Les narines (Photographie © Sonia Marques - 2016)

Texte à propos des photographies nommées "Les narines", écrit en 2016

Tout d’abord il y a une marche sans carte dans le limousin, loin des villes et de la route. Tout en marchant, à la fin de l’hiver et en s’engouffrant dans un sentier qui traverse un hameau, il y a la découverte d’un trou. Plus précisément d’une porte, qui mène à un souterrain, tapie sous un arbre, ou plutôt d’où jaillissent des racines. Une petite colline recouvre cette ouverture, le paysage est bombé et plusieurs arbres autours semblent protéger l’issue de ce souterrain. Un être humain peu s’y engouffrer seulement s’il accepte de se baisser suffisamment pour être à la taille d’un petit enfant. Il faut qu’il rapetisse. D’ailleurs aucun adulte ne peut voir cette porte seuls les enfants et les petits animaux peuvent la voir. Tout cela me rappelait Alice au pays des merveilles, mais aussi la possibilité que ce souterrain ai servi lors de guerres où l’ennemi occupait les terres. Alors j’ai regardé à travers le trou. J’ai vu un passage, celui-ci devenait une grotte.

Le reste m’appartient, la suite de l’histoire. J’ai réalisé 4 photographies pour ce souvenir.

Puis j’ai pris des notes. Réaliser des photographies d’un tel paysage était auparavant inconcevable dans mon travail artistique. La réalité que représentent mes prises de vue documentaires, je m’en sers comme croquis ou point de vue, n’est jamais posée et travaillée comme une réalisation artistique. Hors, ce qui diffère ici, c’est cette ouverture. Même si cette ouverture est cachée, et tenue secrète, elle fait office d’un accès à l’imaginaire qui est devenu infini et propice à une trace, des photographies en guise de document de cet accès.

Le saut dans le monde de la fantaisie ou des fantasmes est spécifique, il est à l’écart de toute conscience. S’attarder dans ce domaine c’est accéder à la rêverie, lambiner, parvenir au monde des merveilles. Que celui-ci se situe dans un paysage naturel, que personne ne peut voir, en passant tout le temps devant, est d’autant plus surprenant et magique.

Pénétrer dans le trou, par la porte de l’impossible possible. S’avancer dans le tableau de l’origine du monde de Gustave Courbet pourrait exciter les psychanalystes, mais ce n’est pas de cet ordre là, dont s’occupe cette porte ouverte. Elle mène à un souterrain, rentrer sous terre par cet interstice c’est passer du côté des racines. Celles-ci sortent à l’extérieur, comme si elles n’avaient même pas le droit d’entrer sous terre.

Ce souterrain serait sans racines.

Ce trou désigne un savoir interdit, impossible. Il troue le savoir. Il est même hors de portée de toute analyse et des spécialistes des analyses, des psychanalystes. Et pourtant, hors-je, j’y ai eu accès très simplement. Je suis même revenue, le revoir et l’expérimenter. Ce savoir qui échappe, qui est bien là, retrouvable, quelque part, mais hors de portée, je l’ai bien trouvé. Et cette découverte est assez géniale.

La porte ne s’ouvre pas à tous, elle s’ouvre à l’ami et se resserre face à l’ennemi.

Retrouvable la porte s’entrouve de nouveau. Personne ne frappe à la porte car elle est ouverte à qui sait la voir. Sinon, elle reste le seuil impénétrable à qui n’est pas apte à se tenir face au nombre, à l’illimité, car elle n’a pas de limite.

S’il n’y a pas de porte, il y a le corridor à traverser, l’accès à une caverne, ou deux, ou trois, lieux de choix initiatiques, de transformations. Ces espaces-grottes sont des temporalités étendues de repos et extensibles.

Bachelard dit : « La grotte est un refuge dont on rêve sans fin. Elle donne un sens immédiat au rêve d’un repos tranquille, d’un repos protégé ». Elle a la fonction d’un « rideau naturel ». Lieu idéal de refuge pour les poètes et écrivains, les combattants, résistants ou terroristes.

Dans « Le roman d’un enfant », l’écrivain, Pierre Lotti décrit sa grotte (1890) avec affection, comme une régénérescence : “C'est aussi le coin du monde auquel je reste le plus fidèlement attaché, après en avoir aimé tant d'autres comme nulle part ailleurs, je m'y sens en paix, je m'y sens rafraîchi, retrempé de prime jeunesse et de vie neuve. C'est ma sainte Mecque, à moi, ce petit coin-là; tellement que, si on me le dérangeait, il me semble que cela déséquilibrerait quelque chose dans ma vie, que je perdrais pied, que ce serait presque le commencement de ma fin. La consécration définitive de ce lieu lui est venue, je crois, de mon métier de mer; de mes lointains voyages, de mes longs exils, pendant lesquels j'y ai repensé et l'ai revu avec amour.”

Ici, j’ai vu ces ventres, dans lesquels, je me suis endormie, acceptant de laisser la géographie terrestre pour accéder à la céleste, sans intermédiaire.

Un jour, je regarde sur un petit miroir mon visage. Ce que je vois est extraordinaire, je tombe nez à nez, avec mes narines. Je vois exactement ces 2 cavernes prises en photos, dans un jardin secret. Avoir du nez !

Il est dit de ce terme « narine » ce qui désigne chacun des deux orifices extérieurs du nez, bordés par les ailes du nez. Chez les vertébrés, les narines sont généralement des organes pairs situés au-dessus de la bouche. Elles sont impliquées dans les systèmes respiratoire et olfactif.

Leur fonctionnement est assez magique :

L'air entre dans la cavité nasale en passant par les narines. Grâce à la présence de poils et de mucus, les narines permettent une filtration de l'air inspiré pour le débarrasser des particules étrangères. Les narines jouent aussi un rôle d'échangeur thermique : l'air inspiré est réchauffé et, en même temps, la fraîcheur de l'air peut être récupérée par le circuit sanguin pour rafraîchir le cerveau. 

Chez les mammifères, le nom change, on dit pour le cheval, les naseaux. Pour l'éléphant, le nez et la lèvre supérieure forment la trompe. L'animal peut dresser sa trompe en l'air afin de détecter des odeurs. Chez les cétacés, la narine forme l'évent, simple ou double, qui s'ouvre généralement au sommet de la tête.

Les trous de nez que j’ai observé sont semblables à ces cavités nasales que j’ai photographiées. Ce rafraîchissement de cerveau est d’autant plus surprenant, qu’il arrive dans un moment, ou respirer devenait très important, dans mes activités artistiques et pédagogiques.

Lorsque l'on se recroqueville dans un coin, sous un drap, dans un silence, dans la nuit, dans un abri confiné, la première chose que l'on entend, c'est sa propre respiration, son souffle, sa vie, son être vivant.

J’étais en disposition de changer d’école et mon enseignement trouvait une autre place. L’ambiance nauséabonde de l’école d’art de Limoges, me sortait littéralement par les trous de nez. D’où cette expression magnifique. Les marches dans le limousin furent des espaces de réflexions privilégiés et préservés, lors desquelles, j’ai fait plusieurs découvertes. L’acte de chercher en arpentant, tout en cheminant, à ouvert des portes, alors que je découvrais, comme pour ce travail, que les portes n’étaient même pas fermées.

J’étais assez dégoûtée de l’école d’art et sa direction, et jamais je n’aurai pu l’être autant si celle-ci ne m’avait pas accusée d’être une saleté remarquable, jusqu’à m’envoyer au tribunal de Limoges pour me faire payer, par l’intermédiaire d’une dette inventée, le droit d'enseigner et d'être honnête. Une punition déguisée, un abus de pouvoir, pour, en vérité, me juger d’être intelligente, créative et excellente professeure. Et comme ce n'était pas assez, celle-ci me saisi une part importante de mon salaire, le sel de la vie, sans me prévenir, jalouse que j'enseigne dans une autre école, avec un contrat règlementaire. Et comme ce n'était jamais assez, celle-ci me remplaça par un étudiant de l'école, afin que je reste sans travail, et que soit usurpée ma fonction. C'est ainsi que je suis restée dans ma ville, Limoges, tandis que cette école, dans cette même ville, tentait d'organiser ma disparition, d'effacer mes traces. Mais peut-on effacer la respiration singulière, invisible, de l'air que nous partageons, que nous respirons tous ? Il fallait bien que mes collègues trouvent une raison : j'étais devenue une feignasse, c'est pourquoi, il fallait absolument me remplacer et au plus vite, puisqu'on ne me voyait plus et puisque l'on m'avait trop vue, trop habiter ma ville, être là, présente au territoire. Les injonctions paradoxales qui pétrifient et sidèrent nous inclinent à l'immobilisme, à la mort. N'ayant pas cette habitude de paresser dans mon enseignement, je me suis lovée dans ce mot nouveau, de celle qui ne fait rien. Je n'ai rien fait. Plus rien. J'entendais juste ma respiration, la priorité des êtres vivants, gisants.

Cette connaissance du dégoût, je le découvrais par la discrimination en milieu professionnel. Je l’analysais comme dégoût de cette perversion de domination, de ce vouloir avoir un pouvoir sur l’autre. Ce qui était très loin de mes préoccupations poétiques.

Ce dégoût n’était pas de l’ordre esthétique ou hygiéniste comme ces accusations tentaient de m’emmener sur un terrain très confus, celui  du rejet de l’autre que cette direction avait clairement écrit.

Hors, des saletés remarquables sont l’apanage des œuvres d’art. L’histoire de l’art, la beauté et le laid, la mauvaise peinture, la mauvaise fille, sont des sujets forts recommandés pour s’affranchir des conventions et de la bienséance petite-bourgeoise.

Cette découverte fut le signe d’une grande respiration et aussi du couloir des possibles, afin de rejeter fermement les racismes et les maltraitances.

Les narines célestes sont le chemin sous terre pour accéder au divin, de façon directe et sans intermédiaire.


LES NARINES




(Photographies © Sonia Marques - 2016)

Que reposent en paix les narines.