GAGA / les petites sculptures de l'été © Sonia Marques

Gagatisme > État de celui qui est gaga.
Popelin me donnait des renseignements sur l'état de douce imbécillité, de gai gagatisme, dans lequel serait tombé Burty, ne trouvant plus ses mots, appelant Louis XV, « quinze, quinze », et s'amusant de son aphasie, de son déménagement de cervelle (Goncourt, Journal,1887, p. 724).
Ga-ga > Onomatopée faite à l'imitation du bredouillement des personnes retombées en enfance; le rapprochement avec gâteux n'est que secondaire.

Au pied d'un château j'ai rencontré une sculpteure. Elle m'a ouvert son atelier. Quelques années à apprendre à modeler la terre, dans tous ses états, avec différents médiums, qu'elle allait chercher dans différentes villes. Autodidacte depuis 5 ans, des iguanes, des bisons, un paresseux, tout était merveilleux. Secrètes sont ses réalisations singulières, je me suis dit qu'aucune école d'art ne formait en 5 années les étudiants aussi bien. Cette femme a fait un parcours seule, loin des écoles et des ateliers de sculptures, par ailleurs trop fermés. Mais avec une expérience de vie. Je venais de réaliser de modestes sculptures, très différentes, en argile blanche, elles ressemblent à un biscuit de porcelaine, une expression du gagatisme, de la gaga au gogo, des expressions de ce que je ressens, en regardant mes lapins. C'est que l'on a quitté depuis trop longtemps, la figure, dans ces écoles financées par l'État. Depuis longtemps, on a répudié toute étude de la figuration, de l'expression, humaine, animale, végétale. Et le petit, tout ce qui était petit. On a mis de côté, on a marginalisé. Certes, ce ne fut pas aussi radical, ainsi, on a oublié peu à peu, l'expression de la figure, les attachements, les choses délicates et tout ce qui serait bon. Le cynisme a emporté tout regard encore allumé par l'attachement aux jolies choses, reléguant aux niaiseries toute sensibilité intacte, toutes les premières fois possibles et imaginables. Pour pouvoir étudier, j'ai gardé secret ce regard, et toutes mes réalisations, comme beaucoup, ne sommes nous pas en attente d'un bonheur du faire, sans autorité pour nous sermonner ce que serait l'art contemporain ? Cette liberté là, d'enseigner, sans juger, je suis parvenue à l'engager et à la réaliser, malgré nombre d'obstacle. Je pense avoir résisté longtemps, pour aider les autres. À présent, je pense que la figure peut s'affirmer, sans mépris.

"Quand il était devenu complètement gaga de son état, il s'en était parfaitement rendu compte et en avait profité pour dire aux gens toutes les choses désagréables qu'il n'avait pu leur dire pendant toute sa vie"

Goncourt, Journal,1895, p. 811.
Cette rencontre et l'échange avec la sculpteure a mieux développé mes questionnements sur les formations artistiques aujourd'hui, sur la valorisation de tel ou tel artiste institutionnel, leur soutien excessif et répétitif, et la marginalisation d'artistes par millier, dans toutes les terres de ce pays, leurs secrets de fabrication, heureusement bien gardés, et la liberté de créer, d'apprendre. Ainsi étaient conservés les châteaux et patrimoines, pour que les visites soient payantes et que les touristes comprennent en toutes les langues une légende, un fauteuil poussiéreux, afin de les restaurer et faire la publicité d'un village à l'abandon, où l'art et la culture ont déserté les terres, jusqu'à ignorer les artistes qui modèlent encore des formes. Quelque chose me fait penser que l'on peut se passer de formations dans des écoles, aujourd'hui, quand la vie vous apprend, quand l'envie vous prend, quand il n'y a pas d'autres moyens pour survivre, pour guérir, pour aimer vivre et créer. Quand on peut voir ce qui se trame dans les rigoles et les petits chemins de traverse. J'écris cela, pourtant j'ai recherché à étudier dans des écoles, à y enseigner ensuite, jusqu'à comprendre que des dégâts pouvaient être plus grand sur d'autres, lorsque l'on empêche des personnes d'étudier, d'apprendre, ou qu'on leur supprime le sel de la vie, par jalousie. Il y a donc, dans des lieux sauvegardés, des trésors, qui ne savent rien des écoles et ont progressé en faisant des recherches. Rechercher par soi-même une couleur, un pigment, un médium, sans jamais cloisonner, un peu de sable, un peu de photographie, un peu de flou et de sagacité, des arts artisanaux de logiciels, d'apprentissages, finalement, n'est-ce pas ainsi que je défile les choses ? La culture, c'est dans ces familles où l'on comprend une sœur artiste, un frère artiste, une mère qui se découvre sculpteur à 50 ans, et quand tous vont se trouver solidaires autours de l'art, pour que tout progresse, pour que toute rencontre infra-familiale devienne le lieu d'une expression plastique, inaugurale d'un champs nouveau, singulier... La main à la pâte.
Et aujourd'hui, il est bien plus accessible d'apprendre, il y a des tuteurs, des livres, Internet, des vidéos pédagogiques. Quand aimer est bien plus fort, quand l'émotion peut se canaliser à travers un objet et se frayer un chemin, parfois, de frayeur, comme se faire peur, comme découvrir par mégarde que ce que l'on imagine est très différent de ce que l'on créé. Mais, comme me disait cette sculpteure, si exposer n'est pas une priorité, le retour est important, et cette rencontre, fut, pour elle, tout aussi importante que pour moi.
De la bonté.