"My Greatest Friend. A circus elephant and the trainer's daughter were the best of friends."
Photo by John Drysdale, England, 1986

L'éléphant dans le noir

"Des Indous avaient amené un éléphant; ils l'exhibèrent dans une maison obscure. Plusieurs personnes entrèrent, une par une, dans le noir, afin de le voir. Ne pouvant le voir des yeux, ils le tâtèrent de la main. L'un posa la main sur sa trompe; il dit : "Cette créature est-elle un tuyau d'eau ?" L'autre lui toucha l'oreille : Elle lui apparut semblable à un éventail. Lui ayant saisi la jambe, un autre déclara : "L'éléphant a la forme d'un pilier." Après lui avoir posé la main sur le dos, un autre dit : "En vérité, cet éléphant est comme un trône." De même, chaque fois que quelqu'un entendait une description de l'éléphant, il la comprenait d'après la partie qu'il avait touchée. Leurs affirmations variaient selon ce quils avaient perçu : l'un l'appelait "dal", l'autre "alîf"*. Si chacun d'eux avait été muni d'une chandelle, leurs paroles n'auraient pas différé. L’œil de la perception est aussi limité que la paume de la main qui ne pouvait pas cerner la totalité de l'éléphant. L’œil de la mer est une chose, l'écume en est une autre; délaisse l'écume et regarde avec l'oeil de la mer. Jour et nuit, provenant de la mer, se meuvent des flocons d'écume; tu vois l'écume, non la mer. Que c'est étrange ! Nous nous heurtons les uns contre les autres comme des barques; nos yeux sont aveuglés; l'eau est pourtant claire. Ô toi qui t'es endormi dans le bâteau du corps, tu as vu l'eau; contemple l'Eau de l'eau. L'eau a une Eau qui la pousse, l'esprit un Esprit qui l'appelle."

Rûmi
Le nom complet de Rûmî (1207-1273), poète mystique persan qui a profondément influencé le soufisme, il est Mawlânâ Jalâl alDîn Muhammad ibn Muhammad al-Balkhî al Rûmî.
("Hier, j'étais intelligent et je voulais changer le monde. Aujourd'hui, je suis sage et je me change moi-même" / "Ne reste que parmi les amoureux, des autres éloigne-toi")

Je pensais à la quête de la vérité, que ceux qui prétendent détenir la vérité sont ceux qui ont abandonné la poursuite du chemin vers elle, dans le sens où la vérité ne se possèderait pas, elle se chercherait. Rûmi, ce poète écrivait ceci :
"La Vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en ramasse un fragment et dit que toute la Vérité s’y trouve."


Son conte de l'éléphant rassemble ces aveugles qui tâtonnent et cherchent la vérité. Ils ne peuvent voir l'éléphant dans sa totalité, tout entier, car ils sont dans le noir, l'éléphant est au centre de la maison dans l'obscurité (version parfois trouvée). Chacun touche une partie et interprète selon son expérience, à quoi lui fait penser cette partie et le dit à haute voix. Mais aussi, chacun entendant ce que l'autre dit est influencé et transforme son interprétation, en fonction de ce que l'autre à dit, et de sa propre expérience sensorielle, du toucher. Aucune de ces interprétations ne se ressemblent, elles sont toutes différentes, elles ne sont pas éclairées, l'éléphant est dans le noir, l'obscurité. On trouve même des versions, comme celle ci-dessus, qui qualifient l'obscurité, le noir. Même éclairée à la chandelle, à la bougie (donc faiblement), cela ne révèlera pas la vision de la totalité de l'éléphant, et les versions de chaque personne seront chacune différente, incomparable. Le conte raconte. Toutes ces versions sont aussi des vérités et entendables, mais elles ne sont pas la vérité, ne parlent pas de l'éléphant. Celui-ci est si gros (un animal au milieu de la pièce) que dans l'obscurité, personne ne le voit, chacun interprète, marche à tâtons dans son raisonnement. C'est une belle "figure" et une énorme, que de ne pas voir la vérité et seulement entendre les rumeurs, ou les lire, les mots des rumeurs. Ne pas voir, ne pas comprendre, dans la totalité, ne pas pouvoir embrasser le tout, résume cette vision éléphantesque de la vérité.

Il y a aussi une autre petite histoire, dont le nom de l'auteur (ou du gourou, du sage, enfin peu importe) je ne l'ai pas trouvé, et cela tombe bien, qui est celle-ci :

Le diable et son ami marchaient dans la rue. Ils aperçurent un homme qui se baissait pour ramasser quelque chose et le mettre dans sa poche.
L’ami dit au diable : « Qu’est‑ce que cet homme vient de ramasser ?
« Un petit bout de Vérité » répondit le diable.
« Mauvaise affaire pour vous ! » remarqua l’ami.
« Pas du tout ; répliqua le diable, car je la lui laisserai l’organiser !»


Ici, le mal, représenté par le diable, qui a toujours un complice, s'amuse de ce qu'un homme a trouvé et pris possession, un bout de miroir dans sa poche. Car, le diable, n'a besoin de rien faire, il sait que cet homme ne trouve pas la vérité avec une partie du tout et qu'il pourra l'interpréter comme bon lui semble, c'est-à-dire de façon confuse et partielle, tronquée, érronée, et mieux, que ses interprétations emmêlées ne seront que le cafouillis de son esprit et de ses tromperies. Le diable se réjouit de savoir que cet homme peut croire n'importe quoi, il se réjouit de semer la zizanie ainsi en n’intervenant surtout pas et en laissant les êtres humains organiser comme bon leur semble, la vérité, c'est à dire, en se disputant, voire en s'entretuant. Que le doute soit semé, certes, mais qu'il le soit, sans besoin de faire le mal, sans que le diable n'agisse, ni ne trouble, est bien là la perversité du diable. Il peut garder l’apparence du bien, de celui qui n'y est pour rien dans tout le mal. Tout du moins, peut-il, à loisir, observer le désastre, et même s'en moquer, rajouter du grain à moudre. Il suffit que ce modèle fonctionne et que d'autres fassent de même, le mal ne peut être localisé, il est partout à la fois, dès qu'il a su se transmettre. La donne changerait si les personnes se solidarisent et optent pour le respect et l'écoute et qu'ils ne se fassent pas du mal, sachant que chacun se trouve fragilisé, avec seulement, un bout de vérité. Chez les sages, l'écoute se trouve peut-être, mais, dans nos sociétés, où les harcèlements et les rumeurs sont des outils pour semer le trouble, avoir du pouvoir, dominer, détruire, tuer, il devient plus facile d'épouser l'objectif du mal et de le perpétuer, que de réfléchir, méditer, penser ou se mettre en quête de soi, de la vérité.

Quand une zizanie est semée dans une société et que le dirigeant ou la dirigeante, le sait, l'observe, et ne rétabli pas l'ordre ou ne déplie pas, ce qui est resté caché dans les plis, des uns et des autres, c'est qu'il ou elle jouit de ce climat, où les suspicions et les délations sans dessous-dessus, la haine... déclareront une guerre quotidienne aux êtres qui évoluent dans un système clôt, plus ou moins fermé, sectaire, un groupe, une école, un réseau, une institution, etc. (qui n'extériorise jamais ses pratiques et méthodes) Mais à la plus perverse des situations, le dirigeant ou la dirigeante est manipulé.e par un simple collègue, ou des complices, il ou elle ne dirige plus rien, et c'est dans l'ombre qu'agissent les employés, certains, pas tous, manipulant, à leur tour, les plus fragilisés. J'ai publié un texte, long, peut-être inachevé, en 2016, sur cette quête (Marée irisée) qui ouvre plusieurs pistes. Il puise dans ce que sont devenues nos communications avec les médias, mais aussi ce que l'intelligence artificielle promet et défait. Il n'est pas étonnant que j'y suis revenue ces jours-ci à l'aune de nouvelles découvertes et organisations secrètes démasquées. Ce que j'aime dans cette photographie (sans doute une carte postale) c'est qu'elle n'a rien à voir avec mon article philosophique. Et peut-être que c'est ce que je préfère, cette dernière découverte. Cet enfant qui s'attache à un éléphant, dans l'image, ils sont comme amis, mais aussi comme rassurés ensemble de s'être trouvés. Et bien si, il y a en fait un rapport, mais pas sur la suspicion, l'ignorance, comme l'avancent mes phrases. Sur l'apaisement. Cette image vient annuler le doute semé.
L'enfant a trouvé l'éléphant tout entier et c'est devenu son ami.