Café little boy (Photographie © Jean-Luc Vilmouth)

Il y avait une œuvre dont je souhaitais écrire un article, celle de l'artiste Jean-Luc Vilmouth, nommée "Café little boy". Puis cet article est resté en suspend, il y eu le drame à Paris en ce début d'année, la notion de liberté d'expression, dessiner devenait une arme.
J'ai repris quelques réflexions sur cette œuvre, car, ici, le dessin prenait une autre forme et, elle concerne la paix. Elle nous informe aussi. Les armes sont en creux, derrière un tableau d'école. Cette installation révèle la liberté d'actions et de rencontres, mais aussi d'accès à d'autres cultures et c'est un professeur et artiste enseignant qui pose un regard sur un passé terrifiant, sur les dégâts de la guerre, des armes utilisées. Il nous offre un lieu de dessins. Jean-Luc Vilmouth m'a aimablement transmis ces photographies, sans connaitre le texte en devenir, je le remercie.

"Café little boy" est une œuvre, que je trouve pacifiste et c'est pourquoi elle me parle. C'est aussi une belle idée et installation participative, libre, qui fonde ses questionnements sur des notions extrêmement graves. Dans cette installation, le dessin prend toute la place. L'installation de "Café little boy" a été présentée la première fois à Hiroshima, en 2002, berceau de l'idée, puis à Paris, au Centre George Pompidou, en 2014 (elle est encore visible au Musée), et récemment au Japon pour le festival international de culture contemporaine Parasophia à Kyoto. L'artiste a, dans son parcours artistique, plusieurs fois réalisé des cafés, des installations où l'on se rassemble autours d'une thématique, mais surtout dans des lieux, pays différents, dont les histoires (de guerre, de politique, de cultures) génèrent les qualités de l'imaginaire qu'il va associer. Le rassemblement que provoque la convivialité d'un café permet peut-être de se raconter l'histoire ou les histoires personnelles, qui découlent de la rencontre avec le lieu, sa mémoire.

Pour le "Café little boy", cette mémoire devient commune à différents étrangers, son écho avec l'actualité, ou la catastrophe au Japon encore récente de Fukushima de 2011, nous parvient et nous interroge, sur la guerre, sur nos outils, nos armes, nos industries, sur la répétition, sur la négation, sur la protection, mais toujours l'absolue nécessité d'exprimer son ressenti. Son nom vient du nom de code de la bombe A qui fut larguée sur Hiroshima au Japon le 6 août 1945 à 8 h 15 : Little Boy. Ce nom, « petit garçon », est à lui seul une défiance à l'humanité. Cette bombe a détruit toute filiation et nombre de petits garçons et de petites filles. Apposer devant le nom de la bombe, le mot de "café", dans la série des cafés de l'artiste, c'est installer une commémoration, où le nom et les évènements, sont associés, mais surtout sur la question d'être ensemble au moment présent. Il se conjugue un verbe, celui de dessiner, avec une craie à la main, et inscrire des messages. L'installation est composée de murs recouverts de peinture verte pour tableaux d'école, de tables également peintes et de tabourets, 6 photographies noir et blanc d'Hiroshima et des messages des survivants, 1 horloge murale indiquant l'heure à laquelle la bombe a explosé, cette installation évolue suivant les interventions du public invité à écrire des messages à la craie de différentes couleurs et à en effacer d'autres.

Ce grand espace vert est le début de tous les possibles et il faut les animer dans le présent mais aussi les réanimer. Combien de personnes ne sont pas sensibilisées sur le sujet des effets de l'explosion de la bombe, mais aussi du contexte, combien le sont mais ne peuvent encore en parler, écrire dessus ?
Il y a des craies de plusieurs couleurs à la disposition du public. Il y a des images d'archives qui font partie de cette installation. Elles viennent de l'école primaire de Fukoromachi de Hiroshima, où il restait un tableau et des murs en béton. Des gens qui avaient subi l'explosion, ramassaient les craies et écrivaient des messages sur ce tableau pour se signaler. Il y a une horloge, dont le temps s'est arrêté au moment de l'explosion de la bombe atomique, mais dont l'aiguille des secondes continue à tourner.

De mon point de vue, c'est une histoire mémorielle universelle qui est rejouée et se destine à des personnes et enfants de notre présent. L'expression porte là, des valeurs, non identitaires, mais auxquelles, nous pouvons tous nous identifier. Et cela a un écho, assez fort sur l'enseignement (le tableau), dans une installation artistique à dominante verte, qui se bariole de couleurs différentes et finie par faire grouiller une masse d'écritures que l'on ne distingue plus, par les superpositions et les effacements. L'histoire des graffitis est ici valorisée, tout ce qui est inscription, peinture réalisée sur des murs, monuments, objets, situés dans l'espace public, ici d'exposition. Cette histoire de griffures qui remonte à la Grèce antique, mais, de nos jours, dans beaucoup de pays dessiner sur les murs est considéré comme un acte de vandalisme, sur les propriétés privées. Le travail de Jean-Luc Vilmouth est inversé : autoriser des personnes à dessiner n'est pas évident, sensibiliser sur ce sujet devient aussi un engagement où l'on doit parler de la guerre si l'on veut parler de la paix. Les sujets qui fâchent ont-ils des potentiels de paix dont il faut extraire les formules, pour des effets des générations plus tard ?
D'instinct, Il y a ce désir que les enfants expriment, que l'on a tous connu, celui de prendre des craies, en dehors des cours et des classes, et d'écrire librement et de dessiner sur le tableau. L'expression est ici bien réanimée. Car lorsqu'on ne peut plus parler, s'exprimer, un dessin, une forme, des couleurs, deviennent des outils de libération, de gestes et d'action, qui peuvent ne plus rentrer dans une leçon : le mur devient une grande ardoise magique. Les messages que les japonais écrivaient étaient peut-être des signes de reconnaissance, se retrouver, se chercher, se contacter. J'aime le pacifisme de cette œuvre à l'échelle d'un tableau démesuré qui prend tous les murs.

C'est aussi avoir la chance de vivre, que de dessiner.

Dans une vidéo, Jean-Luc Vilmouth explique son œuvre (voir ici). Les artistes expriment des idées qu'on ne peut exprimer autrement que par les sens et parviennent à toucher directement, ils font image.

Café little boy (Photographie © Jean-Luc Vilmouth)

L'histoire.

Ce fut la première fois dans l'histoire que l'on utilisa la bombe atomique. Les bombardements atomiques d'Hiroshima et Nagasaki ont eu lieu les 6 et 9 août 1945 à l'initiative des États-Unis après que les dirigeants japonais eurent rejeté les conditions de l'ultimatum de la conférence de Potsdam. Les États-Unis avaient demandé au Japon de capituler en juillet 1945, mais le Japon avait refusé. La menace de l'utilisation de la bombe atomique s'était alors installée. Après un essai d'une bombe au plutonium dans le désert américain du Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945, une bombe à l'uranium enrichi, nommée Little Boy (« petit garçon ») est larguée sur Hiroshima, le 6 août 1945 : la ville est totalement détruite. En tout, plus de 200 000 Japonais moururent en quelques secondes, puis dans les mois suivants, de leurs brûlures ou des conséquences des radiations. Beaucoup de survivants décéderont des années plus tard de maladies provoquées par deux bombes atomiques. Selon l'historien Howard Zinn, le nombre de victimes atteint 250 000, et s'ajoutent les décès apparus par la suite en raison de divers types de cancers (334 cancers et 231 leucémies sur la population suivie, moins de 2000 au total) et de pathologies. Les justifications des bombardements ont été le sujet de nombreux débats et controverses. Pour les opposants, ces bombardements, qui ont surtout tué des civils, ont été inutiles et sont des crimes de guerre, alors que pour les partisans de la décision, ils ont raccourci la guerre de plusieurs mois en provoquant la reddition du Japon et ont donc sauvé la vie de centaines de milliers de soldats américains, ainsi que de civils et de prisonniers sur le territoire de la sphère de coprospérité de la grande Asie orientale. Les survivants des explosions, les hibakusha, sont devenus le symbole d'une lutte contre la guerre et les armes atomiques à travers le monde. Mais au Japon, ils ne furent pas reconnus comme des victimes et ne bénéficièrent d'aucune assistance de l'État.

À l'origine de la bombe, il y a des découvertes scientifiques. La radioactivité est un phénomène physique découvert en 1896 par Henri Becquerel, à la suite de travaux sur la phosphorescence. D'autres expériences ont été ensuite mené par Pierre et Marie Curie. Les scientifiques se rendirent rapidement compte des effets néfastes de ces radiations sur la santé. Par exemple, Henri Becquerel s'aperçut qu'un tube de matière radioactive gardé à côté de lui (dans sa veste) lui provoqua un érythème de la peau. Les effets irritants pour l’œil des rayons X était connus. Marie Curie, après avoir manipuler des pierres radioactives toute sa vie, mourut d'une leucémie, étant déjà presque aveugle, épuisée, et ayant les doigts brulés.

Un extrait du témoignage du Docteur Michihiko Hachiya, présent à Hiroshima lors de l'explosion de la bombe Little Boy :

« Ombres et reflets, tout a disparu. Il n'y a plus qu'un nuage de poussière au milieu
duquel je n'aperçois qu'une colonne de bois qui supportait un angle de ma maison. Elle a pris
une inclinaison bizarre et le toit de la maison a lui-même l'air de hoqueter.
Instinctivement, je me mets à courir. Ou du moins j'essaie. Inutilement. Des poutres
jonchent déjà le sol. J'ai grand-peine à atteindre le jardin. Et là, tout à coup, je me sens
extraordinairement faible. je dois m'arrêter pour reprendre des forces. C'est là que je
m'aperçois que je suis complètement nu ! Où sont donc passés mon pantalon et mon
maillot ? Qu'est-il arrivé ? Je regarde mon côté droit : il est tout ensanglanté ; j'ai également
une blessure à la cuisse. L'éclat de bois qui l'a produite y est resté fiché. Quelque chose de
chaud coule dans ma bouche : ma joue est déchirée. »

La plupart des vêtements protégèrent les victimes éloignés de l'épicentre des brûlures sur la peau, mais nous avons pu observer que les parties sombres des vêtement absorbaient plus d'énergie que les claires, et donc des brûlures étaient plus fréquentes sur ces endroits, comme le dit le Docteur (à propos d'une victime de l'explosion) : « Ses vêtements étaient légers ce jour-là, mais elle portait des manchettes noires. Or, elle n'a été brûlée aux bras qu'à l'endroit de ces manchettes. Si ses vêtements avaient été entièrement blancs, elle n'aurait pas été brûlée du tout. »


En 1998, à Paris, se déroulait l'exposition "Making Things" du couturier japonais Issey Miyake, à la Fondation Cartier pour l'art contemporain. J'ai participé à cette exposition et je concevais des visites sur ses installations, en tant que médiatrice, je faisais des micro-conférences à des groupes différents devant les oeuvres d'Issey Miyake. Ayant bien étudié le sujet, les groupes se sont ramifiés et avaient même écrits une lettre au directeur Monsieur Hervé Chandès afin de me féliciter sur ces micro-conférences. J'avais fait une partie de mes études à l'école supérieure des arts appliqués à Duppéré, jusqu'au diplôme supérieur et travaillé dans différents secteurs de la mode (tendances, agence de style, vidéographies) et de la danse contemporaine. J'étais à ce moment, étudiante à l'école des beaux-arts de Paris, justement dans l'atelier de Jean-Luc Vilmouth, et je m'intéressais plus particulièrement au sens des œuvres et de leurs installations, celles qui intègrent l'interdisciplinarité. Il y a là, une histoire de filiation et reconnaissance de pairs, cohérente. Une édition avait été réalisée et j'avais remarqué que 2 feuillets étaient collés. Personne n'avait vu ce collage. En les décollant soigneusement, j'ai découvert des images très particulières, mais elles avaient été collées afin qu'on ne puisse pas les voir, comme une décision de dernière minute, non assumée. Elles concernaient des images faisant allusion ou issues d'Hiroshima. Mais à cette période, Issey Miyake, n'était pas prêt à parler de cela. Ses œuvres sont complètement inscrites dans une histoire et celle de la bombe est soufflée dans ses tissus. Une salle complètement en papier argenté et doré, et de vêtements, gants, chaussons, comme confectionnés avec des matériaux de survie, signifiaient cette protection et en même temps, pour les visiteurs, et surtout celles et ceux qui devaient garder la salle toute les journées, cette salle était insupportable pour les yeux, par la réflexion et sa luminosité, elle aveuglait. Cette salle était très violente, et aussi extraterrestre.
En 2009, Issey Miyake, survivant du bombardement atomique de Hiroshima, exhorte le président américain Barack Obama à venir le 6 août dans la ville martyre pour la commémoration de cet événement tragique. Il lui fit parvenir une lettre que l'on peut voir publiée au journal du New York Time ici. Cela a pu éclairer mes questions et ce que j'avais vu et ressenti :

« En avril, le Président Obama s’est engagé à rechercher la paix et la sécurité dans un monde sans armes nucléaires. Il a appelé non seulement à une réduction, mais à leur élimination. Ses mots ont éveillé quelque chose d'enterré profondément en moi, quelque chose dont j'ai jusqu'à présent été réticent à discuter. Je me suis rendu compte que j'ai, peut-être maintenant plus que jamais, la responsabilité personnelle et morale de parler parce que j’ai réchappé à ce que M. Obama a appelé « le flash de lumière ».

(...)

Le 6 août 1945, la première bombe atomique a été lancée sur ma ville natale, Hiroshima. J’étais là et j’avais seulement 7 ans. Quand je ferme les yeux, je vois toujours des choses que personne ne devrait jamais éprouver : une lumière rouge vif, le nuage noir immédiatement après, et les gens courant dans tous les sens essayant désespérément de s'échapper - je me souviens de tout. Trois ans plus tard, ma mère est morte des suites des radiations. J'ai choisi de ne pas partager mes souvenirs ou réflexions concernant cette journée. J'ai essayé, bien que sans succès, de les oublier, préférant penser à créer des choses, non à les détruire, et qu'elles apportent beauté et joie. Je me suis orienté vers le domaine de l’habillement, en partie parce que c'est un format créateur qui est moderne et optimiste. J'ai essayé de ne jamais être défini en fonction de mon passé. Je n'ai pas voulu être étiqueté comme « le créateur qui a réchappé à la bombe atomique », et donc j'ai toujours évité les questions sur Hiroshima. Elles me mettaient mal à l’aise. Mais maintenant je me rends compte que c'est un sujet qui doit être discuté si nous devons débarrasser le monde des armes nucléaires.»

Nous devons débarrasser le monde des armes nucléaires.

Café little boy de l'artiste Jean-Luc Vilmouth (Photographie JD, Kiwa)

Merci à l'artiste pour les échanges ;.)
Je remercie aussi mes amis japonais pour les pâtisseries et leur invitation.
Et à très bientôt <3