Vue aérienne de La Guyane. Réserve naturelle des Marais de Kaw, plus vaste zone humide de France


La loi de la jungle est un film français d'Antonin Peretjatko, drôle, burlesque, inventif, une critique des institutions françaises. Il y a une histoire cinématographique que j'apprécie dans la comédie, comme celle du film des années 60, Zazie dans le métro, comédie burlesque française de Louis Malle, d'après le roman éponyme de Raymond Queneau, dont j'avais écrit un paragraphe dans un article sur ce blog, il y a 3 ans, déjà....  Le film sorti récemment d'Antonin Peretjatko, mérite que je m'y attarde un peu, il me faisait penser à cette veine artistique. J'avais vu l'autre film, "La fille du 14 juillet", sorti il y a 3 ans aussi, de même, moment divertissant bien apprécié.
Ici, La loi de la jungle cadre sur les modes de gouvernance, les réflexes colonialistes, les normes administratives et applications de règlements absurdes, l'inertie et le bordel infinitésimal créé par les administrations. La satire montre un modèle français hors-normes, excessif qui s'exporte très vite, telle une piste de ski en pleine jungle guyanaise. Ce modèle s'est donné un nom, celui de la Norme, il fait tout le contraire de ce qu'il dit. Aucune règle n'est transparente, les critères ne sont jamais explicites mais implicites, associés à des arrangements corrompus et tout se passe à la bonne franquette, par pistonades, goujateries et vulgarités au service de gags multiples, face aux déconvenues des deux acteurs non initiés, embauchés comme stagiaires et garants des lois, des normes européennes, une mission décidée au pied levée avec une mention d'honneur, du plus haut niveau (de médiocrité) avec médailles et décorations du mérite à la clé... De quoi prendre au sérieux la chose, le temps de se retrouver sans bagage à l'aéroport, juste avec l'anse après un voyage en avion, à côté du champion de l'escroquerie, envoyé également dans une mission du plus haut niveau, tout frais payés (champagne et crustacés en avion-repas). Le réalisateur s'est inspiré de plusieurs discours officiels présidentiels et nombre de cérémonies et représentations à travers le monde des élus français. Ce qui était déjà présent dans ses films antérieurs. On peut y voir, posé à terre, un portrait mitterrandien, mais rien d'accroché, une gauche caviar désargentée dans un abîme de placards, qui ne gère plus qu'un jeu de chaises musicales, afin de déplacer les problèmes jusqu'à l'étranger, en Guyane par exemple.
Les deux jeunes acteurs charmants ravivent une ribambelle de souvenirs comiques, comme ceux du cinéma du réalisateur américain Blake Edwards (et sa fameuse Party, années 69) des déclassés et hors-normes, ou des acteurs franchouillards Pierre Richard à Darry Cowl. Avec sa touche contemporaine, notamment avec la bande son et les clins d’œil au jeu vidéo dans les combats féministes (Tarzan est une Jane sans peur, intrépide et décomplexée) Les ministres de la Norme, ainsi nommés, se succèdent. Et force est de constater que ce ministère est pauvre et fait la promotion de la précarité à travers le monde. Tartignoles, les ministres ont dépassé l'âge de la retraite, ou à la limite pour récupérer des points, des hommes bas-de-plafond et roublards, obsédés, chacun, assisté d'une jeune secrétaire sortie du lycée en mini-jupe, blonde au sourire potiche et taiseur. Ils détachent les fonctionnaires et l'un d'eux est représenté mégalo, survolté, corrompu, attaché à son pupitre transparent en train de réciter ses discours, assisté d'un guyanais qui cherche un fax dans un préfabriqué transparent qui disparaîtra aussitôt, un arbre de la forêt s'écrasera sur le petit facsimilé bureaucratique : la jungle (la vengeance de la nature) aura raison de ces apparatchiks.
Si le réalisateur se moque bien du machisme institué à l'intérieur, et les inégalités de traitement, il épingle, d'autre part, dans sa représentativité à l'extérieur, le diktat de la parité. Le caractère exagéré, loufoque et invraisemblable rappelle les outrances du Grand-Guignol, la bouffonnerie tragique du monde contemporain et de la société du spectacle qu’il devient, rien qu'en imaginant une station de ski qui saupoudre de la neige artificielle dans une région guyanaise humide, au risque de détruire une biodiversité exceptionnelle, à des fins touristiques pour combler les dettes publiques de la France. La Satire d'une bureaucratie aux rouages obsolètes et absurdes et aux couleurs de la mondialisation et du financement globalisés de projets locaux comme ce Guyaneige financé par le Qatar, la Chine, le Canada, la Suisse... si ressemblante à de multiples projets des villes françaises pour le rayonnement du pays et donc de la visibilité du peu d'idées. Et les rayons vont effectivement loin, propices aux comédies exotiques et aux farces en cascades. Miroir à peine déformant du statut des stagiaires abusés, des constructions et vastes chantiers abandonnés (routes, ponts, stades gigantesque...) avec une célèbre phrase reprise pour anticiper les échecs des plus grands desseins: "En France, il n'est pas nécessaire de connaître un domaine pour en avoir la responsabilité".

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


Le code de la norme, ainsi nommé, prend la forme d'une bible, un lourd pavé, jamais ouvert et cadeau pour chaque stagiaire. Il ne peut servir que de pressoir pour souvenir romantique, une mèche de cheveux fétiche. Les employés sont des stagiaires ayant dépassé la trentaine, les bureaux sont vides dans des décors kitchs avec moulures dorées. Derrière les portes, on peut tomber sur des placards, des débarras transformés en futurs bureaux. Il y a des stagiaires de femmes de ménage, des stagiaires pour vérifier les normes appliquées dans les pays étrangers, pour vérifier l'origine des produits et la conduite bio jusqu'au sapins de Noël en plastique qui s'exportent dans le chantier de la station de ski en Guyane, des stagiaires pour satisfaire les actionnaires, afin de les rassurer et qu'il n'y ait plus aucun employé, et tous ces stagiaires, comme les ministres ou délégués, sont en mission à l'étranger dans des institutions françaises, car déplacés ailleurs, limogés (avec la fameuse phrase : "Qu'est-ce que vous avez fait comme faute pour atterrir ici en Guyane") Institutions parfois en grève (c'est la France) afin de planter un nouveau décor décalé et complètement abscons avec des normes et des gros logos en cartons, sponsors qui jonchent le sol, juste après la déforestation.
C'est une comédie romantique, qui renouvelle le genre, dynamique et zélée, taillée pour un film d'aventure avec de l'action. Les jeunes acteurs ont des rôles de jeunes français qui se plaignent souvent et doivent se bouger les fesses pour vivre et non plus survivre en continuant espérer être "morts" pour fuir l'administration française, la faucheuse. Dans ce film, trouver un travail, ce n'est pas croire à ce que l'on dit, ni au code de la norme. Le stagiaire qui tente de s'y soumettre toute sa vie, comme tenter de ne jamais marcher sur les pelouses interdites risque de ne pas faire de véritables rencontres. Il peut rester des dizaines d'années nostalgique d'une période rêvée de la vie étudiante et des premiers flirts, sans avoir connu l'amour et la forêt, la vie sauvage, mais seulement le fonctionnariat planqué. Dans le film, les jeunes français sont dans une jungle inconnue, afin d'effectuer leurs stages en milieu hostile. Leur aventure déjantée, leurs fait découvrir plus de (bio)diversité. On les suit dans leurs péripéties, dans une nouvelle vie non sociale mais sauvage et poétique, découverte d'insectes luminescents la nuit, de grands papillons profitant d'une nuit érotisée, de petites chenilles accordéons, ou une grosse qui joue du jazz en se tortillant. Ils sont loufoques, dans la boue, en marche arrière, non armés ou presque (la jeune femme est bien armée et entrainée à se défendre)
Seul l'amour de la débrouille, le goût de l'aventure sauverait le pays de son amertume, son cynisme et son inertie, accablants. L'amour est envisagé comme un voyage, loin de la norme et des modèles dépassés du début du film, des ringards qui attendent sagement la retraite sans trop s'investir, mais assez malins pour garder le pouvoir en sachant s'entourer des moins malins et en bloquant toute carrière des plus jeunes, en choisissant des femmes, toujours secrétaires, quelque soit leur niveau et leur responsabilité, soit comme attributs sexuels, ou écrivailleuses soumises. Le fonctionnariat et son organisation ubuesque, dans le film, ne valorise plus les qualités singulières de chaque personne, ni les diplômes, mais ressemble à une vaste pitrerie, dont chacun des protagonistes, dominants-dominés, ne peut plus émettre aucune critique, ni être force de proposition, l'uniformité a gagné le terrain et la norme devient la seule valeur tamponnée, les yeux fermés.
Les deux jeunes (vieux) stagiaires, plein d'incertitudes sur leur avenir, décrivent avec ironie que de longues études ne mènent qu'à de longs stages où l'on remplace les responsables qui n'ont plus aucune responsabilité, et où l'on n'a pas besoin de connaître le domaine où l'on est nommé responsable au pied levé, et remplaçable sur le champ, et que tout le monde se fou du rapport de stage. Les escaliers kafkaïens administratifs du film forment une dégringolade et une série de rigolades, celles tapies dans le quotidien, que l'on aimerait voir plus souvent filmographié, parfois de façon encore plus impertinente et plus fine.

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko

L'huissier, dans le film, est somme toute le plus offensif, rien ne l'arrête, ni même ses erreurs entre les morts et les vivants. Les muscles des body builders sont les esclaves exécutants pour écraser tout sur son passage, et des serpents, il en fait des nœuds. Chaque non réponse à un courrier administratif entraine une machine de guerre qu'on ne peut arrêter, bien huilée, militaire, la plus autocratique autorisée dans une démocratie qui a perdu tout sens et sa relation humaine. Les bulldozers qui déforestent la forêt amazonienne en sont les métaphores des incultes décisions et des directions incompétentes. Chaque courrier administratif est un nœud indéfectible et d'ailleurs, personne ne les reçoit. Seule la machine tourne à plein régime (un homme psychopathe et sa mallette) jusqu'à détruire à la scie sauteuse un piano, ou faire sauter ses touches pour récupérer l'ivoire. Les procès s'enchaînent et sont vertigineux, un harcèlement moral ciblé sur une personne, ici, jouée par le stagiaire, précaire. Tandis que l'huissier se sera trompé de personne, dès le début, mais ne fera jamais d'excuse et ira jusqu'à suivre et poursuivre le stagiaire en forêt guyanaise pour l'accabler de procès à son encontre.
La rencontre dans l'avion du personnage au sourire glacé, hâbleur, bellâtre, qui joue le rôle de l'audit, employé pour tracer une ligne de train à grande vitesse en Guyane, n'échappe pas au stéréotype de l'homme arriviste, mannequin narcissique, rivé sur sa petite personne, diablotin du capitalisme, fidèle copie de héros de montages financiers carnassiers, encensés comme sauveurs de l'économie, mais bien plus rivés sur leur slip.
Il y a des passages très beaux sur la pirogue, dans les marais, lents moments où le ciel se reflète sur l'eau, la caméra capte la glisse, comme un tableau filant. On perd littéralement ses repères, véritables instants contemplatifs et paisibles : la dérive. Les deux amants stagiaires se retrouvent alors seuls, loin de leurs repères, leurs normes, leurs études, leurs fonctions. Ce mode de survie romantique est une allégorie de la vie juste après des études qui s'éternisent, entre chômage et travail. Entrer dans la danse, le monde du travail, est la participation à une vaste fumisterie, la découverte d'une loi de la jungle, qui laisse un paquet de monde sur le carreau, dans les marais.
Seule l'idée que la mort viendrait prendre son amoureuse en quelques minutes suffit à faire sortir le stagiaire de sa lente inertie et ses habitudes paresseuses pour oser répondre au puissant désir féminin. Encore un pied de nez aux films fatigués qui mettent en scène le désir masculin comme la clé de voûte à l'accès au pouvoir, très mal en point ces derniers temps en politique, avec sa cohorte de femmes qui ne disent mots et favorisent l'ascension sociale de leur homologue, sans se sentir entachées de la moindre révélation, ni même solidaires de leurs amies, vestiges de la devise officielle Travail, Famille, Patrie du gouvernement de l'État français au régime de Vichy.

Image tirée du film La loi de la jungle d'Antonin Peretjatko


Superbe début, la caméra survole la forêt et surplombe un hélicoptère qui tient en laisse une grande statue blanche avec une pose très particulière et impose une nonchalance dans un paysage, un tapis vert, l'opacité des arbres, masques solidaires des créatures inconnues et invincibles. La république (sa statue), représentation d'un nu féminin, est lâchée par inadvertance en pleine jungle, le lien casse, là commence la vraie vie à la française : une femme lâchée en pleine jungle. Chaque jeune homme et chaque jeune femme en aura fait l'expérience : ce qui est femme, féminin, dans chacun se retrouve perdu à jamais dans la forêt. Personne pour venir vous sauver.
Vimala Pons, actrice sportive, acrobatique, intrépide, mutique et espiègle, la Cendrillon du Château de Versailles, se présente ainsi dans le film, et l'acteur Vincent Macaigne, mélancolique, romantique, l'anti-héro à l'allure candide et élégante, et non pas l'habituel pervers narcissique valorisé dans les films français, qui joue le rôle d'un célibataire endurci, Marc Châtaigne, tentent de résister à une potion magique aux pouvoirs extra-aphrodisiaques, nous miment une scène érotique moite, pudique et poétique. Vimala Pons possède un jeu unique, pour l'instant, dans le cinéma grand public, où son corps est un outil chorégraphique et ludique, ouvrant un peu la voie à d'autres modèles féminins plutôt que le sempiternel visage sans expression, sans corps, et sans résistance aux milieux. Sa formation d'équilibriste du cirque revitalise nombre de films et son rôle dépasse vite celui de l'actrice. Chaque accessoire devient un support de jeu, de contorsion (comme le hamac dans le film) un prétexte à l'expression corporelle. Vincent Macaigne fait partie de ces acteurs qui déplacent le héro masculin winner au rang des modèles sans relief, prédateurs sans conjugaison possible, qui ont fatigué tant de films français. Ils ont beaucoup vieillis du coup. Les incertitudes émaillent les caractères qui révèlent des nuances et des subtilités, mais le cinéma rohmérien est déjà passé par là, mettant ses acteurs face à des choix inéluctables en dialogues sur la séduction et ses états d'âmes.
La mise en scène à la tintin, rappelle aussi, les Indianas Jones américains, celui du Temple maudit de 1984 pour la cervelle de singe en sorbet, dans lesquels le réalisateur Steven Spielberg, jouait de cet exotisme colonial avec les serpents, insectes, animaux visqueux et carnassiers au rendez-vous des péripéties de l’archéologue pour générer un climat inquiétant. Dans le film français, La loi de la jungle, la cervelle du personnage qui joue l'ingénieur ferroviaire est remplacée par du fromage blanc. Comment transformer une scène culte en un pastiche : changer la couleur, la texture et lui donner un côté fast food ou milkshake vanille, globalisé.
Et comme seule demande d'identité des stagiaires capturés par les vaudous guyanais, un RIB (relevé d'identité bancaire) leurs est demandé. Au temps des banques en ligne, virtuelles et paradis fiscaux insulaires et exotiques, même pour grands réalisateurs de cinéma, une mise en abîme qui déplait au festival de Cannes.
À suivre pour d'autres pépites d'or, comme celle du film, elles sont fausses, des pierres peintes en doré, et uniquement pour acheter la confiance des mécréants. Des transactions politiciennes nauséabondes déguisées en sublimes cérémonies artistiques dorées, dansées par des stagiaires asservis, toujours à poils. Avez-vous déjà vus de telles expositions contemporaines ?