Glaciar Perito Moreno, Argentina (photographie © Sonia Marques)

L'expérience du dessaisissement.

En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank.
Ils maintenaient tous leurs fonctions comme des pages blanches, afin de ne pas se perdre ou être impliqués, être touchés par l'exclusion. Ensemble dans l'indifférence des choses, soulagés qu'on ne leurs demande plus leur point de vue, destitués de toute expertise. Tous sans savoir ce qu'ils faisaient là, tous venus de si loin pour travailler, sans savoir où ils se trouvaient, ensemble mais jamais réunis en un corps, chacun dans l'indifférence des autres, sans avoir aucune responsabilité envers les autres, qu'ils soient absents, malades, ou même présents. L'Institut Blank permettait qu'ils ne se sentent plus concernés, ni par eux-mêmes, ni par le monde. Ils étaient rassemblés, comme chaque jour, mais ni dans la vie vraiment, ni dans le lien social, ni dedans, ni dehors. Ils échappaient à toute communication et ne s'étonnaient plus de ne rien recevoir, ne rien comprendre, de ne pas avoir de réponse. Ils perdaient leurs noms au fur et à mesure, d'abord le sens de leurs fonctions, leurs qualités. Parfois ne restaient que leurs initiales. Secouer l'Institut Blank pour le réveiller devenait le travail de chaque nouveau passager, qui s'épuisait car l'Institut Blank était plongé dans un exil profond. Dans un institut hanté par l'emprise de l'autre, l'accumulation des biens, les salariés étaient dans une volonté d'effacement, de mutation, de fuite, d'autisme, de silence blanc. Pas un noir, pas une couleur, pas de demi-teintes, pas de nuancier, pas une direction. Dans le climat de l'hypervigilance requise pour continuer à exercer sa fonction, ils adoptaient le comportement à minima. Ils ne souhaitaient plus communiquer, ni échanger, ni se projeter dans le temps, ni même participer au présent, ils s'affaissaient sans désir, ils n'avaient rien à dire. Ils préfèraient voir l'institut d'une autre rive. Chaque nouvel arrivant sur la base adoptait le comportement à minima. En état de choc, entre fascination et effroi. L'institut demeurait une énigme. C'est un modèle copié, il y en a plusieurs, remplis d'agents terrifiants qui n'opposent que leur inertie à la volonté des autres de le remettre en marche. Ne pas ressentir pour ne pas être touché par des émotions qui en intensifieraient l'horreur, ne pas voir ce qui épouvanterait l'humanité. L'institut mis en abîme perdu dans son miroir sans cœur adressant des cartes mortelles au hasard.
En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Aveugles de la roulette russe sous leurs yeux, ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank.
Témoins des isolements, des désertions, ils étaient au-dessus, ne donnaient plus, ne fournissaient plus d'effort. Ils étaient tous exilés, réfugiés mais se donnaient pour représentation celle de connaître l'institut, de l'avoir fait, de lui donner un nom, une identité, d'être nés dans ce blank.
Ils avaient décidé sans décider que ce serait leur tombeau. Tous les passagers devaient parcourir ce grand tombeau. Même en changeant les places, il resterait l'Institut Blank. C'est pour cela que personne ne s'en souciait, ou bien que tout le monde l'avait oublié.
En allant au travail, il choisissait le chemin de la solitude, sans le choisir, le chemin qui ne révèlerait rien de cette solitude à quiconque. Il s'installait parmi les autres travailleurs. Il ne fallait pas troubler la quiétude des autres solitudes ni troubler l'observation, la fascination. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank. Il supprimait les différences entre individus, canalisait l'agressivité des individus tout en leurs apportant l'illusion de sa protection. Toute son action reposait sur l'image de la valorisation de ses membres, pourtant chacun inconnu des autres. Ils se pensaient être élus. Ils finissaient pas ne plus se connaître eux-mêmes et étaient amenés très vite à être remplacés par d'autres élus.
En allant au travail, il s'installait parmi les autres travailleurs. La journée commençait par un rassemblement comme s'ils regardaient la télévision. Ils disparaissaient dans le blank, dans cet espace inoccupé, vide, l'Institut Blank. Ils préparaient les prochaines élections, dans l'illusion qu'elles soient effectives tout en sachant qu'aucun d'eux ne serait élu en définitive et qu'ils ne représentaient que l'Institut Blank, du vide.
Chacun surveillait l'autre et chacun se surveillait à ne pas surveiller, en faisant l'expérience du dessaisissement. Ils rentraient vidés, désarmé pour la vie.

Aucune résistance, aucune lutte. Le pire comme le meilleur pouvait éclore et retombait d'un coup comme un soufflé.
Rien ne pouvait être rapporté. Personne ne s'en souciait, ou bien que tout le monde l'avait oublié. Périodiquement une personne s'en rappelait lors d'un souvenir, qui finalement ne reposait sur rien. L'Institut Blank n'avait aucun souvenir, aucune expérience. La page blanche.

La violence était inouïe et éblouissait quiconque tentait de l'apercevoir.
Pourtant en fermant les yeux, il pouvait entendre le vol fugace d'un être vivant au loin brisant la glace dans un langage inaudible : Reviens ! Mon ami reviens !

Sonia Marques