J'aperçois en haut d'une colline, par hasard, près d'une rive, de petites chèvres blanches qui me regardent. Mais en me rapprochant, j'hésite, qu'ai-je vu ?
Des biches, des chevreuils ? Des daims ? Des bambis ? Je ne me souviens pas avoir vu le film Bambi des studio Disney qui date des années 40. Bambi n'existe pas, c'est un faon de fiction créé par le romancier Felix Salten (Bambi, l'histoire d'une vie dans les bois, paru en 1923). Puis je vois un tout petit suivre sa mère blanche, et puis ils bondissent et s'en vont. Ai-je rêvé ? À la recherche de ces animaux, ce sont des daims regroupés, et quelques mâles portant de grands bois plats et palmés, que j'aperçois. Mon appareil photo est tout petit, pas le meilleur pour les capter de loin, mais assez suffisant pour me souvenir de cette scène subliminale. Ce sont des daims de la famille des cervidés, ainsi ai-pu les confondre avec des chèvres blanches, mais qu'ai-je vu ? Ils m'ont entrainée plus loin. Entre le chevreuil et le cerf. Leurs pelages sont tachetés de blanc, leurs queues ressemblent à des pinceaux. Je vois des daines, grâce à leurs arrière-train. Si légère et petite, la mère et son petit, j'ai pu les confondre avec des chevreuils. Et son jeune daim était un « faon ».

Ils m'ont vue et me regardent.

Lorsque j'ai appris la danse classique, à l'âge de 6 ans, (ou 5 ?), la professeure était très sévère, et il y avait, parmi toutes les petites danseuses en "tutu" rose, un seul garçon. Il était habillé tout en noir. Cette professeure n'avait d'yeux que pour lui. Elle lui demandait de faire le cheval en cercle, sur le vieux parquet, et nous, les petites grassouillettes aux collants blancs, nous devions le regarder tourner autours de nous. Plus tard, je me suis souvenue de cette scène, car ce petit garçon tout de noir vêtu, ressemblait à un faon, et cette professeure le nommait "fanfan la tulipe". Pourquoi n'était-il pas vêtu d'un "tutu" ? Où avait-il trouvé ces vêtements très près du corps, noirs, et ses chaussons noirs ? Je l'ai interrogé, mais lui, aurait souhaité avoir un "tutu" rose, mais ce n'est pas possible. Je ne comprenais pas pourquoi ? Je ne connaissais pas, à ce moment, la référence au film français. Mais je retenais "fan", comme "faon". Alors que "Fanfan", est un terme dont les mères et les nourrices se servaient en parlant aux enfants, dans les années 30 (Aphérèse d’enfant avec redoublement hypocoristique de la syllabe obtenue) Je trouvais cela "neuneu" déjà enfant, et je n'enviais pas le sort de ce jeune garçon élu, forcé à faire le cheval sous le martinet, cette caresse de cuir, ni faire le trot. Fanfan, Tutu, Neuneu, c'était trop. J'ai arrêté la danse classique et ce n'est que plus tard, que je me suis lancée dans la danse contemporaine, en gardant la souplesse acquise de cette professeure d'antan. Elle nous écrasait les jambes, afin que toutes petites, nous sachions faire le grand écart. Le grand écart, c'est certain, je sais faire.

Souvent, le long de mon parcours, je rencontrais cette typologie de femme, dans les arts, où il y a peu de garçons étudiants et de jeunes hommes et bien plus de filles, de jeunes femmes. Les rares femmes professeures, plus âgées, car le corps enseignant n'était composé que d'hommes (cela n'a pas changé), élisaient un garçon, plus tard, un jeune homme, parmi toutes les filles étudiantes, et le suivaient, comme s'il était ce fanfan, celui qui devait être exposé, l'élu. On pouvait le voir, le fanfan, faire son jeu de piste et recevoir les éloges de ces femmes acariâtres pour les corps féminins et leurs expressions artistiques et mielleuses pour ces jeunes hommes, les observant comme l'on façonne l'idée d'un homme, de ce qu'il exprimera dans la société. Dans les arts appliqués, et dans la mode, on se demande toujours pourquoi les stylistes sont le plus souvent des hommes élus à dessiner des robes pour les femmes. Comment font-ils leurs études ? Parmi des étudiantes, toutes excellentes, mais aucune d'elles n'est aussi bien élue. Dans les arts plastiques, j'observais également le même rituel. C'est qu'il y a un mépris des idées des femmes, et, dans le même temps une envie posée sur leurs corps gracieux et élégants. Dans une société patriarcale, la nôtre, les arts doivent copier le corps des femmes, ce sont des modèles, mais ce sont les idées des hommes qui les façonnent et perçoivent à leurs manière. Ce sont bien les enseignements qui sont conçus sur ce schémas de la captation (castration ?), et du voir. Les écoles sont vieilles et acariâtres. Elles gagneraient à être toutes réformées, sans ces professeures à cravache qui empêchent toute idée nouvelle d'émerger. Et puis, en y pensant, je reste cet enfant, regardant les élus faire leur numéro de piste, sous la pression d'un martinet invisible, car les daims, se protègent. Et finalement, c'est ainsi que la création se réalise, à l'abri des regards mal placés, sans pression.

Sans le savoir au préalable, c'est un parc à daims qui occupe une parcelle communale d'environ 13 ha, dans un parc clôturé, que l'on peu observer une cinquantaine de daims qui évoluent librement. Un sentier longeant le parc permet à chacun d’admirer et se familiariser avec ces animaux. C'est superbe !

Nous avons entendu et dansé sur l'Eyo’nlé Brass Band  (« Réjouissons-nous » en Yoruba) une musique béninoise bien rythmée. J'ai trouvé cela très proche des batucadas brésiliennes, cuivres, chants, rites initiatiques... et fanfare !

Un petit tour dans ce festival joyeux, à travers la campagne limousine, verte, assurément verte et extrêmement chaude, ces temps-ci. Une rencontre surprise à travers le bijou. Claire-Marie Steimetz est une créatrice de bijoux précieux. C'est sur une de ses bagues, un beau "ring" en argent, un grand cercle, que j'échange sur sa formation. Depuis peu, elle a quitté la région parisienne pour vivre à Felletin, une ville que j'ai pu visiter il y a quelques années afin de faire mes recherches sur la tapisserie. D'ailleurs, un cerf tissé, fut l'une de mes découvertes... Ce département était inconnu pour elle, tout comme moi, j'ai appris qu'elle était issue de la région parisienne, et qu'elle avait suivi une formation à l'école Boulle. Je lui racontais que j'avais étudié à l'école Duppéré, aussi l'une des 4 écoles d'arts appliqués de la capitale, mais il y a déjà une trentaine d'années ! Elle me demandait si j'étais toujours dans la mode. Car l'école Duppérré est réputée pour être spécialisée dans la mode. En quelque sorte, je n'ai jamais quitté la mode, mais je m'en suis largement libérée aussi, depuis une réflexion sur les fanfans. Ainsi, cette rencontre est le fruit de connaissances et de reconnaissances du savoir faire. Elle est passée par un CAP, avant l'école Boulle, en section bijouterie (école supérieure des arts appliqués et un lycée des métiers d'art, de l'architecture intérieure et du design) Elle dessine ses modèles au crayon avant de passer à l'ordinateur. Elle m'expliquait qu'elle procédait par impressions, et pour cette bague que j'ai choisie, elle a imprimé sur l'argent des motifs de dentelles, comme de la gravure. J'ai vu qu'elle pouvait utiliser des plumes, du textile. J'aime beaucoup cette bague, pour plusieurs raisons, je procède toujours par rencontre, comme avec les daims. Cela me rappelait le "Magic ring" sur lequel j'ai travaillé et inventé le nom, pour l'école d'art de Limoges et de Toulouse. Je trouve toujours cela étonnant les parcours et, ici, le courage de femmes. Elles s'installent dans des régions inconnues, y enseignent (comme j'ai pu le faire) parfois dans des milieux hostiles, et avec peu de soutien, totalement autonomes. Il peut leurs arriver de rencontrer des acariâtres, très soutenues, mais cela ne les empêche pas de poursuivre leurs routes, en toute indépendance, et aussi de trouver des partenaires, et ici, une cliente, par constellations. Reconnaître ? Ou renaître ? À chaque rencontre.

Cette bague est très simple, minimale. C'est presque une erreur. La forme devait être pensée pour une boucle d'oreille, un cercle et une tige au milieu, puis, après observation Claire-Marie l'a transformée en une bague, assez large. J'ai trouvé qu'un cercle et un demi-cercle étaient des lignes parfaites pour un anneau et aussi, antique. Il me semble que le dessin est important, trouver la ligne. Celle-ci fut adaptée à mon doigt. Et, ce n'est plus une coïncidence, j'avais porté sur l'autre main, une bague, avec un cercle, un ovale en plaqué argent, sans aucun doute, la bague test, avant de trouver la bonne. J'apprécie la générosité de ce cercle, comme un astre, et la finesse de ses impressions. Légèrement incurvée, pas totalement ronde. c'est ce dessin singulier, qui m'a attiré. Ce dessin argenté. Merci pour cette création !

Le cheval en cercle...

Photographies © Sonia Marques / ci-dessus © JD)