river.jpg

Image du film : La nuit du chasseur (1955) de Charles Laughton

Once upon a time, there was a pretty fly
He had a pretty woman, this pretty fly
But one day she flew away, flew away, flew away
She had two pretty children
But one night these two pretty children
Flew away, flew away, into the sky, into the moon

Il était une fois une jolie mouche...

En 1997, à Vancouver, au Canada, du côté anglophone, je regardais pour la première fois le film, La nuit du chasseur. Il m'avait beaucoup marquée, et je me devais de le revoir. Chose faite ces jours-ci. J'avais quasiment oublié l'histoire et que des enfants étaient les héros de cette aventure. Il me restait en mémoire un conte avec un méchant qui jouait au bien, et c'est ce que l'on devrait encore retenir, mais d'autres personnages de l'ombre, jouent au bien et demeurent innocents. Je découvre cette image, avec les lapins et la barque, et cette chanson avec la voix de l'enfant à la poupée, enchanteresse. Une série de scènes sont impressionnantes, et très contemporaines au niveau du sens qu'elles provoquent. Lorsque le prêcheur fini par enrôler la femme, veuve, et l'épouser et poser sa loi dès la porte refermée, la nuit de noce. Il lui enlève sa dignité en lui demandant de se regarder dans le miroir, et lui rejetant la faute originelle de tout le mal du monde sur elle. Elle n'aura jamais d'affection de sa part, et sera sa pécheresse emprisonnée, sa médiatrice en inversant le mal en bien, jusqu'à être tuée par ce pervers criminel. Ce qui est intéressant, c'est le contexte, les rumeurs qui agissent et poussent une femme qui vit seule avec ses 2 enfants à endosser ce rôle du pêché, puisqu'une femme ne peut pas vivre seule, ni tenir sa maison, sans un homme qui la dirige, selon les croyances populaires. Le rôle de la vieille femme qui fabrique des gâteaux, Icey Spoon, pour laquelle le plaisir sexuel n'est qu'un leurre et un mensonge inventé par les hommes est très important pour la destinée dramatique de cette veuve. Son mari est quincailler et est dominé par cette femme qui ne sait pas garder un secret et s'agite comme un facebook, à créer des réseaux, des rumeurs et projette ce qui serait bon pour les uns et les autres. C'est une petite prêcheuse, niaise, qui va rencontrer le prêcheur machiavélique, celui qui sait mieux qu'elle manier la justice pour détruire tout ce qu'il rencontre. Cette Madame Spoon, un personnage qui n'est pas beaucoup analysé, pourtant ce film est une œuvre artistique très décortiquée, surtout pour les scolaires, est l'outil idéal pour le criminel. Il suffit de l'agiter. Aujourd'hui on peut comprendre ce personnage lorsque les médias valorisent telle ou telle information, qui tourne en boucle. Il faut toujours des personnes pour relayer ces informations, et les plus mauvaises. Et Madame Spoon serait aujourd'hui ce personnage. Un personnage qui poste sur sa page Facebook, tout ce qu'on lui demande de poster (les médias) et les pires informations, celles qui font peur, ou bien les petits préceptes bienséants, moralisateurs, comme des pastilles de gifs animés. Un personnage frustré, une femme castratrice, qui vit par procuration à travers les autres. Cette veuve va lui servir de réceptacle, elle a les outils, elle va faire son commerce, ses gâteaux, et en plus, c'est son employée. Elle la jette littéralement dans les mains du diable, pour à la fin du film, retourner sa veste et souhaiter la mort du prêcheur. Alors que le mal est fait et fait par sa volonté, ses mauvaises rumeurs, sa niaiserie.
Le personnage du prêcheur est un stéréotype, à la fois celui qui est le mal, dans ce qu'il a de plus nuisible, car il porte le masque du bien, beau parleur, et grâce à ses mains, son fameux tatouage duel (Love-Hate), il manipule les autres, un public conquit d'avance, crédule et enseveli sous la religion et la dépression. Il ne dort jamais, le remarquera l'enfant John, le mal ne s'arrête jamais, il harcèle et sonne à toutes les portes, vole, tue et pille, se camoufle, confesse les autres, conspire, simule, ne connait ni l'amour, le sensible... mais s'adosse à la sensiblerie facilement et endosse le beau rôle, celui du sauveur. On peut le voir de nos jours, comme celui ou celle qui se cache derrière le représentant de la justice, du pouvoir, un haut fonctionnaire, un curé, un médecin, un instituteur, un coach sportif, un ministre, un journaliste, un père, un maire, un élu forcément, un mari, avec tout costume honorable, et d'officielles médailles, c'est celui qui change d’institution, d'écoles, d'office, de pays, en détruisant tout sur son passage et toujours blanchi par l'opinion ou la justice (personnage au féminin, oui cela existe aussi). Aujourd'hui, il est même analysé comme un pervers narcissique, celui (ou celle) qui enferme sa proie dans sa toile d'araignée, telle une mouche qui se débat, sans comprendre qu'elle a été emprisonnée psychiquement, et, dans ce film, c'est un criminel. D'ailleurs, la toile d'araignée est un motif qui figure au moment de la barque, lorsque les enfants s'enfuient, et la chanson magique de la petite fille raconte cette histoire de la jolie mouche. Donc c'est un personnage-type, qui donne à ce film une atmosphère immuable et contemporaine, dans notre société, dominée par ces typologies et le phénomène de proies incarné par les enfants, et ici, les lapins.
Madame Spoon est pourtant un ingrédient essentiel, pour que ce gâteau qui gâche la vie, puisse être partagé par autant de lâches qu'il y a d'habitants dans une contrée... dans un facebook. Il y a toujours des disparitions d'enfants et de femmes, mais aucun réseau social ne peut résoudre ce mal, sauf à y participer.


Image du film, Le monde est à toi (2018) de Romain Gavras (l'actrice Gabyy Rose et l'acteur Karim Leklou, respectivement jouant les rôles de Britanny et danny)
Un autre film, vu récemment "Le monde est à toi", sorti en salle ces jours-ci, de Romain Gavras, met en scène une mère qui maltraite son fils, elle l'emprisonne psychiquement et régente sa vie, elle l'infantilise et pourtant, elle est attachante (il est difficile de s'en détacher). Bien que nous sommes très loin de La nuit du chasseur, ce film est une évolution. Aussi un questionnement sur la filiation (et au cinéma, en famille), le héros, Danny, joué par Karim Leklou, pourrait être ce garçon John Harper (l'acteur Billy Chapin), dans La nuit du chasseur, qui veut protéger sa sœur Pearl Harper (l'actrice Sally Jane Bruce), et elle serait cette fille (Brittany, jouée par l'actrice Gabby Rose) prise en otage avec son sac à la grenade terroriste (comme la poupée qui cache l'argent). Ce couple d'enfants maltraités par leurs parents est un duo solidaire qui va entrainer le film (Le monde est à toi) vers une réflexion sur l'émancipation des enfants prisonniers des systèmes familiaux. Ce qui m'intéresse, c'est la place des femmes et leurs rôles.
Brittany, jouée par l'actrice Gabby Rose, est ce syndrome de Stockholm tout en rondeur et en empathie, malicieuse, la part intérieure cachée du père truand manipulateur, que l'on peut retrouver dans Pearl Harper, jouée par l'actrice Sally Jane Bruce, et ses grands yeux clairs et candides, celle qui incarne la pureté, qui ne voit pas le mal, et nulle part (elle se jettera d'ailleurs dans les bras du prêcheur criminel, dès que celui-ci aura retrouver la trace des enfants en fuite) À travers ses yeux, Pearl nous conduit dans la poésie de la reconnaissance, celle qui attend sans cesse, qu'un re/père lui donne sa voix, mais déchante face à la cruauté, tout en s'y lovant, comme dans la main tatouée LOVE du prêcheur. À travers les yeux de Danny (joué par Karim Leklou), d’ailleurs tout aussi grands et clairs, comme la piscine dans laquelle il termine le film, en gros plan d'eau bleu, nous sommes rassurés que la séparation avec la main du mal, ce HATE, cette haine, soit loin derrière. Il est comme John Harper, à la fois conscient de ce qu'il se passe, en train de s'émanciper, et aussi celui qui sécurise, quelque part, dans tout ce chaos perverti. Il cherche un plan, une stratégie pour supprimer ce mal et protéger l'enfant, qui est en lui, mais aussi la petite sœur, ou l'amie de fortune, son double. Les regards en disent longs, et ne s’embarrassent pas de mots. La complicité des prisonniers, de celles et ceux qui savent, est toujours plus forte que les mots. Les prisonniers seraient lovés dans le silence que forment les juges verbeux insensibles, les plus savants.

J'avais réalisé un travail, nommé Hansel, il me fait penser à cette nuit du chasseur. Car il est question d'enfants solidaires, de nuit, de noir et de blanc et d’échappée à travers des images d'inuits, dans un registre très minimal, et poétique. On peut, sans avoir de moyens, créer et former des poétiques de l'espace, rien qu'avec un écran. C'est ce qui m'intéressait dans ce travail, que j'ai mené de façon très intuitive. C'est une économie, une façon magique de créer du sens, inventer une histoire, rien qu'avec une mémoire émotionnelle intérieure.


Image du film Hansel (mars 2013) © Sonia Marques

La chanson de Daniel Balavoine est à l'honneur dans le film de Gavras, elle questionne également les prêcheurs...

La vie ne m'apprend rien
Je voulais juste un peu parler, choisir un train
La vie ne m'apprend rien
J'aimerais tellement m'accrocher, prendre un chemin
Prendre un chemin

Mais je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là
Les lois ne font plus les hommes
Mais quelques hommes font la loi
Et je n'peux pas, je n'sais pas
Et je reste planté là

A ceux qui croient que mon argent endort ma tête
Je dis qu'il ne suffit pas d'être pauvre pour être honnête
Ils croient peut-être que la liberté s'achète
Que reste-t-il des idéaux sous la mitraille
Quand les prêcheurs sont à l'abri de la bataille
La vie des morts n'est plus sauvée par des médailles

Dans son film, c'est dans un projet de vie, simple et non grandiloquent et ironique, que Danny  va tordre le cou à l'oseille facile, dont les caïds ne savent plus que faire (dans les décors filmés somptueusement décadents de la cité du Pont-de-Sèvre, emblématique de la fin des Trente Glorieuses en France et de la Costa Blanca en Espagne, avec Benidorm, ville touristique vorace) Son ambition : distributeur officiel de la franchise « Mister Freeze » sur le territoire marocain, cette marque de bâtonnets de glaces à l'eau sucrés créée en 1973 par LEAF à Chicago et vendue en France depuis 1973. Pour rester dans le rêve d'un enfant, de ce bonhomme de neige télévisuel (chacun son rêve de neige, sa boule de Noël). Dans ce film, les enfants et les adultes sont des pieds nickelés, une expression pour ceux qui ne veulent pas agir, les paresseux, les médiocres malfaiteurs. Filous, hâbleurs, indolents, pas fiables... mais sympathiques. Encore un souvenir, cette fois-ci, je devais avoir 5 ans, lorsque je découvre cette fameuse BD française, "Les pieds nickelés" de 1903, avec Croquignol, Filochard et Ribouldingue, je savais lire, et le remarquant on me donna cette BD d'adultes à lire, lors de mes vacances au club Mickey, au bord de la mer. Être en apprentissage de l'écrit en même temps que des pieds nickelés est fondateur de la compréhension de la société de l'information populaire, dans laquelle on est projeté. C'est avec des Croquignols, des Filochards et des Ribouldingues chanceux qu'il faut s'intégrer !

Ce film à l'avantage, très graphique, de nous rappeler ce que l'humain drogué construit et détruit en un clin d’œil, un peu comme Le Loup de Wall Street, le film de Martin Scorsese (2013), ici, par des vues plongeantes et immersives nocturnes où s'animent des parcours de vie dissolues et clinquantes, faisant miroiter la vacuité, comme autant d'étoiles filantes, des appâts du gain, qui saturent l'espace pour combler le vide sidéral des impensés. Un monde d’orgueil affamé d'oseille. Éblouissant, aveuglant et idiot à souhait, bref un bon divertissement.

* Avertissement : Hansel est âpre et nu et ne divertit pas.