Laure Prouvost, Wantee, 2013, vue de l’installation à la Tate Britain, Londres , 2013, techniques mixtes, vidéo (14’), Courtesy de l’artiste et deMOT International (Bruxelles et Londres)

On ira loin

Au Musée départemental d'art contemporain de Rochechouart, l'artiste londonienne Laure Prouvost expose des installations multimédias. Son univers incorpore des médiums différents, comme la céramique, la vidéo, la peinture, le tissage, l'installation d'objets, et son vocabulaire plastique mêle la performance, le collage, la poésie. Dans une pénombre, elle nous fait littéralement pénétrer dans un bric à vrac d'éléments constitutifs d'une narration intime, une autofiction. Dans le noir, elle nous fait entrer, ce que peu de visiteurs osent faire, afin de risquer voir l'incongruité du fait maison, des restes d'une fable, d'un grand mensonge : celui de l'art. Éclairés par de petites lampes et par une grande vidéoprojection, devant laquelle nous pouvons prendre place et être intégrés dans la scène de son histoire, nous sommes priés de nous habituer à l'obscurité et d'écouter attentivement la voix de l'artiste, celle du nouveau guide touristique, vers un dépaysement artistique rafraîchissant ou peu ragoûtant, selon, sur le mode d'une charmante ambiguïté. La cérémonie du thé est chahutée par une histoire rocambolesque racontée par l'artiste, en enfant joueuse ou en critique de l'histoire de l'art. Je ne distinguerais pas, dans cet article, les différentes installations, mais, comme l'artiste, mon récit circule librement dans les œuvres sans en dévoiler le fil conducteur, par collage. Assis face aux reliques d'un rendez-vous familial, en défiance aux protocoles cérémonieux, dans une brocante où tous les éléments sont créés et choisis, l'artiste nous montre, dans la vidéo, ce qu'elle voit, ce qu'elle fait, son processus et ses interrogations sur ce qui est exposable ou ce qui rend légitime une œuvre, ses racines, ses références artistiques. Émotions, empathie, sensualité qui mettent à l'épreuve le temps, la filiation des artistes et des mouvements, leurs autorités, surtout dans un paysage marqué par des notions conservatrices, tel le territoire, le patrimoine… Et d'un terroir à l'autre, tout s'assemble, lorsque l'âme est voyageuse, l'imaginaire tricote des aventures invraisemblables.
Menteuse, voleuse, joueuse, mais aussi sale, comme elle le décrit lors d'interviews qui tentent souvent de la ramener à un récit formaté, elle garde le contrôle de sa version :

"II est un peu sale, en fait, mon art conceptuel : il sent mauvais !"



Laure Prouvost, extraits de l’installation, Wantee, au Musée départemental d'art contemporain de Rochechouart (photographie : Sonia Marques)

Dans une région où la céramique et l'étiquette de la dinette en porcelaine de luxe colle à toutes subventions et à l'image rigide à respecter pour pouvoir être admis dans le cercle des guides touristiques de la culture locale, Laure Prouvost montre bien que l'art est avant tout une affaire d'interprétation singulière sous haute influence des pairs, toujours incorrecte ou incorrigible, ici provocatrice et punk. Investie dans la production régionale de différentes installations exposées, elle use d'ironie, avec une distance critique sur le local et ses stéréotypes (ploucs), et le global, et ses stéréotypes (consuméristes), européens et américains : la langue française rappe avec la culture anglo-saxonne. Dans une installation au grenier du château, où les motos dans la terre éclairent l'espace et une tapisserie complètement en collage Post-Internet, une vidéo pleine d'humour filme des adolescents du coin en train de psalmodier leur torpeur et leur ennui de la ferme, des vaches, de la terre et du passé encombrant et de décrier leurs désirs d'ailleurs, exprimés par l'image de la ville américaine de Los Angeles, le shopping, la voiture et la musique à fond. Elle entrechoque cette vision surannée des jeunes sur leurs motos qui pètent, avec celle des jeunes à Los Angeles, dans leurs voitures, aussi rêvant d'un ailleurs… La suite est en construction, un projet qu'elle poursuit encore. La présence de l'image de la maternité - elle donne son sein dans le film à son fils - juxtaposée avec les images des groupes adolescents, s'intègre en collage provoquant sur fond de fumée, de giclures et de rappe scandé comme un clip, dont le refrain se répète, et entête. Même si l'on n'échappe pas au glamour revisité du Redneck, en plus soft, (made in Limousin), d'un Gummo (film d' Harmony Korine), l'accessoire, chez Laure Prouvost, comme l'élément décoratif, revêt toute son importance et souligne sa touche personnelle, nous invitant dans une proximité (liée par exemple au domaine d'exposition) voire une intimité autobiographique (maternité) Dans cette exposition de qualité, les savoir faire et l'idée du savoir sont mis en porte-à-faux (tapisserie, céramique…), le scénario et l'interpénétration des médiums sont prioritaires, de liaisons artistiques en friction, qui donne la part belle à la disparition de l'histoire de l'art. Comme celle de l'invention fabuleuse du grand-père parti dans la trappe-fenêtre-tunnel, enfin dans une sorte de nouvelle ère du tout engloutissant, comme celui de l'Internet, parti mais jamais revenu. La recherche archéologique, des médias morts est une donnée assez travaillée par nombre d'artistes, où tous les grands-parents deviennent des archives pittoresques des manières de faire… des mondes.
J'ai pensé à l'artiste américain Mike Kelley, mais aussi à la vidéo "Painter" de son comparse Paul Mc Carthy, qui s’attaque au mythe de l’artiste-génie hérité du Romantisme. Les similitudes sont, de mon point de vue, du côté des rituels obscurs de la création et la parodie. La vidéo de Laure Prouvost amène une autre dimension, la tendresse, au limite de sa candeur. Les vieilles choses sont respectées dans leurs usages et l'idée muséographique familiale, devient une obsession, à l'image de nos institutions, en toute dérision, mais à l'échelle de l'enfant, celle de l'émerveillement : filmer un oiseau et un œuf se casse sur une poêle à frire. Effet garanti du collage, entre magie et maladresses maîtrisées, charmes rétros du montage cut, comme celui d'ouvrir une trappe qui donne sur une rivière, la belle échappée, l'intrigue du grand père, la fuite de l'histoire, qui nous échappe. Un arrière goût des artistes américains, Ryan Trecartin et Lizzie Fitch dans leurs collages-clips vidéos, dont j'avais vus la première exposition d'envergure Any Ever, en France. Ici, la dimension sentimentale et l'attachement aux choses, aux êtres, aux liens familiaux, fussent-ils virtuels, calfeutre toute notion technologique (alors qu'elle y est complètement empruntée dans ses usages et concepts contemporains) afin de restituer un microcosme mémoriel de la sensation brute, délivrée de nos formes postmodernes. Belle menteuse et les locaux se font berner ;.) Les articles français s'honorent de noter que l'artiste britannique Laure Provost a obtenu le Turner Prize en 2013, justifiant sa naissance en France, dans le Nord, près de la Belgique. Petit clin d’œil désinvolte de sa part, lorsqu'elle mentionne bien qu'elle n'a jamais été remarquée dans ce pays de naissance et que toutes ses études artistiques se sont effectuées ailleurs. Non plus, jamais exposée dans le Nord de la France malgré tous ses prix et sa consécration internationale. Ainsi, au Musée de Rochechouart, nous avons pu apprécier sa première exposition monographique dans l’hexagone.



Collage photo original à la tapisserie : Laure Prouvost, Work in progress, 2015 Tapisserie 290 x 424 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles

Je note que les images issues des artistes dont la porosité des médiums est manifeste, ne bénéficie d'aucune image capable de restituer l'univers sensoriel des installations. Dans un autre temps, nous avons accès à des images très cliniques d’œuvres, parfois plus impressionnantes que dans "la réalité", assez bien cataloguées. De nos jours, les liaisons organiques entre toutes les réalisations d'un artiste, ou d'un collectif, supportent mal le système rétrograde du catalogue et de son petit écrit journaliste ou d'un critique avisé. Nous pouvons l'observer d'autant plus dans des expositions, dites collectives (où les artistes ne se côtoient pas, en fait) où la parcimonie des réalisations (une par artiste) positionnée côte à côte, rend très difficile l'accès aux univers souvent oniriques et référencés des auteurs. D'où une présence un peu démesurée, des médiateurs, qui se doivent d'expliciter, ce que l'on ne voit pas, laissant tout béotien ne plus pouvoir faire preuve d'imagination. Ce qu'il est appréciable, de toutes les expositions monographiques d'artistes contemporains à Rochechouart, c'est que la médiation n'est pas complètement formée sur les exposants. Nous avons été surpris et enthousiastes de voir une sculpture du designer italien Alessandro Mendini, dans une salle avec fresques d'époque. Nous laissant l'occasion d'expliquer qui est ce créateur. J'avais cette impression que les motifs en gros confettis ressemblaient à ceux que l'on pouvait observer dans ses fauteuils, inspiré du divisionnisme du peintre Signac. Il semblerait que depuis le mois de juillet, aucun autre visiteur n'a admiré ou interrogé cette œuvre. Quelques mètres plus loin, une salle atelier pour les enfants, peut-être, laissée à disposition avec des feuilles, l'occasion d'exercer notre mémoire et nos impressions sur ce que nous avons cru voir.
Donc la prégnance d'un imaginaire fertile se met en marche, de façon plus imprévisible. Pour cette exposition, émulation garantie. À peine sortis, que nous dévalions les fêtes locales et les concerts afin de prolonger la vision inspirée de l'artiste. Aucun programme associé, aventure dans le village. Rencontres d'anglais, de frites et de variétés, de céramiques qui semblaient sorties de la table dressée de Laure Prouvost.

On ira loin de là
vachement loin
On ira loin,
Y en marra de regarder les trains
Laisser le passé nous dépasser
Nos chats, nos chiennes et nos chemins
On ira à LA pour les soldes
Et lécher nos Google phone


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Ma sculpture sans rien faire (photographie © Sonia Marques)

Sec (photographie © Sonia Marques)

Mouillé (photographie © Sonia Marques)

Vase d'Alessandro Mendini installé au Musée Rochechouart  (photographie © Sonia Marques)


Dessins de grands enfants (photographie © Sonia Marques)

Dessins de grands enfants (photographie © Sonia Marques)

Nowhere better than this place (photographie © Sonia Marques)

Inspirations (photographie © Sonia Marques)