L'enthousiaste (© Sonia Marques - 2017)

Acariatrie

Le pays des acariâtres

Employez-vous à dialoguer avec un habitant de ce pays. Employez-vous seulement à travailler pour une acariâtre, sans obtenir jamais d'explication sur sa mauvaise humeur. Employez-vous à pardonner chacune des hostiles attitudes afin de poursuivre votre tâche, observant de loin les blessures de voisinage. Employez-vous à ne pas jouir de votre travail au pays des acariâtres, employez-vous à travailler en deçà, à demi-mot, sous le mucus des crottins de ces veules habitants, les moues haineuses. Pliez-vous aux acariâtres, jamais ne les combattez. Esquivez ces grossières et excessives, les horribles et laides ridées de médiocrité. Veuves, âgées et sourdes, ou jeunes mais déjà revêches, toujours mécontentes et colériques, toutes ces acariâtres que la vie s'empresse de ne point gâter ni courtiser. Les exécrables, les méchantes, toutes ces petites cheftaines devenues aux déplacements terrorisants avec leurs toutous dévots. Employez-vous à chérir vos œuvres, à ouvrir la porte aux vulgaires et criardes, employez-vous à bloquer vos tympans de toutes ces sornettes déversées dès que la porte s'ouvre. Employez-vous à l'art de l'amical salut et au sourire du bon jour devant la volée de vipères qui flagelle votre doux visage. Aux pays des susceptibles, vous vous plierez. Entendez : vous plierez bagages. D'ici 1 semaine, 1 an, 10 ans, c'est égal. Les humeurs tyranniques et les préjugés d'inégalités, impossible à extirper feront de vous des serviteurs sonnés proche de l'asile politique, pour garder leurs traditions de ces familles ayant conservé toutes les formules du passé. Médailles et légions, tous acariâtres s'attribuant les mérites des tourments accordés, des vies renversées, tous courbés, maladifs. Leurs héritages pesants s'enfoncent sous les chapes de plombs, de béton, de pétrole, de détergents, d'acides. Aucune racine ne repousse, aucun jardin, rien n'est fertile. Au pays des acariâtres, acceptez l'avarice plutôt que l'éloge de la bienvenue. Les répugnants et moroses n'accueillent pas mais repoussent. On passe par inadvertance dans les terres des humeurs aigres, incompatibles avec la création. On s'emploie avec peine, avec ces irascibles querelleurs et ces intraitables et acrimonieuses bougonnes, des boulets que l'on traine jusque dans la rivière tarie. Pourtant la diversité de leurs humeurs vous étonnera, chaque responsable s'attribuant un domaine spécialisé, qu'il s'est inventé avec le temps. Une acariâtre n'est pas en reste, nommant avec honneur tous ces responsables dans des réunions merdeuses, rébarbatives, hargneuses. Les grandes gueules inabordables étendront leurs parapluies vengeurs avec la panoplie des bourrus, amers, mégères et commères, tous ces fous et folles, comme des aspirateurs en dysfonctionnement. Ombrageux, ils aspirent avec difficulté vos géniales idées limpides, dans un tourbillon acide, en terminant par une émission bruyante de gaz provenant de leurs estomacs. Vous n'aviez pas vu le panneau : Acariatrie ? Fièrement repeint aux couleurs du drapeau rougeâtre et blanc, avec des tâches jaune livides formant des auréoles concentriques, planté par des éructeurs, les grands écerveleurs ? Ou bien avez vous répondu à leur grognement guttural, imaginant que l'on vous lançait un défi ? Vous êtes tombé dedans, aspiré aigri. Vous êtes devenu ce voisin abrupt, désagréable et grognon, sans savoir comment ni pourquoi ce maussade côté de la vie vous a attrapé. Puis vous avez vu le produit miracle, vendu par le pays que vous venez d'inventer : L'enthousiasterie. Une distillerie des dons divins, musicale, vive, tendre, elle parfume de joie la reconnaissance de la liberté et accompagne l'élan dans une générosité inégalée, sauf par l'héroïsme son dévoué. Vous n'avez même plus idée de l'existence des acariâtres, avec ces lunettes qui les ignorent. Vous ne les voyez plus.

Alors, si vous croisez sur votre chemin une enthousiaste, sachez qu'elle revient du pays des acariâtres et qu'il est fort probable que le saupoudrage au goût de revenez-y sur le panneau de ce pays soit allergène pour celle-ci, et qu'au moindre orage jailliraient les amertumes nécessaires à détourner son chemin. Le froid sibérien a balayé d'un clignement de paupière les effluves néfastes de ce pays engourdi.