Nous étions garés là au numéro 7 : les timorés.

Où sont ces courageux du Cher ? Chère école d'art ? Les indignés, les syndicalistes, les grévistes, les écologistes, les féministes, les anarchistes, les artistes ? Tous ces ISTES ? Ne serait-ce que des bourgeois calfeutrés à Bourges, avec leurs images contre les policiers, pour toutes les ZAD, contre et contre et contre... Mais en fait, nul part, le courage, nul part. Le train train, avec ou sans train, refrain quotidien, zones privilégiées, confort rétro-viseur. Regarder, ne rien dire, ne pas voir, mais la délation... Toujours. L'imprévu est arrivé. Adieux timorés.

Berbères, marocains, algériens, années 50-60-70, broches de nacres et porte-bonheur cœur rose, la vie qui bat et qui s'arrête de battre. À la recherche de l'oasis, dans un désert d'amour et de dunes, aux tortures de sables mouvants et des maladies de mouches. Les gazelles en fuite car les cornes, je me souviens, artistes berruyers et berruyères encornés, qu'un correcteur informatique remplace par serruriers, parce qu'ils ont perdu les clés de la sincérité. Travestir la vérité et inventer des rumeurs, afin de fermer les portes à clés et qu'aucune joie ne souffle sa fantaisie. Aux militaires l'organisation, aux marais, les noyés sur fond d'explosions nostalgiques de guerres jamais déclarées. Le racisme file doux, on ne l'entend pas vous rejeter Cher Bourges, aux rives des silencieux des croches pattes ivres et rougeâtres, mais au trans punk politiquement correct.

Adieux le Cher, bonjour l'Indre. Une visite au hasard : « Je pense donc je suis » de l'artiste Paul Bonnin, à l’école municipale des Beaux-Arts de Châteauroux. Nous quittions Bourges, l'artiste fut diplômé de l'école des serruriers, mais non, des bourgeois, mais non, des cornes, mais non des manipulateurs de wikipédia... Les rois sont nus et les reines se prennent pour la crème des crâneuses en chiant sur les vieux art press. Qu'est-ce qu'ils écrivent mal...

Qui se souvient de lui ? Qui se souvient de moi ? Nous voici réunis par le plus grand des hasards, et celui-ci se nomme René, né une seconde fois. Persévérants, logiques et intelligents, ils sont efficaces, les Renatus. Réfléchis et raisonnables, ils ne prennent pas de décisions à la légère. Cent ans de réflexion. Qu'est-ce que le désert ?

RENATUS

Photographies de l’œuvre "Chaînon manquant" de Paul Bonnin

Photographie de sa documentation

Photographies de l’œuvre "Albinos" de Paul Bonnin

Vue de« l'exposition " Je pense donc je suis" de l'artiste Paul Bonnin, à l’école municipale des Beaux-Arts de Châteauroux

cogito ergo sum

Le vernissage allait se dérouler le soir, pendant que je discutais avec l'artiste, quelques interférences se sont produites, comme autant de bruits et de parasites. Les essais du micro pour la présentation du soir, un ancien enseignant interrompant notre échange, des visiteurs et visiteuses... Cela ne nous a pas empêché de continuer le lien de la conversation. Oui, car comme l'exprime si bien le titre, nous pensons, donc nous sommes. Descartes savait déjà supposer qu'un malin génie pouvait nous empêcher de penser, si nous nous arrêtions à ce que nous percevons, nous entendons, nous répétons :

“Je supposerai donc qu’un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper; je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et toutes les autres choses extérieures , ne sont rien que des illusions et rêverie dont il s’est servi pour tendre des pièges à ma crédulité; je me considérerai moi-même comme n’ayant point de mains, point d’yeux, point de chair , point de sang ; comme n’ayant aucun sens , mais croyant faussement avoir toutes ces choses; je demeurerai obstinément attaché à cette pensée ; et si, par ce moyen, il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement : c’est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur , que, pour puissant et rusé qu’il soit, il ne me pourra jamais rien imposer“

Sans évoquer sa pathologie, l'artiste est atteint de mucopolysaccharidoses, une maladie génétique dégénérative qui le contraint à se déplacer essentiellement en fauteuil roulant, je demandais si je pouvais photographier 2 de ses céramiques et quelles étaient leurs noms. "Chaînon manquant", une bête entre caniche et sirène et "l'Albinos" sont venus me dire bonjour. J'étais loin de savoir que nous aurions pu nous croiser à l'école supérieure des beaux-arts de Bourges, chassé-croisé au milieu de tant de courageux...

Ainsi, de ce périple, et nos échanges, je réfléchissais à la connexion entre la monstruosité et la beauté.

La peur que suscitent ces 2 entités phénoménologiques, le rejet, la haine, la cruauté, la jalousie, l'envie, le dégoût...

Pierre Ancet, (dans son livre : Phénoménologie  des  corps  monstrueux, 2006.) écrit :

Le monstre met en péril la confiance que nous avons placée en la régularité de la forme humaine, cette confiance qui nous empêche d’envisager une déformation trop impressionnante de notre propre corps ou de ceux des autres. La monstruosité va trop loin dans la plasticité du corps pour les capacités de tolérance de l’observateur, il se protège donc en portant ce jugement qui le nie dans son humanité : « c’est un monstre » (quand bien même il est évident pour tout le monde qu’il est un être humain avant tout). La condamnation de l’autre permet à peu de frais de se protéger soi-même contre une trop grande proximité. Sans être dite, cette même idée de monstre peut être suscitée par le grand handicap physique ou le polyhandicap. L’atteinte du visage est tout particulièrement frappante. Mais là encore, nous le nions : dans le discours commun, le monstre n’existe pas, il n’y a que des personnes. Nous sommes tous égaux. N’en parlons plus. Et le silence se substitue à l’effort de verbalisation. La bonne conscience peut elle aussi être redoutable. Elle peut condamner par avance tout effort pour comprendre l’origine des représentations associées au corps monstrueux, pour dévoiler ses propres craintes, ses propres tendances au recul, masquées sous le rappel forcé des principes moraux.


Je pensais à ce qui repousse et attire, et comment repousse-t-on une personne qui nous attire ? J'ai vécu cela, sans comprendre ce que cela signifiait, mais entre la saleté et la sexualité il n'y a qu'un pas, un pas d'un passé que j'ignore et dont j'ai été, un moment, le réceptacle, seul miroir de l'histoire d'une femme qui souffre. Le rejet s'effectue alors à l'insu de la personne qui souffre, elle n'ose s'avouer son désir envers l'autre, et cet autre devient un repoussoir qu'il faut rejeter hors du monde. Cette sorte d'accouchement involontaire ou d'avortement avant que le désir ne s'affiche, permet à la personne souffrante de ne pas ressentir sa souffrance. Et pour s'en convaincre, elle doit convaincre le groupe où elle se manifeste, c'est-à-dire, la communauté même qui avait vécu sans se soucier des vices cachés de la personne souffrante. Pour convaincre, il faut user de la langue de la communauté, il est interdit d'interdire, mais il faut interdire sans le dire, c'est-à-dire : au nom de la liberté d'expression. Priver l'expression du non-dit, c'est avorter du désir, avant qu'il naisse aux yeux de tous. Et comme le désir était déjà là, avant la souffrance, la communauté est témoin du vice, toute la communauté est sommée de se taire. Et par ce seul secret, elle devient communautaire. Taire.

Le  désir  que  cet  être  difforme  pourrait  avoir  pour  moi,  ou
pire, que je pourrais éprouver pour lui, est selon la psychanalyste
Simone  Sausse  l’une  des  grandes  peurs  associée  à  la  figure  du
monstre viable. La sexualité est en effet un lieu où l’étrangeté peut
être attirante (ne serait-ce que par l’étrangeté des organes de l’autre
sexe).  Mais  cette  attirance  pour  l’étrange  doit  rester  cachée.
Qu’elle  appartienne  à  notre  sexualité,  qu’elle  soit  partie  prenante
de  notre  désir,  voici  qui  est  aussi  inavouable  qu’inacceptable.  Et
pourtant, ce qui est repoussant peut aussi attirer, voire séduire.
Voilà  pourquoi  les  images  apparemment  valorisantes  des
portraits  de  famille  deviennent  grâce  aux  monstres  l’envers  exact
de  ce  qu’elles  sont  censées  être :  elles  sont  une  exhibition  de  la
différence. L’image permet de regarder à loisir cette scène étrangement 
inquiétante,  avec  l’excuse  de  valoriser  l’individu  et  son
intégration  sociale  réussie.  Ce  recul  historique  nous  permet  de
réfléchir aux formes contemporaines d’exhibition du handicap. La
frontière  est  ténue  entre  le  voyeurisme  et  le  fait  de  montrer  la
différence dans le but de la rendre acceptable.

(Pierre Ancet)



Ce que je percevais des lâches, c'était leur facultés mentales de la délation. Elle était rapide, et irrévocable, au seul doigt levé. Non pas que tous ne voyaient pas la lune et seulement le doigt, mais qu'ils se pensaient ainsi tous cachés derrière un doigt levé, pointé vers autrui. Cette faculté historique, laissait feutrés et calfeutrés, les uns et les unes et les autres, attendant qu'un doigt se lève et pointe l'ahuri, le désinvolte, le négligeant, le distrait, le rêveur, le paresseux, le naïf, le brut, le figurant, tout ce que l'art nous permet, lorsque l'on est artiste, d'être, afin de créer. Si la création disparaît peu à peu, c'est qu'elle est jugée, elle ne peut plus figurer, elle doit se draper, ne plus se montrer, monstrueuse, si belle et si intelligente, si rusée, que les philistins prirent peur, et rejetèrent ce dont ils n'avaient guère l’appréhension, sensible.

La question de la nature du monstre n'est donc pas à entendre dans un sens métaphysique. Elle n'est pas qu'est-ce que ?, mais plutôt qu'est-ce que c'est que ça ? : ça, cette chose que j'ai sous le regard, ici et maintenant. Elle formule une interrogation pratique qui nous met en quête d'autrui, de cette trace de notre propre corps qui est un constituant fondamental de notre perception. Percevoir autrui, c'est pouvoir se repérer dans son propre corps, ressentir ses actions possibles comme de l'intérieur, d'une manière beaucoup plus profonde que dans une simple projection de soi sur l'autre. Autrui est toujours déjà donné, y compris dans la manière dont nous nous rapportons à notre propre corps. La correspondance entre le corps d'autrui et le mien n'a pas à être constatée : elle est vécue avant d'être constatée. Elle se vit sur le mode d'une correspondance entre ses actions et mes actions possibles (réelles ou imaginaires, puisque je peux sentir cette correspondance en suivant les actes d'un sportif de haut niveau). Dans ce cadre, la forme précise du corps importe moins que l'ensemble des actions possibles . Ainsi Merleau-Ponty ne parle jamais directement de la saisie de la forme corporelle de l'autre dans la Phénoménologie de la perception, mais du corps propre, comme moyen d'appropriation du monde et d'autrui, saisi à travers son action et son dessein plus que sa forme.

Je pensais à cette forme de cet oiseau pataud en terre noire, d'un gris profond que j'ai formé les lendemains d'un incendie qui a mis en péril nos vie. J'apprenais les jours suivants une révélation qui changea ma compréhension, toute une défiance disparue, la lune enfin dévoilée, plus besoin de voir et d'être vue, puisque le précieux fut reconnu. Si la communication se veut sauver les plus faibles et les plus pauvres, si elle revêt le costume du parfait gauchiste, du gilet jaune, ou de l'écharpe rouge, si les filles sont aussi serveuses en boîte de nuits qu'aux directions des écoles d'art, nous sommes bien là devant des incendiaires, d'une volonté qui n'est ni courageuse ni une évolution, mais un masque terrifiant sous la bienséance, une nouvelle vilénie qui n'a d'opportunités que les amertumes d'un passé inassouvis. Ces interdits d'interdire et ces désirs d'importuner l'autre toujours plus, comme si l'autre était l'objet, l'étranger toujours, le monstre à jamais, que l'on montre du doigt, afin qu'il devienne l'immonde, jugé par tous dans un instant de folie pure, de terreur, nous sommes bien là devant un nouveau diktat, qui a tout l'apparence de la liberté, et qui cache les vices les plus vils. Si l'on te nomme le monstre, c'est que les désignants ne savent ni dessiner ni désigner la lune. Si l'on te conspue, aussi vite que l'éclair, sans que tu ne puisses sentir la foudre, c'est que ton corps est si répugnant, si monstrueux et beau, ton intelligence déforme la réalité crasse des désignants. Tu es chosifié, mais tu sais que tu es sujet, qu'il échappe à l'entendement des mortels déjà morts sans avoir été cette feuille sensible où s'imprime le ténu, le temps, le vide, l'ennui et le manque, et que c'est par ton ouverture d'esprit que la liberté de penser passe dans ton corps et ton esprit.

Pourquoi les vielles personnes sont-elles rejetées de notre société ? Pourquoi ces vielles personnes détournent-elles leurs regard ? Pourquoi les jeunes personnes sont-elles violées par notre société ? Pourquoi les jeunes personnes détournent-elles le regard ? Pourquoi le regard disparaît ? Pourquoi ne dit-on plus bonjour ? Pourquoi part-on sans rien dire, ni au revoir ? Parce que seuls les corps parlent et disent adieux, même en fauteuil roulant, parce que seules nos pensées se rejoignent lorsque le même sentiment d'injustice s’égare, lorsque ce même espoir d'être compris se conjugue à l'instant : cela nous regarde.

Renatus, Repose en paix.

Pourquoi alors, la beauté se voile ?

Parce que la bêtise viole. Pourquoi les autorités se cachent derrière les indignés ou les policiers, parce qu'elles rejettent ce qu'elles sont, elles ne pensent plus, elles ne sont plus. Elles ont la fièvre.

La pudeur de se dire au revoir, comme baisser le regard au croisement d'un regard.

Et puis l'humour est arrivé d'un bateau d'Australie...

"Je pouvais me faire cueillir au moindre faut geste au moindre soupir. Il fallait faire très attention à la sécuritate. La sécuritate ramassait tout ce qui bougeait. Je me souviens les agents de la sécuritate de l'époque étaient tout en noir. Ils avaient des lunettes noires, des costumes, des chaussures et des voitures noires. Pour ressembler à l'ombre noire du pouvoir. Le rêve du dictateur de l'époque, c'était d'avoir un agent de la sécuritate par habitant. C'est-à-dire que la moitié de la population va surveiller l'autre moitié. Et vice-versa. Tu as fini de me surveiller, c'est à mon tour. Dans toute dictature, tout citoyen est présumé coupable tant qu'il n'a pas prouvé qu'il est innocent. Ce qui fait que les agents de la sécuritate circulent par millier au milieu de la population et ils ramassent n'importe qui au hasard, des échantillons de citoyens et ils les torturent pour voir s'ils sont innocents. Un gars de mon quartier a été emmené pendant 6 mois. Il a été torturé, comme il était innocent, il a été relâché, 3 jours après ils lui ont envoyé la facture pour rembourser l'électricité qu'il avait consommé durant les séances de… torture. Et en plus de cela il avait remboursé 14 matraques qu'il avait cassé avec son dos. Dans le procès verbal, c'était marqué : Pour détérioration, pour détournement de matériel de l'État à destination collective."

Extrait de Mohamed FELLAG - Un bateau pour l'Australie(spectacle complet)
Mohamed Saïd Fellag, de son vrai nom Muhand Fella, est né le 31 mars 1950 à Azeffoun, Kabylie, en Algérie est un acteur, humoriste et écrivain algérien. En 1991, Babor Australia est créé en kabyle, puis joué en arabe algérien à Paris. Au théâtre de l'Europe en 1992, il est joué alternativement en kabyle et en arabe algérien. Babor Australia, actualisé en Un bateau pour l'Australie en 2002, est basé sur une rumeur, évoquant l'arrivée prochaine à Alger d'un bateau australien supposé emmener des chômeurs pour leur procurer là-bas emploi et logement, qui provoqua une file d'attente devant l'ambassade d'Australie.

*

OPALE A ENVOYÉ SES VŒUX EN AUSTRALIE EN FEU

*

Photographies © Sonia Marques