Plus près d'ici, je revisite les peintures d'Eugène Alluaud et les poésies de son ami Maurice Rollinat


Eugène Alluaud (Gilbert-Eugène de son vrai nom) naît à Ribagnac, sur la commune de Saint-Martin-Terressus, dans une famille de porcelainiers et d’amateurs d’art. Son arrière-grand-père dirige la Manufacture royale de porcelaine de Limoges avant de fonder sa propre manufacture et son grand-père, François Alluaud, fonde, en 1816, la fabrique des Casseaux avec ses fils, Victor et Amédée.En 1897, Eugène Alluaud achète une manufacture à Limoges et y produit des pièces monumentales et architecturales qui lui valent de remporter la médaille d’argent à l’Exposition universelle de 1900. Après la faillite de sa manufacture en 1903, il intègre la fabrique de Charles Haviland en tant que chef d’atelier décorateur. En 1919, il met en place une petite manufacture, d’abord à Solignac puis à Limoges, où il produit des pots de luxe destinés à la parfumerie.Mais Eugène Alluaud est un peintre avant tout, entouré dès son plus jeune âge des amitiés de son père, Amédée : Corot, que ce dernier reçoit à plusieurs reprises dans sa demeure de Ribagnac, le collectionneur Adrien Dubouché, les peintres de Crozant, Charles Donzel qui participe à la formation d’Eugène.Eugène Alluaud étudie à l’Académie Julian, notamment dans l’atelier de Bouguereau – le maître de l’académisme et l’organisateur des Salons officiels des années 1880-1890 – avant de parcourir l’Europe et l’Afrique du Nord.Eugène Alluaud découvre Crozant en 1887 et y retourne longuement en 1891. Il y fait construire, face au Puy-Barriou, sa maison, « La Roca », où il s’installe avec sa femme chaque été à partir de 1905 et y accueille de nombreux artistes : Paul Madeline, Léon Detroy, et surtout Armand Guillaumin et le poète Maurice Rollinat.Eugène Alluaud décède le 27 juillet 1947 à Crozant.










C’est à Châteauroux, le 29 décembre 1846, qu’est né Maurice Rollinat. Son père, François Rollinat est avocat, ancien député de l’Indre et ami de George Sand. Marqué par le décès de celui-ci en 1867 et le suicide de son frère, Maurice Rollinat se rend à Paris et commence à écrire et publier des poèmes. Le premier recueil, Les Brandes paru en 1877, décrit l’aspect paisible de la nature berrichonne. C’est à Fresselines, plus précisément à La Pouge, que Maurice Rollinat vient se réfugier après la publication de ses Névroses qui font scandale (1883). L’observation de la nature, la pêche et les longues promenades redonnent au poète un peu de sérénité et d’inspiration, malgré un naturel mélancolique qui ne s’estompe pas. Sa retraite creusoise ne l’empêche pas de rester en contact avec le monde de l’art : c’est à La Pouge, en compagnie de l’actrice Cécile Pouettre, dite de Gournay, qu’il recevra tous ses amis artistes, parisiens comme limousins, faisant de Fresselines un lieu et une étape incontournable de tout séjour creusois. Maurice Rollinat devient vite un personnage incontournable et des plus appréciés de cette vallée de la Creuse, et bien des gens se seront longtemps rappelés de lui, à l’image de l’aquarelliste Joseph Jeannot. Suite au décès de sa compagne, Maurice Rollinat tente à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours, mais Eugène Alluaud, en grand ami, veille sur lui. Le poète décède en 1903 à Ivry, atteint de maladie.

Extraits du poème :

Les rumination, prose d'un solitaire (1904)

A l’insu d’eux-mêmes, les vrais artistes, ces grands effarouchés insociables, ont une telle pudeur dans le travail qu’il leur faut la pleine solitude pour s’y mettre et s’y absorber. Ils sont tellement tout à la fois les fatals, les volontaires et les raisonneurs de leur instinct, qu’ils ne peuvent pas subir d’autres impulsions et influences que celles de leur propre esprit qui, furtivement, et comme en cachette, cherche le sujet, guette l’impression qu’une fois trouvés et couvés, ils étreignent, creusent et brassent avec la même dissimulation, les sentant presque déflorés par le hasard d’une allusion volontaire, et voyant redoubler leur doute angoisseux pour peu qu’on les questionne sur l’actualité de leur labeur : surombrageuses et extrasauvages personnalités, d’une si inexplicable et décevante contradiction, que, plantureux d’imagination quand ils tirent tout d’eux-mêmes, ils seraient incapables d’une collaboration quelconque, et que le fait de leur imposer un sujet suffirait pour aussitôt tarir leur verve et stériliser leur pensée.

On peut avoir beaucoup de sens imaginatifs et intellectuels, voire même le sens commun, mais être totalement dépourvu de sens moral : cela explique pourquoi tant de gens qui, le plus souvent auraient tout intérêt à se taire, attaquent si férocement la vie privée des autres. C’est l’éternelle histoire du bossu qui dit du mal du chameau, du chaudron qui se moque de la poêle. Au fond, il faut toujours plaindre ces produits de la méchante et bête vanité sociale, qui, bilieux indiscrets, médisants impulsifs, si fins voyeurs des tares du prochain et si aveugles à leurs propres misères, sont assurément, pour leur excuse, des abâtardis du cœur et des dégénères de la conscience.

Les gens vulgaires qui sont coutumiers des propos graveleux, les lâchent instinctivement devant n’importe qui, avec une bonne jovialité brutale et sans jamais guetter sur les visages l’impression de leurs paroles. Au contraire, les profonds scélérats de la luxure, intentionnellement toujours, pour tâter et préparer le terrain, ne débitent chatouilleusement leurs savantes obscénités que devant des femmes, de préférence devant des fillettes et des jeunes filles, épiant les rougeurs sur les physionomies, les malaises du regard, les gènes du maintien, et, les savourant, dès qu’ils se produisent, en dégustateurs raffinés de la pudeur confuse ; comme aussi, horriblement désappointés et crevant de dépit, quand, malgré tout leur effort de charme, au lieu d’éveiller la moindre surprise, ils ont reçu, dans un seul coup d’œil, le tranquille désaveu de l’ignorance virginale, ou tout le hautain glacial d’une âme de femme indifférente.

Quand, parmi des personnes de votre connaissance auxquelles vous avez la conscience de n’avoir jamais fait que des politesses, il s’en trouve qui, vous rencontrant, prennent la rue latérale, le sentier d’à côté, se retournent en se mettant à considérer un arbre ou une affiche, celle-ci fût-elle même si décolorément vieille, déchiquetée, râpée, qu’il n’y a plus rien à y lire… tenez-vous le pour dit une bonne fois : si ces gens-là ne sont pas vos débiteurs, vous pouvez être sûr qu’ils sont vos pires envieux, vos plus venimeux ennemis.

A côté du génie cultivé, extra-raffiné, supercivilisé de par tout le savoir et l’acquis de la société que son œuvre reflète et dont elle porte l’estampille, il y a le génie sauvage, resté le fruste volontaire, affranchi délibérément de tout principe et de toute règle, ne s’en rapportant qu’à la profondeur de ses écoutements et questionnements des choses, qu’à la seule bonne foi de ses regards et de ses pensées visionnaires, qu’au cri médité de son instinct encore plus que de son esprit, pour l’évocation du rêve et de la vérité.

    Ce génie-là ne mesure sa puissance que par le degré d’impression qu’il produit sur lui-même, sachant d’ailleurs que sa propre émotion lui vaudra, bon gré mal gré, l’empoignement de tous les autres. Aussi clairvoyant qu’il est doué, aussi conscient qu’il est naturel, il invente et crée de toutes pièces, et tous les sincères sensitifs s’en impressionnent et deviennent ses possédés, s’abandonnant avec des enthousiasmes et des effusions de reconnaissance à une sorte de besoin d’aimer et d’admirer son œuvre, sans se demander pourquoi ni comment ils sont saisis et hantés par elle.

    Il n’est haï, condamné, desservi que par les médiocres, les faiseurs, les appreneurs, par tous les manquants d’originalité naturelle qui savent trop ne pas compenser leur impuissance par la stricte application des seules règles et des seuls procédés de convention.

Vous sachant désintéressé, sentant que vous seriez prodigue pour les autres, la seule chose au monde qui puisse vraiment le plus vous humilier devant vous-même, c’est que les vœux de votre nature et les besoins de votre cœur soient perpétuellement rembarrés et bafoués par l’insuffisance de votre bourse.

Le plus honteux châtiment pour des parents coupables, c’est de se sentir jugés tels par le respectueux silence de leurs enfants.

Le chat, quoi qu’on en dise, est très aimant, mais, comme il est réservé, fier, indépendant et soupçonneux de sa nature, il faut, pour ainsi dire, sortir de lui ses bonnes dispositions à votre égard, les aider, les gagner peu à peu, provoquer l’éveil, la venue de sa sympathie, l’attirer, lui donner le goût, la confiance de vous la retémoigner davantage. Et cela, vous l’obtiendrez par beaucoup de prévenances d’amitié, surtout par une invariable égalité dans les compliments, les caresses, les attentions et les soins. Alors ainsi, vous aurez captivé son humeur, charmé sa suspicion, ensorcelé son naturel. Il aura l’abandon avec vous, il sera content de hanter votre présence ; à sa manière, il vous exprimera ses sentiments à lui, en y mettant aussi bien que tout le velours de ses griffes, tout l’affectueux râpement de sa langue rosette, tout l’exhalé de son cœur, dardé, si bénin, par la claire fixité de ses prunelles magnétiques – si fascinantes quand elles sont vertes ! – par toute la grâce et l’onduleuse douceur de son être discret, vous offrant sa petite âme de jolie bête élastique et mystérieuse.

    Au contraire, il fuira toujours ceux qui lui auront fait un accueil louche, en n’ayant pas l’air de tenir à lui.

    A cet égard, il y a un peu du chat, beaucoup même, chez le concentré timide, à la fois aimant et libre, tendre et ombrageux : jamais le cœur de celui-là ne recommencera son élancement vers vous, non pas même parce que vous l’aurez repoussé par votre abord hautain, sévère, dur ou glacial, mais seulement parce qu’il aura cru voir que vous paraissiez lui rester indifférent ou que vous aviez vaguement l’air de le subir.

L’amour s’aiguise et s’ennoblit, s’exalte et se transfigure par toutes les choses de haute et fine cérébralité, par le mystique et le religieux, la musique, la poésie, la littérature, par l’art sous toutes ses formes, mais, à la condition – dans les délais que les tempéraments lui assignent – d’aboutir à sa loi naturelle qui est, en même temps que l’union des cœurs et des esprits, le plein accomplissement du désir de ces deux corps avides l’un de l’autre, qui se cherchent pour se mêler et se fondre dans le crispé de leurs caresses et l’épanouissement de leurs étreintes ; sinon l’amour se ronge sur place, en dépit de ses pâmoisons d’idéal et de ses transports d’intellectualité. A s’être tellement refusé d’être humain, à jamais il se pleure dans la tristesse ou se maudit dans la démence.