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Tropical JD / © Sonia Marques / 100 cm x 75 cm - Mars 2012


  • Le mouroir


Il s'est passé tant de choses depuis son arrivée dans la ville des abattoirs. Ils avaient écrit son nom Pigeon, mais il se nommait Fourmi. Il était nommé ainsi, car dans son pays d’origine, il était un peu plus noir que les autres.
Il se souvient qu’il ne connaissait pas cette ville avant d'y emménager, sept années déjà. C’est une date anniversaire, Fourmi peut écrire une histoire pour Noël. Devancé, il n’a même pas pu faire ses vœux ni écrire sa liste de cadeaux. Ses poches ont été vidées pendant qu’il priait devant le sapin de Noël de la mairie, monté très haut au niveau du balcon supérieur. La supériorité, il n’y croit pas.
Mère supérieure ? Fourmi ne fait pas partie de ses enfants. Il a le point de vue privilégié des assujettis, comme les insectes.
En une semaine il recherchait un appartement et il l’a loué puis déménageait en décembre. De la neige, Fourmi se croyait à New York en bas de la ville à regarder les flocons tomber du haut de grands appartements, les rues désertes. Il a bien aimé cette ambiance feutrée. L’image d’un calendrier, avant il n’aimait pas Noël, ici il a appris à mieux comprendre la nécessité, de considérer cette période, de revisiter l’année passée, de s’asseoir dans un siège, près d’un feu et de savoir ce que l’on met dans ce feu, ce que l’on brûle. Il faut brûler les mauvaisetés, préparer la nouvelle année, se recueillir, penser à celles et ceux que l’on a vu mourir.
Fourmi a bien aimé cette ambiance feutrée. Il allait découvrir jusqu’où le feutre tapissait les sons. Il ne tomberait pas que des flocons.
De façon distraite, il a visionné un documentaire municipal sur la ville et la première chose vantée, c'était l'absolue sécurité dans cette ville, la moins violente du pays avec le moins d'incivilités, tout était décrit comme la perle du calme, au vert. Avec des statistiques cela fait plus vrai. Toujours louche les grands effets d'annonce, cela cache souvent le contraire. Fourmi pourrait décrire précisément toute la séquence, cela reste juste dans un coin de sa mémoire. C’était inintéressant et très niais.
Noël c’est cela, c’est niais, mais c’est génial.
Décembre, il se souvient qu’il y a sept années, à cette même période il emménageait en plein centre ville, en hypercentre. Fourmi se disait c'est comme hypertexte, tout sera lié.
Pouf ! Un de ses chats, jaune indien, est mort ce mois-ci, agonisant, le déménagement n'a pas aidé. Fourmi pense à lui aujourd'hui et se dit, Kami avait eu raison. Il fallait mieux partir vite, comme un papier plié glissé sous la porte du paradis. Parce que tous les autres papiers pliés allaient arriver très vite.
En sept années, Fourmi a déjà déménagé et a assisté à un suicide. Un jeune homme s'est jeté par la fenêtre du haut de l'immeuble, et il a entendu un bruit d'éclats de verre, c'était la nuit. De sa fenêtre, il a vu le haut d'un abri bus éventré, il était au sol, seul à plat ventre. Les pompiers sont arrivés. Il n’a vu aucun autre habitant près de lui, solitude infinie. Ici, les êtres se suicident en silence, dans un éclat de verre feutré.
En l'espace de quelques semaines, Fourmi a rencontré ses voisins, tous ses voisins. Le jeune homme passé par l’abri bus vivait avec deux autres amis dans l'appartement d'en dessous. Il est monté tout en haut de l'immeuble pour se suicider, une affaire de passion amoureuse, dont il ne fallait pas parler, l'homosexualité était très taboue, dans cette ville. Le suicidé (sauvé, mais tout cassé, grâce à la vitre de verre de l'abri bus) travaillait dans un restaurant huppé, mais il ne fallait pas ébruiter cette affaire. Si les employeurs savaient qu'il était homosexuel, il aurait été licencié. Le plafond de verre, il l’a testé dans l’autre sens, et même traversé, voir du point de vue supérieur. Aveuglé, il est tombé. Ainsi, dans cette ville, on pouvait mourir d’aimer à force de cacher son homosexualité. Tous ses voisins ont déménagé l’année suivante.
Il s'est passé plein d'autres choses, d'autres jeunes hommes faisaient la fête tous les soirs, d'un autre étage. Ils organisaient des soirées poker, de l'argent était en jeu. Ils étaient si jeunes, il y avait des filles qui montaient en talons aiguilles les marches de l’escalier avec prudence, si hauts qu’elles ne pouvaient redescendre, à moins d’enlever leurs pantoufles de vairs, les tenir à la main, surtout éméchées. Cela faisait des bruits de feux d’artifice, comme avait dit son père, qui s’était réveillé malgré tout d’un sommeil si lourd, un soir lorsqu’il était passé le voir. Ces jeunes voisins travaillaient dans des chantiers de la ville, les parents étaient connus pour échafauder tous les immeubles de la mairie, un peu mal fait, vite fait. Les enfants gagnaient bien leur vie et le soir ils buvaient bien aussi… De la drogue était en jeu. Un soir, un de ces jeunes hommes a dormi sur le paillasson de Fourmi. Il l’entendait ronfler derrière la porte. Fourmi avait ouvert, il le trouva pieds nus, il était replié comme un bébé, un nouveau né. Un autre jour, ce jeune voisin a frappé à se faire saigner les mains sur la porte d'une autre voisine, pensant que c'était son appartement. Il s’élançait sur le palier et venait cogner tout son corps sur la porte, plusieurs fois de suite. Elle a ouvert et il s'est jeté contre elle, la tapant dans tous les sens. Son ami présent a appelé la police. Les policiers sont intervenus il a été emmené avec des menottes liées dans le dos, dans un fourgon, il était drogué et a fait une crise, les policiers ne pouvaient le raisonner, il avait une force décuplée. Il a été relâché aussitôt le lendemain. Ses parents ont payé une somme pour le libérer de sa garde à vue et éviter tout le reste. Ce jeune homme a commencé à ne plus payer son loyer, il avait de grandes dettes de ses soirées de poker. L’agence immobilière n’a pas pu le mettre à la porte, car c'était grâce à ses parents qu'il avait pu louer l'appartement. Ils connaissaient la petite agence familiale, pas besoin de garanties. Cela a duré plusieurs années. Puis, il est parti, il a déménagé du jour au lendemain. Ses parents ont refusé de payer pour lui, ses mois de dettes et de loyer. Fourmi en passant dans une rue plus loin et en entendant des bruits de feux d’artifice et des voisins qui se plaignaient aux fenêtres, retrouva la même situation, les mêmes jeunes gens et leurs soirées de poker.
Entre temps, l'agence immobilière qui sonnait la banqueroute, a fait payer à Fourmi toutes les charges des locataires absents de l’immeuble. Une falsification des charges. Fourmis demeurait le seul présent dans l’immeuble. Les autres jeunes, il fallait qu'ils partent pour diverses raisons d'impayés. Fourmi devait payer toutes les charges pour tout l'immeuble. Fourmi devait partir, encore, partir trouver un autre lieu de vie.
Il marche dans la nuit, il traverse les rues désertes, pas un chat, il pense à Kami. Il entend des cris et des pleurs, comme une petite fille. Il voit un couple passer sans s'arrêter. Devant un grand magasin, et ses mannequins en vitrine, des femmes dénudées aux lingeries fines, des publicités de lèvres ourlées, des seins pigeonnants, de la dentelle rose, noire, blanche, un string sur des paires de fesses métisses, un jeune homme seul brame au loin, il agonise lentement, sanglote, se retient, tremble. Dans les montagnes silencieuses de ces décors publicitaires, c'est une marmotte qui pousse des petits cris aigus. Fourmi s'approche et découvre un jeune étranger, la bouche en sang, apeuré comme un animal, dans une flaque rouge, il tient à la main ses dents. Le jeune homme parle une autre langue, Fourmi ne comprend rien. Il tend sa main pleine de ses dents, il vient de se faire tabasser à mort. Il a un petit sac avec des paillettes, des sequins, il a des baskets, il est si mince, des yeux noirs, des cheveux crépus et denses, il pleure, il gémit. Fourmi le rassure comme il peut, c'est un dialogue de sourds, il a perdu l'ouïe aussi, il met l'autre main ensanglantée sur son oreille. Son corps de feuille tremble de petites secousses. Fourmi appelle les secours. Oscillation, vacillation. Une voiture débarque, quatre hommes, qui parlent la même langue lui crient dessus. Ils n'ont pas de paillettes, ils ont de longues barbes. Ils préviennent Fourmi, il ne faut pas qu'il reste ici, cela arrive souvent, entre hommes ici, des règlements de compte. Les pompiers arrivent, la police arrive. Ils ne s'intéressent pas à la marmotte qui pleure, ils décident de le laisser. Les quatre hommes embarquent le frêle animal dans leur voiture, aux yeux gonflés, la mâchoire défoncée. Fourmi reste seul devant cette flaque rouge, quelques sequins confettis flottant à la surface. Scintillation. Les mannequins immenses, photographies de filles des mères supérieures maquerelles sur les papiers glacés qui dominent les vitrines éclairées, n'ont pas bronché. Elles pigeonnent, elles dépouillent.
Il y a quelques mois, il rencontre une nouvelle voisine, très jeune, apprêtée comme une prostituée. Elle a un problème, quelqu'un vient lui couper l'eau, avec un autre voisin ils sont allés voir cela. Quelqu'un a accès au panneau de l'eau. La voisine raconte qu'elle travaille à la police de cette ville et un de ses amants est devenu très jaloux, il est policier. Plus tard, elle en est au même constat, cette fois il a accès au panneau de tous les courriers des habitants de l'immeuble, et il lui pique ses lettres, ses salaires. Elle ne reçoit plus ses courriers. Le policier jaloux a accès à toutes les lettres de tous les habitants, les cartes d'anniversaires, les factures, les avis de passages, les colis, les déclarations des impôts, les publicités, les mots d'amour, les mots des marabouts, les invitations aux évènements, fêtes et mariages, vernissages et obsèques, les bons de réductions, les convocations, les cartes à gratter, les journaux, tous les courriers des familles éloignées et ceux des administrations rapprochées, les trésors publics et privés, les erreurs de passages, les injures. Il dérobe les courriers de son ancienne amante, ceux des autres par épisode et curiosité. La voisine disait qu'elle ne pouvait faire une main courante parce qu'il était policier. Il y a peu de temps, la voisine déménage en une après midi très rapidement, sa mère et ses frères sont venus l'aider à prendre la poudre d’escampette. C'est bien connu, en grande quantité la poudre permet de s’enfuir et de s’évaporer dans la nature.
Fourmi est employé dans un abattoir de la ville depuis plusieurs années, on le nomme Le mouroir. Mais il a dû travailler dans celui d’une autre ville également, car les conditions de travail au mouroir étaient devenues trop difficiles. Il était employé pour permettre le contrôle sur la qualité des viandes, pour prévenir des dangers de l'abattage des animaux et de garantir la salubrité publique par la concentration en un même lieu des mesures de surveillance et de propreté. Au mouroir, il y avait des cris singuliers, des intonations d'une détresse profonde qui semblaient dire des mots qu'on aurait presque pu comprendre. Fourmi commençait à penser l'idée d'une ville terrible, de toutes ces villes épouvantables et démesurées, comme serait une Babylone ou une Babel de cannibales où il y aurait des abattoirs d’êtres vivants. Il commençait à chercher à retrouver quelque chose des agonies humaines dans ces égorgements qui bramaient et sanglotaient.
Tandis qu'il travaillait dans une autre ville, Fourmi apprend par hasard, que la direction du mouroir a saisi son salaire, d'une somme de mille euros. En regardant son compte en ligne, son salaire fut réduit, il ne restait plus que quelques euros. Une saisie pour une direction de la taille de cet abattoir, qui engrange des millions, ce n'est rien, si elle se fie à son propre salaire, mais sur un employé que l’on surnomme Pigeon, et qui ne fait pas partie de sa famille politique, c'est l'abattre. Seuls les amis politiciens de la direction étaient considérés comme des employés et ne touchaient pas aux bêtes. La politique du mouroir était devenue extrémiste et corrompue. Elle s'organisait à afficher des niaiseries.
En interrogeant sa hiérarchie, distante, ils lui ont répondu que c'était cette direction du mouroir, prénommée La cigale qui avait réalisé cette saisie sur salaire. Il avait été prévenu par courrier avec des accusés de réception l'informant qu'elle saisissait son salaire, car il s’était absenté  du mouroir deux fois, alors que tous les employés souhaitent mourir, plutôt deux fois qu'une. Les signataires aux soins palliatifs tirent leur dernière révérence.  À ce moment il travaillait dans un autre abattoir, La cigale le savait bien, mais elle ne voulait pas de concurrence. Fourmi était un bon employé, besogneux, un peu trop lucide et quasiment invisible. Il n'avait jamais été remarqué, jamais reçu de promotion, sa hiérarchie ne l'avait jamais rencontré, il faisait partie des fourmis noires. Il devait retourner travailler au mouroir, là où la mort, invisible, bourdonnait aux oreilles des hommes affolés, essoufflés, inutiles dans cette lutte affreusement inégale, là où les condamnés à mort ne savent plus lire ni écrire, ni les bourreaux pour mieux abattre.
La cigale avait été choisie pour son inconsistance et pour s'amuser avec ses amis, l’arrosoir et les arrosés, le temps que les politiques fassent le ménage et lui ordonne de vider les lettrés inutiles, garder les illettrés, c'est plus rentable. À mort les précieux, pas d'états d'âmes, que des bourreaux. L'objectif était d'abattre et faire le plus d'argent possible, tout était permis pour gratter dans les petits coins, les marges, revendre des outils reçus gratuits, piquer la caution des bêtes, accuser les insectes, les moins que rien, supprimer leurs salaires, leurs postes, les remplacer par des demi-postes, des amateurs, déclasser, abrutir, assujettir, vider l'âme de ces lieux et exposer aux crochets les bêtes abattues, les meilleures pièces.
Servir, se servir, asservir. Les politiciens visitaient les expositions et apposaient leur signature en toutes les langues afin que rayonnent à l'étranger leur puissance, leur autorité, une radicalité, une verticalité. En ces temps de famine horizontale, c'était signer leur impuissance et le rayonnement aveuglant, depuis des lustres avait perdu de son éclat. Les étrangers avaient commencé à trouver tout ce cirque ridicule et s'attachaient à faire des inspections dans ces abattoirs plus poussées en infiltrant d'ignobles bouchers, les meilleurs espions.
Depuis un an, il avait été déporté dans une autre ville afin d’échapper au mouroir et à sa direction supérieure. Elle partait souvent en voyage avec ses sous-chefs, souvent absente de l'abattoir. Elle revenait pour juger les bêtes qui seraient abattues et la procédure à établir, puis repartait. Elle avait prévenu ses employés « Je suis pénarde, je fais ce que je veux, il ne peut rien m'arriver », en tournant sur son nouveau siège, « Je vais supprimer des ateliers et vos noms, je vais renommer les salles froides ». Plusieurs employés finissaient leur vie au mouroir, depuis des années et abattaient les bêtes de façon illégales, de plus en plus sans prévenir des dangers. C'était à la chaîne, question de rentabilité, de chiffres, de masse à abattre.
Fourmi n’avait pas reçu les courriers de la direction, se demandait à quoi correspondait ces deux fois où il n’était pas présent au mouroir, mais travaillait dans une autre ville. Il n'avait pas été convié. Que s’était-il passé là-bas ? Sa hiérarchie, une administration située dans un autre pays, car Le mouroir était délocalisé, n’avait aucun moyen de contrôle, ni n’effectuait plus d’inspection depuis des décennies dans cet établissement. Elle lisait juste les effectifs et les chiffres et faisait réaliser des statistiques par une agence de son pays, qui ne parlait pas la même langue.
La cigale avait opéré une saisie, par derrière. L'homosexualité était taboue dans cette ville. Il fallait l'abattre. Aucun de ses collègues au mouroir ne l’avait prévenu, ou bien étaient-ils déjà tous morts ? Fourmi n'avait plus aucun contact avec eux, cela remonte à longtemps déjà, ils ne l'avaient pas convié aux réunions. Tout a été validé sans aucune vérification. La hiérarchie n'a jamais contacté Fourmi, l’intéressé, avant la saisie, ni après. Être amputé devenait la norme, il fallait juste ne pas le savoir, ni chercher à le savoir. Fourmi a tout de même demandé pourquoi La cigale ayant chanté tout l’été est venue lui prendre son salaire. Si on lui avait demandé son avis, Fourmi n'aurait pas été d’accord. Si La cigale chantait, il en était fort aise, mais qu’elle danse à présent !
L’été dernier, déjà, La cigale le convoquait au tribunal correctionnel dans la prison pour une autre saisie sur salaire. La cigale avait faim, le petit salaire de Fourmi l’intéressait. Cette saisie était pour une somme de 13 euros et 18 centimes. Ce n'était rien disait La cigale devenue frugale. C'était l'apéritif, car après était programmé la grosse saisie sur salaire. La procédure était préméditée. La cigale avait accusé Fourmi d’avoir rendu un crochet dans une saleté remarquable avec des déchets et des traces d’aliments, de la terre. Il y a 2 ans déjà. L’affaire devait être jugée 3 mois plus tard, en automne. Il avait été prévenu par courrier, des frais pouvait s’ajouter en plus, pouvant aller jusqu’à son salaire entier supprimé. Il allait souffrir, mais il était prévenu. Les méthodes de l'abattoir étaient les mêmes. La raison pour laquelle il y avait des saisies par surprise, c'est pour abattre, par étourdissement répété.
En l’espace d’un instant, en train de travailler dans une autre ville, Fourmi devenait l’homme le plus recherché, délinquant, l’employé le plus néfaste, qui comparaissait pour un délit terrifiant. Il méritait la prison. Il y avait des saletés sur un crochet qui était déjà vieux de plusieurs années et La cigale souhaitait le revendre à des vendeurs à la sauvette, sous les ponts. C’était dans le but de lui supprimer ses outils de travail, au fur et à mesure. La cigale voulait le poste de Fourmi. Le rêve des supérieurs : obtenir le point de vue privilégié des assujettis, prendre la place, écraser les insectes.
Saleté le mot était écrit, puis réécrit, au cas où Pigeon n'avait pas bien compris. Dans les courriers, il était surnommé ainsi, Pigeon, ils sont écrits pour les imbéciles, pour ceux que l'on peut facilement tromper, voler. Dans un cercle de jeu, on immole les pigeons, on appelle cela, l'abattoir. C'est un jeu de dupes. Il faut des coupables, il faut plumer, dépouiller. C'est un poker qui coûte très cher. Seuls les plus aisés peuvent y jouer.  Ceux qui ne touchent pas aux bêtes.
La cigale avait envoyé un de ses secrétaires interrompre les séances de travail de Fourmi, dans la salle froide, afin qu’il lui donne une enveloppe en mains propres, dans laquelle, un courrier reprenait les mêmes mots, c'était sale, il y avait de la saleté sur le crochet, et c'était Pigeon qui devait payer. Il devait plus exactement s'exécuter, dans les vingt-quatre heures. Fourmi ne savait pas si c'était avec un flingue ou pendu à une corde, mais il a préféré ne pas le faire, ne pas s’exécuter. Il pensait que s'exécuter aussi rapidement, sans qu’il puisse prévenir ses proches, ses collègues n'était pas normal. Au moins il espérait une cérémonie, des fleurs, une couronne, quelque chose. Lorsque Fourmi en a parlé à ses collègues, personne n'a voulu être touché par la saleté. Il est devenu un paria. Ils voulaient tous avoir les mains propres. Ils avaient bien compris le message de la direction : ne plus jamais lui adresser la parole, ni lui écrire, ni lui téléphoner. Fourmi ne le savait pas encore, il ne savait pas que la saleté se projetait aussi facilement. Il pensait que ses collègues seraient bien plus engagés, dans cet art de la boucherie, le vrai art, comme des artistes, capables de maculer des toiles de peintures entières, tâchés jusqu’aux mains. De vrais petits sales artistes qui n’avaient pas honte de leurs saletés !
À cette période, avant de travailler dans une autre ville, d'être sollicité pour ses compétences ailleurs, au mouroir, il a commencé à ne plus avoir de lieu, ni de temps dédié pour réaliser ses tâches. Lorsqu’il allait dans ce grand mouroir tout propre, il voyait qu'on se pinçait le nez sur son passage. Ses collègues ont commencé à avoir peur, s’il était sale, il ne fallait pas le toucher et jamais lui prêter d'outils, sait-on jamais, s’il faisait caca dessus.
Un jour, Fourmi va au cinéma de la ville, voir un film réalisé par un homosexuel sur un homme qui aime se vêtir en femme. Ce film n'a pas froid aux yeux. Et il voit le secrétaire de La cigale avec un autre homme s’asseoir devant. Il est si gêné de reconnaître Fourmi, qu’il s’engouffre dans son fauteuil devant lui, comme s’il devenait un petit enfant. Son ami n’arrête pas de lui parler, il ne connaît pas Fourmi. Le secrétaire fut bloqué toute la séance. Secret taire. Fourmi pensait à la mère supérieure, peut-être que le secrétaire imaginait que tout le monde était une mère supérieure et qu’il serait puni d’aller au cinéma avec un autre homme. Il devait craindre d’être mangé à son tour par La cigale.
Fourmi pensait à son voisin qui s’était suicidé, mais s’était raté au final. Tout cela à force d’avoir caché son homosexualité, il était capable de choses extrêmes, même d’attenter à sa vie, peut-être à celle des autres, afin qu’ils ne disent jamais rien. C’était un bon film. Fourmi a complètement oublié le reste.
En attendant, il était envoyé au tribunal pour de la saleté. Le secrétaire et sa mère supérieure, avaient décidé cela ensemble. Encore un truc sexuel refoulé, signifier le dégoût de l'autre et en tirer plaisir, punir. Cela ne devait pas tourner rond dans leurs têtes, mais Fourmi n'était pas médecin, il n'avait pas le temps de s'occuper des pathologies des autres, de leurs névroses insecticides. Mais le nettoyage ethnique faut faire gaffe, Fourmi en a vu de belles dans son pays, le zèle de l'administration conduit aux génocides. Il y a toujours des raisons logiques quand on déporte, c'est à cause de la saleté. Le déchet social valorise les élites, sans lui, pas de prestige, il faut trouver l'écrin du bijou toc. Troubles obsessionnels compulsifs. 
Un jour, Fourmi va travailler au mouroir, il y a très peu de bêtes à traiter et les autres collègues plus du triple, dans la case d’à côté. Et Fourmi voit écrit tagué au dessus de son sobriquet Pigeon  : « Fuyez tant qu’il en est encore temps ! »
Il s’est rendu au tribunal en automne, une ambiance mortifère, dans la prison, des affaires graves de violences, une vingtaine. Un forcené tatoué, un marin chiffonne sa convocation et hurle, il ne trouve pas sa salle. Les avocats sont paumés, individualistes, payés à l'heure, ils profitent de l'incurie, l'heure tourne, trois heures de retard, ils observent la jungle, ils ne pipent mots, camouflage manchots. Cachots. Les prisonniers leurs lancent des boulettes de shit à travers les barreaux de leur fenêtre. Un jeune homme accusé de viol ronge ses lèvres et retient un peu sa liberté assis entre deux femmes, chacune avec une poussette remplie, des courses, des enfants, on ne sait plus. Un autre vient de tomber dans les pommes, le tribunal n'a pas de pompiers, trois personnes sont à terre et tentent de le ranimer. Des greffières courent inutilement, les papiers sur les salles sont erronés, les prévenus rentrent dans n'importe quelle audience comme chercher son pain dans une boulangerie. Les juges sont exaspérés, ce sont des femmes, elles transpirent. Burn out supérieur.
Tension, extension. Ils ont fait une erreur sur son nom, ils l’ont appelé Pigeon, mais il se nomme Fourmi. Cela a été reporté. Récolte, la main au panier : des pommes et des avocats.
En cette fin d'année, Noël prenait une allure de folie dans cette ville. Fourmi avait porté le scandale du mouroir aux médias, les monstruosités faites aux animaux. On pensait avoir vu toutes sortes de sévices et de maltraitances animales perpétrés dans des abattoirs. Cette fois, l’horreur était à son comble. Si la pratique est légale et régulière, bien que méconnue du grand public, elle reste controversée, au point que plusieurs pays cherchent à l’interdire ou à la limiter. C’est la première fois qu’un lanceur d’alerte témoignait à visage découvert dans le monde occulte des abattoirs. Une fourmi noire en plus. Alors qu’il travaille depuis sept ans dans l’établissement le plus grand du pays, Le mouroir, Fourmi dit ne « plus y arriver », « Je sais que je vais perdre mon travail. Je veux que le peuple soit au courant. » Terrorisés plusieurs fois avant d’être abattus, les bêtes comme les êtres humains, sont torturées avant de mourir. La raison est motivée : c’est un abattoir, c’est fait pour abattre.
Fourmi aurait souhaité qu’on le prévienne avant de travailler dans ce mouroir, il était venu de loin pour travailler, de son pays. Pour combien de temps en avait-il encore avant d’être abattus lui-même par la maladie, par épuisement. Cela n’avait pas encore été motivé, il fallait qu’il attende, qu’il continue à réaliser ses tâches, qu’il vienne parcourir les couloirs de ce grand abattoir gris, prendre connaissance avec les murs qui chuchotent « Nous sommes tous morts ici »
Pour la saisie sur salaire la seule raison évoquée et validée est que la direction a bien envoyé des courriers avec accusés réception. Cela suffit à réaliser une saisie, d'ailleurs toutes les directions des abattoirs peuvent en faire autant. Envoyer des courriers pour prévenir d'une saisie arbitraire, et la preuve est là, c'est validé, même si personne ne reçoit les courriers. Sens unique. Du ciel ne tombe pas que des flocons. Fourmi pensait au policier qui piquait les courriers de tous les habitants de son immeuble, et harcelait son ancienne compagne. Il pensait à cette voisine qui avait déménagé, à son voisin qui s’était suicidé, à son salaire qui avait disparu, à ce Noël où il décida de ne plus manger de viande, ou il pensa trouver un autre travail, très différent, peut-être dessinateur ?
Fourmi n’avait pas encore vu tout cela, arrive Noël et tout s’éclaire. Le sapin est joli finalement. Il manquait des guirlandes, il fallait relier tout cela, car quelle dispersion !
Fourmi pensait au policier, il ne sera pas dans le tribunal, La cigale non plus, ils sont partis en voyage de noce, au pays du dédain. Les étoiles scintillent dans le ciel, Fourmi a une pensée pour eux.
Il pensait à ce jeune homme qui s'était suicidé, tombé du ciel, il pensait au feutre, il a découvert jusqu’où le feutre tapissait les sons. Il pensait aux avocats et aux pommes, aux plumes, à toutes ces décorations de Noël.
Les supérieurs du pays lui ont dit qu'il suffisait de motiver ses intentions pour qu'un salaire soit supprimé, les supérieurs de la ville lui ont dit à la justice qu'il suffisait que quelqu'un remplisse un formulaire automatique pour saisir des choses, n'importe qui peut le faire et peut dire n'importe quoi, la justice est obligée d'acter. Il n'y a plus que des femmes à ces postes, au bord du burn out. Elles ne savent pas trop pourquoi elles travaillent, pour qui, ni la finalité de tout cela. La solution finale c'était cela aussi. Les secrétaires des nazis, furent excusées et toujours bien replacées, et ont vécu très longtemps. Car elles ne savaient pas qu'elles écrivaient des courriers avec accusés réceptions pour envoyer des êtres vivants dans des trains pour être déportés, elles ne savaient pas.
Il y a trop d'êtres vivants, il faut déporter, afin que ne restent que des élus, médiocres évidemment. Mais il faut aussi d'autres êtres pour choisir qui déporter, il faut motiver ses décisions. Tout l'art consiste à émettre des preuves, mêmes tronquées, car personne ne lit plus. Il faut choisir des êtres qui ne savent pas trop ce qu'ils font, afin qu'ils puissent prendre de si graves décisions d'amputation.
Mais tous, aujourd'hui sont d'accord, ils sont motivés à supprimer tous les salaires, tous les emplois. Le travail n'a plus de valeur. Plus personne ne doit plus travailler. Et les êtres vivants ? Morts, ils rapportent plus d'argent, il faut les plumer tous.
Il faut couper les arbres vite : Paf ! Sans que l’arbre ne s’en rende compte : Slachhh ! Et on entend sa petite voix des racines, « Je ne peux plus parler au dessus de la terre, je n’ai plus de branches, je n’ai plus de tronc, les êtres vivants ne me voient plus » et des voix de répondre : « Mais si t’inquiètes, nous sommes les racines, viens avec nous, nous sommes très nombreux sous terre ». Enterrés.
Personne n'a plus le temps de lire, d'ailleurs Fourmi a rencontré beaucoup d'analphabètes, hauts placés, il faut toujours inverser (ils sont en fait déplacés, ils passent leur temps à se couvrir). Ce n'est pas très grave, il y a trop de monde, les copains d'abord, même les plus abrutis, on leurs trouvera bien des places. Les enfants crapules dont on ne sait que faire. Les étrangers sont intelligents, il faut se soutenir, entre crapules, bétonner les rues des villes, cimenter les salaires, dehors les fourmis noires. Dehors c'est la rue, dehors ça coupe vraiment. Les jeunes tombent du ciel, dans un silence feutré. Et les sans domiciles fixes font des dessins à même le sol, à la craie blanche. Fourmi porte un masque noir parce que dans le noir on voit mieux les étoiles.
Pour avoir la possibilité que l'on vous écoute ou que l'on vous lise, il faut payer très cher, et même en le faisant, personne ne saura lire, personne ne saura plus jamais vous entendre, vous comprendre. Le savoir, cela ne s’invente pas.
Nous sommes des animaux.
Le silence feutré.
Craies blanches, masques noirs.
Les passants pourront marcher de nouveau dessus, écraser toutes les saletés, les fourmis, et l’eau de la pluie effacer naturellement ces desseins du savoir. Le hasard n'en fini pas de se faire remarquer.

Sonia Marques - décembre 2016

Note de l'auteure :
Les personnages et les situations de cette nouvelle étant réels, toute ressemblance avec des individus et lieux imaginaires, serait fortuite. Pardonnons la réalité. Aux personnes qui croient se reconnaître, les insectes apporteront la preuve de leur inexistence.