Flâner, c’est d’abord se faire neuf, à l’écoute. C’est ensuite oublier pour être capable de voir à nouveau. Il faut accepter que la ville ne soit plus un lieu familier mais un espace nouveau, qui reste à explorer. Perdre ses repères... Je deviens mon propre centre, je crée un lieu, je suis disponible aux surprises, car je manque de lieu, je marche, j'accueille en moi les évènements imprévus, je reconstruis quelque chose, une nouvelle réalité, je me souviens en marchant, j'interprète, j'associe des souvenirs sans début ni de fin, librement, j'associe des idées, je suis avant, je suis après, je suis là parmi les autres.



Une journée de flânerie, un dimanche où beaucoup de boutiques sont ouvertes et poussent à la consommation en centre ville. Mon ami souhaite que je l'emmène vers une de mes ballades découvertes, celles que j'avais effectuées au mois de novembre, une saison où l'été indien brillait comme un printemps, avec un groupe d'étudiants en art et mes collègues professeurs. Nous avions développé une marche périurbaine sur quelques jours autours de la ville, en évitant le centre, en s'ouvrant vers les marges. Je choisi celle qui débute au centre hospitalier et universitaire de Limoges, plus loin de l'école d'art, avec ses grandes lettres "LIMOGES" écrites sur la pelouse verte tondue, blanches, comme le panneau Hollywood, l'écriteau monumental érigé sur une colline surplombant le quartier du même nom, dans la ville californienne de Los Angeles, aux États-Unis... Sauf que là, c'est à plat, comme du papier découpé.
Il y a la trace d'un très grand pénis dessiné également sur cette pelouse, sous ces lettres, comme gravé dans la terre. En marchant plus loin je redécouvre une vue, qui n'a pas changé, sauf que l'hiver a fait tomber toutes les feuilles des arbres, tout est nu. Ce morceau de paysage est celui que j'ai décris lors d'une séance de travail, cette semaine, proposée par ces mêmes étudiants, qui avaient participé à l'atelier de recherche. J'étais tombée sur une photographie projetée dans une salle noire, et je devais, selon un protocole précis, la regarder 2 minutes puis la décrire 2 minutes à tous les membres du groupe réunis dans une autre salle, d'enregistrement. Aujourd'hui, Il y avait une femme qui lançait un frisbee rose fluo à son chien noir. Mon ami me dit que c'est comme le jeu des 7 erreurs. C'est le même morceau de paysage que j'ai vu en projection dans une salle noire, pris en photo par une autre personne, il y a 2 mois, mais ici, devant moi, une femme est dedans, dans ce tableau, avec son chien. Et tous deux bougent et animent le tableau. Il y a toujours le tas de bûches et l'arbre coupé, sauf que les arbres au loin sont nus. Son interprétation est très intéressante et m'ouvre un nouveau paysage jongleur. Mon ami bateleur m'avait fait partager sa nouvelle boîte à outils graphiques la veille, quelle habileté ! Il m'avait invitée à jouer avec ses nouvelles formes. Nous projetions de faire notre livre de poèmes. Par nos visions et nos histoires, je vois la scène aujourd'hui et ce même paysage, comme préparée par le peintre néerlandais Jérôme Bosch. Une utopie sans l'enfer, seule une femme et un animal sont survivants.



Nous marchions, il faisait beau, et si doux pour un dimanche de décembre. Mon ami me racontait que c'était mieux que de visiter Berlin, de faire cette ballade, en se remémorant des villes types visitées par les écoles d'art. Puis la nuit arrivait vite. Nous nous sommes ravitaillés et nous avons trouvé un endroit pour manger. Sur le banc, je me souvenais du vendredi soir. Je suis allée voir une performance de 2 étudiantes récemment diplômées de l'école d'art où j'enseigne. L'une d'origine coréenne, dont j'ai accompagné le travail artistique jusqu'à son diplôme de fin d'année en art, dans sa 5e année, et l'autre est d'origine chinoise, elle a passé son diplôme de fin d'année dans l'option design. Je l'avais accompagnée dans sa première année, avant qu'elle ne fasse son choix de l'option design, lorsque je coordonnais cette première année. Plus de 5 années écoulées déjà. Puis je ne l'avais plus suivie mais elle était restée en contact, nous nous croisions. Jeudi en fin d'après-midi, je les ai trouvées sur un banc, aussi, face à une vue boisée. Elles m'ont raconté qu'elles préparaient une performance, sans trop m'en dire. Je ne les avais pas vues depuis l'année dernière. Je n'avais pas fini mes cours, nous devions faire une réunion avec mes collègues. L'une d'elle est partie en vitesse me faire une invitation personnalisée et me la remettre pliée comme un origami en mains propres. Elles ont très peu fait de communication et préféraient remettre en mains propres leur invitation. Cela me rappelait quelque chose de l'île de Seuqramainos. Mais elles ne le sauront pas. Comme elles je procédais de la rencontre plutôt que de la médiatisation.

Invitation pour le lendemain, vendredi soir, en plein cœur de Limoges, avec Eunji Choi, Heywon Choi, Liya Ma, Narae Shin. Un autre collègue avait décliné l'invitation la veille car il s'en allait chez lui à Bordeaux, en voiture. L'autre collègue ne les connaissait pas. Il s'en allait à Nantes chez lui, en voiture. La veille, mercredi soir, plusieurs de mes collègues sont allés à une soirée estampillée réseau art contemporain à Limoges d'un autre collègue qui habite Châteauroux, en voiture aussi. Je n'étais pas informée au préalable. Ce n'est pas la première fois. C'est toujours étrange, j'habite à Limoges et enseigne parmi les autres collègues, de se retrouver exclue. Mais peut-être parce que ces hommes préfèrent rester entre eux ? Je pensais à mes collègues artistes femmes qui ont enseigné ici, reparties sans avoir exposé.
Sans voiture, j'arpente les rues. Je suis une flâneuse, j'avance par rencontres. Vendredi, j'ai travaillé pour une autre école, avec joie, sans repos, chez moi. Je n'ai pas vu la journée passée, je crois n'avoir rien mangé. J'ai retrouvé le soir, les autres artistes et étudiantes pour leur performance, même si j'étais très fatiguée de ma semaine. Il y avait une ambiance de fin d'année, festive et feutrée, mystérieuse aussi, clandestine et pourtant très visible. Était-ce là mon Noël ? Les cadeaux sont ceux de la connaissance et de la reconnaissance. C'était comme une naissance, quelque chose allait sortir de la tente, une matière toute chaude et blanche, un peu informe. Elles étaient tout un groupe et s'affairaient avec élégance. Il y avait de l'humour, de la joie et de la simplicité, pas de prétention, quelle discrétion ! J'ai reconnu celle qui avait obtenu son diplôme en 3e année, en art, l'année dernière. J'avais pu apprécier ses réalisations. À la fin de sa scolarité, elle n'avait pas été admise à passer en 4e année à l'école. Elle est partie à Paris faire des formations, visiter aussi d'autres contrées, pas seulement en France. Elle fabriquait plein de choses, de l'origami, des dessins géométriques, des images de pixels au fer à repasser, de grandes réalisation en céramique, de grands personnages qui représentaient sa famille. Elle tricotait aussi et avait inventé un procédé entre tricot et céramique. J'étais heureuse de la retrouver, elle venait aider ses amies et était venue chercher à l'école son diplôme. J'ai vu une autre étudiante, qui est encore à l'école. Elle redouble sa 3e année en art et n'avait pas été admise à passer son diplôme. Elle a réalisé pas mal de volumes en céramique l'année dernière, et travaillait sur le cannibalisme, avec des morceaux de corps. Elle participe cette année à l'atelier de recherche que je mène avec mes collègues, graphiste et sculpteur. Ces étudiantes travaillent très bien, et sont très à l'écoute, leurs progrès sont si rapides. Pas étonnant de les revoir à l'initiative d'une performance déroutante à ciel ouvert. Leurs résultats me sont restés inexpliqués. Certaines ne sont plus là, ont été sélectionnées ailleurs, à l'école des beaux-arts de Paris, admises à Bourges ou à Bruxelles, sans pouvoir continuer dans l'école où j'enseigne. Cela coïncidait avec les courriers étranges administratifs que je recevais. Je pensais à ce message sensible cette semaine, que j'ai reçu, d'un étudiant d'une région d'outre-mer, lui aussi, parti de l'école, que s'est-il passé. Je reste sans nouvelle d'une autre étudiante, aussi d'une région d'outre-mer, son travail artistique commençait à trouver un langage, dans le dessin et dans les volumes. L'année dernière fut comme un grand moment d'écarts et de cloisonnements. Je n'en suis pas sortie indemne.
Professeurs, investis, nous sommes touchés par ce qu'il se passe, nous comprenons, nous agissons, parfois les mouvements contraires sont plus nombreux. Les élections nationales ont signalé un territoire envahi par des idées de replis sur soi. J'ai décidé de tenter de déplier, mes actions, mes mots, de les relayer.
Il y a des moments de bonheur dans nos luttes et ces jours témoignaient de nos résultats collectifs. J'ai apprécié travailler avec elles, l'année passée comme avec tous les autres étudiants.
Se nourrir - J'étais très heureuse de les voir toutes, de bonnes créatrices avec de belles qualités artistiques, de la volonté, des inventions, avec d'autres amies et participantes à cette exposition. Elles ont formé un groupe et la performance était de battre une pâte de riz à l'intérieur d'un petit chapiteau blanc. Nous ne pouvions pas voir la performance située à l'intérieur, mais sa projection filmée en direct, sur la face du chapiteau. Des enceintes étaient disposées au sol, face à nous et nous entendions le son des efforts, assez suggestifs et ambigus, de la force et de la chair. Quelques petits ajustements et hasards ont été testés en direct. L'objectif était de fabriquer des boules de riz saupoudrés d'un mélange sucré-salé (amande, noix de coco, sucre…), à partager avec le public, dehors. Cela vient d'un geste traditionnel en Corée. C'était bon, moelleux, tiède, pétillant. Mais n'était-ce pas des boules de Noël ? Mon article récent sur David Hammons, prenait corps dans un autre temps, une autre culture, dans la rue. Féminin pluriel. C'est resté dans ma mémoire. Nous en avons parlé, longuement. Mon ami découvrait quelque chose d'artistique de cette école, mais extrait, un espace de convivialité. C'était engagé et doux. En fait c'était une démonstration, cela pouvait être une démo, tout comme un acte de présence et d'offrandes. Quelques autres étaient invités à fabriquer les boules. Nous étions installés en face, autours d'une fontaine. Les portes de l'église, derrière la tente, accueillaient des fidèles, qui ne s'arrêtaient pas. Étrange mélange. Frottements de cultures, de cultes.
Une femme imposante s'installe à côté de moi et me demande tout fort : "Qu'est ce que cela représente ?" Je lui réponds : "Regardez !" Elle me rétorque agacée : "Mais cela  représente quoi ?" Je lui dis : "Faites appel à votre imagination !". Elle a pris son téléphone et s'est mise à tapoter un numéro. Elle devait connaître le numéro de l'imagination.

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C'était très bien d'être là parmi elles. Avec ardeur l'une d'elle a battu la pâte. Son travail amène le son et décale la projection. L'installation est une énigme et j'étais assez fière de les voir s'organiser en live et partager leurs expériences. Ici à Limoges c'était très exotique en pleines guirlandes de Noël et l'église Saint Michel ouverte. Il y avait quelque chose de très pacifique.
Je me souvenais de tout cela ce dimanche, en mangeant du pain aux figues, dans un lieu très intriguant, isolés que nous étions, dans la nuit devenue noire, face à une petite salle de fête vide, transparente, avec des restes d'une réunion, des blousons encore sur les chaises. Nous imaginions que cela pourrait être des ateliers où des artistes travailleraient. Parfois nous avons vus tellement de lieux vides, en parcourant les marges, de bâtiments, que nous imaginions que des réfugiés pouvaient y habiter et prendre part à la vie civile, fêter Noël.
Nous imaginions.
La petite lune blanche dans la nuit bleue outremer était un piètre repère. Nous ne reconnaissions plus la route. Nous avons modifié notre direction et l'hôpital nous a éclairé. Tout est allumé le dimanche, j'imagine la vie dedans, celles et ceux qui dorment, regardent la télévision, se font opérer, échangent avec des infirmiers, lisent une revue, rouspètent, protestent, n'opposent plus rien, des carrés lumineux, des fenêtres de patients. Nous passions devant et nous nous sommes arrêtés sous un arrêt d'autobus. J'ai regardé l'heure sur mon téléphone et j'ai vu qu'un message était écrit d'une amie japonaise. J'apprends que mon professeur de l'école des beaux-arts de Paris s'est éteint ces jours-ci, une nuit, lorsqu'il était à Taïwan. Je n'ai pas compris tout de suite le message, je n'avais pas reçu de nouvelle de cette amie. Elle me demandait si j'étais au courant d'une triste nouvelle. Je l'avais rencontrée par hasard à Paris en septembre et nous avions échangé de façon furtive et amicale sur ses nouveaux chats. Nous avons eu quelques échanges écrits pour digérer. Silence. Bienveillante cette marche.
Dans la nuit, tout se déplie.
Je me souviens de ce tas de feuilles mortes ramassées par une étudiante, ces jours-ci, dans l'école d'art de Limoges. Je pensais à l'Alice de l'artiste tchèque Jan Švankmajer, et mon article précédent. Et lorsque l'étudiante en début de semaine m'avait montré ses photographies de ce tas de feuilles mortes qui pouvait la recouvrir lorsqu'elle sautait dedans, avec confiance, j'ai pensé à mon professeur, lorsqu'il était étudiant en art tel qui me l'avait souvent raconté. Sauf que l'étudiante souhaitait exprimer l'abandon, une des notions que j'avais amenée, avec la flânerie, le lâcher prise afin d'accepter les limites, durant notre marche. Je trouvais ce nouvel éclairage avec les feuilles, proche du jeu, de l'enfance, de l'animal. Cette semaine, étrangement, je pensais à la performance de mon professeur de l'école des beaux-arts, avec les feuilles mortes déplacées, des années 70 à Londres, ce qui vient de l'extérieur, vers l'intérieur, quelque chose comme cela. C'était une autre époque, mais je m'aperçois que certains artistes et professeurs, sont toujours dans ce sillon aujourd'hui. Après cela, il n'a cessé de voyager, d'aller ailleurs, et sa pratique artistique a beaucoup évolué. J'avais vu de très belles photographies de paysages qu'il avait montré récemment et des yeux de poissons, de Tainan en Taïwan. Je ne connais rien de ces lieux. Ces photographies étaient contemplatives. J'avais écrit spontanément un article sur mon blog au printemps dernier, sur l'une de ses installations participatives de dessin, - ᙅᗩℱÉ ᒪᓰ☂♈ᒪᕮ ᗷ〇Ꭹ -, visitée au Centre Pompidou. Il m'avait aimablement envoyé ses photographies et m'avait dit qu'il n'avait aucun texte à me transmettre car personne n'avait écrit d'essai critique sur ce projet, il semblait le regretter.
Nous nous étions vus au printemps sur une terrasse parisienne, pas très loin de celles où se sont déroulés, quelques mois plus tard, les attentats terroristes, en novembre. C'est lui qui avait choisi la terrasse, puis nous nous étions déplacés sur une autre, il n'entendait pas bien, le serveur était désagréable, tout était bondé. C'était important pour moi de le revoir. Il s'était trompé d'heure. Nous avions échangé sur la vie, l'amour, l'art, les écoles, le racisme, ce sur quoi l'on se bat, mais surtout sur la paix. Il venait d'inviter un indien, chef d'un peuple indigène du Brésil, qui se bat pour défendre la forêt Amazonienne contre l'abattage illégal. La langue portugaise. Il me disait qu'il l'avait rencontré par l'intermédiaire d'une écrivaine chamane. Transmissions. Début juillet, j'ai perdu ma voix et je l'avais eu au téléphone. Il allait prendre l'avion les heures suivantes pour le Japon. Il était surpris par ma voix très grave et entrecoupée, ne m'avait pas reconnue et pensait que c'était sa mère qui lui parlait. Nous avions beaucoup ri. J'étais chamane ce jour là. Ce fut une année difficile, et pour pas mal d'artistes et dans les écoles d'art, nous étions malmenés. Il travaillait trop, souhaitait se reposer en Corse, pour lui, la situation en France était oppressante. Beaucoup de pressions. Une île de beauté, je n'y suis jamais allée. Toute sa vie semblait, malgré ses voyages, se ramifier sur cette île, mais en même temps, me disait-il, il s'ennuyait vite au bout d'un moment, il avait envie de bouger, voir ailleurs.
Je pensais à mes parents aussi, peut-être la même démarche des saudades, du retour, le souhait de prendre distance. Au fond, les êtres humains parfois se rassemblent sur l'idée du retour en terre imaginée natale, se ressemblent sur les espoirs. Il se confiait facilement et directement à moi, mais aussi me posait des questions directes, essentielles sur ma vie, comme pourraient le faire des parents, sans l'être. Ses raccourcis de langage, sans brutalité, avaient l'avantage de cibler les sentiments de l'autre, son ressenti, ce sur lesquels il faisait émerger ses idées, ses projets, le dialogue avec la perception du monde des habitants avant tout. Je n'avais pas d'idée à ce moment, que des réflexions sur la paix. Il était très attentif à cet échange. Il avait emménagé pas loin où j'ai habité une dizaine d'années, en banlieue près du bois de Vincennes. C'était drôle. Il me racontait qu'il était venu une fois à Limoges pour intervenir dans le parc du centre d'art de l'île de Vassivière, mais en gardait un vague souvenir, cela faisait très longtemps. De ces années de créations, il ne les revendiquait pas vraiment. C'était comme un autre temps, où il était différent et voyait les choses autrement. Nous échangions simplement sur tout, alors que nous ne nous étions pas vus depuis très longtemps. Il aimait l'indépendance d'esprit, les singuliers, les poètes, loin de ses acolytes compétiteurs. Il cherchait des idées, il souhaitait réunir, rassembler, convoquer. Comme ce hasard de rencontre, tôt le matin, dans un wagon de métro en panne, qui m'avait fait rater le train pour Angers, il y a une dizaine d'années, et prendre le petit déjeuner ensemble. Toujours des moments charnière, pour lui et moi. Nous faisions le point. J'avais, les lendemains de ma visite parisienne, au Café little boy, rencontré mes amis japonais, libérés de toutes écoles, tout dogme, toute communauté. Ils savaient mes sujets de préoccupations et nous avions échangé autours de pâtisseries, aussi des chats. Depuis une panthère noire rode dans ma vie. Il y a quelques années, je les avais emmenés sur le lac de Vassivière, sur l'île. Coïncidence, c'est qu'au centre (international) d'art et du paysage, l'exposition qui s'y déroulait présentait le travail artistique du japonais Shimabuku, intitulée "Nous devrions essayer d'éviter tout contact avec des formes de vie extraterrestre". Il vit à Berlin. Ils avaient déjà exposé avec lui en groupe, lorsque leurs études se terminaient, à l'école des beaux-arts de Paris. « Shima » signifie « île » en japonais. Des îles, des connexions. Ce qui est médiatisé des personnalités n'a rien avoir avec la personne, ne dit rien de sa solitude, sa désolation, sa précarité. L'existence poussière.
Tous ces hasards formaient des rencontres sur lesquels je cartographiais mon parcours, ma mémoire, mais rien n'était prévu, deviner peut-être, tendre vers... Je me souviens de l'installation "Mon professeur la tortue" de Shimabuku. C'était peut-être quelques années plus tard, ce qu'aurait souhaité réaliser mon professeur, plus librement que ce qu'il faisait dans les années 80. J'ai vu sa pratique changer radicalement lorsque je l'ai rencontré enseignant, dans les années 90. Plus ouverte, plus libre, plus aérienne, à la rencontre des autres, avec des nouveaux médias.
J'avais choisi son atelier, je connaissais son travail, j'avais un catalogue de lui, qu'il trouvait daté, il ne ressemblait pas aux photos dedans. J'aimais bien ce catalogue, sans le connaître cela m'avait rapproché de la sculpture. Et puis, je l'avais acheté dans une solderie et la moitié des pages étaient à l'envers dedans, j'avais beaucoup apprécié ce renversement. Il y avait une télé bizarre en couverture, moi qui n'aimais pas la télé, cela me faisait penser à une animation de l'inventif artiste Roland Topor, une sorte de Téléchat, justement série télévisée des années 80. Je ne lui ai jamais dit, l'humour que je percevais dans son travail, là où il devenait sérieux. Je ne connaissais pas d'étudiants, dans l'école où je venais d'être sélectionnée, ayant connaissance de son nom, ni son travail. Quel étonnement, d'apprendre, qu'il venait d'arriver aussi dans l'école. J'avais passé une année à faire de la danse contemporaine, entre autres. Dans la valise en carton de mon père qui a traversé les frontières, que je trouvais très belle, un beau cadeau, j'avais tout mon travail artistique. Il avait été étonné de ma démarche consciente du voyage des migrants, de cette présentation. Un sujet tabou à ce moment, dans l'art. Tout a bien changé.
J'avais réalisé des "casques de têtes" en plâtre, des pierres, des cailloux de toutes formes, des monticules où les danseurs se posaient et s'élançaient, tombaient pour une scénographie ("Uneben") de la chorégraphe allemande en banlieue nord avec laquelle j'avais travaillé 3 années, à la fois danseuse, et seule artiste qui savait faire de la vidéo, qui pouvait capter ses spectacles. J'avais un diplôme d'arts appliqués en poche et plein d'idées, des dessins. À présent, je me souviens, lors de mon dernier déménagement, j'ai retrouvé mon mémoire de fin d'études à l'école Dupérré, poésie et images, volcans, œil d'oiseau et mes boules de laine. La seule œuvre d'art en relation, inclue dans ce recueil poétique, était une image d'un halo rouge de peinture autours d'un arbre, au sol, signée Jean-Luc Vilmouth. Des années avant que je ne le rencontre professeur. Complètement oublié. Pas vraiment un mémoire, début des années 90, recueil poétique d'associations d'images et de phrases libres. Cela avait mis en boule, justement, ma tutrice, bonne professeure critique de cinéma, et féministe, mais qui avait fini par comprendre et prendre modèle sur ma proposition pour les autres étudiants. Une année auparavant j'avais fait une autre version de mémoire, façon "Les immatériaux" tout écrit à la main, au Portugal, sous forme de fiches. J'écrivais beaucoup. Celui-ci est vraiment mieux, on dirait un manuscrit d'écrivain, mais au feutre noir. Un professeur plasticien l'avait beaucoup apprécié. Il y avait Joseph Beuys dans ma tête, Eva Hesse... Roland Barthes... Les temps ont bien changé.
Arbre. Il souhaitait que je vienne dans son atelier. Il s'est mis à rire en me disant qu'en fait, personne ne s'était présenté, ne voulait venir. Il y avait la queue dans les autres ateliers de peinture, chez les artistes Boltanski et Messager, mais je n'avais pas souhaité y aller, malgré qu'ils avaient dit oui, après avoir vu mon dossier. Je trouvais improductif toute idée de compétition entre atelier. Si j'avais fait le concours d'entrée en cours d'année, c'était bien pour faire de la peinture, j'imaginais poursuivre mon travail, alléger mes parents de mes investigations spatiales. Je n'ai jamais fait de peinture dans cette école, ni de dessin, après oui. Cela m'a manqué et j'avais une bonne pratique, je l'ai reprise ces dernières années. À l'entrée le jury m'avait dit, vous savez dessiner, vous n'avez plus besoin de prendre des cours. C'est vrai que les ateliers de dessins étaient bondés, comme ceux de peinture, je recherchais un peu plus de liberté en fait. Il n'y avait pas d'autres étudiants dans l'atelier du nouveau professeur, nous venions d'arriver tous deux dans l'école, et il fallait bien commencer. J'ai passé les premières semaines à le connaître et lui, de même, à l'assister dans sa prise d'espace, de professeur dans cette école nationale. Nous nous sommes fait confiance. Ce fut un laboratoire d'expérimentations, j'ai emmené d'autres étudiants, animé les portes ouvertes, invité des inconnus, des passants à "Manger des nuages", avec mes barbes à papas blanches, et mes polaroids sur fond bleu, bref, la vie est entrée, dans ce nouvel atelier que nous avons nettoyé.
- Se nourrir. Tant de souvenirs, d'idées rapides, d'actions réalisées aussitôt effacées, d'images me reviennent, des chewing-gum que je mâchais, des roses, une vidéo de baisers transmissibles, des bandes-témoins photographiques de voyages, des installations improbables, des brassards sportifs iconiques, en remplacement d'une salle informatique sans outils, des bouchons de bières islandaises bleues qui inscrivent un grand "SMACK" sur un mur, des lézards en plastiques liés à la queue leu-leu sur une rampe d'escalier, sans cesse, j'avais coupé ma table de travail sur tréteaux, en diagonal, et peint à la bombe fluo vert dessous, formant un halo lumineux, des vidéos "Songes", des rêves... Jusqu'à notre fête expérimentale en duo "Optique valentine" dans la galerie gauche, avec mon ami, une édition, des K7 musicales, des pliages, des dragées, des sources lumineuses des projecteurs au sol. Ce professeur m'a accompagné pour mon diplôme de fin d'année. J'avais pris cette décision de le passer dans ma 4e année, car je commençais les démos avec le groupe que j'avais co-fondé et j'avais toutes mes unités techniques et théoriques, j'avais beaucoup travaillé, avec bonheur, j'adorais apprendre. Il avait tenté de me dissuader, souhaitait que je reste encore, puis il m'avait soutenu.
J'étais la première étudiante qu'il présentait à un jury à Paris. Mon diplôme était une exposition, je l'avais ouverte au public, elle s'intitulait : "Les grandes vacances". Il y avait mes amis du groupe Téléférique, mon ami qui avait passé son diplôme l'année d'avant, je l'avais aidé, un chercheur qui faisait de la programmation, ma mère était venue, discrète, le directeur de l'école s'était déplacé, voir si cela ne faisait pas trop de bruit, le son, une étudiante, vidéaste, s'était aventurée, curieuse de tout ce que je faisais, un autre, sculpteur. Il y avait une salle claire de documentation, salle d'attente, et une salle noire de projection d'immersion, une plante verte, des tirages couleurs de photographies de paysages de différents pays, de tous formats, de la vignette, aux très grands formats, jusqu'au plafond, fixés avec du scotch pour peintre en bâtiment, un travail sur les migrations d'images, des poèmes, des hypertextes colorés avant l'heure ("Un goût de paradis, La banquise, Vous mentez...etc"), des classeurs d'ateliers de cours d'arts plastiques avec des enfants, des méduses aux pieds, une vidéo sur téléviseur, "Mondo" (un bâtiment industriel en banlieue nord), une vidéo "Tonic,
(Rio+Oiron+Paris)" de 45 minutes, projetée en diagonale, dans une grande salle dans le noir, depuis une fenêtre transparente , des images multiples, sur une une bande son composée, réalisées au château d'Oiron, grâce à l'une de ses organisations pédagogiques.
Un autre souvenir, dans le château, à Oiron, nous avions dormi sur place, il y a eu tant de projets, un vernissage artistique, une fête nourrissante, un étudiant italien nous faisait participer à un grand repas, nos têtes avaient été moulées et nous les dégustions formées dans différents mets avec les cuisiniers du coin. C'était mon anniversaire. Des danseurs s'étaient improvisés à danser sur ma vidéo projetée dans les escaliers.
Je me souviens de tous les projets de chaque étudiant et des invitées qui ne faisaient rien sinon, nous regarder, curieuses. Nous étions heureux.
Mon professeur avait eu cette idée de participer avec nous, sous la forme d'une performance au château. C'était donc en 1999, j'allais passer mon diplôme un mois plus tard. Intéressant cette date avant les années 2000. Au milieu de la fête, après le repas, il avait frappé sur un verre pour faire silence. Il était monté sur la table, il y avait encore les plats, c'était festif. Il avait mis son verre sur la tête, qui était tombé et disait : "L'important c'est de durer". C'était un peu grave et avait cassé l'ambiance. Plus tard, cette esquisse est devenue une performance finalisée, qu'il a réalisée avec d'autres, avec cette même phrase. J'étais venue l'interroger. Cette phrase qui semblait être existentielle venait d'un souvenir qu'il avait eu avec un artiste de l'Arte Povera, dans un bar. L'artiste était arrosé et mon professeur critiquait un peu le train de vie excessif des artistes de sa génération. L'arrosé avait soulevé son verre en lui rétorquant cela "L'important c'est de durer". Sa transposition était plus chic et cérémoniale. Il m'avait dit qu'il voulait exprimer aux étudiants, que ce n'était pas grave de ne pas réussir dans l'art, à l'image de son verre tombé, qu'il fallait tester des choses, et que l'important c'était de durer, car nombre d'artistes dont il admirait le travail étaient parti trop tôt. Belle leçon. Lors de notre dernière rencontre, au printemps, cette année, je lui avait parlé du dessinateur japonais Katsushika Hokusai, dont j'apprécie les œuvres, sans qu'il ne sache bien qui était-ce, car la durée semblait encore le questionner. En lui rappelant les 100 scènes du mont Fuji, il voyait très bien de quoi je parlais. Et je lui avais dit que lorsqu'il approchait de la centaine d'années, il disait commencer à être un artiste. Son regard s'était ouvert. Il respectait les arbres.
En fait, ce n'était pas tout à fait cela, le peintre est mort à 89 ans, mais il espérait vivre beaucoup plus longtemps, il disait plus exactement : "A 100 ans, j'aurai peut-être atteint vraiment le niveau du merveilleux et du divin", "Vers l'âge de 50 ans, j'avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j'ai produit avant l'âge de 70 ans ne vaut pas la peine d'être compté." C'était ma manière de le rassurer, lui parler d'un vieux maître. Je ne sais pas ce jour si la phrase de sa performance a un sens, avec sa disparition si soudaine. Il ne faut pas être crispé sur ce que l'on créé ou pas. L'important, pour moi, c'est le chemin. Peu importe la durée.
Dans mon chemin, cette semaine, des étudiants m'ont présenté une photographie d'un arbre coupé et des petites bûches. Un arbre coupé, dont je décrivais aux étudiants qu'il n'avait pas terminé de grandir, mais il y avait plein de petites bûches, peut-être de cet arbre. Transmission. Aujourd'hui, je suis passée devant, toujours là, les bûches aussi.

Mon diplôme présentait également une invitation pour la première démo de Téléférique quelques jours après. Le mot téléchargement n'existait pas encore dans le vocabulaire des membres du jury. Je l'imagine à présent, professeur, il était un peu stressé mais savait qu'il n'avait pas à s'en faire, que je ne souhaitais pas les félicitations, qu'il n'avait pas à redoubler d'efforts pour me défendre. J'avais choisi ma voix, audible ou pas, il fallait bien commencer. Les membres du jury étaient composés d'une photographe, qui avait dit : "c'est tellement ouvert", déstabilisée, surprise, un peintre mutique, qui m'a avoué plus tard, lorsque je le rencontrais, professeur à l'école d'art d'Angers, sans se souvenir de moi, qu'il avait été déplacé dans le jury de multimédia, mais qu'il devait être en peinture et ne comprenait aucun projet de vidéo de tous les étudiants présenté, mais que ce n'était pas grave, il était en classe découverte. Et le président, l'ancien directeur du centre d'art de Bordeaux, qui est venu me voir à la fin me glisser : "On se retrouvera plus tard, ce que vous faites sera difficile à réaliser en France, je reviens de Berlin où j'ai vu des artistes qui ont des projets similaires..."
Je ne l'ai jamais revu et quelques jours plus tard, je présentais la première démo du collectif Téléférique à Accès Local, avec tous mes amis, d'une sacrée organisation. Seule conductrice parmi les garçons sans permis, il fallait déplacer les disques durs énormes de chacun... Cela débutait ainsi, mon apprentissage du féminisme sur les chapeaux de roues, durant les 5 années suivantes, sans tergiverser, sans hésitations. Je savais que tout allait changer et que le principe sur lequel les femmes n'avaient pas le pouvoir de participer au réseau de l'art contemporain, après leurs études, s'érodait, tout comme celui de l'art contemporain. Je découvrais Internet et c'était une terre inconnue, peu importaient les galeries, il nous fallait avant tout partager nos connaissances. C'était bien plus léger et transportable et tout était plus simple pour travailler, il y avait tout à inventer et à apprendre, tout ce que nous n'avions pas appris à l'école, tant d'un point de vue social, que technologique, expérimental, sensoriel, et discursif, avec la sympathie et la bienveillance qui nous liait. J'ai volé de mes propres ailes et j'ai perdu tout contact avec mon professeur.
Un jour, peut-être il y a 15 ans de cela, je l'ai aperçu à un vernissage. Je lui ai dit qu'il pouvait venir nous voir, le collectif faisait une démo. Il n'avait pas le temps et m'avait dit que si je continuais à faire des choses dans des lieux inconnus, personne ne s'intéresserait à mon travail. Les "pessoa" étaient chacun de nous, il n'y a pas de génération dorée, pensais-je, pas de repli à privilégier. Il écoutait un point de vue différent. Pessoa veut dire personne en portugais, et c'est aussi le nom du célèbre poète qui a inventé plusieurs hétéronymes. Il est très présent dans les formes abstraites de pensées que j'aborde dans mon travail artistique et de poésie. Ce printemps, il était revenu sur son point de vue. Finalement, il trouvait cela bien de n'avoir pas de galerie, en m'écoutant, il aurait aimé rester sans, il me disait que c'était une liberté. Mais il était dans une autre démarche, il recherchait une galerie plus importante. Ses contradictions faisaient place à un esprit plus pragmatique que contemplatif, comme si le temps était compté. Enseigner était son seul espace de liberté par rapport au milieu de l'art pour lequel il travaillait. Je l'entendais comme s'il fallait sauvegarder ces espaces. Je partageais là cette restitution de l'expérience de l'enseignement en école d'art, de la transmission.
De mon côté, je crois n'avoir jamais vraiment parlé de tout cela aux étudiants que j'accompagne ces dernières années. C'est bien de l'écrire ici. Je ne crois pas que cela soit primordial. Il y a des émotions qui passent dans l'enseignement et l'on peut percevoir l'épaisseur d'une expérience de vie, sans être intrusif, ni trop égocentrique, chacun sa méthode. Depuis que je suis à Limoges, aucun d'eux, d'elles ne connait mon travail artistique, mon parcours. En enseignant durant 9 années auparavant à l'école d'art d'Angers, c'était très différent, l'équipe avait intégré ma pratique et la plupart des étudiants cherchaient. Il n'y avait pas de réseaux sociaux, pas de copies d'images tournantes. Les sites Internet ne nous sont pas d'une grande utilité, même si j'aime bien écrire sur mon blog et que cela participe de ma vie artistique. Il y a toujours des curieux. Mais très peu étudie vraiment la pratique des artistes vivants, des femmes, lorsqu'ils, elles, sont à leurs côtés. Ils reçoivent leur enseignement. Cela s'est fait ainsi, l'équipe a choisi de mettre de côté cette ressource, cette histoire de l'art, et de s'attacher au réseau territorial déjà identifié, un peu comme le réseau social virtuel où s'agrémentent des liens déjà identifiés, en excluant. Cela procède parfois du même repli. Mon expérience passe avant tout dans l'enseignement, la transmission, la rencontre, pas toujours dans les écoles, je déplie. Si je suivais les directions, je devenais un outil de production robotique, car souvent, des hommes professeurs, souhaitent que je fasse des formations techniques, ce qu'ils ne savent pas faire en fait, afin de me soumettre à leur enseignement. Quand je pense à ce professeur disparu, dont l'adjectif possessif n'a pas lieu d'être, je me dis que peut-être cela n'aurait jamais été ainsi, s'il avait été là, à mes côtés, peut-être. Il le sera surement plus, à présent. Un de mes pairs.
Artiste, la donne change, le temps d'écoute, la confiance, la faculté de voir le potentiel en chaque début, qui suppose un passé, une histoire, tout ce qui ne peut rentrer dans ces cases d'évaluation, l'impulsion donnée à l'autre, et il me l'a bien appris, enseigner plus librement, avec sa fragilité, sa propre sensibilité. Je me souviens que d'autres professeurs artistes qui travaillaient avec lui, ne connaissaient en fait pas du tout son travail artistique. Ils s'étaient arrêtés au marteau et à son passé à Londres, lorsque son modèle était l'artiste Tony Gragg. Cela l'agaçait profondément, mais il en jouait aussi, de l'ignorance. Sur son site Internet, il avait classé ses priorités et bazardé le reste dans un drôle de mot : "Vintage". Il a gardé ce tas de feuilles mortes, comme d'autres étudiants, sans le savoir, d'autres professeurs, sans connaître sa pratique, font cette action là, le déplacement du tas de feuilles. Il était revenu à une sculpture en bronze, mais en l'abordant avec son nouveau regard, avec ce passé de sculpteur, en s'intéressant au sens avant tout, à l'histoire mais aussi à la fin de l'histoire, de l'un à l'autre.
Tout a de nouveau changé depuis, les outils, par ici, ma façon de travailler, de voir le monde et l'art, de me nourrir, je me suis déplacée, mille-feuilles, sans faire trop attention où j’atterrissais. Les résidences, il faut les inventer. Une artiste rend sa vie artistique. Je ne fais pas trop gaffe aux estampillages, je vois à travers, tout est translucide autours de moi. Hérissons séparés du monde, concentrés en leur centre. Mais finalement, l'énergie est restée intacte. Peindre et dépeindre. Tout recommence, chaque étudiant apporte son grain de sel, de nouvelles propositions. Son grain de ri :.) La boucle est bouclée, je reviens au début de ma marche. Les études artistiques sont un régal, une nourriture plein de vitamines pour la vie. Beaucoup plus de jeunes devraient y avoir accès, des banlieues, des zones rurales, des îles et des tentes, des petits trous de souris, des repères chics, sans le bac ou déjà diplômés, des sciences, de l'artisanat, mais que des motivés avec une bonne semelle sous les pieds.
Tout a de nouveau changé depuis... Nous sommes informés de plus de gravité dans le monde. L'information est de plus en plus lourde. Heureusement, les esprits insouciants nous élèvent et nous arrachent des répétitions, superpositions, systématiques.
Là aujourd'hui, devant l'hôpital, l'amie japonaise, m'apportait cette nouvelle, présence/absence, en fin de marche à Limoges. Messagers. Nous sommes sous ce même ciel scintillant.
Semaine tortue et éléphant, marches et communions. J'ai construis un texte pour cet article, c'est un petit immeuble vertical avec des fenêtres mémorielles, ou un train à petite vitesse à l'horizontal, qui parcoure des paysages, des images fugaces, des sfumatos.
C'est la fin de l'année, partie en fumée. Et si tout se transformait en bonne nouvelle ?
J'ai reçu la bonne énergie de Jean-Luc. Son apaisement dans ses eaux troubles.
- Mais quelle était cette intervention sur l'île ?
Le marteau sans maître (1985) dont je trouve une image. Aujourd'hui elle résonne.
Enseveli. Sans maître.

Flâner est pour moi un acte philosophique. Je tente de l'enseigner et conduire à la contemplation.

Lunch Time, 2011/2014 (Artiste : Jean-Luc Vilmouth) Vidéo, durée: 51: 30 mn

Production: Corinne Castel avec la collaboration de Asami Nishimura.
A été tourné à Yamamoto Cho, un an après les événements du 11 mars 2011.

"Yamamoto Cho est situé dans le district de Myagi, à cinquante kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daïchi. Face à la mer un repas qui consiste à refaire des plats cuisinés et mangés juste avant que le tsunami et tremblement de terre n’adviennent. Toute cette mise en scène prendra place comme une sorte de performance réalisée avec la communauté ayant subi les effets du tsunami (les survivants). Un projet pour vivre et partager une expérience avec les habitants de cette communauté. Ce sera comme une sorte de travail sur la mémoire dans le présent, sans réponses… et la question qui semble en suspend: qu’est-ce que l’on fait maintenant ?... Pour un “éventuel meilleur futur”. Ce qui m'intéresse dans ce projet c'est de reconstruire la possibilité d'existence, ou de continuer à exister."
Jean-Luc Vilmouth

Continuer à exister