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Diaspora (dans l'île de Seuqramainos - 2000...)

Lorsque j'ai découvert l'île de Seuqramainos, j'étais en migration du collectif que j'avais co-fondé, Téléférique (1999). Il était déjà question de migration et de déplacement de données. Dans cette même période j'intégrais l'université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle pour effectuer des études lusophones et également l'université Paris 8 en Master sur le numérique (quel nom ingrat, rayon Fnac encore...) Tout cela avec VAE (validation des acquis de l'expérience) Ces Universités n'étaient pas situées au même endroit dans Paris, l'une était même à Saint-Denis dans le 93. Mais le plus difficile, c'est que j'enseignais à l'école supérieure des beaux-arts d'Angers chaque semaine, tout en habitant à Charenton (là où le collectif s'est déclaré en association...) On peut comprendre là, une complexité, une cartographie qui se fie des distances réelles, car je n'ai pu mener à terme mes études universitaires, mon enseignement me prenait tout mon temps, et aucun aménagement n'était dédié pour ce cas "atypique" mais néanmoins, de nos jours, obligatoire, lorsque l'on a ce souhait d'être chercheure. Il faut comprendre qu'aucun moyen n'était, à cette époque, mis en place par les différentes institutions, pour qu'une artiste puisse être reconnue chercheure. Et aujourd'hui, toujours pas, en 2018, bientôt 19 ! Ayant devancé ces impasses très françaises, je suis restée artiste et chercheure en dépit de toutes les procédures administratives cloisonnées qui nous empêche de mener un vrai travail. Car seuls, quelques hommes, parrainés par d'autres hommes, avec des crédits à la recherche qu'un paquet de secrétaires femmes et bien placées au ministère (sous la séduction desdits commandeurs élus entre eux) ont accès à ce genre de crédits, avec la bénédiction des syndicats (toutes les écoles sont syndiquées et c'est pour les hauts échelons par pour les autres) Dans ce panorama, qui ne changera pas de si tôt, (peut-être dans 150 ans selon les prédictions, syndicales elles-mêmes) il faut bien que se prolongent les activités de recherches et d'expressions artistiques, lorsque l'on est engagé, et très certainement jusqu'à la fin de sa vie. Dans ce constat là, on espère plus du tout de crédit, ni même de logement décent. La vie devient quelque chose hors-norme, parfois délicieuse et à jamais incomprise pour les normaux-pensants, parfois très périlleuse et obtuse, ascétique et haute perchée ! (Adieux tout le périmètre des fêtes communes, des vacances communes scolaires, des lieux de grands marchés et de supermarchés, des dates mêmes clés de retrouvailles, de fêtes de famille, de mariage et de tout ce qui concernerait le religieux, car dans ce cas, l'esprit communie complètement avec sa recherche, et elle est passionnée) Et attention la santé... Après, nous sommes amenés à rencontrer d'autres passionnés, d'autres fous, il faut bien savoir communiquer et de force vive, plutôt que de morne vie.

Bref, c'est à ce moment qu'il y a un décochement, dans la généalogie : On vous a perdu totalement. D'ailleurs, on ne sait plus à quoi vous ressemblez, ni si vous êtes en vie ou si vous avez sombré dans une grande dépression (et là vous pouvez être sûr que l'on ne demandera pas de vos nouvelles) Vos parents (s'ils sont encore là) ont fait une croix définitive sur votre avenir, et le leurs, car vous avez raté l'âge légal de la procréation, et plus aucun pari sur vous ne mérite attention. C'est à ce moment là, où vous comprenez que "la recherche" a bien commencé, et félicitation vous êtes bien un ou une chercheure, pas besoin de tampon administratif ! Et puis, la paix, le silence, vous pouvez continuer à chercher (et trouver) dans quelque domaines où vous vous êtes lancés, tête baissée (mais aussi haute, car cela dépasse l'entendement) à moins que les 'gilets jaunes' murent votre bibliothèque en la confondant avec un centre des impôts (si, si, aujourd'hui c'est cela, enfin c'est ce qui ne cesse de défier l'intérrêt de toute recherche : le niveau de notre pays)

Alors, pour en revenir sur ma première allumette frottée : l'île, la migration ! Dans cette île, Diaspora était un projet d'envergure, lié à cette motivation saugrenue et bien solitaire d'allier "migration et numérique" en université, jusqu'à ce qu'on m'expliqua bien que ma recherche est bien trop en avance, car en France, les départements-même de la recherche, des universités sont cloisonnés et jamais je ne pourrai mener à bien cette recherche, mais seule oui et sans l'université. Ni une ni deux, je fondais "Nissologie" l'université pour une personne ! Alors de ces conclusions de doctorants qui croulaient sous les papiers, en phase de thésaurisation pathologique, juste avant que le syndrome de Diogène ne se déclare... Je pris mes cliques et mes claques et je continuais à ma vitesse (rapide et circonvolotionnaire) et grâce à Internet et aux bibliothèques (non murées par accident, par les habitants avec un gilet fluo, ayant une trop haute estime de l'écrit) avec un rythme très singulier. Malgré tout, mes études lusophones entamées (que j'ai beaucoup appréciées avec des cap-verdiennes) et le master numérique abandonné (super en retard, au regard de ce que nous avions développé en collectif) me laissèrent une drôle de vision de tous ces étudiants que l'on gavait à coup de textes, parfois érudits, mais non corrélés à notre existence présente, c'est-à-dire non dynamisée par une lecture contemporaine et critique.

Diaspora avait ce souhait de ne considérer que les migrations des membres de ma famille, une sorte de généalogie sur les déplacements et par des dates collectées oralement. Un site Internet dédié en faisait la démonstration (présenté dans divers lieux artistiques en France et ailleurs) Il y avait une planète, la terre photographiée par le système RADAR, et des pop-up (fenêtres verticales qui apparaissaient) qui se superposaient à ces images en noir en blanc, de la terre. Puis ce projet, comme l'île fut ensevelis.

En ce moment, je réintègre ces recherches mais d'un point de vue plastique et complètement décalés du scientifique, du documentaire, et du commentaire. C'est un paysage qui sera, pour moi, un repère. C'est une démarche plus en profondeur et plus large sur l'étendue de mes connaissances généalogiques. Le lien humain est privilégie (à l'heure où les photos et l'images ont remplacé largement tout lien), il n'y a aucune image, mais une sensation exprimée et constellée. En regardant Diaspora, rétrospectivement, quelque chose me plaît beaucoup, et de touchant, dans ma façon de comprendre les migrations. Dans les années 2000, la presse faisait peu d'écho (hormis dans les presses spécialisées des historiens) de ce qu'étaient les migrations. Si la cartographie m'a toujours intéressée, c'est que c'est en cartographiant que j'ai appris, c'est-à-dire que ma culture familiale se basait sur les cartes et les dimensions historiques nécessaires à la compréhension de l'homme et son habitat, sa survie, sa culture. Peut-être dans un soucis ethnographique, je repérais aussi, par mes voyages, ce qui me construisait, une artiste chercheure, puisque je récoltais, je photographiais, je notais, je tirais ensuite les photographies, je tirais les conclusions, bref, je faisais déjà de la recherche parmi mes cousines, en écoutant mes grands-parents, en voyant faire mes parents et en m'émancipant des attendus. Je ne pouvais pas faire autrement, je voyais tant de choses, impossibles à dire. L'oralité ne me suffisait pas et le barrage des langues formaient un barrage des larmes émotionnelles plus grand qu'un petit obstacle facile à dépasser. De l'eau de la terre.

Ici quelques notes comprises dans Diaspora, dont la dimension prenait tout son sens entre deux verbes "être" SER et ESTAR :

Manière d'être 

"être ce que l'on est" et "être là où l'on est"

Etant donné ceci, j'écris cela, n'étant pas sûre de l'être ni de l'avoir été, toujours en devenir. 
Mais y suis-je allée ? Je pense donc je suis. Nous y sommes tous encore quelque part.

Mon être se confond avec sa situation, mais quelle est sa situation ? 
Sur quelle carte puis-je me situer ? Par rapport à quoi ? 

Je suis une géographie.

Je me suis perdue. Pour retrouver mon chemin, j'ai traversé les limbes de ma mémoire familiale individuelle croisant une mémoire collective sociologique. Puis je me suis retrouvée dans la philosophie et je me suis perdue à nouveau dans la poésie, avec saudade. Il n'y a pas de commencement, ni d'origine, pas une seule en tous cas. Il y a des croisements et des rites interfrontaliers. Des passages qui rendent atypiques les caractères malgré les apparences. Et les apparences sont multiples car multiples sont les adaptations, plus grands sont les décalages.

J'y suis.

Dans la langue portugaise il y a deux manière d'être, "ser" indique l'identité, qui ne change pas et "estar" indique une localisation ou un état passager. Deux verbes "être" symboles d'un état typique dans les histoires des allers et venues, des migrations, mais invisible dans l'Histoire.

Je suis née là, entre ici et ailleurs.

La fenêtre "ser" est une compilation de recherches sociologiques et philosophiques sur mes origines. Ces études témoignent d'une partie de mes origines et de mes états d'accoutumance. La fenêtre "estar" est ouverte sur mes états passagers, mes "êtres-là". Ces deux fenêtres ouvertes sur le monde, d'hier, de ce moment aléatoire, de celui que je n'ai jamais connu, ne connaîtrais jamais, posent des questions sur mon existence, ma raison d'être, de faire, de créer là où je suis. 

Je vis, en France dans un milieu artistique, mais avec une mémoire migrante qui se cherche, se cache et se révèle. Il n'y a que dans le langage poétique que je peux repenser la vérité comme dévoilement de l'être, et dans l'art. Je me situe par là sur une carte mentale, je me déplace sur une carte officielle qui ne tient pas compte de ma situation, une grille historique commune en France dans laquelle je n'ai jamais eu d'histoire généalogique. J'ai du re-parcourir des chemins, beaucoup restent à faire. Dans ces véhicules de vies parcourus, j'ai saisi la mienne, je la questionne. Mon parcours individuel se connecte sur un parcours prédéterminé d'une artiste française en élargissant les frontières jusqu'à plus soif. 

Sonia Marques
04/2003 

 

Ser indique l'identité, l'essence, ce qui ne change pas.
Estar indique plutôt la localisation ou un état passager :

ele é francês : il est Français
ele está em Lisboa : il est à Lisbonne

ele é amado : il est aimé
ele está cansado : il est fatigué

avoir sa raison d'être : ter sua razão de ser
cela peut être : pode ser
être bien avec : estar de bem com
elle est toujours jeune : ela é sempre jovem


"Le Portugal, d'abord immergé avec douceur dans le monde, naturellement et surnaturellement merveilleux, était devenu île-saudade. Un lien sans extérieur ou il lui était impossible de distinguer la réalité du rêve".
"Avec la saudade, nous ne récupérons pas seulement la passé comme paradis perdu ou menacé de perte ; nous l'inventons."
"Dans leur île-saudade, à la fois île des morts et île des amours, comme les enfants, ils ignorent la mort."
"Un tel peuple, à l'aise partout dans le monde comme s'il était chez lui, en fait ne connaît pas vraiment de frontières car il n'a pas d'extérieur. Comme s'il était à lui seul une île-monde, ou, Dom Sebastien de lui-même, il attendrait un retour toujours différé, en rêvant à sa vie antérieure."
"L'un des traits les plus connus des Portugais est leur aptitude à se fondre dans le paysage. Leur étrangeté est, à tous les titres, indécelable. Eux-mêmes ne peuvent en rendre compte. Ils font corps avec leur étrangeté, car ils ne peuvent la percevoir à partir d'une quelquonque extériorité, même imaginaire."(Eduardo Lourenço, "

(Eduardo Lourenço, "Mythologie de la saudade", éditions Chandeigne, 1997)

"L'ouverture d'esprit est une qualité commune à de nombreux Portugais. Ainsi ils vous poseront rapidement des questions personnelles qui, chez nous, en France, seraient bien souvent considérées comme déplacées. Cette curiosité se fonde sur un réel intérêt et un désir de participation."

("Le Portugais" de poche, édition Assimil évasion, 1997)

"Les portugais qui sont venus en France avaient l'habitude d'être en quelque sorte, multidimensionnels. Ils avaient l'habitude, selon les saisons, de passer des travaux des champs, à ceux de la pierres, d'être laboureurs ou maçons, charpentiers, vignerons ou boulangers. Ils passaient ainsi de la campagne à la ville sans que cela provoque grand dommage dans leur philosophie de la vie. Ce qui leur importait c'était de gagner leur vie mieux qu'avant, car travailler dur ils en avaient déjà l'habitude."

"Les jeunes insoumis

Parmi les clandestins, on trouvait beaucoup de jeunes insoumis qui refusaient de partir à l'armée pendant 3 ou 4 ans et de faire la guerre coloniale. On estime leur nombre à environ 180 000. Pour eux, l'émigration était un exil car ils ne pouvaient plus rentrer au pays tant que le régime serait le même. Comme la porte de leur pays se refermait derrière eux, ces jeunes ont été vite intégrés dans la société française, et, en partie, ont fait des mariages mixtes et beaucoup sont naturalisés."

Importance de la maison # vie errante, "sans toit ni loi". Le migrant passe ses vacances à choyer sa maison comme si elle ne s'achevait jamais : l'éternel recommencement.

(THERESA Pires Carreira et Maria-Alice Tomé, "Portugais et Luso-Français", tome I, Recherches universitaires et migrations, 1994)


"Moins de 4% des françaises d'origine portugaises de 25-29 ans en Ile- de-France, appartiennent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures. Par contre les françaises d'origine portugaise de 20-24 ans ont tendance à avoir plus de diplômes que la moyenne française. En Ile-de-France et midi-Pyrénées, seulement 10% d'entre elles ne possèdent pas de diplômes." 

(Nathalie Kotlok-Piot, "L'insertion professionnelle des jeunes nés de parents portugais", magazine "Hommes & Migrations n°87, décembre 1997)

"Au vu de cette polarité là, l'étrangers se demande l'impossible, on lui demande l'impossible : il doit rester lui-même et devenir un autre, comme nous autres. Ce numéro d'équilibriste, il peut le réaliser par exemple en offrant la révélation de ses origines, en livrant son secret, en le mettant en scène, en oeuvre écrite ou orale, en le présentant en écot au passage des seuils qui le conduisent dedans, et éventuellement très haut dans la reconnaissance locale. Ou bien il peut l'enfermer au plus profond de lui-même et rester seul gardien de ce secret (relatif aux causes de ce départ, aux modalités de sa route, aux épreuves et enjeux divers...) Ainsi enkysté, il peut demeurer "incognito". 

(Anne Raulin, revue "Sigila" n°3)

"L'identité est en effet à la fois processus d'identification et de séparation. Pour se définir, se reconnaître, se distinguer, il faut pouvoir se détacher, se différencier, s'opposer. Parler de l'identité, c'est se référer à des appartenances, à des ressemblances, à des définitions de soi ; mais c'est aussi compter sur des autres, des différences, de la dissemblance." 

(Fabienne Wateau, Lusotopie 2002,  : Du Portugal à l'Europe Effets d'échelles, de Melgaço à Alqueva)


"C'est dans la région parisienne que l'on trouvait le plus grand nombre de Portugais vivant dans des bidonvilles, la plupart du temps à côté d'autres immigrés espagnols ou algériens, parfois dans des bidonvilles "portugais" (du plus grand comme celui de Champigny/Marne, à d'autres plus petits comme ceux des Francs-Moisins (à St Denis), La Courneuve, Aubervilliers, Carrières/Seine, Massy, Villejuif, Villeneuve-le Roi). Lors de l'enquête faite par la Préfecture de la Seine en 1965 sur les Portugais dans les bidonvilles de la région parisienne, 15 000 des 40 000 portugais dénombrés dans ce département vivaient dans une dizaine de bidonvilles (celui de Champigny/Marne, le plus grand de France, abrita une population très fluctuante qui passa de 6000 environ en 1961 à plus de 12 000 deux et trois ans plus tard)."

(Les phases de l'immigration portugaise, des années vingt aux années soixante-dix. Par Marie Christine Volovitch-Tavarès (2002))

L'exploitation des registres de baptême et de mariage permet également de vérifier le profond et durable attachement d'une partie au moins des émigrés au village natal. L'examen de la liste des témoins et des parrains des actes concernant les immigrés permet de plus de conclure que, malgré leur départ, ils restent insérés au sein des réseaux d'alliances et de connaissance locaux. Ces résultats confirment donc ce qui était en introduction présenté comme une hypothèse : beaucoup d'émigrés maintiennent des liens étroits avec le village d'origine.

("Le va et vient identitaire. Migrants portugais et villages d'origine" par Yves CHARBIT, Marie-Antoinette HILY, Michel POINARD, avec la collaboration de Véronique PETIT - 1998)

Mes recherches sont assez étonnantes et finalement, ont rarement fait l'objet d'une revendication quelconque, car intégrées complètement dans mon travail artistique, sans qu'une connotation soit distinguée et reprise. Car, plus tard, la mode fut aux artistes, enfants d'immigrés, un peu plus mis au devant de la scène, institutionnalisés, une façon de montrer que la France "intègre" ses enfants, même "ces enfants là". Mais ce n'est qu'à partir du moment où sont bien définissables les travaux d'enfants d'immigrés, ou travaillant sur la colonisation ("les "cultural studies", ce courant de recherche d'origine anglophone à la croisée de la sociologie, de l'anthropologie culturelle, de la philosophie, de l’ethnologie, de la littérature, de la médiologie, des arts) Ce qui n'a jamais été visible dans mon travail (au premier abord), quoique, des experts peut-être. Être en recherche, ne peut être une réussite aux yeux d'un plus grand nombre. Le Rubik's cube comporte d'autre challenges que celui de faire toutes les faces d'une même couleur, si, si, il y a d'autres possibilités.

Aux yeux de mon petit nombre et de ma faible reconnaissance prévue, selon les statistiques, j'ai décidé de continuer mes recherches, un peu spéciales et dans tous les sens que ma conscience puisse aller, tout azimut.

Lorsqu’il s’agit de phénomènes migratoires déjà anciens (plus du siècle, c’est-à-dire plus de trois générations), on peut se trouver confronté à deux situations :

    > la migration a été importante durant une brève période, puis les descendants ont quitté la zone d’immigration ou s’y sont totalement assimilés,
    > la migration s’est effectuée à un rythme faible mais régulier et les migrants et leurs descendants, par le fait d’une relation continue au « pays », ont conservé une conscience de leur identité,

Ces deux grandes formalisations de la migration ne se prêtent pas au même type de construction : la première sera essentiellement historique alors que la seconde aura surtout recours à la méthode ethnographique.

La démarche est fastidieuse parce qu’elle nécessite un réajustement constant entre deux niveaux cognitifs de nature différente : le dit et l’écrit.

(Institut de recherche sur les migrations)

Entre le dire et l'écrit

Ma démarche serait fastidieuse parce qu'elle se constelle également en Espagne, quoique ce Sud-européen fut un seul territoire naguère. Mais dans le détail, chaque femme perd son nom de famille, fille du père, elle prend mari, et reperd de nouveau le nom, le nom de son père, de sa famille. Toutes les femmes, les noms des femmes disparaissent peu à peu, en laissant aux patriarches descendre leurs noms. Jusqu'aux femmes d'aujourd'hui qui écrivent sous le mail au nom du mari ou de la famille, jusqu'à s’effacer totalement sans jamais reprendre contact avec leur propre famille, mais en comptant bien plus sur leurs belle-famille, la famille de leurs maris. Les femmes sont comme des oubliées de leurs propres racines, comme arrachées aux leurs, comme si des mères, elles n'en avaient jamais eu, comme si, de leurs cousines, elles n'en faisaient grand cas, comme si tout cela n'avait pas de place, ni besoin d'être soutenu. Comme si, des terres, elles n'en avaient jamais eu, comme si des biens, tout serait dispersé, dilapidé, parsemé, comme si des cendres, elles retournaient aux poussières et que seuls les phénix les sauveraient de cet abandon patriarcal et répétitif. Des phénix donc, autant d'étoiles que l'on peut admirer, en secret, faute de pouvoir leur parler, car même leur parler n'est plus possible, même vivantes, elles ont abandonné de dire. Et pourtant, de leur vivant, le lien était au cœur de leurs activités, relier ce qui nous séparait, tel une religion (re-ligare, le principe de la religion, celui de relier) Je suis dans ce mouvement, cette relecture. Relire et relier des points qui se sont séparés, sans même le savoir, sans même le vouloir. Et pourtant dans chacune de ces entités, chacune a ce pouvoir magique de relier, de créer du lien, de réunir et de ré-enchanter, ce qui n'a plus de voix, ce qui s'est tu, en imaginant juste que chanter est encore possible. Fatigués, chanter s’éteint, et lorsque s'épuise le sens de la reproduction, d'autres sens peuvent s'éveiller, celui de la fraternité. Quand plus rien n'est dit, l'écrit ressemble à cet espace inaudible, secret et précieux, laissant la confidence s'offrir un lieu viable, parfois enviable, mais accessible qu'aux seuls lettrés.

Une grande majorité de nos contemporains français ne lisent plus, pas plus qu'ils n'écrivent.
Écrire dans la langue française c'est comme se confier à des pages blanches qui ne seront lues.
En tous cas, dans ma généalogie, qui ne seront lues par les membres de ma famille.

Auprès de mes pairs, cela fut très souvent la preuve, qu'aucun d'eux, ne pouvaient comprendre la richesse de ma culture, puisque dans la langue française, les origines et la question des migrations, a toujours été très sensible, divisée, ignorée, vulgarisée, afin de lisser des profils "types" intégrables, toujours vissés aux politiques sociales.
Je pense qu'aujourd'hui, avec les générations métissées, ces encastrements normés ne peuvent plus se satisfaire des typologies de bazars en ignorant ce qu'il se passe au-delà des frontières et du contour national et l'histoire qui a traversé celles-ci. J'ai rencontré nombre d'étudiants, dans les études supérieures, qui n'avaient jamais eu de cours d'histoire sur les migrations, et qui ne connaissaient pas leurs camarades de classes, ni certains de leurs professeurs, me demandant simplement : - pourquoi sont-ils là, pourquoi ne sont-ils pas restés dans leurs pays d'origine, de leurs parents ou grands-parents ? Les questions peuvent faire frémir, mais elles sont légitimes, et souvent j'ai dû me confronter à un domaine qui n'était pas le mien : celui de faire de l'histoire ou de guider vers des documents qui pouvaient répondre à leur curiosité première, afin de ne pas les laisser sans apports et les laisser être récupérés par d'autres camarades bien plus radicaux, sans questions, mais avec toutes les réponses : - qu'ils retournent d'où ils viennent. Lorsque vous avez des étudiants qui ont de bons résultats scolaires, les moins bons et les plus méchants, recherchent une cause. Que ce soit élève, étudiante ou professeure, en France, pas un seul niveau ne m'a laissé tranquille de cet état nauséabond français, où le souhait d'étudier et d'enseigner, de transmettre, ne fut mis en péril, parce que si ma culture avait cette richesse dynamique (invisible) et mes résultats évoluaient de façon positive, c'est qu'elle concurrençait assez gravement, des étudiants qui n'avaient réalisé aucune démarche sur la recherche de leurs origines, ou qui en étaient dépourvus de par leurs parents. Cette pauvreté là est difficile à accepter et la recherche du coupable, est bien plus facile à adopter, surtout, lorsque le climat national, entraine aux vindictes et aux injonctions de se plier à une histoire (très récente) qui manque cruellement de distance.

Lorsque vous observez que ce n'est plus de jeunes étudiants qui tentent de comprendre, avec plus ou moins de maladresse, la richesse de l'histoire et ses temps différents, ses croisements, sa densité, sa multitude, et le parcours singulier qui chemine dans tout cela, mais que ce sont des directions d'école qui coupent les arbres... Vous pouvez, à ce moment, avoir un indicateur assez significatif de l'évolution du niveau et de l'espérance de vie qu'il vous reste, ou de viabilité, de vos trésors, à jamais invisibles.