La place


Il y a quelque chose de très important qu'il faut que je place, ce sera ici, dans mon blog, puisque c'est une place.
Il est 4H28, les premiers oiseaux chantent.
Mon nom est utilisé, je peux ne pas être informée, une histoire et des engagements artistiques peuvent ici ou là se raconter,
à ma place.
Parce que l'on ne me donne pas la place, parce que l'on prend ma place.
Reprendre sa place parfois n'est pas possible parce qu'elle est perdue.
Physiquement, elle peut être perdue, mais spirituellement jamais.

1999-2019 : Il y a vingt ans.

  

Photographies © Sonia Marques (tirages en noir et blanc)
J'avais une vingtaine d'année, je dansais et réalisais des photographies en studio, je les tirais dans mon labo que je m'étais acheté et dont j'avais appris seule à réaliser des tirages à la lampe rouge à la cave. Je développais un travail artistique avec des objets (des ressorts, des éponges et une pomme de terre, que j'ai fait pourrir, suspendue à un élastique et avec laquelle je dansais.
Oiseau phénix.


C'est un long cheminement. Lorsque j'ai travaillé en groupe et que j'avais ce souhait d'inviter des personnes à travailler avec moi, des années 80 à 90, les noms, les choses, les idées ne sont pas apparues d'un coup, il n'y a eu aucune immédiateté, et aucune stratégie, de ma part. Le groupe que nous avions nommé Téléférique, avec mon conjoint Étienne Cliquet, en 1999, était issu de l'expérimentation des écoles d'art en France, mais aussi, de notre capacité à être solidaire. C'était tout de même un moment où nous n'avions pas d'argent, et où nous n'en réclamions pas tant que cela, mais où les échanges créatifs, à Paris, étaient féconds. Peut-être est-ce dû à notre jeunesse et des jeunes de vingt ans, aujourd'hui pourraient relater aussi d'une vigoureuse motivation, ce désir fougueux de la création, à deux, à plusieurs. Peut-être. Tous deux nous avions successivement été diplômés des mêmes écoles d'arts appliqués et des beaux-arts, et nous nous sommes rencontrés exactement lorsque je finissais mon diplôme supérieur des arts appliqués de Duperré, plusieurs piques-niques favorisaient les échanges et La Villette avait cette programmation d'un festival en plein air (déjà des grands écrans) . Étienne était déjà diplômé depuis 1 an et ne travaillait pas. L'été, j'ai aussitôt été sélectionnée dans un atelier en banlieue, pour travailler dans le design, pour la maison d'Inès de la Fressange sous la direction artistique d'Alexis De La Falaise. C'est cet été à cette période qu'Étienne m'a proposé plusieurs moments festivaliers, le soir, en plein air, après mes différentes péripéties de femme active. Cette année, j'ai successivement travaillé dans différents lieux et avec différentes personnes, déjà. J'ai pris des cours de danse contemporaine à la Maison du Théâtre et de la danse à Épinay-sur-Seine, avec Ingrid Keusemann, alors chorégraphe allemande. Je fus l'une de ses danseuses, mais surtout sa vidéaste, je capturais ses projets, ses solos, dans différents lieux à Paris, début des années 90. Puis, je suis devenue sa scénographe, pour un spectacle où elle dansait avec 2 autres danseurs. Je fus sculpteure, sa pièce se nommait "Uneben" (qui exprimait un sol pas égal) et, dans le jardin de mes parents, j'ai sculpté du plâtre, des nuages, des socles à l'aide poubelles énormes que je moulais puis que je taillais. Mon père m'apprenait à y mélanger des billes de polystyrène afin que ce soit léger. Je réalisais des casques, des cailloux, blancs et gris. J'étais très productive, dehors en hiver, il faisait très froid. C'était un long travail, puis la MTD m'a prêté un lieu afin que je termine mes pièces. Je n'étais pas payée. Pour la maison d'Inès de la Fressange pour laquelle j'ai dessiné une bonne partie des meubles, durant 3 mois d'été, je n'étais pas payée non plus. Je faisais partie de 7 ou 8 designers, choisis dans les écoles d'art de design parisiennes, les meilleurs de cette année. Pas mal de choses à relater. C'est très important. On est obligé d'arrêter lorsque l'on ne peut pas payer un loyer, moi j'habitais chez mes parents et empruntais leur voiture, mais je ne pouvais pas continuer non plus ainsi. Le projet a coulé, chaque designer, toutes de jeunes femmes douées, nous sommes reparties ailleurs, chacune. Le seul avantage c'est que nous travaillions dans un atelier immense et nous avions carte blanche. J'ai gardé de bons souvenirs de nous toutes, avec nos têtes pensantes, si jeunes et pleines de talents. Alexis était un bon gardien, avec une expérience dans les métiers de la mode, il était architecte, décorateur, il ne racontait pas trop son passé. Il nous apprenait aussi son métier. J'aimais déjà travailler en groupe.
Puis le spectacle de danse d'Ingrid a été sélectionné pour les plates-formes de Seine-Saint-Denis (un beau prix)
Je sortais avec Étienne et je travaillais tout le temps, les journées, à y penser, mon rythme était assez dingue. Lui, il ne travaillait pas, dessinait chez lui, était aidé par ses parents et il a eu ce projet de concourir à l'école des beaux-arts de Paris. Je donnais des cours aussi, chaque semaine à des enfants, dans un atelier d'arts plastiques à Eaubonne (et ce durant 5 années) Je réalisais des expositions de mes cours, un documentaire, des livrets, des éditions, toutes sortes de découpages et pliages, et aussi des projections, des diaporamas, de grands dessins dont les enfants étaient les auteurs. Je les emmenais à Paris, visiter des expositions très actuelles. J'avais un beau succès auprès des parents et de l'atelier. Je faisais beaucoup de trajet.
J'étais plutôt heureuse. Étienne habitait à Paris dans un petit studio très modeste et quasi nu, du 10e arrondissement. Moi j'habitais chez mes parents dans le 93, dans une maison traversée par des voyages et des images, des photographies, un tas de trucs. Je circulais beaucoup, entre le Nord, la capitale, c'était épuisant. Nous arpentions tout le quartier du 10e, 11e, 20e à pieds, tant de dialogues et d'idées partagées. Les attentats du Bataclan, m'ont littéralement secoués, c'était tous ces lieux que je connaissais, j'ai été bloquée de mon dos durant 1 semaine. Puis il réussi le concours de l'école des beaux-arts. Et une nouvelle partie, ou un nouveau ralentissement avant une vie active s'est installée très lentement. De nouveau étudiant.
Je n'ai jamais pu avoir un logement, c'était déjà trop coûteux, même à cette époque. J'ai visité des tas d'espaces, à Saint-Denis, mais, je ne gagnais pas assez pour me loger, avec mon maigre salaire de mes cours d'arts plastiques pour enfants, puisque de toutes mes participations aux entreprises, je n'étais guère rémunérée, tout en développant de véritables travaux d'envergure et reconnus, pour les entreprises. Et puis, je souhaitais encore sculpter mais je n'avais pas d'atelier. Rien n'était fait pour qu'une personne de ma banlieue après un bac+4 en art puisse avoir un atelier pour continuer sa pratique. Durant 1 année, j'allais parfois voir Étienne dans sa nouvelle école, elle m'apparaissait comme un bateau abandonné, une ruine, mais c'était beau. Et puis j'ai décidé de passer le concours, je l'ai eu, et j'ai intégré l'école, dans un atelier que j'ai choisi. J'avais enfin un lieu. Mais cela n'a pas été aussi simple, je me suis fait piquer tout mon matériel, donc je n'ai plus trop travaillé à l'école, et puis j'ai misé sur la dématérialisation, moi qui était entrée dans cette école pour peindre, avec des cartons à dessins plein de nus et d'expériences de danse, je ne mettrais plus jamais les pieds dans un seul atelier de peinture. Les professeurs, des hommes étaient méprisants, misogynes, et violents, je voyais des jeunes femmes pleurer et redescendre des marches des greniers, comme si elles étaient redevenues des petites filles. C'était comme un autre espace-temps, une autre époque, pour moi. Je venais de la banlieue Nord, et j'avais déjà fait mille choses incroyables, je n'étais plus une petite fille.
Bref, nous étions réunis dans une école, nous avions repris nos études, et nous avions déjà tout deux un passé chacun d'études supérieures. Mes parents m'avaient dit : nous ne t'aiderons pas pour tes études. Mon père n'avait vraiment pas compris pourquoi je reprenais des études, car il estimait que je pouvais enfin travailler, après tant d'études. Oui et non, enfin j'ai poursuivi les études, c'était comme une nouvelle chance, souffler un peu. Nous n'étions donc pas des débutants, et nous avions un rapport plus simple avec les professeurs et artistes de cette école. Mais nous nous posions beaucoup de questions sur ces formations. Moi qui était déjà enseignante, je voyais bien que cela clochait. J'ai engagé Étienne à apprendre à se servir d'un ordinateur, il rechignait. Je lui ai proposé de participer aux cours d'informatique. Grâce à son ami, il s'y est mis. Pour ma part, je savais déjà me servir d'un ordinateur, ma mère en avait acquis un, familial, et c'était très rare. Je réalisais pas mal de choses et en dehors des CV et autres lettres, je réalisais des œuvres artistiques avec cet ordinateur. Internet n'existait pas, en France.
Étienne est devenu complètement accroc à ces nouveaux outils qu'il avait vivement critiqué, famille de gauche et comme pas mal de profs à l'école, et d'artistes, chefs d'atelier, personne n'y voyait un intérêt artistique, il fallait plutôt se battre pour démontrer que c'était un outil comme un autre pour créer. Et donc la question de la démonstration a pris tout son sens dans cet effort pédagogique et magistral. Ce qui était considéré comme invisible allait, avec nous devenir hypervisible, plus grand que soi.
Je dis tout cela car c'est important pour la suite. J'étais plutôt moteur, mais de l'extérieur, j'étais prise pour une femme, donc pas un moteur. Les jeunes femmes, mêmes aux beaux-arts n'avaient pas vraiment de place, ni d'idées, sauf celles des hommes, des profs, des référents, des artistes hommes. C'était des poulettes, je les voyais comme des poules, séduire, séduisantes, détruites.
Nous échangions beaucoup, je partageais toutes mes idées, c'est une époque où je ne me posais pas de question de genre, j'étais comme un homme parmi les hommes, et j'avais un tas d'idée que je partageais, et j'avais un tas d'amis. Je ne voyais aucune différence, ni désagrément à être une femme. Il faut dire que j'avais tout un parcours en banlieue Nord et nous étions, les enfants, les filles, les femmes, des bonhommes. Nous avions été élevées comme des garçons, d'abord pour survivre, mais aussi, car la banlieue est un espace social très émancipateur, enfin, à cette époque, métissé et sans codes culturels dominants, enfin, à cette époque. Le voile n'existait pas.
Entre temps nous sommes partis faire des études à Vancouver, au Canada. Là encore dans chacun une école différente. Étienne était l'élève des conceptuels, et moi pas du tout, j'avais ma petite idée, ma résistance bien à moi. À Vancouver, j'ai beaucoup appris de cette liberté et j'ai vu, de loin, le tout petit, petit milieu parisien, étriqué. C'est là où j'ai découvert des femmes artistes professeures, dans tous les domaines. Il n'y avait pas ce côté, si tu enseignes tu dois afficher que tu es contre les hommes et que tu es féministe, ce qui était assez insupportable à Paris. Elles étaient complètement libérées d'un gros poids, elles réalisaient tant de choses et n'étaient pas jalouses des jeunes étudiantes, cela changeait tout, on pouvait vraiment bosser ensemble et les hommes n'avaient pas peur de travailler avec elles. Nous avions réalisé un belle exposition de groupe en photographie. J'étais expérimentale et en même temps, déjà, la technique m'intéressait fortement (vidéo, ordinateur, son, installation) mais aussi la danse et la musique, puis le son, bref, on peut dire que la pluridisciplinarité, entre science et art me poussait à ne jamais m'inscrire dans un champ. Pourtant, cela n'était pas du mixage. Si je devais apprendre à composer le son, je le faisais très sérieusement et durant des années, de même pour la danse, de même pour le dessin, et l'écriture.
Je pensais que les œuvres qui m'intéressaient le plus n'étaient jamais sélectionnées par les artistes professeurs ou n'étaient jamais remarquées. C'est que un certain art dominant prenait tout l'espace et créait des exclusions. Je décidais donc de méditer sur ces aspects là et j'imaginais que je pouvais, moi, avoir un regard critique sur ce sujet.
Étienne a passé son diplôme, sans le savoir, il débutait des expérimentations sur le papier, et ses pliages, plus tard, je l'engagerai à poursuivre ce chemin du papier plié. Il avait déjà ce sens du tout petit, et souffrait de ne pas pouvoir faire aussi grand que les autres. Pourtant l'art peut être minuscule, il le comprendra grâce à la programmation ou les micro-pliages sur l'eau. Évidemment j'avais déjà un regard et j'accompagnais mon conjoint et mes amis, je les poussais plus loin. Puis, nous commencions à vouloir faire quelque chose ensemble, mais organiser des évènements, car nous n'avions pas d'espace pour présenter nos travaux et nous remarquions que c'était le principal obstacle, à Paris. Étienne s'enfermait dans son petit studio et ne quittait plus son ordinateur lui-même qui s'enfermait dans un placard. Il avait copié l'idée de ma mère et s'était acheté un placard où l'on pouvait mettre un ordinateur. Mais dans son studio c'était un monolithe qui prenait toute la place.

Nous avions déjà expérimenté des réalisations communes : EDF-SDF > une performance sur les quais de Seine et Optic Valentine, tout un programme multimédia. À Vancouver, nous avions exposé ensemble, et c'était notre première exposition d'importance. Étienne était toujours dans le petit et l'outil (les K7 audio) et moi déjà dans l'image multipliée, la photographie, avec l'exposition insolite d'un couple au travail et à la maison, un mandala organisé par couleur qui prenait déjà tout l'espace. Des amis rencontrés là-bas et des liens d'amitié poursuivis, pour ma part, ont fait naître de nouvelles formes d'amitié et d'art, qui ont été profitables pour Étienne ensuite. Il n'avait pas gardé d'amitié, les conceptuels, c'est pas toujours évident.

La place.

Puis il a trouvé, en partageant ses apprentissages avec des informaticiens que nous avions rencontrés, le mode FTP, File Transfert Prtotocol, ce qui était très différent du HTTP. Cela me donnait l'idée de transfert et de téléchargement d’œuvres comme un Téléférique et ses cabines. C'est ainsi qu'est venu le principe même du téléchargement d’œuvre d'art. Et nous avions fait un séjour à la montagne, c'est là que le nom de Téléférique était apparu. Un mélange technique, à mettre en place sur un serveur, nous avions utilisé un espace dédié encore vacant, avec l'informaticien de l'école des beaux-arts de Paris, avec lequel, Étienne avait un bon contact. Tout s'est développé à partir de cet espace. Plus tard nous avons tout migré lors de notre construction d'un serveur. Je dis "notre", mais c'est la rencontre avec Makoto Yoshihara qui a accéléré les choses, vers plus de mystère, et d'exotisme, dans le sens que nous avons beaucoup appris, tous ensemble, des mystères de ce qu'il se passe derrière l'écran.

J'ai rencontré Makoto à l'espace Gentilly, celui de l'artiste Hosoki Yoshinori, il faisait chez lui des rencontres franco-japonaises et Makoto, que nous connaissions car il était diplômé de l'école des beaux-arts de Paris, était également formateur en son. Il apprenait aux étudiants, assistant Olivier Michon, à se servir d'ordinateurs. Moi aussi j'ai été formée dans cette école à la composition sonore, pas par Makoto d'ailleurs, mais par Katya Bonnenfant. On était une bande de découvreurs et les professeurs et artistes, chefs d'atelier, nous prenaient comme défricheurs et formateurs pour les autres étudiants. Il y avait Aki Ikemura, la compagne de Makoto, dont j'appréciais les réalisations également. En fait nous étions tous initiés par le numérique, et nous étions tous devenus des passionnés. Moi j'étais déjà vidéaste, c'était rare dans cette école, une femme, et je réalisais des projections de mes vidéos. Nous avions connu l'analogique et le passage au numérique. Nous avions été formés par du "très chaud" avec la bande magnétique, le film, le grain et nous allions être formés par ce que tous les techniciens craignaient : le froid, métallique, sans âme, ce qui allait faire perdre le grain, le sensible. Tout cela ne fut pas aussi destructeur, mais quand même, l'intelligence artificielle, nous y étions déjà. J'exposais déjà dans une galerie à Paris dans le Marais, suite à ma rencontre avec Francis Fichot, le conjoint de Matali Crasset, la designer (pas encore) très connue. Ils avaient découvert mon travail lors de leur venue à l'école des beaux-arts de Paris, et j'étais l'une des seules à m'être investie. Rien n'était jamais organisé pour les portes ouvertes (cela a bien changé) les artistes n'étaient jamais présents dans l'école, l'école était abandonnée et personne ne venait la visiter, ni même les étudiants, au final. Matali avait adoré mon travail et avait dit que tout était si glauque dans cette école, et n'avait vu que mon travail d'intéressant de vraiment très actuel. J'avais du mal à y croire, mais elle avait plus de distance que moi sur ce sujet. Je présentais des brassard sportifs avec de grosses icônes informatiques dessinées et cela se nommait "la salle informatique". Une grande photographie avait remplacé les ordinateurs lors d'un déménagement, et s'étaient installés des amis, avec chacun un brassard différent. L'un avait la souris, l'autre le papier, une autre une imprimante, un autre une disquette et tous formaient, par liens (spirituels) un système informatique. Quelque part, le groupe Téléférique était là. Et moi, déjà, je montrais que l'humain était plus important que le système informatique et les liens qu'il pouvait opérer, de non visible. J'ai travaillé pour Matali sur différents projets. Elle m'a invité à plusieurs reprises. Je découvrais, en même temps, la vie privée d'un couple qui s'engageait complètement dans cet avènement qu'est devenu le design et qui a pris une importance assez... trop. Matali et Francis ayant appris plus tard que je concourrais pour enseigner en école d'art, ne trouvaient pas cela très bien, étant données mes capacités, et aussi, ils estimaient que ces écoles étaient perdues, que c'était un trop grand sacrifice d'y enseigner, de devenir fonctionnaire, dans ce pays. Je n'avais pas assez de distance, un peu comme mon père qui me disait, non vaut mieux pas, j'ai continué ma route. j'avais tout simplement quelque chose à réaliser, je faisais de la recherche pédagogique et j'aimais cela.

De toutes mes réalisations, je n'étais jamais jamais payée, sauf dans l'enseignement. Ce que je croyais au début, mais à la longue, non je n'étais pas vraiment payée. C'était comme si c'était normal, les artistes n'étaient jamais payés pour ce qu'ils montraient, exposaient pour d'autres, et les enseignants en art, devaient aussi se taire sur leur condition de travail. Car, la culture était principalement bourgeoise, et les étudiants en art étaient fils et filles de bourgeois, avait un peu d'argent pour vivre de leur passion, c'était un peu parfois les fous de la famille qui allaient aux beaux-arts passer parfois 7 à 8 années d'études à glander, pour éviter la psychiatrie, ou bien les jeunes filles pour lesquelles il fallait apprendre à décorer la baraque, bref je n'étais pas du tout dans cette culture là, mais je m'en apercevrais bien plus tard. Dès que mes études se terminaient, je travaillais, j'étais active, et même en étudiant. J'appris bien plus tard, par une amie, que toutes les femmes me voyaient comme quelqu'un de bizarre qui travaille de suite après ses études, alors qu'aucune ne le faisait. Elles passaient au moins 10 années "libres" à faire ce qu'elles voulaient. C'est ce que j'ai appris avec étonnement, d'être vu comme un bolide qui voulait absolument travailler. Et bien, c'est que je n'avais ni les moyens d'attendre qu'un prince charmant me paye mes robes de soirée, ni mes parents n'avaient eu ce souhait de m'offrir un petit confort de fainéante (que j'aurai volontiers accepté en revanche) C'était plutôt moi, le prince charmant, ou chevalier. J'aimais apprendre. C'est bien plus tard que j'ai appris à ne rien faire.

"libres" à faire ce qu'elles voulaient... mais entretenues. Aujourd'hui, de ces femmes, aucune n'est artiste, mais très certainement, libre de faire ce qu'elles veulent. Car, c'est le temps qui nous l'apprend, un, une artiste, n'est pas libre de son temps, ni libre dans l'absolu. Quand on a pas l'art en tête, je pense que l'on est bien plus libre. Les artistes sont très peureux de ne pas faire d'art, ou de faire autre chose, sans aucun arrière plan artistique. Je trouve cela de plus en plus merveilleux, de ne pas faire de l'art "tout le temps", "toute sa vie". D'apprendre à se libérer des diktats institutionnels et de cette vision patrimonialo-patriarcalo-conceptualo-mégalo-lo, pas très respirable.

Makoto, à Gentilly présentait une exposition solo, avec plusieurs installations sonores que j'ai trouvées magiques. J'ai beaucoup apprécié son travail. Nous étions, avec Étienne en train de penser à Téléférique et avions déjà une programmation, des amis qui se lançaient avec nous dans cette aventure… folle. J'ai convaincu Étienne de demander à Makoto s'il voulait faire partie du projet. Non seulement il a bien voulu, mais surtout, il s'est investi, en tant qu'artiste, auteur, programmeur, et tant d'autres qualités. Pour moi, un autre pays s'ouvrait : le Japon. Mais c'était aussi une appréhension des outils très différents. Les japonais étaient bien plus en avance que nous et ne bavardaient pas sans cesse comme les français le font, ils ont un avis sur tout, et ont l'art du commentaire, inutile, de la paraphrase.
Il avait créé des programmes sonores, et il avait disposé plein d'instruments de musique coloré, afin que chacun puisse s'en saisir et faire un son, qui se trouvait transformé en direct. Au sous-sol, juste une ampoule allumée, la nuit, le noir, et aussi un son angoissant. Je voyais que Makoto avait quelque chose de profondément enfoui, et que se révélait au-dessus quelque chose de très joyeux et enfantin. Je pourrai décrire aussi plusieurs autres projets, ceux de Robin, d'Étienne, de Guillaume, chacun très spécifique. Il est vrai, que ces jeunes hommes avaient quelques difficultés dans l'analyse de leur production, je posais quelques mots, je questionnais les formes et couleurs, mais je n'allais pas jusqu'aux référents, et pourtant, dans l'histoire de l'art, il y en avait. Pas du tout les références qui étaient sans arrêt énoncées, hélas.

Ce serait très long à raconter, mais nous avons au fur et à mesure rencontrer nos invités ainsi. En fait j'aimais ce que nous faisions, et chacune des singularités, parce qu'elles m'étaient totalement étrangères. Pour moi, c'était un saut, chaque jour, dans la rencontre avec l'autre, et donc, j'ai peaufiné cette capacité à préciser mon regard et à ne pas me satisfaire des attendus. Je ne trouvais pourtant là, rien de spectaculaire ou de génial à nos investigations, j'étais juste bien à ma place. Mais j'ai été déplacée, c'est le rôle social qui m'a déplacé, je ne pensais pas avoir un rôle social aussi déterminé que celui de la négation.
Ce qui arriva, c'est que sans le prévoir ni comprendre l'impact que cela allait avoir, je devenais la seule femme du groupe.

De plus en plus, la place du chef est venu parasiter notre compagnonnage si subtil, et bienveillant. Étienne a souhaité avoir cette place du chef, et c'était contraire à ce qu'il prétendait à chaque fois montrer du collectif. Il y avait une contradiction très forte qui s'est installée, pour ne pas dire, qui préfigurait la future dissolution du groupe.
Étienne était entré en rivalité avec moi, et pour un tas de choses, d'affaires privées et publiques, matérielles même. De mon point de vue, les oppositions étaient clairement artistiques et intellectuelles. Cela divergeait, mais je ne pouvais jamais mettre les justes mots sur quelque chose qui dépassait les mots. Mon regard visionnait le groupe.

Plus tard, j'ai créé une île en cachette, plus tard je me suis émancipée, mais sans moi, le groupe n'a pas tenu. Cette île a été, pour moi, le plus beau projet (conceptuel) radical et inédit.
Le groupe devenait un peu comme la fausse démocratie, et j'étais dans l'obligation de devenir séparatiste, pour préserver l'écologie, la bioéthique, enfin, la sève même, spirituelle, qui faisait la force des apparitions.

Les médias interrogeaient Étienne et tous, nous passions au second plan, et il tenait à poser conceptuellement ses idées, au nom de tous, ce qui nous mettait dans l'embarras, mais arrangeait bien ceux qui était plus du côté de l'informatique, car la culture artistique était alors déniée. D'ailleurs Étienne mettait un point d'honneur à supprimer toute idée d'auteur, en laissant présager que le collectif, le commun passait avant l'individu, tout en distillant l'idée qu'il en était le chef. Je découvrais là ce qu'était un parti communiste, je n'y connaissais rien. C'est à ce moment que j'ai compris l'importance de la place de l'auteur, et ici l'auteure. La signature est très importante.
Qui parle ? D'où l'on parle ? L'histoire devenait très importante et je voyais comment on pouvait écraser l'histoire pour éliminer la place des femmes. Je ne pouvais jamais avoir mon nom en bas des participations, je devais lutter pour dire que j'étais là, alors que c'était une évidence, mais mon nom était systématiquement évincé. Celui des techniciens bien en valeur, même pour des travaux auxquels ils n'avaient jamais participé ni jamais eu de compétence. C'était très surprenant. Je découvrais comment se construisent les histoires. Puis, je remarquais, qu'au fur et à mesure, Étienne effaçait volontairement tout ce qui aurait pu signifier que c'était un couple en dialogue qui avait pensé un projet, que c'était un projet commun. Je devenais "un collaborateur" parmi les autres collaborateurs. La collaboration était un mot affreux pour moi, avec un sens lourd, un passé français avec de graves conséquences. De mes origines, je n'ai jamais connu la collaboration, ni l'on ne m'a transmis ce qu'il s'y est passé. Hormis ma voisine résistante, qui était un peu notre grand-mère française. Et puis, vis-à-vis du groupe, il a été dans l'obligation de laisser mon nom, sans arrêt dans l'histoire de la fondation du collectif, en ajoutant souvent qu'il avait "animé" avec moi le collectif. Je me transformais d'un coup en speakerine d'une série télévisée, j'animais. Bref, mon vrai rôle n'était jamais détaillé, il ne fallait pas.

Je suis devenue professeure en école d'art, plus tard Étienne a souhaité faire comme moi, mais il s'est imposé et a été accueilli si facilement (par défaut) qu'il était déjà à un meilleur échelon que moi, sans en avoir ni l'ancienneté, ni le goût. Je ne savais pas que cela compterait autant plus tard. Cela donne un aval, un sentiment de supériorité. Les femmes arrivaient dans le corps des professeurs avec un échelon 0, les hommes commençaient à un échelon 4 directement, c'était ainsi, les directeurs bossaient pour ces jeunes hommes, pas pour les femmes. Je voyais ainsi comment se traitaient, dans ces milieux, les personnes, uniquement selon leur genre, et jamais pour leur expérience ou compétence.  À l'école d'art angevine où j'ai débuté mon enseignement pour un niveau supérieur, tous les professeurs hommes débutaient à un échelon 4, directement. Les femmes, même après 3 années de CDD, nous n'étions pas encore passées à l'échelon 2.  Malgré plusieurs réunions et promesses, rien ne bougeait, et les hommes n'avaient aucune solidarité sur ce sujet, ils ne souhaitaient pas perdre leur échelon supérieur en raison de l'égalité entre hommes et femmes. Il y avait donc une atmosphère d'injustice. Une designer ne s'était jamais présentée, après avoir été sélectionnée, à cause de ces conditions et ce manque de respect.  Les coordinateurs, tous des hommes et le directeur avaient été choqué et médisait sur cette talentueuse designer, qui n'était pas venue faire sa rentrée. Il fallait faire cela, ne jamais accepter de telles conditions. À distance, je voyais comment tout s'imbriquait parfaitement bien, comme si, déjà, tout avait été pensé pour les hommes et par les hommes, sans qu'aucune femme ne soit légitime dans ce qu'elle raconte, vit, travaille, recherche. Enseigner et avoir cette conscience m'a amené à bien changer ces règles tacites, pour les autres. Dès que j'étais dans des configurations de responsabilité, c'est tout le groupe qui devait changer ses habitus et pratiques. J'ai aussitôt enseigné pour les jeunes femmes et les jeunes hommes et avec des professeurs différents. Il y avait, à mes cours une parité, ce qui n'était pas le cas au début, où seulement des jeunes hommes s'inscrivaient aux cours de multimédia. Cela a été important et il fallait travailler en ce sens. Mes efforts n'étaient pas compris, ni même des femmes enseignantes et lorsque j'étais amenée à partir d'une école, les choses reprenaient leurs habitudes : les jeunes hommes étudiants s'inscrivaient aux cours des hommes professeurs, dans le multimédia, et l'école régressait. Pourtant, dès mon arrivée, je recevais déjà des photos pornographiques, par mail, à mon domicile, de la part d'un collègue (certainement de lui, c'était très moche) alors que je travaillais avec les membres de Téléférique et je me souviens que la photo, très mal optimisée (le peintre ne savait pas se servir des logiciels de création d'image, et l'image avait mis un temps très long pour s'afficher, par niveaux, sur mon écran). Le niveau, dans les écoles d'art était assez bas, cela n'a pas changé en fait. Plus tard, je recadrais ce peintre, toujours en poste, et il m'en a voulu, que je ne veuille plus recevoir ce genre de truc, un harcèlement sexuel (ce mot n'était pas encore dans les mentalités) Nous ne nous sommes pas parlés durant des années. Et j'avais pu en parler à une collègue peintre, mais au lieu d'être solidaire, elle fut très jalouse que cela ne lui était pas arrivé. Malaise. Au final, ce n'était pas si grave (aujourd'hui, je pense que ces comportements sont plus pernicieux).  J'avais tout de même interrogé cet homme, artiste, pour comprendre comment pensait-il, que je pouvais être réceptive à cette image si laide. Il me dit que "toutes les femmes rêvaient de se faire violer", et qu'il me voyait avec des hommes dans mon collectif et que je devais avoir une pensée plus libre que les autres femmes, mais qu'en fait, je n'étais pas aussi libre, vu ma réaction "réac". Voilà le genre d'argument entendu. Il ne lui était pas du tout venu à l'esprit, que je ne souhaitais pas parler avec lui, ni travailler avec lui. Il fallait faire avec ces types. Une étudiante qui subissait ses regards insistants m'avait demandé : Mais comment faites vous, enseignante pour travailler avec ces professeurs ? Je lui répondit ; je ne fais pas, tout simplement. Ces écoles invitaient Catherine Millet, justement cette femme éditrice du magazine Art Press qui s'étalait dans les médias et disant qu'elle regrettait ne pas avoir été violée et avait écrit ces dernières années, en guise de nouvelle année, avec l'actrice Catherine Deneuve, entre autres, son souhait d'êre, encore séduites par des hommes, en réaction avec la vague des "meetoo". Il y a quelques années, plus récemment, je la retrouvais invitée, juste avant son manifeste mémérisant en manque, par la directrice de l'école d'art de Limoges, en grandes pompes (sa caution art contemporain) Cette école revenait bien en arrière et oubliait tout des préoccupations des jeunes étudiants, lassés de ces simagrées et inintéressants commentaires sur l'art et la manière d'être artiste aujourd'hui. Les écoles d'art n'ont vraiment rien compris de l'évolution des artistes. À Angers, cet incident très bref, fut vite oublié. C'est à Limoges où tout devenait pressurisant, mais du côté raciste, avec des commentaires très médiocres des professeurs et directions que j'ai connues. On se demande comment aujourd'hui, de telles manière de s'exprimer à de jeunes gens, ou professeurs collègues, se pérennisent. Il y a bien, pour cela, une complicité, une autre manière de se taire et de laisser passer tant d'humiliations et d'injustices, que le plus important demeure la vitrine et l'accumulation d'évènements, sans aucun sens, pourvu que l'on oublie l'essentiel : penser.
Il est certain qu'avec notre époque "meetoo", je ne sais si les choses ont changé, car je me suis toujours débrouillée pour recadrer ce genre d'intrusion et en parler, mais pour de plus jeunes étudiants, hommes ou femmes, cela ne doit pas être évident d'en parler. Ainsi je trouve tout à fait heureux, que cela choque les habitudes des professeurs femmes et hommes et que les responsabilités soient aussi intégrées par tous, afin d'arrêter ces formes abrutissantes de domination. Le niveau d'une école peut être très médiocre, mais on peut ne pas savoir pourquoi. Lorsqu'il n'y a pas de communication, plus de paroles et d'écoute, on se rend complice du pire dans ces lieux sectaires.
Dans mon collectif, dans le même moment, années 2000 dépassées, je voyais qu'Étienne s’appropriait un peu tout. Une de ses animations se nommait "propriétaire", cela anticipait ce qu'il ne pouvait alors exprimer. Il ne s'en rendait absolument pas compte. C'était normal. Au sein du collectif, j'avais l'interdiction d'écrire ce que je pensais. C'était des scènes entières, que je n'avais pas à dire ceci ou cela. Auparavant, il n'y avait jamais eu de problème, c'est à partir du moment où le collectif a été un peu connu et reconnu. C'était comme si Étienne jouait sa réputation auprès de ses parents, ou ses pairs, je ne sais pas, tout devait être contrôlé, plus rien de spontané. Nous avons, à un moment été contactés par les institutions et le ministère de la culture qui s'intéressait à tout ce que l'on trafiquait, tout en ayant assez peur de nous. Ils nous ont demandé de participer à une organisation (moche) "la fête de l'Internet". Le pire est arrivé. Tout a été remanié, relifté, par les équipes, des bras cassés, des secrétaires habillés en tenue de soirée dos nus, plongeant, s'activant dans les sous-sol à la machine à photocopier. Elles ne connaissaient ni Internet, ni n'avaient de mail, mais elles servaient un peu de... je ne sais pas c'est délicat. Je suis tombée de haut. Et tout était manigancé pour l'élection de Jospin (qui a raté) sans que nous soyons prévenus. Une bonne claque : bienvenue dans la culture (la politique) Évidemment, nous n'étions pas payés, et si nous avions le malheur de le dire, on recevait des insultes par les hauts fonctionnaires. Les règles n'ont pas changé, année 99 ou 2019, c'est pareil. Les élections sont toujours ratées et les secrétaires ont toujours des décolletés ou dos nus et servent les petits fours aux gros monsieurs importants. Quand on apprenait qu'elles avaient fait de longues études, parfois au Louvre... La culture, nous l'apprenions. J'étais très dépréciée par les hauts fonctionnaires, ils ne s'en souviennent pas aujourd'hui, je ressemblais à un garçon aux cheveux longs, avec mes baskets et mon habilité à manier les outils. Tout cela est amusant rétrospectivement, qu'est-ce qu'ils étaient idiots.

L'idée des démos, et c'est très amusant de l'entendre dire devant un si petit public, d'hommes, en 2017 ou 18 ?, n'est pas venue à Nice. Non. Nous réalisions des projets, que je percevais "froids" et "distants", chacun dans nos home-studios et nous nous les présentions à Charenton, chez moi, chez nous (qui préparait des gâteaux pour tous ?) C'était aussi des échanges intenses de codage. Les 3 garçons faisaient bien plus de démonstrations techniques que moi, mais ma discrétion était juste une apparence, j'allais déjà plus vite, dans ma tête, et il ne fallait pas trop le montrer. Je recherchais un moyen de rendre nos recherches visibles et pédagogiques, une façon de s'intéresser vivement à ce que l'on nomme, la recherche. Étienne a eu cette phrase à la suite de toutes nos aventures et notre pratique éprouvée : perish or publish, Demo or die, mais elle était empruntée déjà. Cela nous a poursuivi.

Je me suis aperçue, des années plus tard, que je restais la seule a vraiment publier mes recherches. Finalement, je suis toujours dans cette démo.

Je me débrouillais pour que ce que je voyais, devienne grand et lumineux, à partager. J'avais été diplômée avec un savoir faire technique de l'image et du son. Je réalisais déjà de grandes projections et j'avais fais des expositions en ce sens. j'ai pris en main cette partie, afin que nos rencontres soient plus "chaude" et partageables à un plus grand nombre, que cet entre-soi. Très vite les dates de nos programmations, et nous allions à la rencontre de lieux, se sont accumulées et moi je me réservais la place d'organiser la démonstration de projeter tout cela. Je compilais chacune des productions, si petit dans les écrans, j'imprimais des capture et je les affichais sur mon mur de l'appartement pour visualiser déjà une partition. J'étais comme une chef d'orchestre. Puis je me suis organisée pour réserver tous les médias, projecteurs, etc. ce dont j'avais l'habitude. Je réalisais aussi toute la communication du groupe car j'avais un savoir faire aussi, celui du graphisme. Ce n'était pas du tout le cas des autres membres, et le graphisme, côté art, était perçu comme un art mineur (pas ce qu'il est devenu aujourd'hui). Ils n'y connaissaient rien, et me faisaient une totale confiance. Le groupe est devenu connu, uniquement grâce aux flyers et mailings que je réalisais, comme de précieuses attentions, des bijoux.

Très important, j'étais la seule à avoir le permis de conduire, et à cette époque, il fallait transporter des gros disques durs. J'empruntais la voiture de mon père et je passais dans chacun des appartements des garçons pour transporter leurs disques durs où étaient situés les œuvres miniatures (des programmes, des chiffres, des calculs)  fabriquées. De même pour les miennes. C'était très fastidieux, la logistique fut une de mes préoccupations, durant des années, non pas parce que j'aimais cela, mais parce qu'il n'y avait aucune compétence dans ce domaine. Je trimbalais les garçons, qui souvent n'avaient pas besoin de gagner leur vie, tandis qu'à côté, je travaillais également dans des entreprises pour pouvoir payer mon loyer. C'était complètement inégalitaire, j'étais totalement exploitée par des hommes, des ados, par la société même, mais je le savais. Il faut l'expérimenter pour bien comprendre. C'était aussi un bel avantage, car j'avais cette impression d'avoir une bande, d'être en bande, aussi la bienveillance fait que nous étions un peu comme un groupe de musique, dont j'aurai pu être la chanteuse, mais pas vraiment. Nous étions forts ensemble, mais aussi débutants dans bien des domaines. J'ai de la sympathie pour ce groupe, mais je ne sais toujours pas pourquoi on en a fait tout un plat ! Nous n'étions que de petits jeunes, et nous nous amusions, nous découvrions des choses, nous étions des petits génies en herbe. Je n'aime pas trop, ce que les médias en on fait, ou ce que l'on a tenté de garder en mémoire comme un truc sacré. C'était rien en fait. Je ne comprends pas pourquoi des universitaires nous ont piqué nos idées, pour en faire des thèses imbuvables, théoriciennes et laides, pour passer des doctorats, jusqu'à prendre nos intitulés (sans m'inviter) et en faire des séminaires, ou conférences avec des crédits à la recherches, bref, payés par l'État. C'est devenu lourd, pompeux et prétentieux, jamais animé, un truc mortuaire. Nous qui étions si légers.

De loin, je voyais comment, certains s'attachaient à faire histoire de quelque chose qu'ils ne vivaient, des tonnes de papier, de compilations de noms, de dates, de trucs. Pas facile l'université, ici. J'étais dans la création. Pourtant, je m'en apercevrais aussi bien plus tard, j'écrivais, bien plus que les universitaires pouvaient écrire au sujet de ces moments. Mon île était un réceptacle d'écritures poétiques. Aucun universitaire ne pouvait les lire. J'étais comme cette Ada de Lovelace, cela me plaisait, j'avais l'impression d'inventer vraiment les choses, il n'y avait personne devant moi.

J'étais moteur, d'un engin que j'ignorais.

Ces démos en publique que l'on a nommé ainsi par ces projections publiques et qui résultaient des démonstrations trop petites et entre-soi des garçons, furent assez gigantesques et attiraient beaucoup de monde. Bref, c'était un cadre complètement immersif, son et luminosité et couleur très saturée, devenaient la marque de nos projets. Pour moi, la couleur et le son étaient mesurés comme une sorte de synesthésie spatiale et j'en faisais toute une orchestration symphonique, spécifique à chaque démo. Cela dépassait nos tailles humaines, c'était proche de concerts, ce que j'adorais. C'était monstrueux aussi. Et évidemment, c'était théâtral. Nous présentions des tableaux, des scènes, nous improvisions, chacun sa partie. Mon ami qui a assisté à une démo, me disait, que j'étais celle qui dispersait la parole aux uns et aux autres, je temporisais les séances, j'orchestrais avec brio l'évènement, assez singulier. On n'avait jamais vu cela. Ma voix était claire et limpide, je donnais accès au sens, c'était une organisation tirée au cordeau. Chacun des membres, avec sa personnalité présentait sa propre partition, ou invitait l'autre à jouer dedans. Nous nous amusions, nous nous surprenions, c'était des jeux d'esprit, des formes de sagacité, et pourtant, que de fugacité.

Sur ces temps très intenses, il m'intéressait d'y projeter ce que je voyais de pictural. Pour moi, nous faisions de la peinture avec des programmes informatiques et la figuration avait une part très importante. Des graffitis, ai-je pu le voir écrit, c'était pas mal. Nous utilisions des icônes, des objets, mêmes les sons avaient quelques chose de figuré. Les logiciels étaient comme des jeux, des figures que chacun pouvait interpréter. D'ailleurs, il y a un beau lapsus, Étienne dit "Sonia Marques et moi avons fondé le logiciel", au lieu de dire, le collectif.

C'est très important. Ces 5 années de ma vie ont été très formatrices. J'ai su ce que je ne voulais plus faire, et j'ai su que j'avais encore des choses à apprendre, en solo.

Là étaient nos divergences. Étienne se battait comme un boxeur avec ses idées apprises de l'art conceptuel et voulait à tous prix que Téléférique rentre dans la case de cet art conceptuel appris à l'école. Pour moi, nous avions inventé quelque chose qui n'avait aucun modèle dans l'art conceptuel mais était plus proche parfois des impressionnistes des peintres ou des artificiers. En tous cas nous avions créé de l'animation, c'est-à-dire que tout était "animé" et incarné. Pas de l'animatrice de télévision, hein. Nous manipulions des outils. C'est comme de la magie, car les spectateurs ne savaient pas comment nous avions conçu ces œuvres, tout était mystérieux. Diables ou dieux, nous étions des enfants qui rivalisaient avec les rêves et cauchemars, et en plus, nous étions savants dans ces nouvelles techniques, experts. Novices, dans ce que peut être une œuvre d'art, ce qui l'anime vraiment et ce qu'elle traverse dans le temps. Pour moi, aucune œuvre présentée n'était destinée à durer dans le temps. Nous faisions de la fumée, et tout disparaissait, les ordinateurs éteins. Téléférique, c'était la fée électricité !

Il y avait quelque chose de très naïf et brut, pourtant nous étions dans cette période de l'art numérique. Il y avait une innocence, je dirais, qui n'était pas stratégique comme Étienne peut l'exprimer dans ses conférences, mais peut-être que de son point de vue, oui. Nous ne mettions pas un pied dans la porte pour passer en force. Je dirai même, pour ma part, que j'étais dans un mode contemplatif et méditatif, proche de l'extase, comme l'un de mes programmes était nommé. Ce qu'il se passait mettait en transe parfois et rendait extatique la perception du temps. Nous rentrions dans un monde parallèle, sans drogue aucune, mais ce que nous avions créé ensemble, produisait une énergie surnaturelle qui nous donnait des ailes et ainsi nous tenions des heures, la nuit, et des jours suivants. Et c'était pour cela que nous avions des échanges contrastés. Aussi cette dynamique, entraînait une tension, jusqu'à l'épuisement des sens. Powerhouse.

J’acceptais les différences, la diversité, c'était parfois incompatible et étrange, mais superbement novateur. Étienne était plus intolérant et était dans le contrôle, avec un art de la dissimulation, il fallait sélectionner et élaguer, effacer le processus. Je pensais processus, énergie et force, rien ne pouvait être éliminé. Il en était agacé, et pensait qu'il fallait y mettre un peu d'ordre. J'admirais son sens de la synthèse, mais nous en perdions notre force. Il voulait tout décrire, tout commenter, tout expliciter, trouver comment cela fonctionnait. C'était tuer la magie à petit feu et nous empêcher de fabriquer notre chimie, sensuelle, nous étions avant tous, des sensuels. Il faut dire que l'art dominant était de cet ordre : le contrôle, le concept avant tout, et surtout pas de couleur. Nous avions trouvé des accords communs qui faisait de nos idées une compatibilité, fragile, mais par pansements successifs. Des rustines étaient disposées, nous réparions souvent nos machines et nos désaccords autours de repas ou balades sympathiques.

Plus tard, j'ai pensé, que c'était 2 esthétiques qui s'affrontaient, alors que lorsque nous avons développé ce projet, ce fut en toute symbiose, sans nous poser la question de la propriété.

Ce sont les journalistes d'ailleurs qui ont joué ce rôle de passer le micro, le plus souvent à Étienne. Et il a pris goût, avec difficulté aussi. Le bègue, je dirai que c'était plutôt lui. Puis, il a pris tout le contrôle, être l'unique invité, et puis, il nous a complètement oublié. Il a été invité souvent pour parler de ce que nous avions créé ensemble.

Puis il a souvent cité nos noms, et des anecdotes que nous pouvions voir qu'à travers nos écrans.

De mon côté, j'ai beaucoup appris du rôle des médias, en France et de son retard. Tout était misogyne, même les femmes journalistes n’interrogeaient que les hommes. Ce qui me fait sourire, c'est qu'une journaliste à Libération Marie Lechner, dont j'ai été la première à contacter et remettre des visuels sur place, a privilégié Étienne, parmi les membres du groupe. Plus tard, ils ont réalisé des interview sans que nous soyons informés.

J'ai trouvé par hasard une série de vidéos, filmé chez moi, sans que je ne le sache. La journaliste est assise à ma place et interview Étienne, dans notre appartement. Elle est à ma place, exactement à ma place devant mon ordinateur et le cadre montre même un drapeau portugais derrière, une intimité, la mienne, mes photos. C'est à cette place où je travaillais chaque jour, là où elle s'est filmée en train de parler à Étienne en posant des questions assez bêtes et lui, en répondant assez fièrement, mais toujours avec difficulté.
Je n'étais pas informée.

Ma place.

Cette journaliste a organisé un programme, ces jours-ci à la Gaité Lyrique ( Computer Grrrls, le truc à la mode sur le genre) dans laquelle elle décrit que la place des femmes na pas été reconnue, dans le numérique. Cela me fait bien sourire évidemment. Bref, ce n'est pas en prenant la place des artistes femmes que l'on peut après déclarer qu'il n'y en pas eu. Souvent, ce sont des femmes qui éliminent d'autres femmes, parce qu'elles sont des créatrices et celles qui ne le sont pas, rêvent de prendre leur place.

Et puis, je me suis dit que j'avais un blog, une place, et je ne vois pas pourquoi toute cette histoire, la mienne donc, devait être ré-écrite, sans mon accord ou en déniant ma place, mes idées.

Car je crois que l'art conceptuel n'est plus, tout simplement.

Lorsque j'observe les fleurs, Téléférique c'était cela, des fleurs, il y avait une forme botanique dans ces arts génératifs de pixels, entre apparitions et disparitions. Car ces œuvres diverses venaient du noir, de la nuit pour nous éclairer, et repartaient dans le noir, disparaissaient dans la nuit.

Pour moi c'était de la magie, un groupe très spirituel, il se passait une énergie entre nous très positive, que je faisais circuler.

C'est ainsi, on ne peut pas contrôler vraiment les magiciens.

Et puis, ils ne donnent pas leurs tours de magie.

Il est 7h, le jour s'est levé, je prends une place dans ce jour nouveau, légèrement, avec les oiseaux, les chiffres et les calculs.

La création de collectif est un moment nécessaire pour comprendre la place d'une artiste dans la société.

Être à sa place, tout le temps, dans son esprit, dans son temps.

Lorsque je retrouve Makoto et Aki, nous ne parlons pas de Téléférique. Parfois nous apprenons qu'Étienne a réalisé un projet avec un des membres, mais considéré comme l'informaticien du projet de l'artiste, très certainement payé, souvent cela vient de l'argent de l'État. Je respecte cela, je trouve même cela très bien, en total contradiction avec le groupe, mais le groupe n'est plus.

Il y a vingt années, je me retrouve professeure en école d'art maltraitée par une direction complètement ignorante et avec aucune solidarité du milieu des professeurs, du ministère de la culture, qui ont connu cette épopée et y ont participé. Grâce au collectif, des artistes ont pu réaliser des choses et ont trouvé un travail, parfois dans l'enseignement Rien aujourd'hui n'a cette saveur solidaire, il n'y a pas plus individualiste que le milieu des professeurs en art, avec un oubli de l'histoire, des histoires et de l'histoire de l'art. C'est pour cela que je mesure ce temps, il va avec la montée des extrémismes sur notre territoire. Il y a un oubli, des oublis, de notre histoire, des peurs et des lâchetés. C'est dangereux. Je trouve que l'on vit un moment dangereux, pour la suite.

Sinon, je trouve cela très bien l'indépendance que chacun a pris, souvent en fait, c'est par la relation amoureuse, de chacun, justement, que les trajectoires ont pris toute leur autonomie. Je suis persuadée, au moins si nous n'étions pas artistes, que nous faisions école. Nous avons fondé notre propre école, au moment où nous observions que les écoles dysfonctionnaient grave et où elles n'enseignaient plus ou ne formaient pas. Nous avions trouvé un mode pédagogique et nous en avions réalisé des démos dans les écoles et universités, des sortes de conférences-concert, toujours en montrant comment nous manipulions les outils, parfois en montrant ce qui était caché. Ce n'était pas tant l'écran, ce qui apparaissait qui nous intéressait, même si ces moments narcissiques, nous en profitions, avec humour, c'était comment nous faisions apparaître. Cette petite école qui se déplaçait, Téléférique, dans laquelle, les places étaient elles-mêmes déplacées, et les genres troubles, orient et occident, me rend heureuse aujourd'hui. Il faisait si froid, nous avions si faim, nous passions notre temps à coder. Je regrettais ne pas passer plus de temps dans les paysages que nous avons traversé. J'ai pris ce chemin là, ensuite, la contemplation, pleine. Je pense que nos écoles d'art, en crise, sont encore très loin d'avoir trouver de tels modèles, efficaces, rapides, autonomes, économes, libres et transmissibles. Quel dynamisme et quelles solidarités à toutes épreuves ! Nous avions beaucoup moins de moyens qu'aujourd'hui. L'excès provoque un état morbide, comme une obésité, qui ne permet plus de penser, d'inventer. Je suis dans le manque, donc je peux être frustrée et continuer à inventer. C'est une chance, il faut la célébrer. Je regarde avec sympathie cette danseuse de 20 ans, la place radieuse qu'elle prenait et laissait ensuite aux autres.

Je crois que j'étais un garçon parmi les garçons et que je suis devenue une femme après Téléférique. Je n'étais pas un homme non plus, mais un garçon. On a tous le droit de changer, d'aimer qui l'on veut. On a tous le droit de devenir une femme.

Pour cela, je suis évidemment fière, d'avoir pu confronter mes idées et mes savoirs avec d'autres, dont j'ai appris, parfois comme un jeu compétitif, mais qui n'avait et n'a toujours, de mon point de vue, aucun pouvoir, ni mérite, seul celui de l'émulation et de l'intelligence des petites joies, encore naïves, et des petites batailles asexuées. Et le plus merveilleux, c'est que nous n'avons pas de traces des ces feux d'artifice lancés dans la nuit.

1999-2019