Échappée Belle / Photographie © Sonia Marques

C'est en écoutant le musicien libanais Bachar-Mar Khalifé, que mon ami m'a fait découvrir, et en fredonnant les jolies choses et les machins choses et puis en passant à Marea Negra («Président menteur, rien à faire de ton discours. La liberté est à la porte, allez dégage. […] Merde à toi et à celui qui te salue. De mes yeux je vais t’ignorer. Allez dégage, traître.») que j'écris cet article. Peut-être synthétise-t-il, malgré la diversité des découvertes récentes, la contemplation erratique et mystérieuse de ces derniers temps, de mon point de vue.

Échappée belle donc,

Échapper de peu à un danger.
La première forme de cette expression semble répertoriée dès 1466. On disait alors "qui belle l'eschappa". La forme actuelle "l'échapper belle" date du XVIIe siècle. Le mot "belle" est à prendre dans le sens de "bon" ou "bien" et donne la signification suivante à l'expression : échapper à un danger ou se sortir d'une situation délicate.

Les différents sens anciens de 'beau' ou 'belle' (comme dans un "beau matin" ou "au beau milieu" où, cette fois, ils voulaient dire 'opportun' ou "qui convient parfaitement") se sont perdus depuis longtemps, mais les locutions sont restées.

Quelques jours dans une ville à se faire la belle peut ressembler à quelques jours d'une échappée belle. Des croisements des êtres et des retrouvailles inattendues, expositions, performances, chaleur d'un été qui s'improvise avant l'été en plein Paris, des terrasses, des mets délicieux, des boutiques nouvelles, pas mal de nouveautés se sont offertes dans nos pas de chats. L'incendie d'un hôtel avant de prendre le train et le souvenir de cette photographie dans une belle galerie parisienne (Les filles du calvaire) qui présageait des âmes et des élévations au ciel. Un homme peintre travaillait et avait ouvert la trappe pour accéder au ciel et remonter ses pots de peinture blanche. Peinture si fidèle aux espaces blancs des galeries, qui ne fait pas partie de l'exposition et du contenu esthétique exposé mais qui dégage une odeur dont je suis extrêmement sensible et allergique. Elle participe, toujours, pour ma part, de son esthétique et du contenu exposé. Ma synesthésie m'apporte d'autres éléments, qui ne sont nullement des détails, mais d'intenses sensations. J'ai vécu longtemps dans une chambre où une telle peinture avait été déposée, autant de particules néfastes qui ont réduit mes nuits à l'insomnie et à la désertification de toute idée du sommeil réparateur. Ce n'est pas de la couleur blanche, que j'affectionne, clinique et neige, mais de l'odeur dont certaine peintures nocives, et avec peut-être des directives peu scrupuleuses données, afin de peindre avec de la poudre à tuer les êtres, sans se préoccuper de l'environnement, pourvu que l'on efface toute trace de sa violence à ignorer le mal. Cette photographie est ressortie du lot pour engager un article, résultat comme d'autres de voyages, s'ils ne sont pas uniquement physiques, ils sont mentaux et la mémoire fait un travail méticuleux de sélection, d'association, d'analyse, après avoir étudié toutes les prises de vue. Je laisse tomber pas mal de choses dans le lot. Ce qui m'intéresse c'est la poétique qu'il reste après l'expérience et la visite, l'imprégnation de situations complexes, ridicules, ce sont des essentiels que je valorise, alors que l'enchevêtrement des évènements, des informations, des affects, forment l'épaisseur de l'expérience, justement. Se débarrasser est une expression qui sied à ce geste d'écrire sur ce blog, après avoir compris, on ne transmet rien de cette compréhension, qui reste secrète et propre à l'expérience singulière. Ainsi en faisant émerger quelques photographies, lisses sensations, et glissades contemplatives, je me débarrasse d'un excès, qui est impropre à la construction d'une pensée, où les espaces physiques et la méditation intérieure, sont les demeures bienveillantes, des alcôves enivrantes.

Je me souviens des chronomètres des mots et de la parole, des "il ne faut pas dépasser" et des "il faut faire très attention à ce que l'on dit", et loin de ces schèmes, l'art et la poésie ne traversent pas les mêmes villes, mais s'élaborent sur de véritables ruines. Il faut donc reconstruire tout ce qui a été détruit, sans se préoccuper des horloges cassées.

Je découvre les vidéos de l'artiste danois Jesper Just à la galerie Perrotin, espaces magnifiques de projection. Elles semblent s'accorder avec la musique de Bachar-Mar Khalifé, mais personne ne fait le rapprochement, car il est dû à mes voyages et mes pérégrinations et mes rencontres. Superbes vidéos. Deux ont attiré mon attention par la qualité des images, et l'étrangeté du scénario. Comme de grandes peintures où reflets, actrices de film, éléments détournés, forment des fresques contemplatives, fascinantes. Il est question de beauté, de femmes et de liberté de l'usage des choses et des espaces. La galerie possède de très belles salles de projection qui mettent en valeur les films.

Images de la vidéo "Sirens of Chrome" de Jesper Just (Copyright © Jesper Just 2010)

JESPER JUST
"Sirens of Chrome"
2010 RED transferred to Blu-ray / RED transféré en Blu-ray 12:38 min / 12:38 min 6/7 + 2AP

« Sirens of Chrome » (2010), à été tourné dans la ville de Detroit. Dans un silence total, quatre femmes afro-américaines circulent dans les rues désertes de cette ville abandonnée. Dans la Chrysler, la tension est palpable et traduit l'atmosphère inquiétante du dehors. Quand elles arrivent sur le toit d'un ancien théâtre transformé en parking, une autre femme entre en scène et une confrontation aussi étrange qu'envoûtante débute alors. Comme l’a écrit la commissaire Jennifer Frias « les œuvres de Just sont souvent chargées de narrations ambiguës qui n’attendent jamais une conclusion. Genres, relations et identité sont des thématiques récurrentes dans son travail (…) « Sirens of Chrome », explore la complexité de la condition humaine et déplace l’attention sur la représentation et l'interprétation des femmes afro-américaines et, plus généralement, sur la condition féminine. »

Le film débute sur une longue glissade d'une voiture avec une porte de couleur prune. Le pare-brise forme l'écran de vision panoramique qui va transformer peu à peu nos attendus sur la conduite du véhicule. Quatre femmes Afro-américaines dans la voiture, glissent lentement dans une ville déserte en plein soleil, jusqu'à arriver dans un espace sombre fantasmatique, un parking en ruine, avec lequel, au travers le pare-brise, se déploient des reflets et des fresques, ainsi que la performance inattendue d'une femme qui roule sur le capot. C'est un ancien cinéma de Detroit, devenu un parking. La lascivité des femmes et leur contemplation face à l'absurde et si chorégraphique roulement, des bruits sourds et des ralentis, des répétitions et le souhait des femmes de "pénétrer" dans l'image, nous plongent dans un renversement des clichés (voiture, femme, noire, peinture) afin d'offrir un pouvoir grandiose à celui du regard. Regarder, contempler une scène, l'apprécier, n'est-ce pas détenir un pouvoir puissant, qui défie tous les autres et se réapproprier l'histoire de l'art en ralentissant le temps et performant dans un espace abandonné ?
La vidéo demande ce temps de regard jusqu'à défier les préjugés. Que comprennent ces gens qui vont trop vite ? Semble nous dire le réalisateur. Regardez ce que ces femmes regardent et vous comprendrez que jusque là, on s'est bien trompé sur bien des points.


Images de la vidéo "A Vicious Undertow" de Jesper Just (Copyright © Jesper Just 2007)

JESPER JUST
"A Vicious Undertow"
2007 Super 16 mm on DVD, Black and white / Super 16 mm, transféré en DVD 10' / 10' 7/7+ 2AP

"Dans « A Vicious Undertow » (2007), tourné en 16 mm, une relation étrange entre trois personnages se dessine par des échanges de regards et de pas de danse, à travers le leitmotiv sensuel du sifflement qui les introduit. « A Vicious Undertow » se construit autour d’un personnage féminin entre deux âges, qui siffle l’air de « Night in White Satin » dans un bar. La caméra glisse sur sa nuque, sa peau, ses lèvres avant de s'approcher d'une seconde femme, plus jeune. Un homme se joint à elles. Dans une succession de plans rapides, la caméra saisit la femme qui danse la valse avec la jeune femme, puis avec l’homme, puis à nouveau avec la jeune femme. Subitement, l’héroïne se fige et se dirige vers la sortie. Propulsée en pleine nuit sur les marches d’un escalier sans fin, elle semble vouloir échapper à la mélancolie ou à la fatalité en se déplaçant dans un espace, hors du temps."

Toujours, une progression, un long travelling, une bande sonore profonde et mystérieuse, la caméra, flirte avec des décors et des matières en noir et blanc, nous guidant vers quelque chose d'étrange. Une femme, l’actrice danoise Benedickt Hansen, nous rappelle une longue traine de films Hitchcock et d'autres en effet sont réunis sous sa nuque, son maquillage et l'introspection. On ne comprend pas tout tout de suite, des femmes sifflent comme des oiseaux, se sifflent, se regardent avec complicité. L'intimité et la complicité nous excluent de leur langage, mais nous observons la liberté de leurs échanges. En fait, le film se déroule dans une ancienne maison close à Copenhague devenue un bar lesbien. Elle siffle Night in white satin des Moody blues avec toute la nostalgie que peut évoquer cette mélodie. Une autre femme siffle ce thème. Un homme partage ensuite ce sifflement. Un ballet sensuel et romantique distingue qui de l'un de l'une est l'amoureuse de l'autre, on ne sait pas. Le trouble provoqué est uniquement solidaire par un consentement qui nous échappe, et nous ramène à l'extérieur de la scène raffinée. L'actrice principale nous emmène dehors où il semble neiger. Elle monte un escalier interminable en colimaçon et nous restons proches de ses pas, ses escarpins dont la neige marque la présence ou l'absence de toute chose. Très beau détail, si rare. Elle n'a pas froid en tenue déshabillée, elle n'a pas froid aux yeux. Dans ses arrêts et retours, au détour d'un regard l'air de rien, elle regarde le paysage de nuit d'une ville grandiose comme si elle quittait beaucoup de choses. Nous sommes ces choses, derrière elle et nous la voyons se débarrasser. Son âge, sa beauté, nous indique une expérience, le questionnement d'une identité de femme. Nous sommes hors du temps, de la ville et des autres, dans un espace trouvé mélancolique, mais de liberté absolue. Nous accompagnons son élévation.

Galerie Perrotin, Recto Verso et passage secret / Photographie © Sonia Marques)