Réalisation : Nathalie Magnan (8 juin 1996) Émission l’œil du cyclone ("Il n'y a pas de fumée sans feu")

Théoricienne des médias, réalisatrice, (h)activiste et cyberféministe

Une longue bataille pour Nathalie dont beaucoup pensions qu'elle vaincrait cette maladie, le cancer du sein.
Elle s'était rapprochée de la mer et Marseille et avait quitté Paris, dans cette optique d'être proche des éléments marins.
Je l'ai connue en 1996 à l'Ensba de Paris, elle était invitée alors par Monique Bonaldi, responsable du pôle vidéo et avait réalisé un workshop. Étudiante, je faisais de la vidéo entre autre et Monique nous avait parlé de son intervention et son engagement féministe, qu'elle venait des États-Unis. Cela avait fait fuir plusieurs étudiants. À ce moment, elle ne devait pas mettre ce mot, féministe, dans son CV, on lui disait que cela pouvait arrêter sa carrière en France. Ses cours étaient clairvoyants, engagés et joyeux, on pouvait lui parler de tout. Lorsqu'elle nous présentait la multitude de féminismes, malgré les interdictions pour sa carrière, les étudiants, nous découvrions en même temps de nouvelles techniques, tactiques et artistes et groupes (télévision, vidéo, art, performances, littérature…)  Nous nous sommes retrouvés un petit groupe, jeunes femmes et jeunes hommes face à une passionnée du montage, du sens des images, de leurs manipulations, avec des références singulières comme Sadie Benning, qui était de notre génération et avait toute jeune fait ses premiers films avec une caméra Ficher Price, qu'elle nous a montré. Monique nous avait transmis une cassette, à l'époque c'était des Hi8, ou sur une VHS d'un journal télévisé du 20H00 et nous devions réaliser un montage, en cut, le numérique à côté demandait des formations nouvelles pour l'équipe technique et elle commençait à installer les premiers ordinateurs équipés de logiciel. Nathalie nous a informé sur les images télévisées de la Guerre du Golf, nous les avions passées au crible. Ces deux professeures et techniciennes nous ont à chacune, chacun, filé une caméra et nous avons réalisé nos premiers essais et montages dans la foulée. Il y avait cet aspect technique et pratique très rapide, pris dans l'évolution des technologies des médias, mais aussi cette ouverture sur les genres et les identités, aussi rapide et de savoirs accessibles, dans nos formations où ces sujets n'étaient jamais abordés. Elle nous a donné des textes de différentes langues et s'attachait à nous les traduire en français. J'ai eu cette impression que j'avais appris quelque chose qui avait échappé à plusieurs de mes camarades et de mes professeurs, chefs d'atelier. Une distance critique sur nos états de gouvernance et la liberté de pouvoir inventer des formes nouvelles, toujours par les outils, mais surtout de les partager. Ce territoire n'a cessé de s'enrichir ensuite.

Plus tard nous nous sommes revues, elle s'intéressait de près au collectif que j'avais co-fondé sur Internet et nos mobilités. Elle était déjà passée à l'Internet et ses codes, en autoformation coopérative toujours et attachée à la transmission, professeure dans différentes écoles, mais aussi à organiser des formations et rencontres pour fabriquer son propre serveur, pour les femmes et les hommes qui parvenaient à se dire "femme" le temps de la formation, c'était ludique. Dans ces nouveaux domaines techniques, nous avons gardé contact mais bien plus pour des soutiens mutuels, des espoirs lumineux et pacifistes. Sororité et bienveillance, elle a aidé, et accompagné différentes générations, parfois en retrait, traductrice, technicienne, elle aimait l'écriture, les théories, s'interrogeait sur les mouvements féministes, les regroupements, les alliances passagères, parfois en était même rejetée, comme son expérience chez les CDG (Chienne de garde) qui étaient abolitionnistes (de la prostitution), ce que n'était pas Nathalie. Elle avait cet art de moderniser les groupes en leur donnant accès à des outils (forums, sites Internet, machines...) mais surtout en donnant la parole, écoute, respect des différences, positionnement, et modularité, acceptation des changements. Débats, combats, elle a participé aux changements et ceux à venir. Elle m'avait conviée à une mailing list américaine (FACES) très active lorsque je participais d'une autre, (du CEDAR), qu'elle co-modérait, sur les écoles d'art en réseau. Et curieusement, nos derniers échanges cet été, étaient portés sur les éléments naturels, et à la mer, ces derniers temps salutaires, bien loin de toute théorie.

Elle n'avait que de bons souvenirs de l'école de Bourges, l'école où elle enseignait dernièrement, et des milieux artistiques autours, cela a été important dans son parcours d'enseigner dans cette école. Elle me disait qu'elle ne voyait que cette école parmi toutes, en France, pour son enseignement.

Nous rigolions que j'emprunte son casier à l'école, sans cadenas pour mettre mes affaires. J'avais demandé récemment si son prénom noté "Bathalie" dans l'organigramme du site Internet pouvait être changé en "Nathalie" sur l'organigramme ;.) Elle avait cet humour et ce regard ouvert sur les mouvements de l'identité que traversent les êtres et j'imagine que celle qui n'aimait que les minuscules et aucune majuscule, aurait supprimé toutes les majuscules de tous les textes, juste pour jouer. Elle signait : xx

Elle était bien entourée ces temps-ci et il y a eu une pluie de reconnaissance et de souvenirs ce WE, exceptionnels et cela va continuer.

Je garde nos derniers échanges, celle d'une belle personne, femme forte, énergique, empathique, et apaisée, son sourire, sa voix.

Nous avons redécouvert les émissions de l’œil du cyclone, truchées d'humour (voir celle sur le 1% artistique, ou sur le poil) années 90 où j'ai rencontré ce cyclone magique, nat.

Mon ami me le dit justement, à la fin de son émission sur la rumeur, de 1996, après tous les crédits, une phrase est écrite, était-elle d'elle ?

On ne peut pas allez plus vite que le temps qu'il nous reste.

Lire l'article d'Élisabeth Lebovici sur son blog, Le beau vice : Nathalie Magnan (1956-2016)
Et celui sur le site de l'École nationale supérieure d'art de Bourges