Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

Voici deux zones assez éloignées l'une de l'autre, mais je les rapproche ici, des sortes d'écoles buissonnières. D'un côté, guidée par un connaisseur descendu du Sahara, de l'autre conseillée par une martiniquaise expérimentée dans les questions de genre. Avec cela, je rapproche deux zones qui permettent d'être en marge, isolés, mais connectés à l'expérience du territoire, si l'on peut dire. Je découvre les marais de Bourges. Et là, saperlipopette ! Que c'est beau ! Je suis surement dans un autre pays, on ne parle pas la même langue, on dit "Bonyourrr" et on circule en barque. Il n'y a que les croassements des crapauds ou grenouilles cachés qui déclinent leurs notes de musique.

Monde secret, monde des eaux calmes et des vertes frondaisons, les Marais de Bourges constituent un incomparable espace de détente et de nature au pied de la vieille ville, à quelques centaines de mètres du chevet de la cathédrale. Avec leur abondance de légumes et de fleurs, ces 135 ha de parcelles amoureusement cultivées par leurs propriétaires offrent l'image d'un lieu de convivialité et de promenade dans une nature préservée.
Un peu d'histoire :
Les terrains marécageux qui entouraient Bourges ont longtemps assuré la défense de la ville. Au XVIIe siècle, les jésuites achètent une partie de ces "marais" et les louent à des particuliers qui les transforment en parcelles cultivables.. Avec la Révolution et la vente des biens nationaux, cette mise en culture s'intensifie : les maraîchers ou "maretiers" alimentent la ville en fruits et légumes pendant trois siècles. Au milieu du XXe siècle, avec le changement des modes de production et de distribution, la profession décline pour disparaître dans les années 1970. Aujourd'hui exploités en jardins familiaux, les Marais de l'Yèvre et de la Voiselle ont été classés en 2003 sur la liste des Monuments Naturels et des Sites.
(http://www.ville-bourges.fr/site/ecologie_marais)

Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

Photographie, vue d'avion,  tirée du site culturel des marais de Bourges.

Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

TITI ET ROMINET : Les marais de Bourges (photographie © Sonia Marques)

    

Spécialités (photographie © Sonia Marques)

Deux zones, deux températures. Un jour de soleil, un jour avec dix degrés de moins avec pluie. De quoi tordre les serviettes, mais pas les souples cerveaux. La météo avait décidé d'accompagner le décor et les paysages comme il se doit. De beaux marais un jour et l'autre, une friche claquée et bien tapée par une pluie battante sans aucun visiteur.

Nous sommes partis à pieds, loin, loin, trouver le Transpalette, au bord d'une route jonchée de résidences pavillonnaires. Heureusement un café en face, un jus d'abricot. J'étais conseillée de la Martinique et je connaissais un peu l'une des exposantes de l'exposition en cours, Natacha Lesueur. J'ai été ravie de voir une nouvelle composante de son travail, l'aspect cinématographique, avec le binôme, l'autre artiste Brice Dellsperger. Aussi de voir les remerciements dans les tous petits crédits pour son ami le designer avec qui j'ai débuté l'enseignement dans l'école limougeaude. S'il est discret sur les activités de la photographe, j'avais compris que Tahiti était une épopée précise. Curieusement, je me suis bien retrouvée dans ces histoires d'exotisme. Ces deux là, je ne sais quand ils vont mettre à jour leur site Internet, mais cela faciliterait grandement la diffusion de leurs travail, de designer ou d'artiste ;.) Au moins auprès des non élus des milieux. Les échanges avec Nadège qui nous a filé un catalogue mémoire du Transpalette (1998-2003) était très sympathiques, dehors le déluge. La friche prenait des allures de rescapée des lieux d'art formatés, comment ce lieu existe-t-il encore ?

Emmetrop :

Emmetrop est une association de loi 1901 crée en septembre 1984.
Ses objectifs sont : la Promotion de la création contemporaine à partir d'une action ouverte, décloisonnée et décalibrée et de Créer de nouveaux rapports entre art et population.
En chiffres : L'association Emmetrop rassemble seize permanents, environ soixante dix groupes de musique adhérents (plus de trois cents musiciens), deux cent cinquante adhérents individuels et dix associations, une quinzaine de bénévoles.
Les champs artistiques balayés par Emmetrop vont des Musiques actuelles et expérimentales en passant par l'art contemporain (Transpalette), les cultures urbaines, les arts de la rue et du cirque, le théâtre jeune public, ...L'activité d'Emmetrop ne se limite pas à ces champs et s'étend tous les jours...

Un article en ligne, qui résume un peu le contexte, mais cela date un peu.
Emmetrope
signifie « vision de l’œil qui voit juste ».

Ce ne fut pas sans choc des cultures, entre une équipe issue du punk et du rock alternatif, féminine et homosexuelle en majorité, et les jeunes de toutes origines des quartiers de Bourges. Mais cette volonté créative s’est avérée payante : chaque année, la friche l’Antre-Peaux voit affluer des publics nouveaux. Emmetrop et les quatre autres associations qui l’ont rejointe sur le site de l’Antre-Peaux ont su jouer la carte de la transdisciplinarité et de l’ouverture sans tomber dans le collage démagogique : l’espace associe des studios de répétition, un atelier de création sonore, un espace culture multimédia, une école de cirque, un centre de ressources sur les cultures « jeunes »… « Le projet artistique doit rester premier, sans compromis avec l’exigence », estime Karine Noulette, qui a voulu faire de l’intervention sur les quartiers un acte créatif. À l’intérieur de la friche, l’espace d’art contemporain le Transpalette, étonnante tour de béton baignée de lumière, a acquis une aura particulière. La qualité des artistes présentés (dont Claude Lévêque et Daniel Buren) a contraint le monde de l’art à lui accorder une reconnaissance tardive mais réelle – non sans remontrances de jeunes artistes locaux pour lesquels la friche commençait à frayer avec les allées du pouvoir et de l’argent. Pour autant, le fonctionnement du Transpalette ne se confond ni avec d’un centre d’art, ni avec celui d’une galerie. Son éthique est indissociable de celle de la friche. Une politique explicitée par Jérôme Poret, chargé de la programmation « art contemporain » d’Emmetrop.

Lorsque l'on voit la photo des pionniers de ce lieu, on comprend vite la mixité pré-existante dans les idées. Je parlais d'écoles buissonnières.

A l'origine, un groupe d'élèves de l'Ecole des Beaux Arts de Bourges et quelques individus issus de divers milieux artistiques (cinéma, musique, théâtre) décident de créer une association pour sortir du milieu préservé de l'école d'art afin d'expérimenter dans le quotidien, un concept d'action culturelle où l'art et la vie sont en étroite relation. L'espace social urbain constitue les terrains privilégiés de sa visibilité et de son implication. Vingts années d'une aventure humaine où l'esprit d'équipe, d'indépendance et la promotion de la jeune création et des émergences culturelles sont les moteurs d'une grande diversité d'interventions (concerts, expositions, performances, éditions, développement des cultures jeunes, créations, événements,...). Une évolution professionnelle progressive et maîtrisée où les projets de l'équipe procèdent toujours d'un consensus maximum entre ses membres actifs et d'une large implication dans le paysage culturel de Bourges, avec une ouverture d'esprit propice à des collaborations et des coproductions. De l'activité ludique et ponctuelle de ses débuts à la multiactivité professionnelle d'intervenants de la culture citoyenne, l'association Emmetrop regarde son avenir avec confiance et continue à placer son énergie et sa passion au service mouvant et toujours en devenir de l'art dans la lutte contre toutes les exclusions.

Donc il y a un centre d'art contemporain dans cette friche :
LE TRANSPALETTE
, et c'est là que nous avons vu l'exposition "Like Mirror"
Aussi un lieu pour les concerts (Nadir) et en particulier, le soir, il y avait un off du Printemps de Bourges
(It’s time for hip hop queer, de Go-Des & and She, duo lesbien hip-hop américain)

Du coup, je me souviens d'un texte que j'avais lu, de Claude Lévêque, alors qu'il était en résidence là-bas, il y a longtemps, sur les marges et les banlieues mais je ne mets plus la main dessus (surement dans une des revues Blocnotes, dans ma bibliothèque, que j'aimais beaucoup, fondée par Franck Perrin et Armelle Leturcq - 1992-1999) Je savais bien qu'aller à Emmetrop n'allait pas me rajeunir ;.)

Emmetrop :  L'Antre-peaux (photographie © Sonia Marques)

Des artistes invités dont les œuvres sont visibles sur le site de la friche L’antre-peaux : Dominique Blais, Laëtitia Badaut Haussmann, Nicolas Floc’h, Sylvain Rousseau, Claire Trotignon,  Jérôme Poret, TTrioreau, Pascal Hausherr (en haut on peut voir sur la photo "L'hotel Palenque" de l'artiste TTrioreau)

L'exposition LIKE MIRROR :

Brice Dellsperger et Natacha Lesueur ont chacun de leur côté interrogé les lieux communs liés à la représentation. Chez Brice Dellsperger, cette interrogation passe par une mise en abîme du cinéma, plus exactement de certaines scènes emblématiques qu’il rejoue ou refait jouer par des acteurs non professionnels. Regroupés sous le titre générique Body Double, ces vidéos mettent en crise sur un mode grotesque les différents genres qui existent aujourd’hui au cinéma.
De son côté, Natacha Lesueur ne cesse d’interroger la question de l’identité à travers la représentation photographique ou plus récemment dans des vidéos. Pour la première fois, les deux artistes ont décidé de regrouper leurs travaux respectifs dans un parcours labyrinthique qui démontre tout l’arbitraire des représentations contemporaines notamment lorsqu’elles traitent de l’opposition masculin/féminin.

Un aperçu ici du travail de Natacha Lesueur, une vidéo également , sa monographie ici, une interview de Brice Dellesperger, lors d'une Nuit blanche.

La scénographie de l'exposition est réussie, à travers une vitre transparente. Nous avons la vision de collages cinématographiques, dignes du Cut-Up. J'y vois des influences du cinéma de Cassavetes, ou plutôt le talent de son épouse Gena Rowlands, avec l'inquiétante vidéo d'une femme en noir et blanc, maquillée, avec un sourire dessiné au delà de ses lèvres. Ou bien, rien à voir, mais aussi j'y vois des influences de certaines expositions de la photographe Nan Goldin, dont le miroir fut l'un des titres également de ses oeuvres (I'll Be Your Mirror), plongée dans le milieu de transexuels (The other side) avec des installations diaporama. Ici il y a un côté burlesque, la vidéo de la femme (sans doute la doublure de Carmen Miranda ?) aux yeux de manga dessinés sur ses paupières, qui bougent. Et une vidéo rouge, d'un plan d'eau exotique, mystérieuse. Sans les influences que j'ai tissées, il y a un art du grotesque, cynique aussi, mais de l'amusement.

Dans les premières oeuvres de Natacha Lesueur, artiste issue du courant de l’art corporel, diplômée de la Villa Arson, le corps était directement utilisé par l’artiste, presque violenté. Par des jeux d’empreintes éphémères laissées par des collants résilles trop serrés sur un mollet, des coups de soleil aux formes d’un pochoir d’alphabet ophtalmologique. Viennent ensuite les expériences culinaires que Natacha Lesueur élabore avec minutie : des cheveux devenus spaghettis, un chignon de crevettes et brocolis…

Au MAMCO de Genève, elle a réalisé une exposition monographique l'année dernière (Je suis née etc. ).
Carmen Miranda tient une part importante dans ses derniers projets.

Une grande partie de l’exposition est consacrée à Carmen Miranda, la star du cinéma hollywoodien des années 1940/50 qui, d’une certaine manière, symbolise la femme fabriquée et instrumentalisée par le système. Elle mourut tragiquement minée par l’alcool et les drogues. La photographe a fixé des images d’une comédienne qui incarne celle qu’on avait surnommée la « bombe brésilienne ». D’origine portugaise mais vivant au Brésil, Carmen Miranda évoquait jusqu’à la caricature l’exotisme … selon Hollywood. Elle jouait les danseuses de samba, affublées de chapeau plateau de fruits et parées de nombreux bijoux, dans des tenues exubérantes.

Exposition LIKE MIRROR (Brice Dellsperger & Natacha Lesueur) au Transpalette (photographie Sonia Marques)

Le modèle qui l’incarne (Carmen Miranda) y est filmé comme une poupée mécanique qui tourne sans faire de bruit. Un buste en plâtre complète cette déclinaison du personnage qui est aussi une traversée des techniques permettant de faire un portrait, et qui brouille les âges et les références (on passe d’Hollywood à la sculpture « classique »). Carmen Miranda a représenté jusqu’à l’outrance la femme fabriquée et instrumentalisée par la logique spectaculaire. Sa fin prématurée et tragique (elle est morte minée par l’alcool) est, d’une certaine façon, incluse dans la ruine à l’œuvre dans ces représentations : l’effondrement pointe derrière la pose construite. D’autres images récentes sont également proposées : ce sont des photos de femmes âgées aux dents enduites de vernis et qui éclatent de rire. Ces sourires, à la fois pleins de santé et inquiétants, hésitent entre la spontanéité et la crispation.

Exposition LIKE MIRROR (Brice Dellsperger & Natacha Lesueur) au Transpalette (photographie Sonia Marques)

  

 

(extraits d'une vidéo en boucle) /// Exposition LIKE MIRROR (Brice Dellsperger & Natacha Lesueur) au Transpalette (photographie Sonia Marques)

Dans cette scène filmique (Body double n°29), c'est une reprise de Bon baiser d'Hollywood, où une star n'a que faire de sa doublure. Brice Dellsperger et Natacha Lesueur jouent à tour de rôle les deux personnages provoquant un décalage.

Vue de l'installation de l'Exposition LIKE MIRROR (Brice Dellsperger & Natacha Lesueur) au Transpalette (photographie Sonia Marques)

  

  

(extraits d'une vidéo) Exposition LIKE MIRROR (Brice Dellsperger & Natacha Lesueur) au Transpalette (photographie Sonia Marques)

J'ai beaucoup aimé la vidéo UPA UPA, de Natacha Lesueur, qui est la restitution d'une performance lors de la biennale de Belleville 2012 à Paris (La nuit des tableaux vivants II) Dans un garage, Natacha Lesueur a organisé le tournage d'une séquence immobile. Je n'ai pas vu cette manifestation mais ci-dessous une photo de la polynésienne stroboscopique, avec ses noix de coco. Nadège à l'accueil m'a expliqué que cela avait été réalisé avec des flashs d'appareil photographiques, car je pensais que c'était le stroboscope d'une boîte de nuit. Mais en étudiant de plus près, c'est la même chose : Un stroboscope est une source de lumière intermittente. Par un dispositif mécanique ou électronique, on produit une alternance de phases lumineuses (flashs) et de phases obscures. C'est ce que je retiens de plus impressionnant des boîtes de nuit. J'ai toujours aimé cet effet là, en écoutant une musique répétitive, il favorise la transe.  On utilise aussi le stroboscope pour le contrôle visuel et les crash tests (simulations d'accidents par les fabricants automobiles).

Dans ce que j'ai perçu de cette vahiné, cela provoque un effet de transe, enlevant le mouvement fluide de la danse traditionnelle. Cela déplace le contexte, isole un élément exotique.

Vue d'ensemble au Transpalette.

Alors cette photographie n'a rien à voir avec une exposition, un paysage, un voyage, mais elle témoigne de ce que j'observe des choses exposées et locales. Ce chien a une position qui mérite un portrait en peinture... Je vais le penser... Travailler le jour de la fête du travail : vive le mois de mai !

Attention chien méchant (photographie © Sonia Marques)