Photographie © Nickolas Muray, Titre : Frida with pet fawn Granizo (1940)

Un jour je devais siéger dans un jury pour le concours d'entrée de jeunes étudiants dans une école d'art. Il y a un an. Je suis arrivée un peu en avance dans la salle dédiée. C'était un petit atelier où étaient entreposés des cônes de fils de couleurs et des machines à coudre et des morceaux de tissus. Il y avait le bruit d'une perceuse derrière la cloison et les autres membres du jury tardaient à venir. Je trouvais un mannequin de femme nue qui se tenait debout, sans les bras. Je suspendis ma veste sur une de ses épaules et me posait sur un tabouret maculé de tâches de peinture, de la même hauteur que la table. J'avais, dans mon sac, le livre de la philosophe, Judith Butler, Qu'est-ce qu'une vie bonne, qui venait de sortir, traduit en français. Je décidais de commencer à le lire.

"Ce qui est ici en jeu, c'est un type d'enquête consistant à se demander quelles vies sont déjà considérées comme n'étant pas des vies, ou considérées comme des vies ne vivant que partiellement, ou comme des vies déjà mortes et envolées, et ce avant toute destruction ou abandon explicites. Bien sûr, cette question devient très douloureusement tangible pour qui se comprend déjà comme une sorte d'être dispensable, un être qui enregistre à un niveau affectif et corporel que sa vie ne vaut pas la peine d'être sauvegardée, protégée et considérée. Il s'agit de quelqu'un qui comprend qu'il ne sera pas pleuré s'il perd la vie, et donc de quelqu'un pour qui l'affirmation conditionnelle "Je ne serais pas pleuré" est vécue concrètement au moment présent. S'il s'avère qu'aucun réseau social, aucune institution ne me prendrait en charge en cas d'effondrement, alors j'en arrive à relever de la catégorie du "qui-n'est-pas-digne-d'être-pleuré. Cela ne signifie pas qu'il n'y en aura pas certains pour me pleurer, ou que celui qui n'est pas digne d'être pleuré n'a pas de manières d'en pleurer un autre. Cela ne signifie pas que je ne serai pas pleuré à un endroit et pas à un autre, ou que la perte ne sera pas enregistrée du tout. Mais ces formes de persistance et de résistance interviennent toujours dans une sorte de pénombre de la vie publique, faisant occasionnellement irruption pour contester ces systèmes par lesquels elles se voient dévaluées en affirmant leur valeur collective. Alors, oui, celui qui n'est pas digne d'être pleuré participe parfois à des insurrections publiques de grande tristesse, raison pour laquelle il est difficile dans tant de pays de distinguer la procession funéraire de la manifestation."


Un collègue rentre dans la salle et s'installe un peu plus loin et il attend les autres membres du jury, en regardant sa montre et rouspétant dans son coin. Une heure de retard et les étudiants candidats sont à la porte. Perchée sur le tabouret, je continue de lire mon livre.

"La raison pour laquelle quelqu'un ne sera pas pleuré, ou a déjà été jugé comme n'ayant pas à être pleuré réside dans l'inexistence d'une structure d'appui susceptible de soutenir à l'avenir cette vie, ce qui implique qu'elle est dévaluée, qu'elle ne mérite pas d'être soutenue et protégée en tant que vie par les systèmes de valeur dominants. L'avenir même de ma vie dépend de cette condition de soutien. Si donc je ne suis pas soutenu, alors ma vie est jugée faible, précaire, et en ce sens indigne d'être protégée de la blessure ou de la perte, et est donc une vie qui n'est pas digne d'être pleurée. Si seule une vie digne d'être pleurée peut être considérée, et considérée à travers le temps, alors seule une vie digne d'être pleurée pourra bénéficier d'un soutien social et économique, d'un logement, de soins médicaux, d'un emploi, de la liberté d'expression politique, de formes de reconnaissance sociale, et d'une capacité de participation active à la vie publique. On doit, pour ainsi dire, être digne d'être pleuré avant d'être perdu, avant que se pose la question d'être négligé ou abandonné et on doit être capable de vivre une vie en sachant que la perte de cette vie que je suis serait déplorée, et donc que toute mesure sera prise afin de prévenir cette perte."


Le collègue me dit : "Je vais voir ce qui se passe". Je reprends ma lecture. La perceuse fait encore plus de bruit.

"Si nous en revenons alors à notre question de départ – comment pourrais-je mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? –, nous pouvons repenser cette question morale à la lumière des conditions sociales et politiques sans tirer un trait ce faisant sur l'importance morale de la question. Il se pourrait que la question de savoir comment vivre une vie bonne dépende du fait d'avoir le pouvoir de mener une vie tout autant que du sentiment d'avoir une vie, de vivre une vie, ou effectivement d'avoir le sentiment d'être vivant."


La perceuse s'arrête. Ma lecture se concentre mieux et est plus rapide. Mes yeux percent le papier.

"Il est permis de dire qu'Adorno, à de tels moments, écarte l'idée de résistance populaire, de formes de critique s'incarnant dans des corps réunis dans les rues pour articuler leur opposition aux régimes contemporains de pouvoir. Mais la résistance est également comprise par lui comme un "dire-non" à ce qui, dans le moi, souhaite prendre part au statu quo. Nous avons donc là à la fois l'idée de résistance comme une forme de critique que seuls quelques élus peuvent mettre en œuvre, et l'idée de résistance en tant qu'une résistance à ce qui en moi cherche à rallier ce qui est mauvais, un frein interne contre la complicité. Ces affirmations limitent l'idée de résistance de plusieurs manières qu'en définitive je ne saurais accepter. Les deux affirmations entraînent à mes yeux des questions supplémentaires : quelle part du moi est refusée, et quelle autre est investie à travers la résistance ? Si je refuse ce qui en moi pactise avec la vie mauvaise, ai-je alors atteint à la pureté ? Suis-je intervenu pour changer la structure de ce monde social dont je me retire ? Ou me suis-je isolé ? Me suis-je joint à d'autres dans un mouvement de résistance, et un combat pour la transformation sociale ?"


Le collègue revient et me dit : "Il y a un problème, le président du jury n'est pas là, et il n'y a personne pour représenter la théorie". Il s'installe en soufflant : "C'est toujours la même chose, chaque année". Il ne sait pas quoi faire et tapote sur la table. Il me demande un crayon pour écrire son nom sur une des feuilles. Je lui donne celui qui me sert de marque page et continue ma lecture. Il me demande quel jour on est. Je ne réponds pas plongée dans ma lecture. Je tourne les pages à toute allure.

"Si en effet la résistance doit entraîner une nouvelle manière de vivre, une vie plus vivable s'opposant à la distribution différentielle de la précarité, alors les actes de résistance diront non à une manière de vivre dans le même temps où ils diront oui à une autre. L'action concertée qui caractérise la résistance se trouve parfois dans l'acte discursif verbal ou dans le combat héroïque, mais elle se trouve également dans ces gestes corporels de refus, de silence, de déplacement, de refus de bouger, caractérisant ces mouvements qui promulguent des principes démocratiques d'égalité et des principes économiques d'interdépendance en en appelant à une nouvelle manière de vivre plus radicalement démocratique et plus substantiellement interdépendante. Un mouvement social est lui-même une forme sociale, et lorsqu'un mouvement social en appelle à une nouvelle manière de vivre, une forme de vie vivable, alors il doit à ce moment promulguer les principes mêmes qu'il cherche à mettre en œuvre. Cela signifie que lorsqu'ils y parviennent, de tels mouvements, qui seuls peuvent articuler ce que pourrait signifier mener une vie bonne au sens d'une vie vivable, sont les auteurs d'une promulgation performative d'une démocratie radicale."


Un autre collègue débarque en nous disant : "Il n'y a pas de président du jury…" Il me tend un paquet de feuilles  "… et il a été décidé que ce serait toi". Je regarde les feuilles mélangées avec des post-it. Je demande qu'est-ce que c'est que l'autre paquet rempli de copies écrites. Ils me disent tous deux, se relayant : "Ça ce sont les copies des étudiants qui ont travaillé deux heures sur le sujet d'histoire de l'art présenté… Il faut les corriger pendant les entretiens des candidats pour inscrire les notes et les appréciations sur chaque feuille". Je ne connais pas le sujet donné. Je demande si l'un d'eux peut corriger le sujet qu'ils semblent connaître. Ils disent qu'ils ne sont pas théoriciens. Je demande à ce qu'une personne qui est en charge de la théorie se joigne à nous. Le collègue me dit qu'il va voir s'il y a d'autres collègues dans les couloirs. Je descends du tabouret et choisi un siège de bureau plus bas rembourré de mousse, un peu décousu, pour être face aux candidats. Il y a plus d'une heure et demi de retard. Je termine mon livre.

"Notre exposition partagée à la précarité n'est rien d'autre que le terreau de notre égalité potentielle et de nos obligations réciproques de produire ensemble les conditions d'une vie vivable. En reconnaissant le besoin que nous avons d'autrui, nous reconnaissons tout autant les principes de base qui inspirent les conditions sociales, démocratiques, de ce que nous pourrions encore appeler "la vie bonne". Celles-ci sont les conditions critiques de la vie démocratique au sens où elles sont partie intégrante d'un état de crise permanent, mais aussi parce qu'elles relèvent d'une forme de pensée et d'action qui répond aux urgences de notre temps."


Le collègue revient avec une nouvelle collègue, c'est la nouvelle directrice des études. Cela fait 2 mois qu'elle est dans l'école, mais personne ne l'avait encore jamais vue, elle était bibliothécaire avant dans une autre école d'art. Elle s'installe sur un siège qui grince et je lui confie le paquet de copie. Elle ne connait pas le sujet, ni l'école. Je m'aperçois que les formulaires de présentation des candidats ne sont pas complets. Je demande à ce que la perceuse s'arrête pendant les entretiens. Je distingue les formulaires, redistribue les missions à chacun afin d'être opérationnels. L'un s'installe sur le tabouret plus haut et tient toujours mon stylo comme une béquille, l'autre sur le siège le plus confortable, délesté de toutes les copies, sort son téléphone portable comme une boussole. Je donne le feu vert pour faire entrer les candidats. Après le passage du premier, une secrétaire entre dans le petit atelier nous informant que ce n'est pas le bon tas de feuilles et repart. La perceuse reprend son travail.

« S’il est sans doute difficile d’utiliser un seul et même mot pour décrire les conditions qui rendent les vies invivables, le terme de « précarité » semble permettre de distinguer les différents modes « d’invivabilité » : par exemple celle qui frappe les personnes qui se retrouvent en prison sans procès, celle des personnes qui vivent dans des zones de guerre ou des zones occupées, des personnes qui se retrouvent exposées à la violence ou à la destruction sans sécurité ni solution, des personnes qui sont obligées d’émigrer et de vivre dans des zone frontalières dans l’attente qu’on ouvre les frontières, que la nourriture arrive et que leur statut de clandestins prenne fin ; des personnes dont la condition est celle d’une force de travail négligeable et consommable, pour qui la perspective d’une assistance stable recule toujours, qui vivent au jour le jour dans un horizon temporel effondré... »

À la pause déjeuner, un professeur d'anglais vient nous rejoindre avec son sandwich afin de corriger les copies des épreuves d'anglais. Nous le retrouvons au retour de notre pause déjeuner, son sandwich à moitié grignoté. Il repart rejoindre un autre jury. La nouvelle directrice découvre les candidats et est très maladroite et cassante à l'endroit "du féminin", elle s'emporte. Je tente de laisser la parole à chaque candidat, cela se passe bien. La nouvelle directrice des études apprend et s'exclame en me regardant : Vous êtes très diplomate. Les hommes sont agacés et accusent leur nouvelle directrice de ne pas avoir les compétences pour évaluer les candidats. Je suis au centre, l'heure passe vite, je privilégie la tenue des séances et l'expression et l'étude des dossiers. Chacun, chacune sera satisfait à la fin. Seule artiste membre du jury, je sais qu'il faut, en plus d'observer les dossiers, tempérer les membres qui ne sont pas experts dans ce domaine, mais désignés tout de même et se sachant non légitimes, vont passer le temps des séances à prouver que leur présence est importante, en donnant un avis peu probable et sensible sur tout ce qu'ils pensent voir d'artistique. Dans la petite salle de fils et machines à coudre laissée à l'abandon car il n'y a plus d'enseignement dans le textile, et sur nos chaises trouées, je passais un moment à retisser le lien perdu. De ce bel ouvrage accompli, en faisant ce que l'on peut.
En fin de journée, nous terminons la séance et les évaluations. Plusieurs candidats ne se sont pas présentés.

"Cette vie qui est la mienne me revient réfléchie par un monde qui distribue la valeur de la vie de manière différentielle, un monde où ma propre vie se trouve plus ou moins évaluée par les autres."


Ils prennent leur voiture. Je rentre à pieds. Je lis Rousseau.

"Nous naissons faibles, nous avons besoin de force ; nous naissons dépourvus de tout, nous avons besoin d'assistance ; nous naissons stupides, nous avons besoin de jugement. Tout ce que nous n'avons pas à notre naissance, et dont nous avons besoin étant grands, nous est donné par l'éducation."

Jean-Jacques Rousseau, Émile, 1762.

Je m'interroge sur l'éducation. J'opte pour une hypothèse : Être un enfant sauvage dans un monde de sauvages, l'illusion d'une éducation. J'écoute un des petits sauvages à côté de moi qui dévore des noix : " C'est bon hein ? " me dit-il.
Aujourd'hui c'est un jour national pour le détecteur de fumée. Je regarde des photographies des animaux de l'artiste Frida Kahlo. Elle fume. Un faon, une femme. Flûte une nuit blanche. Ce sera le jour des F (Fumée, Femme, Faon, Frida...) de toutes les Fantaisies inventées par un monde qui distribue la valeur de la vie de manière différentielle, un monde où ma propre vie se trouve plus ou moins évaluée par les autres.