Madrigal ©  Annael Anelia Pavlova (2015)

"L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux sont trois manières dissemblables de considérer le temps. Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir. L’ennui, par contre, est vécu plutôt au présent : certes l’ennui se réduit souvent à la crainte de s’ennuyer, et cette appréhension, qui fait tout notre ennui, est incontestablement braquée vers le futur ; néanmoins le temps privilégié de l’ennui est bien ce présent de l’expectative qu’un avenir trop éloigné, trop impatiemment attendu a vidé par avance de toute sa valeur : dans cette maladie l’avenir déprécie rétroactivement l’heure présente, alors qu’il devrait l’éclairer de sa lumière. Quant au sérieux, il est une certaine façon raisonnable et générale non pas de vivre le temps, mais de l’envisager dans son ensemble, de prendre en considération la plus longue durée possible. C’est assez dire que si l’aventure se place surtout au point de vue de l’instant, l’ennui et le sérieux considèrent le devenir surtout comme intervalle : c’est le commencement qui est aventureux, mais c’est la continuation qui est, selon les cas, sérieuse ou ennuyeuse. Il s’ensuit naturellement que l’aventure n’est jamais « sérieuse » et qu’elle est à fortiori recherchée comme un antidote de l’ennui. Dans le désert informe, dans l’éternité boursouflée de l’ennui, l’aventure circonscrit ses oasis enchantées et ses jardins clos ; mais elle oppose aussi à la durée totale du sérieux le principe de l’instant. Redevenir sérieux, n’est-ce pas quitter pour la prose amorphe de la vie quotidienne ces épisodes intenses, ces condensations de durée qui forment le laps de temps aventureux ?"

Jankélévitch, L’Aventure, l’ennui, le sérieux, [1963]

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La destinée est du côté de la créativité. La contemplation : vivre une aventure. Dans ce qu'il y a de plus aventureux, ce qui a été une aventure, n'est plus, elle est esthétique, mais ne se vit plus. Alors que vivre l'aventure, ce rapport au temps, est celui de l'imprévisible. Dans ma façon de vivre les évènements, la lucidité, si elle est clarté, pour moi, elle se vit dans l'obscurité et dans l'invisible. C'est une aventure quotidienne que de penser et voir à travers le visible. C'est comme lire les astres. Les étoiles se configurent sans arrêt et l'aventure a un rapport, pour moi à la contemplation. Ainsi, je ne pouvais définir ce que j'invente qu'à travers des phénomènes. La phénoménologie m'intéressait, et dans celui du disparaissant ou de l'apparaissant, je retrouvais un peu, dans ce côté existentiel, ce que Jankélévitch a apporté à travers toutes son œuvre philosophique. Il a été marginalisé, si l'on considère les troupeaux de philosophes les plus lus. Pourtant c'est à travers sa pensée, que je me suis fait un chemin, car elle file si vite que j'ai pu partir à l'aventure en tirant des fils. Concernant le mal, il exprimait bien et assez longuement ses écrits sur ce thème : "Le mal, être insaisissable, intermittent et fugace comme l'intention même qui l'habite, le mal survient sans se faire annoncer, puis disparaît sans laisser de traces , le mal s'approche, s'éloigne, revient , absence présente, il n'a l'air mauvais que de loin, en gros ou dans sa démarche , vu de près et en détail, il est en somme plutôt sympathique , immobilisé dans sa morphologie statique et hypostasiée dans sa structure actuelle, il prend l'air innocent et il apparaît comme un hôte de bonne compagnie. Les stigmates de la méchanceté ne sont pas toujours visibles sur le visage bonasse du bourreau." Cela est éloigné de cette aventure, ce madrigal, dont cet article initiait une trame de pensée, et pourtant, dans mon aventure, ou mes aventures, différentes, il m'est arrivé d'arriver à la morale. Alors que je n'y accordais pas une pensée déterminée. C'est dans un chemin plutôt contemplatif, qu'est arrivé cette morale, car mon chemin fut interrompu. Si ce phénomène demeure insaisissable, sa cartographie dans mon présent, a pu dessiner des points de réflexions qui rejoignaient l'histoire et les histoires de nos sociétés guerrières. La résistance arrive, quand cette aventure est interrompue, si l'on se pose comme aventureuse et non comme l'aventurier qui en fait sa carrière, qui forclôt sa vie comme dans un film d'Indiana Jones. Alors j'ajouterai cette citation qui m'a éloignée de mes aventures, toujours du philosophe Jankélévitch, car elle résonne dans cette interruption : "Si on n’aboutit pas à la morale, ce n’est pas la peine de se réunir ni d’en parler, ni de chanter les louanges de quelqu’un. La morale est donc inséparable du refus, du non, N-O-N, de ces trois lettres. (…) Dans l’ensemble, le langage courant le confirme, la morale, d’accord avec la Résistance, consiste à dire non" Et dans une aventure qui se vit, il se peut qu'un point de rupture arrive, car le consentement n'est pas de mise, ni partagé, et que l'aventure se transforme en mésaventure. Ainsi, ma rencontre avec la résistance et le savoir dire N O N, fut une rencontre avec la morale, dans ce qu'il y a de plus philosophique. Si l'aventureuse est amoureuse, elle ne se souvient ni du premier baiser, ni ne pense au dernier, elle embrasse sa vie comme une aventure, où tout est possible. La créativité serait, dans ce cas, une suite intuitive d'émotions, lunaires, où l'écoute, bien plus que le "voir" et toute cette pulsion scopique du désespoir que l'on a en permanence devant nous, des médias, serait un accès, à cet invisible, toujours au plus profond, et donc, très éloigné du dire aussi, quasi muet. Comment écouter un muet, une muette, je pense aux lapins qui semblent ne pas avoir d'émissions sonores ou si peu, pourtant on peut être à l'écoute, et pourtant cela ne peut être considéré comme une musique ou une mélodie, ou même des cris d'animaux. Dans un silence, je ne peux qu'écouter, car cet instant aventureux me fait pénétrer dans une autre dimension, que je perçois beaucoup mieux que n'importe qu'elle rumeur. Ainsi vont les nuits, ainsi la connexions aux étoiles peut d'aventure filer entre mes cils.