Extrait de la gravure de Kent Monkman, Struggle For Balance, 2014, Aquatinte sur papier (34x49 cm) Courtesy de l'artiste

Exploration du territoire, en voiture. Après un envol à un festival dédié aux animations célestes, nous voici au Musée départemental d'art contemporain de Rochechouart, en visite de la belle exposition du canadien Kent Monkman : L'artiste en chasseur.
La voiture d'ivoire, ne vole pas, ne brûle pas, mais donne un peu d'ailes dans un ciel bleu et de verts pâturages.
Verdures généreuses et touffues, couchers de soleil impressionnistes abricots.

Gravure de Kent Monkman, Struggle For Balance, 2014, Aquatinte sur papier (34x49 cm) Courtesy de l'artiste

J'ai pu apprécier les aquatintes de Kent Monkman, ses mises en scène jubilatoires et subversives en rapport à l'Histoire officielle du Canada et les Amérindiens lors de la conquête. Travesti autochtone, l'artiste se portraitise et tire des portraits-fantasmes, animaliers. Il joue avec les oublis iconographiques de l'Histoire canadienne. L'homophobie, l'érotisme, les frustrations, les rites ancestraux et le multimédia, la féminité et la virilité, l'hermaphrodisme, la mythologie, l'hybride entre la peau d'ours, la peinture et les projections vidéo, mais aussi la gravure, la bande dessinée, le film muet, l'art critique et cynique de Kent Monkman est festif, enthousiaste, mais attention, c'est subtil et délicat. Comme sa "danse du Berdache", ensorcelante, chorégraphiée pour 5 danseurs, avec une bande son, envoûtante, mélangeant les sources et les références, les époques et les styles, remixée, du Sacre du Printemps de Stravinski, aux chants amérindiens, aux sons technos et tribaux. Le Berdache, homme-femme ou femme-homme incarnant le troisième sexe, a vu sa réputation malmenée par les explorateurs du Nouveau Monde. Kent Monkman se plaît à redéfinir, avec une touche humoristique, les rôles historiquement impartis aux Amérindiens, en évoquant notamment leurs moeurs homosexuelles, attestées par les récits des voyageurs, mais occultées dans l'imagerie du « noble sauvage ». Kent Monkman développe un personnage de drag queen  amérindien, nommé Miss Chief Eagle Testickle, qu'on retrouve dans ses performances et dans ses films. L'attirance interculturelle et son érotisation est valorisée dans ses scénarios extravagants et intrigants. Dans un tipi de luxe pour riche conquérant du Nouveau Monde, Monkman signe une vidéo au style muet, caustique, critiquant le stéréotype de l’autochtone véhiculé abondamment dans le western hollywoodien en proposant une vidéo déjantée, avec une réflexion sur la création artistique et le modèle (comme le nu masculin) Waouh !

Cette exposition "L'artiste en chasseur" s'intègre admirablement bien au château de Rochechouart, dont les murs ont gardé un ensemble de fresques du XVIe siècle retraçant l'histoire d'Hercule, et des scènes de chasse à courre (La salle des chasses). Aussi j'avais déjà visité et admiré la galerie d'Hercule ornée de fresques peintes en grisaille datant du premier quart du XVIe siècle, qui retrace les épisodes de la vie du célèbre héros mythologique. Et avec les aquatintes de Kent Monkman, les dessins dialoguent dans l'imaginaire. Dans cet article, j'ai donc réalisé une sélection de mes dialogues photographiés. Je n'avais pas remarqué lors de ma première visite au Musée, il y a une partie effacée dans les fresques, une qui représente l'Atlas. Oho !

Extraits de la gravure de Kent Monkman, Struggle For Balance, 2014, Aquatinte sur papier (34x49 cm) Courtesy de l'artiste

Extrait de La galerie d'Hercule du Musée de Rochechouart, ornée de fresques peintes en grisaille datant du premier quart du XVIe siècle (Photo : Sonia Marques)

Extrait de La galerie d'Hercule du Musée de Rochechouart, ornée de fresques peintes en grisaille datant du premier quart du XVIe siècle (Photos : Sonia Marques)

Atlas, Surprises ! 

Extrait de La salle des chasses du Musée de Rochechouart : c'est un conteur...

Kent Monkman, The Emergence of a Legend, 2006, 12 x 17 cm, épreuve chromogène., Courtesy de l'artiste

Ayant effectué un petit bout de mes études supérieures au Canada et partageant ma classe avec des "First nation", j'ai pu réaliser une de mes premières expositions dans une galerie (Grunt Galery à Vancouver), en Colombie Britannique, en compagnie de jeunes étudiants artistes de cultures différentes, dont le sujet collectif trouvé ensemble ("Story") questionnait l'identité et les origines. La photographe Sandra Semchuk était ma professeur de photographie en installation et j'ai fourni un travail titanesque (premiers apprentissages de tirages photographique en couleur) pour cette exposition de groupe, dont le flyer était tiré d'une de mes photographies, sous l'eau, en piscine : bleue.
J'ai gardé contact un temps avec ces artistes exposants, dont une amie aux cheveux bleus, américaine, un winnipegien, et une canadienne devenue londonienne. Est resté un ami artiste hollandais devenu berlinois depuis, dont nous échangeons encore nos traversées artistiques et sentimentales, avons déjà exposé ensemble à Berlin (et Vancouver), depuis une vingtaine d'années déjà (merci Skype et les avions charters)...
L'oeuvre que je présentais ("Vancouver lover"), une installation photographique, s'insérait dans cette thématique, mais demeurait subversive quand aux sujets photographiés (un jeune couple dans son exploration libre des territoires, mer, terre, ciel, intérieur, mis à nus, en train de travailler) La presse avait soigneusement évité de relater le sujet. J'étais très inspirée de la vague de photographes plasticiens contemporains, Wolfgang Tillmans et Nan Goldin, pour des raisons différentes. Encore aujourd'hui, ces photographes ont marqué mon regard, sur la lumière, l'idée de nature morte, de biographique dans l'image photographiée et surtout dans une certaine poétique de la précarité, d'une vision intense du moment vécu, de l'amour. "Vancouver lover" présentait des tirages photographiques cartographiés selon des nuances de couleurs et non encadrés de façon classique, mais sous la forme d'une mappemonde sensorielle. L'artiste "au travail" était questionné dans son association libre (que fait la femme du couple associé, lorsqu'elle est elle-même photographe, nageuse, compositrice de son et de vidéo, monteuse de collage ou découvrant ce qu'est un vrai décollage d'avion) Un an après, je formulais mon diplôme de fin d'année d'étude, à l'Ensba de Paris comme une exposition ouverte au public, intitulée "Les grandes vacances". Elle questionnait également le statut de l'artiste et celui des loisirs associés, ou, quand l'artiste au travail est celui ou celle qui transforme sa vie en grandes vacances, ou bien que son travail artistique supprime définitivement toute idée de vacances. Ceci avant l'avènement en France d'Internet, fin des années 90, mais tout était prémisses à ce médium, non déclaré encore d'utilité publique (et surtout pas outil de pratiques artistiques) Des poèmes colorés (futures hypertextes) aux panoramiques de photographies éclatées dans l'espace, comme des fenêtres d'écran, aux vidéos documentaires, au grand clip vidéo mixé de sons syncopés sambistes, jusqu'à l'installation documentaire bien archivée et pédagogique de mes ateliers et cours pour les enfants en arts plastiques (dessins, peintures, multimédia) Une invitation au jury, de ma première démo, avec mon collectif d'artistes (festival off line publiques de nos confections artistiques programmées on line sur nos stations individuelles, et home studio network) quelques jours plus tard, organisée dans un espace alternatif (le grand saut dans l'inconnu... et pour le jury aussi, d'une grande ouverture de nouvelles pratiques, parfois obscures pour les non avertis et initiés, c'est à dire : tous, et dans la poésie écrite de couleur, tels ont été leurs mots : "C'est tellement ouvert !") Une plante verte palmier d'intérieur, des chaussures vertes transparentes, méduses pour aller dans l'eau.... Ce qui explique bien que je suis toujours ce poisson qui nage en eaux libres, mais la tête en l'air, dans les nuages, sans consécration, mais avec beaucoup de projections... à venir. La part d'inachevé (comme As capelas imperfeitas dans la ville de Batalha, au Portugal qui m'ont marquée, pour la vue sur le ciel ouvert) reste importante et projectile.

Revenue de ce périple canadien, mon professeur, historien à l'Ensba de Paris, Serge Gruzinski, m'apprenait alors ce métissage passionnant des images entre colons et colonisés. Cet enseignement trouvait un écho avec mes voyages d'études, mes oeuvres réalisées et mes origines du Sud de l'Europe traversées par les voyages migratoires et des découvertes des grands voyageurs, des inventeurs des cartes, des voyages mentaux des histoires racontées de ma famille et celles réellement traversées, transfrontalières (surtout stigmatisées par leurs photographies, d'où une de mes pièces du diplôme, "Transports d'images" réalisées avec des négatifs de toutes les photographies de voyages familiaux, auteurs confondus, tirés à des formats divers, de la planche contact, aux bandes témoins, aux grands panoramiques de paysages) L'ambition du Google Map, avant sa création, façon artisanale en arts divinatoires bleutés.

Les images et leurs transports : je n'ai jamais autant voyagé que par les images et récits d'aventures transmis par oral, sémionaute d'antan, une façon de retrouver l'idée des voyages immobiles de Gulliver, dans un monde épris de sécurité et de fermeture à toute étrangeté. L'art contemporain me plie à une mémoire sensitive, personnelle, liée à ma pratique et mes productions, comme autant d'étapes d'apprentissages, de lectures du passé.

Voici que je retrouve chez Monkman, quelques échos de mes voyages antérieurs. De façon plus altruiste, il est un clin d'oeil à un art singulier, que je ne connaissais pas, mais qui mérite toute attention : du perfectionnisme dans les détails, du pastiche et de la rigolade costumée.
Et quel clin d'oeil ;.)

Extrait d'une peinture de l'installation de Kent Monkman,  The Collapsing of Time and Space in an Ever-Expanding Universe, 2011 (Photo : Sonia Marques)

Extrait d'une peinture de l'installation de Kent Monkman,  The Collapsing of Time and Space in an Ever-Expanding Universe, 2011 (Photo : Sonia Marques)

L'exposition que j'ai visité à la Maison Rouge à Paris en 2011, My Winnipeg, présentait l'installation de Kent Monkman, The Collapsing of Time and Space in an Ever-Expanding Universe. Au Musée limousin, celle-ci prend toute son ampleur et est impressionnante. Je ne délivre pas ici, l'ensemble des pièces qui la composent, aussi, car elles dépendent de la surprise du parcours des visiteurs de l'exposition, une impression de vivant, d'animé, dans un décor sauvage.

Oubli de la référence de cette peinture de Kent Monkman, en échange voici une de ses citations :
« J’effectue un pillage de l’histoire de la peinture, de la période baroque au romantisme, afin d’étudier et de mettre au défi la subjectivité du regard européen sur les peuples autochtones et le ‘‘Nouveau monde’’. »

Communiqué de l'exposition :

Cet été le musée départemental d’art contemporain de Rochechouart propose la première exposition monographique dans un musée européen de Kent Monkman. Né en 1965, cet artiste cet artiste canadien amérindien d’origine Cree travaille avec une grande variété de médias : il pratique la performance et la vidéo, réalise des installations musicales ou grandeur nature,  revisite l’histoire de la peinture ainsi que les débuts de la photographie. À travers son double fictif, l'excentrique Miss Chief Eagle Testickle, il se réapproprie et détourne une histoire coloniale qui avait occulté les spécificités sociales et culturelles des premières nations amérindiennes au profit d’une œuvre qui, avec humour et poésie, pose la question de la différence.
L’exposition « Kent Monkman. L’artiste en chasseur » souligne cette question des identités et du renversement des pouvoirs au cœur du travail de l’artiste. Elle comprend un ensemble d’une dizaine de peintures, photographies et estampes, ainsi que des films et plusieurs installations dont un diorama. Au château de Rochechouart, l’artiste a investi aussi bien les salles contemporaines du musée que les espaces historiques, dont la tour, ou encore la salle des chasses et ses fresques symboliques du pouvoir seigneurial du XVIe siècle où des objets détournés rappellent cette dimension politique et guerrière atemporelle des images de chasses. Dans la Tour, sous un tipi de cristal les rôles sont inversés : l’explorateur est dorénavant l’indien, le sujet d’étude l’homme occidental. Parodiant les mythes du western, Miss Chief nous rappelle que nous sommes tous, un jour, le folklore de l’autre. Sous les voûtes de bois du Grenier du château, une installation musicale et dansée propose une interprétation contemporaine d'un rituel autochtone traditionnel d’apparition du Berdache, personnage féminin-masculin doté de pouvoirs chamaniques dont l'existence et les mœurs, usuelles pour les premières nations, ont surpris et scandalisé, nombre d'explorateurs de l'Ouest nord-américain, dont le peintre George Catlin.


Un festival de vol... des territoires rapprochés dans l'imaginaire de la chasse (Photographie © Sonia Marques)

Estivol (Photographies © Sonia Marques)

Paysages pour tapisseries (Photographies © Sonia Marques)