Speak low if you speak love, photographie (Sonia Marques) du spectacle de Wim Vandekeybus, MCB Bourges

Speak low if you speak love, photographie (Sonia Marques) du spectacle de Wim Vandekeybus, MCB Bourges

 « Speak low if you speak love ».
(Parlez doucement quand vous parlez d’amour).
William Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien

Dans cette dernière création, le chorégraphe Wim Vandekeybus part à la quête de l'amour, insaisissable, exacerbant les passions. Mêlant classique, contemporain et rock expérimental, la chorégraphie insuffle avec énergie désir et violence. En trente années d’existence, le chorégraphe et sa compagnie Ultima Vez ont inventé leur propre langage du mouvement, fait de tensions, conflits, risques et impulsions tout en accordant une place prépondérante à la musique. Après le succès de leur collaboration sur nieuwZwart en 2009, Wim Vandekeybus travaille de nouveau avec Mauro Pawlowski et son groupe de rock dEUS. Sur scène, ils sont accompagnés de la charismatique chanteuse sud‑africaine Tutu Puoane, déesse à la silhouette sculpturale. De sa voix envoûtante, elle passe d’un registre vocal à l’autre et irradie le plateau de sa présence mystérieuse. La communauté de danseurs, contemporains et classiques, expérimente les relations au sein du groupe suscitant le jeu, la tentation, la provocation, l’abandon. Vandekeybus envisage la relation à l’autre dans un rapport de force. Les corps défient la pesanteur, se télescopent, sont projetés dans les airs ou à terre pour ressurgir avec toujours plus d’énergie.
Intense !

Mise en scène, chorégraphie, scénographie Wim Vandekeybus
Créé avec & interprété par Jamil Attar Livia Balazova Chloé Beillevaire David Ledger Tomislav English Nuhacet Guerra Segura Sandra Geco Mercky Maria Kolegova

Musique originale (live) Mauro Pawlowski Elko Blijweert Jeroen Stevens Tutu Puoane
Assistante artistique & dramaturge Greet Van Poeck
Assistants mouvement Iñaki Azpillaga Máté Mészáros Styling Isabelle Lhoas assistée par Isabelle De Cannière
Création lumière Davy Deschepper Wim Vandekeybus
Création son Bram Moriau Antoine Delagoutte
Régie plateau Tom de With
Conseil scénographie Isabelle Lhoas Davy Deschepper
Atelier costumes Lieve Meeussen
Coordination technique Davy Deschepper


Voici l'annonce sur la Maison de la Culture de Bourges, ce lieu des années 60 "qui résulte de la conjonction d'heureuses coïncidences et de rencontres humaines décisives sur un terreau culturel fertile. Tous les ingrédients sont réunis pour donner le coup d'envoi à la première Maison de la Culture de France dans un lieu spécialement dédié aux arts."
Là c'était à l'auditorium, un peu plus loin que la MCB, actuellement fermée (cf. 1964, les maisons de la culture > INA)

Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un spectacle de Wim Vandekeybus: Époustouflant !
Comme la dernière fois, il y a 20 ans : la claque !

J'avais vu "What the Body Does Not Remember", c'était fin des années 80, Paris. J'étais danseuse de danse contemporaine, quelques spectacles, une scénographie même, pour la chorégraphe que je suivais, une sélection aux Plateformes de Seine-Saint-Denis, puis ce choix draconien, je postule pour l'école beaux-arts de Paris, je fus sélectionnée, je ne danse plus. J'avais ces souvenirs des corps meurtris, des échanges entre danseurs de l'apparence, des corps toujours, de son exposition, du désir d'être vu, en scène, nu. Les pieds, les bleus, matériaux de souffrance, esclaves de chorégraphes, des jours et des nuits de labeur, des filages, et tout pour un soir.

Une belle expérience, le sentiment très tôt, que certaines carrières ne peuvent aller au-delà de la vingtaine. J'ai tout appris aussi de la musique, des accompagnements, des musiques du monde, j'avais entrainé des amis, ma famille, j'avais réalisé des nuages en pierre de plâtre, j'étais sculpteur, un sculpteur très particulier, j'avais constellé le sol, les danseurs sautaient dessus, les grosses pierres et les cailloux. Alors, dans le même temps, je me cultivais, et j'ai découvert Wim Vandekeybus. Quelle ne fut pas ma surprise, un spectacle pluridisciplinaire avant l'heure, moi qui allait découvrir le grand retard des écoles d'art en rentrant y étudier, et dans la meilleure de France, où pas une fois ce mot pluridisciplinaire n'était compris, pire, il fallait être monolithe, monochrome et chromophobe, et mono-médium. Mais, dans mes bagages, des gestes, entropiques, légers, puissants, dynamiques, un corps svelte et très musclé, un esprit saillant. De la pommade ce soir, donc.

C'était dingue, découvrir, en 1987, le fascinant début de Wim Vandekeybus, le belge, et sa compagnie "Ultima Vez" (un nom portugais de "dernière fois", qui me disait, avec saudade "première fois") un bouleversement dans cette solitude d'une jeune artiste confrontée brutalement à la danse belliqueuse, aux jeux d'attractions et répulsions et tous ces danseurs qui ne cessent de courir partout, avec une énergie salvatrice, nous arrachant aux turpitudes des réactionnaires. C'était transportant, inoubliable. Une maîtrise qui m'avait parue angélique et diabolique, dévastatrice, dans le sens, où l'excellence artistique était manifestement d'un autre pays que celui où je vivais. Et je suis partie tout de même sillonner des contrées périlleuses, faire des tranchées dans la terre, creuser des souterrains et des galeries, en rencontrant d'autres taupes qui savaient aussi. C'était sans aucun doute le début de son parcours. Le défi de la gravité, chacun son périple périlleux, son idée du défi. La grande histoire du mouvement.

Hier soir, après une journée bien remplie de cours et de projets avec les étudiants, « Speak low if you speak love », m'a donné une impulsion, le genre qui vous fait décoller du sol pour longtemps, le courage. Spectacle magnétique, sensuel, onirique, envoûtant, toujours dans le non-contrôle contrôlé, cru, cri. J'ai la chaleur d'un vêtement trempé de sueur de danseurs envoyé sur moi, au premier rang, et les fulgurances de leurs gestes et cris, et tensions.

Les Amants : tableau surréaliste de René Magritte, qu'il a peint en 1928

Premier tableau et je vois ces couples avec un voile qui voile leurs visages. Je pense à Magritte, à ce baiser des amants qui se cachent pour vivre leur amour. Ils s'aiment sans se voir / ils se connaissent déjà et n'ont donc pas besoin de se voir pour s'aimer / Se voir n'est pas important pour s'aimer / Pour vivre heureux il faut vivre caché. Le corps de la mère de Magritte, qui s'est suicidée dans les eaux de la Sambre alors qu'il était adolescent, fut retrouvé le visage couvert d'un tel tissu... René Magritte (1898 – 1967) Peintre belge et surréaliste. Belge comme Wim Vandekeybus.
Je venais de quitter de grands dessins, celui d'une étudiante avec un grand voile, comme une cascade d'eau, que nous avons acheminé avec l'assistante en photographie de l'école d'art de Bourges. Tous cultivés, ils ont cette chance d'avoir vu tant de spectacles de Win Vandekeybus, et de savoir les distinguer tous, repérer les évolutions, équipe administrative aguerrie, voici de quoi échanger sur l'art et les manière et les audaces. De même, avec une précision et une radicalité qui font tordre les mauvaises langues, j'enseigne à leurs côtés, avec leur aide et l'on pousse les plus jeunes, dans chacun de leurs gestes et réflexion, un peu plus loin. La contrainte impose un respect, là où le grand n'importe quoi a dévasté les cours et écraser les études plus approfondies. La rigueur apparaît comme une menace dans ces animations culturelles imposées pour faire de l'audience, pour séduire ce que l'on nomme "le populaire". Alors je précise, nous apprenons, nous prenons du temps, là où l'on nous impose de zapper, de répondre à mille demande à la fois, d'être partout et nul part, d'être ici et ailleurs, de ne plus être, de ne plus savoir qui est qui faire quoi ou ça. Alors j'aime beaucoup cette méthode rigoureuse et impartiale comme un art martial, poser petit à petit les bases, faire croire que cela n'est pas libre, resserrer les possibles, se servir de juste un seul outil, en tirer toutes les vertus, puis, au fur et à mesure, progresser et trouver son propre geste, jusqu'à ce qu'il dépasse tous les stéréotypes, les rumeurs, les influences de passage, les tendances toujours dépassées dès qu'elles signent l'alarme de ce qu'il faut faire, et puis, la liberté apparaît, inébranlable (pas cette de la Fillonnade du moment) et là, seulement là, les possibles. Il faut sauver les Théo du système policier, des thèmes homophobes des représentants de l'autorité, des délégations des signatures des ministères. À mort la matraque !

Extrême que ce spectacle spirituel, charismatique la chanteuse sud-africaine Tutu Puoan, vertiges de la musique de Mauro Palowski. Chacun à la batterie, des pieds, des mains, de l'archer sur les cordes d'une guitare. Les danseurs et les danseuses, l'élite, cela fait même très peur, cette élite, il sont bons, ils s'affirment tous, avec un caractère supérieur, autonome, déglingué complet, siphonné quoi ! Des solos d'une grande générosité. Cet amour recherché et traduit par les tensions, la séduction, les sexes, sans associations faciles, tout est difficile, il n'y a que de la difficulté, à se rencontrer, se toucher, s'insulter, se pétrir, se porter, se lancer, se défier sans cesse, du regard aux poils, aux tatouages (maintenant c'est quelque chose de commun) aux parties génitales comme parties de la scène. Punk, dévastés, endiablés, en transe, possédés, aliénés, chacun, chacune, dévoués à ce culte de l'amour, des passions dévorantes et dragueuses, rageuses, incompréhensibles, mais tout de même, rien de répugnant, de la pudeur dans l'impudique, du voile et du nu, de la provocation, celle d'être dans le public, de lui lancer des cordes, d'amarrer un peu plus dans la scène, lâchement, de le narguer, ce public soumis, assis et si silencieux : attention danger, nous crie-t-on, réveillez-vous, nom de Dieu ! Qui veut aller dans le cercueil ? Ces jeunes gens y passent et trépassent, s'enferment et chantent, démontent la mort, remontent l'amour. Je pense toujours à Iggy Pop quand je vois les danseurs de Vandekeybus. Celui qui crie, à la barbe blonde, à la verge claire, entre homme des bois et enfant jaloux qui interpelle la justice invisible, les lumières. Et puis cette scénographie envoûtante de ces voiles, hautes tentures suspendues, véritables œuvres contemporaines plus légères et transparentes que l'air lourd des corps chargée d'eau de sueur. Les couleurs parmes et bleues et roses et rougissantes, à peine, qui laisse transparaître les musiciens, le monsieur avec le haut-de-forme. L'aspect chamanique est soulevé, extatique dans des solos de fièvre. Il dévoile la passion, puis la voile d'un air négligé. Les corps à corps se désaccordent et s'étripent, se jettent du sang : prendre de la peinture rouge dans sa culotte et la maculer sur le visage d'un homme. Des invitations sorcières. Des portées, des jetées passionnels d'une dramaturgie discontinue, déluges d'élans, avec d'infimes frôlements en guise de douceur, de bien piètres réconciliations, car ici, tout est séduction et détachement. Les attachements et attaches sont fugaces comme la soie qui effleure les musiciens. Et puis il y a ces espèces de plantes vertes, qui bougent toutes seules, ou animées grossièrement, cachettes trucages. Un arc, une seule flèche tirée par une femme intrépide et attrapée par la main d'un homme non cupide. Il y a ce radeau tiré, ou cette cordée, ce naufrage des chenapans élitistes, chacun nous toise, nous les petits, fêtant leurs quelques années encore de gloire, car le corps a son temps, mais l'esprit, plus vaillant, est la figure de prou d'une communauté de la danse. Alternance de duos sensuels et moments de groupe et d'humour, les robes rouges, les folklore revisités, de petites folies drôlatiques, une histoire de Pina Bauch, d'Anne Theresa De Keersmaeker, dans la course à l'amour. Les spectacles de Wim Vandekeybus sont viscéraux et élégants, somptueux dans la précarité des accessoires et de l'espace comme ventilé et suspendu, en attendant les attaques des oscillations amoureuses. L'amour est insaisissable, il se détourne, se sublime, se maudit, se fait attendre et n'est que surprise, emprise, rêve, charisme. Jazz impro, l'amour, cela fait du bien.

Le goût du risque


Wim Vandekeybus :

« Mauro est un maître du rythme, de la soul et de la virtuosité. Lui et sa musique intriguent, ils osent, ils sont sans peur. Sa musique vous atteint en plein ventre et bouleverse votre conscience. »