Affiche du film Black Moon de Louis Malle, réalisé par René Ferracci (1975)

Tandis que j'écoutais le musicologue et philosophe français Vladimir Jankélévitch s'entretenir sur l'autre philosophe Henri Bergson, je me souvenais de la veille et du film Black Moon de Louis Malle, réalisé en 1975, et de Joe Dallessandro et du premier long métrage de l'artiste multiforme tchèque Jan Švankmajer son Alice, dont j'ai déjà posté un article... Et mes récents projets photographiques de paysages secrets. J'aime bien l'affiche de René Ferracci, directeur artistique et affichiste français.
Déjà qu'un philosophe parle sur un autre philosophe, il faut pouvoir être en accord de pensées. J'apprécie Vladimir Jankélévitch et ses acrobaties de pensées, j'y nage comme un poisson dans l'eau.

J'entendais alors, des explications sur l'Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889 d'Henri, par Vladimir. En finissant mon verre de vin, un des graves de Bordeaux, mes préférés, je découvrais plus tard ses mots :

Nos sensations simples, considérées à l’état naturel, offriraient moins de consistance encore. Telle saveur, tel parfum m’ont plu quand j’étais enfant, et me répugnent aujourd’hui. Pourtant je donne encore le même nom à la sensa­tion éprouvée, et je parle comme si, le parfum et la saveur étant demeurés identiques, mes goûts seuls avaient changé. Je solidifie donc encore cette sensation ; et lorsque sa mobilité acquiert une telle évidence qu’il me devient impossible de la méconnaître, j’extrais cette mobilité pour lui donner un nom à part et la solidifier à son tour sous forme de goût. Mais en réalité il n’y a ni sensations identiques, ni goûts multiples ; car sensations et goûts m’appa­raissent comme des choses dès que je les isole et que je les nomme, et il n’y a guère dans l’âme humaine que des progrès. Ce qu’il faut dire, c’est que toute sensation se modifie en se répétant, et que si elle ne me paraît pas changer du jour au lendemain, c’est parce que je l’aperçois maintenant à travers l’objet qui en est cause, à travers le mot qui la traduit. Cette influence du langage sur la sensation est plus profonde qu’on ne le pense généralement. Non seulement le langage nous fait croire à l’invariabilité de nos sensations, mais il nous trompera parfois sur le caractère de la sensation éprouvée. Ainsi, quand je mange d’un mets réputé exquis, le nom qu’il porte, gros de l’approbation qu’on lui donne, s’interpose entre ma sensation et ma conscience ; je pourrai croire que la saveur me plaît, alors qu’un léger effort d’attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal, qui emma­gasine ce qu’il y a de stable, de commun et par conséquent d’impersonnel dans les impressions de l’humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impres­sions délicates et fugitives de notre conscience individuelle. Pour lutter à armes égales, celles-ci devraient s’exprimer par des mots précis ; mais ces mots, à peine formés, se retourneraient contre la sensation qui leur donna naissance, et inventés pour témoigner que la sensation est instable, ils lui imposeraient leur propre stabilité.

Extrait de l'Essai sur les données immédiates de la conscience, Henri Bergson 1889
Puis Vladimir Jankélévitch vint me conforter sur mes explorations des malentendus, de mes intuitions, des cercles et des sectaires. Le film Black Moon, venait écheveler la suite de mes pérégrinations sur la campagne, la fuite, la virginité en présence d'une licorne et pouvait ainsi retrouver Vladimir sur l'ipséité, retour aux choses mêmes. J'y suis, superbe fin de soirée où parfois les pensées dansent et forment un esprit plus cohérent que les autres jours, avec lequel on peut s'appuyer, se sentir soutenu. Comme le dit si rapidement Vladimir, la vérité a été embrouillée alors qu'elle est tout près et il n'y a qu'à l’accueillir. Les problèmes viennent de malentendus, d'obstacles imaginaires, créés par le langage, mais qui n'ont pas de réalité. Chez Henri Bergson, le problème est inexistant, les difficultés s'évanouissent comme par enchantement. Regarder Joe Dallessandro me fait le même effet, je tentais d'expliquer ma théorie du JD à mon ami, il me faudra en faire un théorème du masculin, libéré de la domination masculine. Je me suis aperçue que cela n'était pas anodin et que ma vision pouvait intéresser, au moins un homme.
"Nous sommes dans la poussière et nous nous plaignons de ne pas voir" Disait Fénelon, un autre philosophe un peu plus loin. Vladimir le prend en exemple pour éclairer Henri, bien qu'il peut s'avérer une antithèse du bergsonisme. Mais j'aime bien cet écart. Un peu comme la caverne de Platon.
Il revient à Bergson : Victimes des apories du langage, il s'agit de les éliminer, ce sont des problèmes factices qui s'interposent. C'est notre timidité, notre lâcheté, la peur du contact qui nous prend alors que la reprise du contact consiste à élaguer les dimensions parasitaires, tout ce qui nuit à la transparence d'une vision ingénue.

Pour revenir à son essai à Henri, la donnée immédiate est la chose vue sans exposant, à l'état direct, l'état primaire, une vision naïve, fraîche, c'est un peu ma vision en regardant le film Black Moon, d'ailleurs, ne peut-il en être autrement ?
Sans à priori, sans parti-pris. C'est ce que je tente d'enseigner avec quelques beaux échecs en laissant les choses être prises en main par d'autres et des partis-pris. Je revois l'Alice du film Black Moon qui traverse une guerre et des paysages apocalyptiques depuis sa petite voiture, conduisant sa destinée, hors des massacres, vers la poésie, le regard vierge et la pensée de l'intuition de Bergson, tout en regardant de très près les insectes et ouvrant des tiroirs.
Je pensais à cette sculpture, l'Exilé, d'Antonio Soares Dos Reis, de 1872, en marbre, que j'ai découvert dans le catalogue, "Soleil et ombre, l'art portugais du XIXe siècle" (1988). L'exilé (o desterrado) de 1872, est le correspondant du Penseur de Rodin, créé en 1880, représentation idéale d'un homme exilé de sa patrie, en proie à la nostalgie, désespéré mais incapable de toute révolte. Emblème d'un courant de pensée de la fin du XIXe siècle au Portugal, expression de l'esprit intime portugais à travers le sentiment de la saudade. Tout comme le penseur de Rodin, toutes deux sculptures, symboles des démarches dramatiques de l'esprit humain.
Il est des fois où l'on se sent exilé, désespéré, mais incapable de toute révolte. J'aimerai bien voir cette sculpture, elle est à Porto. Les exilés ont droit à quelques vacances.

La perception pure

Réalisme / intuitionnisme

Une sorte d'extase

Extraversion de la conscience (différent des images mentales)
En ce sens, Platon critique la skiagraphie, les jeux d'ombres sur la parois de la caverne et Begson dit que l'homme est timide et préfère avoir affaire aux images, aux mirages. Il demande à revenir à une vision virginale des formes. L'ipséité (retour aux choses elles-mêmes)... principe de l'île de Seuqramainos.

Le secret de l'intuition est l'art acrobatique de penser les choses au plus près tout en étant dedans (sans être dedans, sans être trop loin) Être à la fois dedans et dehors (métaphore du papillon)

Briser le cercle

À la foi être et savoir, frôler la vérité au plus près, en un éclair. Bergson est donc contre l'optique intellectualiste. Car être à la fois acteur et spectateur, c'est ne plus avoir d'optique. C'est la distance qui rendait possible les apories vertigineuses et rendait impossible le mouvement (la perspective falsifiante) Il s'agit donc d'être un acteur, une actrice et un spectateur, une spectatrice, et d'être capable d'en parler. Immanence et transcendance.

Penser en femme d'action

Il y a une sagesse qui fait entrer l'un dans l'autre. Paradoxe du Bergsonisme : Briser le cercle, le cercle qui m'interdit (qui fait que c'est interdit)

On ne peut pas faire les deux à la fois "il faut se jeter à l'eau", dit Bergson dans l'évolution créatrice.

On devient cithariste en jouant de la cithare, comme c'est en forgeant que l'on devient forgeron. Dans la décision aventureuse de se jeter à l'eau, l'apprenti rompt le cercle, et miraculeusement, irrationnellement, commence à nager ; la solution d'elle-même germe et se dessine dans l'initiative. Il y a donc une espèce de trouvaille magique et immédiate qui est déjà inhérente à la recherche drastique. Bergson, dans l'Évolution créatrice, s'exprime à peu près ainsi : l'intelligence est capable de chercher n'importe quoi, mais à elle seule ne peut rien trouver ; et vice et versa, l’instinct trouve du premier coup et infailliblement, mais il ne trouve qu'une seule chose : celle pour laquelle il est fait. Eh bien, seule l'intuition est capable des deux, à la fois de trouver et de chercher.

Première et dernières pages de Vladimir Jankélévitch, 1994
Cela me fait penser à mon texte Des longueur en 20 minutes paru chez Monsieur Toussaint Louverture

Grave et lucide, la chaudière entretenue du dedans, au zéro degré du dehors, aux quelques acrobaties rêveuses...
Merci Vladimir et merci JD.
Il n'est pas tous les jours que l'on entretien la chaudière en faisant philosopher un perroquet.
À découvert et sans regrets.


O Desterrado (l'Exilé) - detail, António Soares dos Reis, 1872 (sculpture, marbre)

As linhas sinuosas do tronco e dos membros flectidos, o olhar distante da figura e a presença do mar conduzem a uma leitura romântica da obra, que se inspira num poema de exílio de Alexandre Herculano. A esta referência literária do romantismo português deve-se acrescentar um significado saudosista, próprio do espírito de decadência da nação, vigente em finais do século XIX.

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Je ne suis pas loin avec mon Topaze et mes Tropical JD et noctambule JD de ce que je cherchais. J'ai cherché, erré, j'ai trouvé.

Sur Herculano, je me couche.