En 1964, Massin est amené à travailler sur la Cantatrice Chauve, d’Eugène Ionesco, pour une réédition du texte. Le livre, aujourd’hui épuisé, sera réédité par Gallimard en 2009 dans une édition peu chère, avec un tirage supérieur aux éditions précédentes. La pièce, qui a été créée en 1950 au théâtre des Noctambules devant une salle presque vide, est depuis devenue un succès et se joue sans discontinuer depuis au théâtre de la Huchette. Elle a été traduite et jouée dans toutes les langues, y compris le bengali et le bantou. Massin montre à Ionesco, qu’il ne connaît pas encore, sa maquette dans un café proche du théâtre, presque en catimini. Ionesco laisse carte blanche à Massin et Gallimard; sa seule demande est que la lisibilité du texte soit parfaite. Le livre fini fait 192 pages. Massin travaille avec un photographe abstrait remarquable, Henri Cohen, qui utilise là des effets de seuil au tirage pour éliminer progressivement les demi-teintes. Les photos, assez banales au départ, sont re-photographiées et re-tirées plusieurs fois. Les typographies, imprimées et tirées une première fois en petit format, sont elles aussi re-photographiées, agrandies plusieurs fois, et multipliées, pour donner l’effet de complet délire de la fin de la pièce, où les mots disparaissent derrière le tempo de la phrase. La maquette du livre est une transposition de la mise en scène de la pièce; la typographie utilise les effets de zoom, et marque les effets d’éclairage (par exemple, la typographie est en réserve sur fond noir lorsque la salle s’éteint). Cette édition n’est traduite qu’en anglais, avec trois maquettes différentes pour les éditions française, américaine et anglaise.

(Biographie complète de Robert Massin, graphiste français et typographe, qui nous a quitté il y a quelques jours à 95 ans : ici)

J'avais publié un article sur Paulo Cantos, le portugais en avance sur son temps, du côté du graphisme et de la typographie, inconnu des français.

Et je vois qu'un portugais, Pedro Marques (cela ne s'invente pas !) l'avait rencontré en 2012 Robert Massin le graphiste typographe français à Lisbonne et lui avait demandé s'il connaissait Paulo Cantos : non, d'ailleurs il ne connaissait rien des graphistes portugais.

(Pedro Piedade Marques nasceu em Luanda em 1971. Licenciado em História da Arte pela Faculdade de Letras da Universidade do Porto. Designer gráfico)

Sinon une interview, il y a quelques années qui montre bien à quel point les journaux français (la presse de la gauche) ne comprenaient rien à son travail de graphiste... et la couleur (oh non surtout pas, c'est encore le cas !)

Pour les Mariés de la Tour Eiffel, de Jean Cocteau, en 1966, Massin utilise plus de cent caractères différents. Le livre ne s’est pas fait chez Gallimard, car il est trop cher à fabriquer. C’est Hoëbeke, ami de Massin, qui l’édite. Cinq des musiciens du Groupe des Six ont travaillé à la partition, en 1921. Pour mettre en relief le fouillis de phrases imbriquées du texte surréaliste et la musique atonale, le livre est entièrement imprimé sur des pages de couleurs, 22 couleurs différentes de pages au total. La typographie est faite au Letraset, photocomposée, puis retravaillée à l’informatique sur la nouvelle édition. Les 240 pages ont été composées en douze jours. 1966 est pour Massin une année de très grande créativité. (...) Massin réalise de la typographie expressive. Le concept lui-même a été inventé par l’Américain Goldchak (?) dans les années 30. La « Typographie expressive » est une association loi de 1901 qui édite quelques ouvrages très chers que les éditeurs traditionnels n’éditeraient pas. Le Pierrot Lunaire, par exemple, est vendu sans distributeur ni intermédiaire par « la Typographie expressive », au prix de 90 euros.