L’œil du paon représente le troisième Œil, celui qui détruit l'illusion et apporte une compréhension de la vérité universelle.


Mon tableau préféré et une vue de plus près...


J'écrivais un article récemment située dans le décor de la gare Montparnasse avec les fresques de l'artiste Vasarely, sans savoir qu'une exposition monographique allait se dérouler au centre Pompidou quelques mois plus tard. Elle est très belle. Je n'avais jamais vu de réalisations en nombre de cet artiste visionnaire. Je découvre comment de nos démos de Téléférique, jusqu'à tant de réalisations programmées de tant d'artistes, graphistes, musiciens, informaticiens, de produits dérivés, de publicités, nous sommes imbibés de son art. QR code, mire télévisuelle, écrans de veille, signalétique urbaine, affiches, couvertures de livres philosophiques, assiettes, robes, tissus, motifs à répétition, il y a quelque chose d'obsessionnel et qui donne le vertige dans cette exposition. En sortant j'ai vu du Vasarely partout, dans l'architecture et les vitraux de métro, dans les grillages, et ne parlons même pas des logiciels et tous leurs effets visuels, dans l'architecture du centre Pompidou ses tubes et ses croisements, bref, on devient dingo complet. Un demomaker avant l'heure, un zèbre. Alors comment cet artiste est-il tombé en désuétude après avoir eu une renommée folle dans les années 60-70 avec ce début publicitaire où le graphisme et la mode vendaient tant de produits et le pixel télévisuel aussi, nous a tous fait tourner la tête. À la fois l'exposition fait renaître une nostalgie de ces formes géométriques connues, défier l'illusion et l'optique mais surtout elle nous donne une vision plus précise de ces aplats colorés et collages, dont on a oublié que c'étaient avant tout, de la peinture. Une espèce d'artisanat sensible de la programmation, avec un plaisir de la couleur non dissimulé, mais mieux : partagé. On ne peut comparer des Vasarely à l'écran ou imprimés sur catalogue avec la physicalité de ses peintures et la fragilité des assemblages. Voir les tableaux et se tenir en face, est une action de l’œil à l'esprit, une appréhension physique et kinesthésique, une rencontre avec la chromie, et les nuanciers divins des étalonnages fins et subtils qui font chavirer nos perceptions.
Vertige complet.
D'ailleurs, je me demande à quoi sert-il de le reproduire à ce point ? Même si l'on ne peut se poser la question, à quoi sert-il de reproduire autant de tableaux, une question Vasarelienne qui rejoint celle que j'ai entendue devant un très beau tableau composé de 3 cercles blanc cassé, noir et brun : Un enfant pourrait en faire autant. L'éternel commentaire iditot. Non, un enfant ne pourrait pas en faire autant, ni si peu, ni de façon aussi affirmée et décisive pour un long parcours artistique. Non Madame. Non, je me pose plutôt la question : à quoi sert-il de le reproduire à ce point ? Ou plutôt, il est incroyable qu'il ait autant été copié, aussi avidement que ses propositions ont été divulguées, vulgarisées, et partagées au Public. C'est peut-être plus un problème de discrimination, lorsque les institutions étatiques qui frisent avec la publicité et la communication, diffusent à outrance un artiste (masculin) durant une dizaine d'années en discriminant celles et ceux qui sont moins vendeurs, et adhèrent moins aux politiques et à la mode. J'ai eu du mal à faire une sélection de photographies et peut-être une seule suffisait. La multiplication nous fait rentrer dans la matrice de la folie. Je pensais à ces personnes qui ont la phobie des boutons, la fibulanophobie. Si leur plus grande phobie serait de tomber dans une piscine remplie de boutons, je pense que les tableaux de Vasarely ont cet effet vampiriques et angoissant. Ou bien aussi, ils sont méditatifs et par leur monotonie, peuvent faire planer l'habitué des rêves cosmiques, le contemplatif (ou la) en accédant au spirituel. Kandisky nous avait averti, il existe du spirituel dans l'art.
Tous ces chemins de l'abstraction, en passant par le cubisme, nous mènent à ce "dérèglement" esthétique et phénoménologique. On peut nommer cela le numérique, mais j'ai toujours trouvé ce terme inapproprié. Je pense que l'avènement du "programmable" de tout ce que l'on pense comme une liste de chose à faire, est de cet ordre et a transformé certaines représentations artistiques vers un art emprunt de chiffres et de nombres et de calculs savants. L'art de la programmation, pour y avoir laissé quelques plumes, dans mon modeste parcours artistique, est un art réalisé par les plus grands paresseux. On dit souvent que la souris, cet objet informatique, a été inventé par des paresseux, surtout pour la molette qui permet de circuler plus vite de haut en bas de la page de l'écran. Ces raccourcis, pour aller plus vite, sont aussi ceux de la pensée lorsqu'elle programme. Les tableaux de Vasarely me font penser à ces effroyables productions de paresses de la pensée, ce petit empire chiffré de carrés, ronds, couleurs et géométries multipliés. En circulant dans ces galeries de nombres peints, telle une synesthète, je voyais une ode morbide. On peut s'ennuyer ferme en circulant dans cet univers, comme lorsque l'on est face aux œuvres dites "numériques", on peut s'ennuyer ferme, je confirme. Et même, je dirai, en échangeant durant des années avec des informaticiens, et leur programmation du monde (car ce n'est pas une idée, des idées, mais des programmations), on s'ennuie fermement, on peut même mourir d'ennui s'ils prennent le contrôle. Ainsi, pour reprendre un autre article (Les clés de St Pierre) on donne souvent les clés des salles informatiques à de grands paresseux, dont on imagine qu'ils sont les seuls à savoir programmer, mais surtout, ils peuvent se sentir puissants avec ces clés, imaginant nous contrôler à distance plus facilement. Rassurons nous, ces grands paresseux ont une faille immense, elle est béante lorsque l'on regarde ces tableaux monomaniaques, c'est que la qualité du lien a disparu face à une efficacité redoutable et grandiose. Ne cherchez pas là l'inattendu et la complexité des relations humaines, non cherchons là, à nous rassurer, à nous divertir un peu, car ces tableaux apparaissent animés, tandis qu'ils sont inanimés, figés et déterminés. Ils se présentent face à nous tel le paon, cet oiseau qui fait la roue pour nous séduire. Avec tous ses yeux surgissant devant nous, nous sommes subjugués comme une femelle devant cette parade nuptiale. Cette efficacité comble une peur du vide. Ce monomaniaque peintre est tout de même singulier, sa production démentielle. Je ne sais si ces tableaux exposés ont été créés spécifiquement pour cette exposition, tant les peintures ont conservé quelque chose de très contemporain, comme si elles étaient peintes la veille. Les couleurs ne sont pas passées, et les découpages toujours impeccablement bien collés. Peut-être est-ce pour réparer la fondation Vasarely ? Bref, c'est une véritable histoire de l'art et de la programmation qui défile sous nos yeux, avec cette exposition, et de nos outils inventés pixelisés, écraniques et toutes ces animations captivantes, qui nous ont hypnotisées durant des années, en occident. Nous avons colonisé le monde avec ces myriades de formes et d'informations cathodiques et catholiques. Mais il est certain, que nous sommes passés à une autre époque. Nous ne pouvions plus nous mirer indéfiniment tandis que ce même monde s'écroulait sous nos pieds. De moins en moins de personnes, de public, peuvent regarder ces exploits, se divertir et faire perdurer l'illusion que ces miroirs tendus sont bien les nôtres. Tendus trop loins, trop distants, trop spirituels, trop intelligents. Dans notre ère matérialiste à souhait et du consommable, l'essence de la voiture et l'alimentation très près, sont devenus les seules ressources auxquelles la majorité croit, avec une confiance aveugle aux plus médiocres pour nous diriger. Je suis restée du côté du spirituel, même en me rapprochant de plus près de ma source de nourriture, c'est mon paradoxe humain.
À nos zébritudes à jamais incomprises.



Nous étions dans un abîme miroir  : celui de prendre en photo le tableau.



Nous étions nous même vêtus des tableaux. Les tableaux épousaient nos corps.





Ce jeu me faisait penser au dessin généalogique que je suis en train de faire et qui est resté... en attente.



C'est un extrait d'un dessin, un collage de sa période du tout début, première salle d'exposition. Il me faisait grandement penser à ce dessin décidément spirituel de ma généalogie et qui attend toujours d'être repris par le guide.



Zèbres toujours, zèbres figure des différents, des intelligents et des sensibles...



Charmant tableau premier (peut-être années 1932 !) Et dire que l'on protestait lorsque j'enseignais la ligne noire et j'apprenais à maîtriser les logiciels de création permettant de réaliser de grands dessins en noir et blanc. Nombre d'étudiantes que j'accompagnais ont réalisé de très beaux dessins, et les plus âgés craignaient de perdre leur pouvoir de supervision, n'ayant pas reçu ces enseignements.



C'est gonflé tout de même. Des tutoriels sur Photoshop sont dédiés à la réalisation de tels effets. Sacrés et sacrilèges, privilèges et démocratie.



C'est beau cet équilibre... C'est un peu comme si je pouvais tomber en regardant ce tableau, mais tout en ne tombant pas.



Et bien voilà, il fallait bien illustrer l'intelligence, et pas des livres romancés à l'eau de rose pour jeunes filles ou femmes à la maison. Pourtant, Monsieur Vasarely, votre défi futur est celui-ci, ne pas répéter, car la redondance c'est ronronnant. Il faudra prendre le risque de s'adresser à un public versatile et non rigide, non obsessionnel, mais complètement inculte... Attention à la littéralité ;.)