L'Enlèvement des Sabines (1574-1580), Florence, Loggia des Lanzi > Sculpture réalisée par Jean Bologne (Giambologna)

L’enlèvement des Sabines est, pendant la mythologie romaine, le moment durant lequel la première génération des hommes de Rome se procure des femmes en les enlevant aux autres villes de la région, notamment aux Sabins. Cette histoire a inspiré de nombreuses œuvres d’art de la Renaissance et de la post-Renaissance, puisqu’elle réunit des exemples propres à montrer le courage et la hardiesse des anciens Romains tout en ayant l’opportunité de dépeindre des personnages à moitié nus et dans une lutte intense et passionnée. On retrouve des sujets artistiques similaires dans l’Antiquité, comme la bataille entre les Lapithes et les Centaures ou celle entre Thésée et les Amazones, ou dans le christianisme, avec le massacre des Innocents.

Selon la Légende, Rome fut fondée en 753 av.J.C. par Romulus et son frère jumeau Rémus, mais ce dernier  est tué lors d’une querelle entre les deux frères. La ville et son enceinte construites, Romulus se proclama roi, créa des lois et une armée. Dans le but d’agrandir la population et sa force guerrière, il accueillit toutes personnes de sexe masculin, hommes libres, proscrits, esclaves qui le désiraient, si bien que très rapidement la ville se trouva en manque de femmes. Romulus, désireux de régler ce problème, envoya des émissaires dans les cités voisines, leur proposant une alliance confortée par des mariages, mais celles-ci refusèrent unanimement cette proposition. Romulus invita alors les populations voisines à assister aux fêtes de Consualia qu’il venait de créer en hommage au dieu Consus, assimilé à Neptune sous son aspect de dieu des chevaux. Au moment où toute l’attention se portait sur les jeux équestres, les jeunes romains surgirent et s’emparèrent des Sabines non mariées dont les plus belles furent amenées aux sénateurs de la ville. Les Sabins, venus non armés, s’enfuirent en maudissant ce peuple qui venait ainsi de violer les lois de l’hospitalité. Romulus se rendit le lendemain auprès des captives les assurant que ce mariage qui leur était imposé les rendra heureuses par l’amour de leur mari romain, les intégrera à la Cité et leur donnera ce que toute femme désire, des enfants. Les cités de Cenina, Crustumérie et d’Antemne dont les filles avaient été enlevées entrèrent en guerre avec Rome mais furent défaites les unes après les autres. Lorsque le roi Sabin, Titus Tatius, après une longue et dissimulée préparation, attaqua Rome, celle-ci fut tout près de succomber, et seule l’intervention des épouses sabines, à présent romaines, se jetant entre leurs maris et leurs pères et frères, mit fin au combat. A la grande joie des Sabines, le conflit se termina par la signature d’un traité créant un seul Etat avec à sa tête Romulus et Titus Tatius.

Pour le philosophe et moraliste Plutarque (45 - 120 ap.J.C.) qui suit ainsi Tite-Live, cet événement marque l’acte fondateur de Rome et son hégémonie sur l’Italie. D’après lui, la tradition pour le mari de porter sa jeune épouse pour franchir le seuil de sa nouvelle demeure est directement liée au souvenir de l’enlèvement des Sabines.

Jean Bologne (né Jehan Boulongne, anciennement Jean de Bologne, Jean Boulogne, italianisé en Giovanni Bologna plus tard contracté en Giambologna), est un sculpteur maniériste d'origine flamande né à Douai Flandre romane en 1529 et mort à Florence le 14 août 1608. C'est lui qui réalisa "L’enlèvement des Sabines".



J'ai grandi avec une copie en marbre de cette sculpture, ramenée d'Italie, par ma mère et posée sur une table, celle-ci fabriquée par mon père, en partie en marbre et en bois. Le socle est noir. La petite table disposée devant la télévision. Je pense que sans avoir vu l'original, j'ai eu bien l'occasion d’observer celle-ci et son mouvement hélicoïdal. À la période de mon adolescence, le sens de cette sculpture m'interrogeait, ces 2 hommes et cette femme qui semblait vouloir toucher le plafond, ou grandir. Je ne savais pas, alors, que j'étudierai dans une école des beaux-arts, celle de Paris, ni même que je serai artiste et que j'enseignerai l'art, d'une toute autre manière, que le maniérisme. Cette œuvre n'a jamais été commentée, ni montrée, ni le contexte de cette période de l'histoire de l'art, lors de mes études, dans l'institution parisienne des beaux-arts, et pour cause, si la misogynie est structurelle à ses formations et directions, cette sculpture ne peut être montrée, le sens est dénié, sinon, plus aucune femme ne viendrait passer le concours, ou alors, celui-ci serait actualisé, aurait beaucoup évolué. De mon côté, cette copie avait présagé quelque chose, de familier, puisque familiale, non loin de la télé. Elle avait annoncé quelque chose, qui ne pouvait s'énoncer. Elle était un motif de l'art, dans un décor contemporain, un signe associé aux médias et à l'information en continu. Ces temps-ci, je suis dans une lecture passionnante d'une recherche précise, celle de Jérôme Deplanche. Il est chercheur en histoire de l’art, spécialisé dans l’art des XVIIe et XVIIIe siècles.

Donc son enseignement, et ses études, bien que dans le même domaine, furent très différentes de ce que j'ai pu expérimenter lors mes activités artistiques. Il a publié un livre (Le ravissement) qui m'a rappelé à cette sculpture familiale de Giambologna. Si personne ne m'avait proposé un point de vue sur le sujet, j'avais eu le temps de consteller des signes, associés à ma prime enfance de l'art et à ma volonté de suivre un autre chemin, que celui des Sabines et de leurs représentations, classiques. Son livre rassemble une recherche sur la représentation du désir sexuel dans les œuvres d'art exprimée à travers l'iconographie du rapt amoureux : enlèvement de Proserpine, enlèvement des Sabines, enlèvement d'Europe ... Mettant en scène les rapports entre les sexes sur un mode à la fois passionné et conflictuel. Ces sujets ont permis aux artistes de déployer leur virtuosité dans la description du mouvement, du muscle et de la fuite contrariée. Dans son étude, est noté que la qualité de victime n'est pas reconnue à la femme enlevée. Son corps ravissant provoque le désir de l'homme, lui enlevant ainsi toute responsabilité dans sa prédation. Le mot ravissement, titre du livre, entre violence et jouissance, raconte l'ambiguïté entretenue par les artistes et l'histoire de l'art, tout ce qui a fabriqué et modelé une forme, des peintures, selon le regard masculin et uniquement selon son désir.

D'ailleurs cette dame à la Licorne, sur cette tapisserie mystérieuse, n'avait-elle pas lancé un message codé : À mon seul désir... resté si secret et pourtant bien affiché, bouleversant toutes ces histoires des enlèvements ?

L’auteur explique « Les représentations d’enlèvement définissent un système entièrement masculin. Ce sont des œuvres d’art créées par des hommes, pour des hommes, et illustrant des récits imaginés par des hommes, pour des hommes. Elles présentent les femmes enlevées de telle sorte que nous sommes associés à la convoitise masculine, nous offrant l’image érotisée et complaisante d’une victime frémissante ». L’auteur raconte comment le « rapt » serait aussi une autre face, désuète, pour parler de viol. L’enlèvement, le ravissement est donc, comme il l’affirme, « une forme de viol ».


Prenant l'exemple du thème de l'enlèvement des Sabines, Lomazzo insiste sur la nécessaire représentation de la résistance des femmes :

 Elles doivent se défendre, mélancoliques et souffrantes, frapper avec leurs poings, faire des gestes vifs, en agitant les jambes, en voulant échapper. Elles doivent aussi mordre, tirer les barbes, crier, implorer humblement leur liberté. Les ravisseurs doivent les tenir dans les bras de diverses façons. Cela ne peut réussir sans montrer des jambes nues, des vêtements déchirés, des bras et des poitrines, et des gestes violents faisant gonfler les seins, tourner les cous et ouvrir les bras. Il y a également de la sueur, des morsures, des griffures, des coups. Tous ces gestes réunis ensemble produisent un agréable spectacle de robustesse et violence.


L'auteur offre ici une description fort détaillée des facteurs qui rendent érotique un enlèvement. Le rapt devient « un dilettosa mostra di violenza ». Cette violence n'est pas seulement une exigence de vraisemblance par rapport au sujet : elle joue le rôle d'amplificateur de la charge érotique en insistant sur l'invasion transgressive qu'elle représente dans la conquête du corps de l'autre.

Soulignons que le texte de Lomazzo parut tout juste un an après le dévoilement de l'Enlèvement d'une Sabine de Giambologna sous la Loggia dei Lanzi à Florence (1583). Dans ce célèbre groupe de marbre qui devint rapidement l'archétype de la représentation d'un enlèvement, la combinaison des mouvements opposés est aussi variée que savante. Il faut tourner autour de l'œuvre pour découvrir les effets ménagés par le sculpteur. Vue depuis l'intérieur de la loggia, on découvre le détail du bassin sensuel de la jeune femme que le Romain presse contre sa poitrine. Le corps-à-corps de l'enlèvement est une sensualité contrainte. Certains artistes décrivent le rapt comme une fusion des êtres : peau contre peau, chairs qui se collent.

Extrait de l'article "Images d'une pulsion. Les représentations d'enlèvement à travers les arts", par Jérôme Delaplanche, Libres cahiers pour la psychanalyse, vol. 25, no. 1, 2012, pp. 151-164.

Cette œuvre réalisée entre 1575 et 1580 dans un seul bloc de marbre de 4m10 de haut devait prouver l’habileté de Giambologna. Le groupe de trois personnages placé, difficulté supplémentaire, sur une base unique doit être regardé sous différents angles. En effet l’œuvre,  réalisée dans un mouvement giratoire s’élevant sur un seul axe en spirale avec des corps à la musculature puissante et des visages expressifs, ne peut être appréciée dans sa totalité que de cette manière.

C'est un groupe de corps nus. Le Sabin, à la barbe abondante, est écrasé entre les jambes puissantes du romain, et le visage effrayé, impuissant, il tend sa main dans un geste implorant. Le ravisseur, la chevelure et la courte barbe bouclées, bien campé sur ses jambes, regarde avec attention sa captive, comme pour s’assurer d’avoir fait le bon choix. La Sabine, aux cheveux bouclés, ceints d’un étroit bandeau, crie son désespoir en tendant vers le ciel sa main ouverte. Elle est étroitement maintenue par les bras de son ravisseur qui la tient fermement par le dos et le bas du corps.

Giambologna était un admirateur de l’œuvre de Michel Ange et de la sculpture hellénistique. Une scène d’enlèvement offre l’opportunité aux sculpteurs de rivaliser avec la statuaire antique et même de la surpasser. Mais représenter dans un seul bloc de marbre et en grandes dimensions des personnages saisis en plein déséquilibre constitue un véritable défi technique et esthétique. Le sculpteur risque de voir sa statue se briser. La réalisation d’une telle œuvre relève de savants calculs sur la répartition des masses et leur équilibre. Le premier artiste à relever ce défi, en 1583, est donc Giambologna, le sculpteur officiel des Médicis, avec L’Enlèvement des Sabines pour la Loggia dei Lanzi à Florence. Un jeune homme y enlève une femme à un autre plus âgé. En forme de spirale, la composition offre de multiples angles de vue sans en privilégier aucun. Sa virtuosité formelle et technique a valu à ce groupe un immense succès.

« Au signal donné, la jeunesse romaine s’élance de toutes parts pour enlever les jeunes filles. » Raconté par l’historien Tite-Live, l’enlèvement des Sabines par les premiers Romains est un récit fondateur de l’histoire de Rome. Afin de former des familles, la première génération de Romains doit se procurer des épouses. Ici, la femme est une prise de guerre. Le fait de la considérer comme un objet, un bien à convoiter, vient d’un choc. Celui de la prise de conscience de la responsabilité des hommes dans la reproduction, racine de la fierté virile. Vers 330 av. J.-C, le philosophe grec Aristote l’explique dans De la Génération des animaux: les hommes possèdent le « pneuma », la puissance créatrice, dans leur sperme. Ce qui laisse au corps féminin le rôle de « contenant ». Cette vision de la femme-objet ne s’est pas éteinte avec l’Antiquité.

Au contraire, les thèmes antiques reviennent en force dans l’art après la Renaissance. Au XVIIe, sous le marbre sculpté par Le Bernin, les femmes sont des proies, comme dans L’Enlèvement de Proserpine. Elles le sont aussi sous le pinceau de Jean-Léon Gérôme, peintre du XIXe, avec sa Phryné devant l’Aréopage: le procès d’une prostituée mise à nue devant une assemblée d’hommes. Au cours du XXe siècle, malgré les mouvements pour l’égalité, cette violence symbolique perdure. Et elle se traduit en actes. Le 21 août 1974, dans les calanques de Marseille, deux femmes belges sont violées par trois hommes. Médiatisé, le procès de cette affaire révèle que la société, toutes sensibilités confondues, semble tolérer ces agissements et met en cause les victimes. « Le fait de porter des jeans moulants, de se parfumer, de se maquiller est-il sans effet? » s’interroge un commentateur classé à gauche, cité dans Et le viol devint un crime de Jean-Yves Le Naour et Catherine Valenti (éd. Vendémiaire). Le procès permet de faire évoluer les mentalités. Mais ce n’est qu’à partir de 1980 que le viol est défini dans le Code pénal comme un crime.

(Extrait de l'article de Anne-Laure Pineau, paru le 8 mars 2018, dans Ça m’intéresse)

Dans ces représentations du désir de l'homme, celui de la femme n'existe pas. Françoise Héritier, nous disait qu'il n'est pas moindre : Il est occulté et redouté.

"On observe toujours une image "duplice" des femmes : elles sont à la fois la vierge folle et la vierge sage. Ce sont des stéréotypes, des instruments de contrôle. Mais il existe aussi un stéréotype masculin dont les répercussions sont désastreuses : celle du mâle à la libido exacerbée, naturellement irrépressible, qui a besoin de corps disponibles pour s'épancher. Tous les hommes ne sont pas ainsi. Dans un autre discours, l'homme est un être de raison capable de se dominer et de résister à l'appel des sens. Il reste que ce discours dominant justifie le port du voile, du hidjab, la clôture des femmes, voire le viol : seule la femme est responsable du désir qu'elle suscite."

Pour exprimer le rapport orienté et hiérarchique entre les sexes, Françoise Héritier parle de la "valence différentielle des sexes". Ce rapport, profondément inscrit dans la structure sociale, a été construit sur la première différence observable, celle du corps des hommes et des femmes. Il s'ensuit que toute pensée de la différence est aussi une classification par doublets, comme on peut le voir dans les catégories cognitives : haut/bas, chaud/froid, sain/malsain, etc. C'est ainsi qu'hommes et femmes partagent des catégories "orientées" pour penser le monde. Or les valeurs masculines sont valorisées et les féminines dévalorisées. Ainsi en Europe, la passivité, assimilée à de la faiblesse, serait féminine tandis que l'activité, associée à la maîtrise du monde, serait masculine. Selon Françoise Héritier, ce rapport émanerait de la volonté de contrôle de la reproduction de la part des hommes, qui ne peuvent pas faire eux-mêmes leurs fils. Les hommes se sont appropriés et ont réparti les femmes entre eux en disposant de leur corps et en les astreignant à la fonction reproductrice.

Je me souvenais, et je glanais, ce que Françoise Héritier, notre anthropologue, ethnologue et féministe française racontait :

"Je ne nie pas le pouvoir des hormones, le fait que les femmes ont la voix douce et une pilosité réduite par exemple. Mais si elles n'avaient pas été culturellement contraintes, la différence de force si souvent évoquée n'aurait pas une telle importance. Le travail de Priscille Touraille, dont la thèse vient d'être publiée aux éditions de la Maison des sciences de l'homme, montre que la différence morphologique de poids et de taille entre homme et femme n'est pas une question de nature mais d'accès à la nourriture. Depuis la préhistoire, les hommes prennent pour eux les protéines, la viande, les graisses, tout ce qui est nécessaire pour fabriquer les os ; tandis que les femmes ont eu accès aux féculents, à ce qui est calorique, qui donne des rondeurs. C'est cette alimentation différentielle qui, au fil des millénaires, a " anormalement " et progressivement produit une sélection dangereuse pour les femmes au moment de l'accouchement. Aujourd'hui, dans les pays occidentaux, où les enfants des deux sexes ont accès à la même nourriture, la différence a tendance à se gommer. Mais il faudra encore des générations avant que les femmes atteignent leur réelle stature."

"Dans la majorité des sociétés, on a pensé que les hommes mettaient l'enfant dans la femme, par le sperme. Les hommes sont à l'origine des enfants et de la société. On trouve cette idée partout : chez Aristote et dans la culture grecque, par exemple, dans la tribu des Samos d'Afrique de l'Ouest, l'actuel Burkina Faso, ou chez les populations indiennes ou asiatiques… Dans certaines cultures, on disait que les ancêtres, petits dieux ou génies, mettaient dans le corps des femmes des graines déjà sexualisées, arrosées ensuite par le sperme de l'homme. Il faut l'intermédiaire masculin, pour que ces graines viennent au monde. On observe des traces de cette manière de penser dans des gravures du XVIe siècle, où l'on voit un corps de femme, habillée d'époque, dans un costume fait de collerettes, avec l'utérus ouvert, et des étagères, où sont rangés des petites filles en vertugadin et des petits garçons en pourpoint… « L'homme met l'enfant dans le corps de la femme » signifiait à leurs yeux que la nature ou les dieux le voulaient. Et cela avec le but de leur faire des fils. L'idée parcourt toute l'histoire de l'humanité : les femmes sont des corps, matrices, matériaux, marmites - métaphore culinaire que l'on retrouve en Afrique ou en Grèce, pour expliquer le rôle de marmite où l'homme fait cuire ce qu'il a de plus précieux, obtenir un descendant. A partir de là s'opère un dangereux glissement de la pensée qui va alors presque de soi : les hommes ont autorité et droit absolu sur le corps des femmes. Les femmes sont vues à la fois comme des cadettes et des enfants. Soumises doublement. On disait, dans beaucoup de sociétés, que les hommes sont aux femmes comme les parents aux enfants, et les aînés aux cadets. Ils sont donc supérieurs et elles sont inférieures. Tout se passe comme cela, avec cette représentation, pour que les hommes puissent avoir un droit sur leur corps."

"Le genre est ce que l'on attend de l'un et l'autre sexe en fonction d'une culture donnée. Cela n'est rien de plus, mais ça marche extrêmement fort. Prenez un exemple qu'on trouve dans les médias, quand on y parle de la place des femmes ou des hommes dans l'entreprise. On annonce qu'il est bien d'embaucher davantage de femmes. Pourquoi ? Parce qu'on apprécie les « qualités féminines » qu'elles apportent au fonctionnement de l'entreprise : l'attention portée au travail des autres, par exemple… La capacité de décider seul ou occuper la place du chef demeure des qualités listées dans l'entreprise comme étant principalement masculine. Si la parité est de principe, le leadership revient toujours à l'homme, perçu comme meilleur pour mener les projets. Or, les qualités réelles, l'homme et la femme les possèdent tous les deux, de manière égale, par le jeu naturel des gènes."

"Je fais le constat historique et anthropologique que le corps des femmes est mis à la disposition des hommes. Et cela, sur l'enchaînement des millénaires, a entraîné un destin. Cette position a perduré. La conséquence culturelle et sociale est terrible : c'est l'impossibilité pour les femmes de décider de ce qu'il advient de leur corps. Tout mon travail sert à mettre au jour comment les femmes sont conçues comme des cadettes. Au mieux des objets à protéger, au pis des objets à exploiter. Non pas des objets comme un vase - encore qu'on dise bien des femmes qu'elles sont parfois « potiches » -, mais je dis bien « objet », en ce sens que les femmes ne sont pas encore, loin de là, les sujets de leur propre vie. Il faudra encore longtemps avant d'y parvenir."

"Dans nos pays à nous, un phénomène reste puissant : l'inégalité d'accès des femmes aux situations de pouvoir. Monter dans l'échelle professionnelle ou politique reste difficile. Il y a là encore beaucoup à faire. Cette injustice et cette inégalité sont parallèles à un système de représentations mentales, système permanent de mépris et de dénigrement. Les stéréotypes sur les femmes sont tenaces : « frivoles », « paresseuses », « fragiles », « menteuses », « coquettes », « imprévisibles », « dénuées du sens de l'orientation, au volant »."

Et puis, je me disais que c'est tout un rapport au pouvoir qui change, et non pas d'égalité. Cette copie de sculpture me fait penser à tout cela, c'est un poids, mais la copie est très légère. Je ne crois pas qu'un monde qui continue à glorifier le pouvoir et l'échelle professionnelle, l'exploitation des uns, des unes, des ressources, soit un monde meilleur, qu'il soit diriger par des femmes ou des hommes. Et puis, je me suis dit, que le droit à la paresse était formidable. Ne dit-on pas de femmes dévouées qui travaillent trop, au bord du burn out, qu'elles sont "faignasses" ? Histoire d'entretenir tout harcèlement ? C'est une rumeur qui confirme le mode du pouvoir et l'exploitation des uns des unes et des autres, les animaux, les organismes... Surtout si ces rumeurs sont relayées par des femmes, c'est que le pouvoir est bien en place, il est confirmé. Il y a celles et ceux qui seraient observateurs-trices et dicteraient leurs lois, celles de la performance, de la prédation, et décideraient que les autres seraient corvéables à merci et toujours traités de faignants, de ratés, celles et ceux qui n'ont pas réussi... Réussi à quoi déjà ?

La paresse de penser est au pouvoir, et chacun, chacune à le pouvoir de changer.
Et là, ont grandi des sujets, près de cette sculpture en copie. Elles ont quitté la destinée des objets et ne seront jamais des marmites.