalants, résistants, troublants, endormis, vaillants,mystérieux, fantaisistes, informes, magiciens, volubiles, bavards et silencieux à la fois, secrets et spirituels, âpres, acétiques, économes et généreux, fous et savants, génies de personne et nul part, au monde, partout, et pour toujours.
La délation est en vogue, le lynchage, rien de bon, la volonté de bloquer, bloquer sans arrêt, interrompre, séparer, diviser, au nom de la solidarité, belle langue de bois, que de massacre de notre langue et de notre culture. Mon pays est en dépression au dessus du jardin, les français s'égarent et ne se reconnaissent plus, ils méprisent leur passé, leur histoire, et veulent s'en débarrasser à coup de justice, à coup de saisie, au régime sans sel, des gagnes petits sans visions, sans expression, mécaniques, ils volent la vedette aux robots, leur intelligence est devenue un artifice de mauvaise rumeurs, de bêtises et de murmures suicidaires. Des sabotages de nos vécus aux sabotages de notre avenir. Celles et ceux, plutôt celles, elles ont mon âge, sont aux abonnées absentes ou très consentantes, elles répètent et se taisent, ne répondent pas aux appels, mais se chargent de communiquer. C'est schizophrénique. D'un côté on veut montrer qu'on est féministe, qu'on est pour l'égalité, de l'autre, on est incapable d'énoncer un seul mot à ses comparses qui sont démunies, ou affaiblies par tant d'ignorance. Quelles ont été les éducations de ces personnes pour faire la morale et juger les unes et les autres et les dessaisir de leur passion, de leur souhait d'apprendre à apprendre ? Comment ce pays a-t-il pu former autant de décideurs, et décideuses très décidées à décider, qui ne savent pas qu'elles oppriment au nom de leur soumission aux communications héroïques. Point de héros, ni même éros, ni même une arme et des larmes, rien, c'est comme le pouvoir unilatéral de la sidération, une emprise telle, que personne n'ose plus bouger. Quel étrange sensation, celle de ne pas pouvoir articuler. Il y a comme un labeur à la réflexion, il choisi la facilité, et tape sur la gamelle, sur la femme ou l'homme, afin que la purée tombe dans l'écuelle. Chacun grappille sa portion individuelle, au nom d'une solidarité soliloque, un troupeau qui préfère couper ses membres que de les guider faire des réserves et s'assurer que tout le monde va bien.
Il y a eu des excès, des abus, et les "ok boomers" pleuvent, pourtant nous ne sommes pas au pays des "snowflakes", mais bien dans un pays où longtemps, les enfants et les femmes n'étaient pas entendus et servaient d'esclaves ou de manne à la prostitution, même couverte par des héritiers aux hautes fonctions de responsabilités. On s'étonne des plaintes dissonantes et tardives et vieillissantes, c'est qu'elles n'ont pas eu le temps de la maturité que toute personne ayant le beau rôle se fraye dans l'écriture, les médias, le politique et les arts, le sport, les religions. Alors une chaotique brume, chaque matin, s'essaie à dire. Quelles confusions ! Quels retards ! Les plus jeunes, déjà plus jeunes font le procès aux plus vieux : ils ne vivront pas dans leurs us et coutumes, sans emploi et sans miroir, caméra male-gaze. C'est la bataille à qui va copier ce regard, répéter celui-ci, hélas, des féministes, déjà, espèrent trouver la même place et s'évertuent à distribuer les bons et les mauvais points. Nous assistons alors à l'immaturité au pouvoir, comme la maîtresse qui se donne aux male-gaze pour excuser son mari, mauvais président. Quel bordel ! Tous au chômage du bon sens.
C'est un répétitif refrain, c'est une rengaine, chacun, répète ce que l'autre dit, en boucle, c'est comme si plus personne ne pouvait penser ni même avoir un point de vue différent. C'est une sorte de danse macabre, aux défilés de drapeau rouge, de comptes, de statistiques de sociologie mal dégrossie, de fiertés si mal placées.
Quel sale temps !

Heureusement, j'ai vu de superbes créatrices très inspirés de Fornasetti, qui sont autonomes, mais complètement invisibles. C'est peut-être mieux ainsi. Elles risqueraient d'être récupérées pour illustrer des drapeaux et des affichent pour des blocages et des violences, à leur insu. L'art se fait rare.
Mais oui la création est toujours là, mais elle est dans l'obligation de cacher sa joie, de replier ses connaissances, de faire des réserves, c'est la guerre des ignorants, nous entrons dans l'ère caverneuse du rase moquette.
Ambiance.

dimanche 6 août 2017

℉ÅИ∃✝✞

Fanette revient chez elle recevoir des noisettes d'amour (Photographie © Sonia Marques)

J'ai vécu sur ces assises, les chaises Fanett du designer et architecte finlandais Ilmari Tapiovaara, icône du design scandinave, de 1950, structure en hêtre, piètement et dossier à barreaux laqués noir, édité par Edsbyverken en Suède, modèle original aux 7 barreaux. Ma mère avait meublé son appartement aux designs nordiques, bien avant la mode en France, dans les années 70. Cela doit marquer une enfant, se balancer sur ces chaises bien dessinées, la ligne, je le vois, en les regardant, est toujours élégante. Je me souviens du bruit qui craque si je me balançais dessus, ce qui a donné une entaille à un barreau, scotché par mon père. Les noms de mes parents ont toujours sonné comme des noms exotiques, du Nord au Sud, comme un nom scandinave ou suédois, comme Alvar Alto, aux lignes bien pensées et aussi comme un pays d'Amérique du Sud, très chaud et malicieux, de couleurs douces, suaves et vives. Ce petit écureuil curieux remercie ces noisettes.

Le designer moderniste, Ilmari Tapiovaara est né en 1914 à Hämeenlinna en Finlande. Il étudie le design d’intérieur et le design industriel à l’Institute of Industrial Arts d’Helsinki où il obtient son diplôme en 1937. De 1935 à 1936, alors qu’il est toujours étudiant, il travaille pour Alvar Aalto dans les bureaux d’Artek à Londres. Après avoir fini ses études, Tapiovaara travaille pendant 6 mois à Paris, comme assistant, dans les bureaux de l’architecte moderniste, Le Corbusier. L’année suivante, il devient le directeur artistique d’Asko Oy, le plus grand fabricant de mobilier de l’époque en Finlande, où il reste trois ans. De 1941 à 1951, il est le directeur artistique et commercial de l’usine ébénisterie à Keravan Puuteollisuus. A l’époque, lui et sa femme Annick, commencent à réaliser des projets de design d’intérieur pour des clients, comme la Domus Academy (1946-47) et le Tech Student Village (1951). Vers 1950, le couple ouvre un bureau à Helsinki, où il se focalise sur le design et le mobilier industriel, souvent commandé par de nombreuses sociétés. Alors que Tapiovaara est surtout connu comme designer d’intérieur et de mobilier, il conçoit aussi des luminaires, verres, textiles (souvent en collaboration avec sa femme), couverts, composants de radios et stéréos jusqu’au milieu des années 1970. Tapiovaara est un grand admirateur du designer et architecte finlandais Alvar Aalto, de par son travail incontestablement fonctionnel. Il a aussi un grand sens des responsabilités sociales, confronté à l’après-guerre en Finlande, Tapiovaara entreprend une approche démocratique du design. Il est convaincu, que tout le monde devrait pouvoir accéder à du mobilier bien conçu à des prix abordables. Par exemple, la chaise Domus(1946) empilable en contreplaqué de bouleau , a été dessinée de sorte à ce qu’elle puisse tenir dans une petite caisse pour faciliter l’exportation aux Etats-Unis. Cette chaise conçue à l’origine pour la Domus Academy est sans doute la plus célèbre pièce de Tapiovaara. Il conçoit également de multiples pièces « destructibles », pouvant être démontées afin de réduire les frais d’expédition. A la fin des années 1950, il voyage au Paraguay afin de concevoir du mobilier pour le compte du programme de développement des Nations Unies, il participe à un projet similaire à Maurice durant le milieu des années 1970. Tapiovaara a aussi enseigné, de 1952 à 1953 il est embauché comme professeur à l’école de design, Illinois Institute of Technology.  Pendant les années 1950, Il enseigne le design d’intérieur et industriel à l’Institute of Industrial Art, puis continu d’enseigner pendant les années 1970 jusqu’au milieu des années 1980. Tapiovaara expose intensivement et gagne plusieurs récompenses, incluant des médailles d’or pour ses chaises à la Triennale de Milan en 1951, 1954, 1957, et 1960; à la Good Design à Chicago en 1950, et à la Finnish State Design en 1971, il reçoit un prix de la Finnish Culture Foundation en 1986 et le Furniture Prize de la SIO Interior Architects’ Association de Finlande en 1990. Ilmari Tapiovaara décède en 1999. En 2014, à l’occasion du centenaire de sa naissance, le Designmuseo d’Helsinki présente une rétrospective de son travail, incluant du mobilier et des croquis.

dimanche 24 novembre 2013

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Vernissage de l'exposition Etore Sotssas (Photographie © Sonia Marques)

L'exposition sur le célèbre designer italien Ettore Sottsass, qui a eu lieu à la Manufacture nationale de Sèvres, au début de cette année, et au Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques à Marseille, est arrivée à Limoges, au Musée nationale Adrien Dubouché. Je l'ai visitée lors du vernissage. J'avais réussi à trouver les informations sur le site Internet marseillais du CIRVA. Isabelle Reiher, directrice du CIRVA en est la commissaire, Michele De Lucchi, designer et ami d'Ettore Sottsas, a dessiné les socles et est le scénographe de l'exposition. 

Xianghzeng, verre soufflé

Quel bonheur pour les artistes et designers, les poètes qui ont été et sont encore inspirés par cet artiste et le goupe Memphis. Quelle chance de voir ces pièces dans sa ville. Dédicace aux nomades cultivés, aux dégourdis, aux fans et aux curieux... Ici, l'exposition inscrit une oeuvre sérielle, inspirée d'ailleurs, de cultures métisses. L'élégance des formes et l'humour de celles-ci se révèlent par des transparences colorées et des figures. On voit très bien dans ses réalisations qu'Ettore Sottass est cultivé de graphisme et de peinture, d'arts populaires. Ce sont les pièces en verre réalisées au Cirva entre 1998 et 2007, que j'ai trouvées les plus riches. Ettore Sottsass s'intéresse au verre dès 1947, mais c'est avec les ateliers Vistosi à Murano en 1974 qu’il travaillera véritablement le matériau pour la première fois. Avec le Cirva, la collaboration dure plus de 10 ans et se concrétise par quatre ensembles de pièces, pour certaines à la limite de la prouesse technique, résultats d’un long processus de recherche sur les couleurs et les effets de matières, fait de nombreux essais et parfois d’échecs. Pour chacune des pièces, chaque élément est soufflé à main levée sans moules puis assemblé aux autres à chaud.

Communiqué de la Manufacture de Sèvres :

Ettore Sottsass s'intéresse dès 1956 à la céramique. En élaborant ses premières formes simples, bols aux couleurs primaires et coupes antiques, il découvre les formes primitives des figures préhistoriques de la Méditerranée, de la Mésopotamie ou de l'Asie, qui pour lui témoignent de l'époque lointaine où l'individu était en accord avec le cosmos. En 1962, de retour des Etats-Unis après sa grave maladie, il réalise les Céramiques de Ténèbres, comme pour conjurer son expérience entre la vie et la mort. Il dit de son expérience à Sèvres : « je devais dessiner pour une longue procession de fantômes de rois capricieux et puissants, d’ombres de grandes reines, de maîtresses cultivées et probablement raffinées, une vaste foule de fantômes de courtisans, d’intellectuels, de philosophes, de penseurs acérés ».

Il en découle une première série de vases entre 1994 et 1996 portant des noms de femmes célèbres. Certaines ont vraiment existé (l’Impératrice Joséphine, la reine CléopâtreMessaline, troisième épouse de l’Empereur romain Claude), d’autres sont des héroïnes de chefs-d’œuvre de la littérature (Esméralda, héroïne de Notre Dame de Paris de Victor Hugo), du théâtre (Juliette, héroïne de la pièce Roméo et Juliette de William Shakespeare) ou de la mythologie (la déesse de la Chasse Diane)... A cette série, s’ajoute le Surtout Blanc et Or présenté dans la salle d’introduction de l’exposition, en référence à la tradition des centres de table très utilisés au XVIIIe siècle. Les deux pièces Salomé et Joséphine comportent déjà du verre, élaboré par l’atelier Venini à Murano avec lequel travaillait Ettore Sottsass.


Joséphine (porcelaine, verre : Murano, Venini) 


Dessin préparatoire


Ces vases illustrent le savoir-faire du tournage et la riche gamme de couleurs de Sèvres : turquoise, violet, bleu de Sèvres, bleu indigo... Le « noir Sottsass » et le « orange Sottsass » ont été créés par le laboratoire à la demande du designer. L'assemblage des différents modules qui s'empilent les uns sur les autres, dernière étape essentielle pour que les formes prennent corps, a été réalisé par l'atelier de montage.

En 2005 , cinq nouvelles formes sont conçues, aux noms à consonances tziganes : Jogi, le surtout Csàrdà, RababahCožek, et Edercezi. Ces pièces sont en partie en verre et réalisées en collaboration avec le Cirva à l’exception d’Edercezi dont le rectangle vert n’a pu être réalisé en verre pour des raisons techniques. Les différentes parties des pièces, comme c’est le cas pour les Xiangzheng, sont reliées par un matériau simple, la corde, en opposition aux deux matières sophistiquées, porcelaine et verre.



Cožek, Jogi, Rababah (verre, corde, porcelaine)

La dernière série en verre, les Kachinas, sont une référence aux poupées des indiens Pueblo du Nouveau Mexique et de l’Arizona, figurines jouant le rôle d’intermédiaires entre les hommes et Dieu. On retrouve la géométrie des formes, alliée à des attributs évoquant les poupées (cheveux, yeux, plumes, colliers...) avec beaucoup d’humour. Cette dernière série, très personnifiée, se distingue en ce sens des trois précédentes.

  
Kachina 16 (2009-2011) Kachina 08À droite : Kachina : poupée rituelle des indiens Hopi et Zuni

Ettore Sotssas (1917-2007) : Intellectuel engagé, esprit libre et non conformiste, naviguant entre architecture, design industriel et design expérimental, il a su être au cœur des mouvements culturels de son temps, en assurant une continuité depuis son expérience fondatrice chez Olivetti dans les années 50 jusqu’à la création de Memphis en 1981. Sa démarche et son engagement s’inscrivent dans une réflexion qu’il a menée au cœur de l’avant-garde italienne des années 60 jusqu’au Nuovo Design des années 80 où une nouvelle génération de designers revendique son héritage spirituel. Tour à tour designer, architecte, céramiste, dessinateur ou photographe, il a exploré les champs de la création avec une grande liberté.  Il fait partie des figures incontournables de la création qui ébranla les certitudes des adeptes du fonctionnalisme

Design industriel et design expérimental : Signifiant à la fois dessin et dessein, le design (mot d’origine anglaise) relève de la conception graphique comme du projet. Cette discipline à caractère artistique vise à déterminer les qualités formelles, fonctionnelles, esthétiques et techniques d’un produit : objet, environnement, espace, vêtement, textile ou bien encore œuvres graphiques comme le logo, l’emballage ou l’affiche. Le design industriel, d’une part, est soumis aux impératifs de l’univers industriel et doit tenir compte de contraintes diverses telles que le cahier des charges, le marketing, les coûts de production, la faisabilité, la rentabilité, etc. Le design expérimental, d’autre part, est un terrain de recherche tournée notamment vers l’exploration de techniques, de formes, de typologies et d’usages en dehors de toutes contraintes de production. Il s’agit davantage d’une attitude donnant la priorité à la recherche prospective sur le rôle de l’objet, sa fonction dans la société ou les nouveaux modes de consommation encourageant les usagers à reconsidérer leurs comportements. Hors du circuit de la production, le design expérimental se manifeste sous la forme de prototype ou de série limitée, ce qui lui ouvre aujourd’hui, indépendamment de sa volonté, une place sur le marché de l’art. Identiques du point de vue de la démarche, c’est avant tout les objectifs et le résultat qui délimitent la frontière entre design industriel et design expérimental.

Nuovo design (nouveau design) : sans représenter un mouvement précis, le Nuovo design regroupe, dans les années 80, une jeune génération de designers, tous héritiers de l’école sottsassienne et des remous de l’Anti-design. Ayant pour la plupart reçu une formation d’architecte comme Sottsass, ils ont en commun l’approche intellectuelle qui associe science et vision humaniste. Partisans de l’interaction entre design et industrie, leurs champs d’action est sans limite faisant du design une discipline centrale. On compte parmi les créateurs les plus représentatifs, Aldo Cibic, Marco Zanini, Antonio Cittério, Denis Santachiarra ou Michele de Lucchi.

Fonctionnalisme : issu de théories rationalistes de la fin du 19e siècle, le fonctionnalisme se cristallise autour de la pensée de Louis Sullivan, architecte américain qui déclare en 1892 : « La forme suit la fonction ». Cette réflexion coïncide avec le combat qu’Adolf Loos mène à partir de 1908 contre l’ornement au profit de la lisibilité de la fonction. Ainsi, le fonctionnalisme se définit comme un principe selon lequel la forme n’est que l’expression de l’usage. La plupart des architectes d’avant-garde, au début du 20e siècle, se réclameront du fonctionnalisme, chacun amenant sa pierre à l’édifice : Walter Gropius prône une architecture moderne pour une société industrielle par l’emploi de formes pures et de nouveaux matériaux ; Le Corbusier développe le concept de la « machine à habiter » ; Mies Van der Rohe retient la rigueur et l’exigence d’efficacité. Le fonctionnalisme se prolonge dans le Style international conduisant à son dépassement et à sa critique à partir des années 60.

Maturité et sensibilté à la vie :

Né en 1917 en Autriche d’un père italien et d’une mère autrichienne, Ettore Sottsass rejoint dès le plus jeune âge l’Italie, berceau familial. Encouragé par son père architecte, qui fut lui-même l’élève d’Otto Wagner, il entreprend des études d’architecture au Politecnico de Turin où il obtient son diplôme en 1939. Il se positionne très tôt dans un rapport intellectuel et métaphysique à la création, influencé par Luigi Spazzapan, artiste et ami, qui apporte un contrepoint à sa formation académique. Après le traumatisme de la guerre, Ettore Sottsass s’installe à Milan et participe à l’aventure de la reconstruction ainsi qu’aux programmes de logements sociaux. Mais il se heurte rapidement aux contraintes matérielles et aux orientations politiques de l’époque, préoccupée d’efficacité. Persuadé que l’architecture ne peut se décréter d’en haut, il arrête pour un temps de l’exercer. Il confiera plus tard que pour être architecte, il faut être calme, avoir de la maturité et une sensibilité à la vie. À défaut de réaliser l’architecture dont il rêve, il préfère concevoir des objets architecturés. Il fonde alors en 1947 son agence de design à Milan, ville qu’il ne quittera plus. Grâce à sa curiosité, ce touche à tout infatigable et doué s’oriente tant vers la peinture que le graphisme, la création de meubles, de bijoux et de céramiques ; ces pratiques se nourrissant l’une l’autre selon le principe d’une « fertilisation croisée ». Cette époque est, pour lui, celle des premières expérimentations où il va définir sa polyvalence. En 1956, sa rencontre avec Adriano Olivetti est providentielle et marque le début d’une relation paisible et durable avec l’entreprise italienne pour laquelle il devient designer-consultant (jusqu’en 1980). A ce titre il participe à la création d’Elea 9003, premier ordinateur italien qu’il traite comme un « paysage électronique » et pour lequel il reçoit le Compasso d’Oro en 1959. Puis il conçoit, entre autres, les machines à écrire Tekne, Praxis et Valentine ainsi qu’un système de mobilier de bureau, Synthesis. Au début des années 60, il collabore en tant que directeur artistique avec Poltronova, éditeur de mobilier contemporain. Durant cette période, deux voyages sont décisifs et fondateurs pour la suite de son travail. En 1961, il découvre l’Inde où les couleurs, les modes de vie et le rapport à la mort bouleversent sa vision du monde. En 1962, il se rend aux États-Unis pour se faire soigner d’une grave maladie : installé en Californie, il y découvre le Pop Art qui interroge la société de consommation et ses objets et, grâce à sa femme Fernanda Pivano (Nanda), traductrice des auteurs de la « contre-culture » américaine, il rencontre les poètes et écrivains rebelles de la beat generation en quête d’une nouvelle spiritualité. De ces expériences, tant mentales que physiques − son « voyage matriciel » en Inde et sa guérison − naissent notamment les séries des Céramiques des ténèbres (1963) et des Céramiques des lumières (1964). De ces chocs culturels simultanés, il en vient à reconsidérer l’aspect social et politique de la production des objets et du design, ce qui le place dans une complicité naturelle avec l’avant-garde italienne, véritable creuset de revendications. Actif au sein des mouvements radicaux de l’Anti-design, il participe en 1972 à l’exposition qui fera date, Italy : The New Domestic Landscape, organisée par le Musée d’Art Moderne de New York (MoMA). Après une brève collaboration en 1979 avec le groupe Alchimia et son fondateur Alessandro Mendini, il fonde en 1981, à l’âge de 64 ans, le groupe Memphis et la société Sottsass Associati.
(Texte :Emmanuelle Marquez, pour le Centre Pompidou, 2008)
Pianeta fresco, revue fondée par Fernanda Pivano et Ettore Sottssas (couverture 1969)
Au milieu des années 60 prend forme, en Italie, le mouvement de l’Anti-design, voisinant avec les théories d’Archigram en Angleterre ou encore Haus-Rucker-Co en Allemagne. Simultanément à l’Arte Povera, de jeunes groupes de designers et architectes contestataires florentins et turinois ébranlent le compromis idyllique entre industrie et design, né dans les années 50, en dénonçant les perversions de la société de consommation. Les groupes Archizoom, Superstudio, Strum et Ufo deviennent les protagonistes de ce mouvement où se rejoignent critiques de la société, anti-capitalisme, ironie, utopie sociale, nomadisme ou encore hyper-technologie. Ce vaste mouvement de contestations représente alors l’espoir d’une voie alternative. En dépassant la problématique du style (séduire pour faire consommer), en reconsidérant le lien entre design, architecture et urbanisme, l’Anti-design se veut une manière d’agir sur le monde et sur l’univers artificiel qui le compose. Essentiellement théoriques, ces mouvements radicaux entrent dans l’histoire avec l’exposition de 1972 au MOMA, Italy : The New Domestic Lanscape, qui présente les recherches d’un nouvel environnement quotidien pour une nouvelle société. 
Dès son retour des États-Unis, Ettore Sottsass, naturellement réceptif à ces revendications, fonde avec sa femme, Fernanda Pivano, la revue Pianeta fresco, lieu de réflexion ouvert à tous les débats où s’établissent des liens avec ces groupes. Fernanda Pivano (1917–2009) est une écrivain, journaliste, traductrice et critique musicale italienne. En 1949, après avoir épousé l’architecte Ettore Sottsass, elle s’installe à Milan. Traductrice des auteurs américains, elle a eu une influence dans l'oeuvre du designer (voir article) L'expérience américaine, et ses réflexions sur la naissance d’un nouveau monde poussent Ettore Sotssas à analyser le rôle du designer dans la société qui, au lieu d’aliéner l’homme à l’objet, doit au contraire le déconditionner de ce rapport fétichiste en vue de « faire coïncider culture et libre créativité individuelle ». En tant que designer, il se sent à la fois responsable et impuissant. Il éprouve le sentiment d’être limité par un système qui vise l’obsolescence de l’objet et son perpétuel renouvellement. C’est dans ce contexte qu’il alimente, par ses créations, les théories radicales de l’Anti-design en participant à l’exposition emblématique de New York et en imaginant un an plus tard Il pianeta come festival, une série de dessins posant les bases d’une société utopique.

Fernanda Pivano et Ettore Sottssas, 1960

Moins pessimiste et fort de son expérience pluridisciplinaire, Ettore Sottsass fonde en 1981 le groupe Memphis. « À force de marcher dans des zones d’incertitude, à force de dialoguer avec la métaphore et l’utopie, à force de rester à part, nous avons accumulé aujourd’hui une certaine expérience. Nous sommes devenus de bons explorateurs. » (Ettore Sottsass, in Le Nouveau design italien, Nally Bellati, édition Terrail, 1991.)

Tandis que l’expérience d’Alchimia restait confidentielle, Memphis allait donner une résonance internationale au Nouveau design italien. Évoquant également la capitale de l’empire égyptien, Memphis représentait à la fois le raffinement de grandes civilisations passées et la culture américaine. En obtenant l’appui financier d’Ernesto Gismondi, patron d’Artémide, société italienne d’art de la table et de luminaires, l’assistance commerciale du magasin Godani et l’aide technique de l’ébéniste Renzo Brugola, Sottsass réunit dès le début les conditions de la réussite. Il s’entoure également de jeunes designers comme Matteo Thun, Aldo Cibic ou Michele De Lucchi et de Barbara Radice, journaliste et critique d’art qui prend la direction artistique du groupe. Ensemble, ils définissent le langage formel et coloré de Memphis, donnant la priorité à la présence de l’objet. La présentation de leur collection de pièces uniques au Salon international du mobilier à Milan est un choc. Loin du sage compromis du design industriel, les objets Memphis (mobilier, luminaires, orfèvrerie, tapis, céramiques) sont, selon Sottsass, « plus colorés, plus joyeux, plus optimistes, plus humoristiques ». Ils s’affichent dans une polychromie affirmée, des revêtements insolites et des associations contradictoires de matériaux. Les laminés décoratifs de la société Abet Laminati, matériau idéal puisque sans culture, permettent de créer des objets expressifs. Couramment utilisée dans les cuisines et les salles de bain, la texture de ces stratifiés donne un caractère volontairement kitch et ironique aux meubles. Ils deviennent le revêtement essentiel et le support de motifs excentriques comme le Rete, le Serpente ou le Bacterio, motif fourmillant lui-même issu du Spugnato, sorte de tâche organique que Sottsass imagine dès 1979. Memphis fait du design un phénomène médiatique tourné vers une communication visuelle spectaculaire. Suivi avec intérêt depuis l’étranger le mouvement s’internationalise par l’intermédiaire de plusieurs designers : Nathalie Du Pasquier en France, Javier Mariscal en Espagne, Hans Hollein en Autriche, Shiro Kuramata au Japon, Mickeal Graves et Peter Shire aux Etats-Unis. Sans jamais s’orienter vers une véritable production industrielle, les objets Memphis, produits en séries limitées, cherchent à fuir la banalité du quotidien. Ils deviennent rapidement le symbole visible d’un nouveau style de vie cependant réservé à une élite. Fer de lance du Nuovo design, ce groupe marque durablement les esprits et l’univers de la mode, du graphisme et de la publicité.

(Texte :Emmanuelle Marquez, pour le Centre Pompidou, 2008)


Le groupe Memphis :

D’une modeste exposition qui se tient en septembre 1981 dans la galerie milanaise Arc 74 émerge un style audacieux qui parle à l’imaginaire des consommateurs à l’argent facile des années 1980. Le travail présenté est celui de Memphis, un collectif de designers italiens qu’Ettore Sottsass, le maître du design innovant, a fédérés autour de ses idées. Leurs objets créent un style qui domine l’esthétique de la décennie.

Une bonne partie du succès de Memphis découle des apports au design du Studio Alchemia, groupe au sein duquel Ettore Sottsass et plusieurs de ses collaborateurs ont joué un rôle important. Sous la direction d’Alessandro Mendini, Alchimia se donne pour objet de contrer les préceptes du «Bon Design» qui domine depuis l’après-guerre. C’est toutefois sur la création de pièces uniques, qui se veulent une réinterprétation de grands classiques du passé, que l’accent est mis. Le groupe se réapproprient les recettes esthétiques du passé pour leur donner une nouvelle signification, tandis que matière plastique, métal et verre sont juxtaposés pour créer des formes hybrides. Certains artistes comme Mendini s’engage de plus en plus vers le pastichage, voire ouvertement vers la parodie.

En 1980 Sottsass réunit chez lui quelques artistes comme Andrea Branzi et Michele De Lucchi pour réfléchir au nouvel élan à donner au design radical. Le nom de Memphis a pu être perçu a posteriori comme une référence à l’Égypte ancienne et à l’Amérique d’Elvis Presley. En réalité, l’ingénierie du nom provient du titre d’une chanson de Bob Dylan qui passait en boucle ce soir-là, Stuck Inside of Mobile with the Memphis Blues Again. Contrairement à Alchimia, le groupe s’intéresse à la façon dont ses créations peuvent être produites en petites séries et envisage d’exploiter le potentiel commercial de ses travaux, grâce à une campagne marketing. Ils publient un ouvrage peu après leur première exposition : Memphis: the New International Style, qui les place aussitôt sous le feu des projecteurs. A mesure qu’il gagne en notoriété, le groupe s’adjoint des collaborateurs internationaux, comme l’architecte américain Michael Graves, auteur de la coiffeuse Plaza, l’architecte japonais Shiro Kuramata, qui se sert de ciment pour sa table Kyoto, et le céramiste américain Peter Shire, qui trouva dans Memphis un nouvel élan et de nouvelles sources d’inspiration.

Le groupe de Memphis a eu un succès considérable, ce qui lui valu d’être beaucoup copié. Le groupe est finalement dissous en 1988. Sottsass reconnu plus tard que ses intentions relevaient d’une mode, même si cette mode influença profondément et durablement le design de cette époque.


Bibliothèque Carlton – 1981, Ettore Sotssas

Aujourd'hui, les inspirations de ce mouvement font surface dans le design et les patterns. De mon côté, j'ai redécouvert le travail d'une des collaboratrices de ce mouvement Memphis, Natalie Du Pasquier, qui, comme toutes les femmes de mouvements d'antan, fut moins médiatisée et pourtant, une production incroyable. Née en 1957 à Bordeau, installée à Milan en 1979, à l'époque, jeune plasticienne-graphiste, Nathalie Du Pasquier fait partie des membres fondateurs du groupe Memphis. Pendant ces années elle dessine de nombreux textiles, tapis, objets et meubles ainsi que des motifs pour les meubles d’autres designers du groupe. Lorsque le groupe se dissout en 1987, elle retourne à son premier medium, la peinture.

Pattern, Nathalie Du Pasquier

De gauche à droite : Etore Sottssas, Enzo Mari, Andrea Branzi, Alessandro Mendini, Vico Magistretti (photographie, revue Domus, année 2000)

J'avais eu la chance de rencontrer Andrea Branzi (3e personnage de la photographie), septuagénaire, designer italien, venu à Limoges il y a trois ans. Nous avions échangé sur son ami défunt, Ettore Sotssas, ses projets partagés, leur séparation. J'ai beaucoup apprécié ces échanges. Connaissant son travail, il était ravi de pouvoir parler un peu de son parcours et nous avons évoqué nos inspirations, les poètes portugais, les réalisateurs italiens, un peu l'architecture. Il avait présenté ses derniers travaux lors de sa conférence (comme celle de 2009 au Centre Pompidou), puis nous nous étions retrouvés à dîner, véritable bel hasard pour nous. Ainsi, son DVD n'avait pas fonctionné à l'école, lors de sa conférence, nous avons bénéficié d'une superbe improvisation et philosophie de vie, lui, faisant des pas, debout, un long discours poétique et engagé, en revanche aux dysfonctionnements. Le soir, nous avions pu discuter de ses dernières créations, de véritables typoèmes. Il ignorait l'existence de l'art ASCII et des typoésies et il s'intéressait à tout ce que je pouvais référencer. Évidement nous nous sommes amusés de la situation dans laquelle nous étions, trublions érudits. Il me disait qu'il était comme dans un film de Pedro Almodovar, réalisateur qu'il apprécie, moi assise à côté en lusophone et lui, avec son italien, face à des histoires de cyclisme, dont nous ne comprenions pas grand chose, situation burlesque, dont nous tirions charades ré/créatives. C'était une chance qu'il soit là et lui me disait que c'était une chance que je sois là. Son ami, Etorre Sotssas, né en 1917, est décédé en 2007, à 90 ans. Plus jeune Andreas Branzi, (né en 1938) avait fait partie, dans les années 1980, du Groupe Memphis fondé par Ettore Sottsass. En 1983 il rédigeait d'ailleurs la préface du catalogue de l'exposition consacrée à Sottsass au Centre Georges-Pompidou. Après ce groupe, chacun a suivi son rythme de croisière et tout a changé, aussi dans le design industriel. Andreas Branzi d'ailleurs nous avait présenté des projets virtuels, portés par la poésie. Nous avions échangé sur ce qu'est un groupe et la partie individualiste des membres, les influences qui échappent au groupe, après sa dissolution. Avec le collectif Téléférique, que j'ai porté en 1999, dans les arts visuels, avec des amis et puis des invités, il me posait des questions sur la poésie et le virtuel, la distance et la diffusion. Pour lui c'était improbable, à son époque qu'une femme soit le moteur d'un groupe d'hommes et il disait qu'on avait encore plus besoin aujourd'hui des formes poétiques. Il s'en apercevait à travers le monde, en visitant des écoles et en conférences avec tant de partenaires industriels. Le reste n'avait pas d'importance, de son point de vue. Dans la situation dans laquelle nous étions confinés, il avait une ironie, que peut-être, seuls les latins pouvaient comprendre.
Ciao e arrivederci !

Quelques créations d'Ettore Sottssas que j'aime, années différentes, parcours multidisciplinaires, et des dessins, des photos de voyages :


Il pianeta come festival, 1973

Metafore, La mia fidanzata saluta l’archittetura, Grecia

Shiva or Yoruba (Detail), 1971
Looking at Yourself Like a Temple Prostitute, 1987

Esprit Store Interior, 1985

Mari, 1994

Photo, Western Samoa, 1981

Interior

Design of a Door to Enter into Darkness, 1973

La présence de deux qualités de matériaux ou de couleurs amène à une certaine figuration. Elle donne accès à une sophistication et à une surprise plus grandes. Pour Memphis, nous avons utilisé du stratifié plastique dans l'idée de faire des meubles riches et luxueux, alors qu'il est surtout considéré comme un matériau "vulgaire". Si je mets un morceau de stratifié d'une vilaine couleur à côté d'un morceau de racine de bois, d'une nature plutôt noble, il naît une espèce de vibration.

Ettore Sottsass, Paris, Éditions du Centre Georges-Pompidou, 1994

Ce que j'aime, des choses, c'est qu'elles soient hybrides plutôt que "pures", issues de compromis plutôt que de mains propres, biscornues plutôt que clairement articulées, aussi contrariantes qu'impersonnelles, aussi ennuyeuses qu'attachantes, conventionnelles plutôt qu'"originales", accomodantes plutôt qu'exclusives, redondantes plutôt que simples, aussi antiques que novatrices, contradictoires et équivoques plutôt que claires et nettes. À l'évidence de l'unité, je préfère le désordre de la vie.

Ettore Sottsass : Robert Venturi, Complexité et contradiction dans l'architecture, 1966, ed. MOMA New-York

Le design ne signifie pas donner une forme à un produit plus au moins stupide pour une industrie plus ou moins sophistiquée. Il est de façon de concevoir la vie, la politique, l'erotisme, la nourriture et même le design.

Ettore Sottsass

Le designer est une éponge, certes, mais une éponge cosmique

Ettore Sottsass